LES RUSTIQUES
MM. ANDRÉ THEURIET. — EUGÈNE LE MOUEL. — CHARLES LE GOFFIC. — PAUL HAREL. — ARIS- TIDE ET CHARLES FRÉMINE. — ACHILLE MILLIEN.
— JULES BRETON. — JEAN AICARD. — GABRIEL MARC. — ERNEST PRAROND. — GABRIEL VICAIRE.
— FRANÇOIS FABIÉ. — CAMILLE DELTHIL. — ANDRÉ LEMOYNE.
Le « maître de chœur » entre nos poètes rustiques, c'est sans contredit M. André Theuriet. Et il me serait un exemple excellent, si je voulais essayer de montrer en quoi le sentiment qu'ont de la nature les poètes nouveaux diffère de celui qu'en eurent leurs pères. Les poètes de 1830 aimaient, certes, la nature, et ils la décrivaient à chaque page. Mais
ils ne pouvaient se tenir de quitter la description à. tout moment pour se mettre à philosopher.
Lamartine s^élevait du spectacle de la création à ridée du créateur. Hugo s'épandait en de vagues dissertations panthéistiques. Et puis il voyait les choses bien étrangement. Son univers était machiné comme un drame romantique. Goûtez ce paysage nocturne :
Les rochers, ces rudes Hercules, Combattent dans les crépuscules.
L'ouragan, sinistre inconnu (I)
Il est visible que cet ouragan-là porte manteau couleur muraille, et qu'il est le frère des Didiers et des Antonys.
M. André Theuriet n'a point de ces préoccupations ni de ces écarts. C'est moins la « nature » qu'il aime, que la campagne ; et il Paime en ellemême et pour elle-même. Cet amour emplit ses vers, et suffit à les rendre délicieux. Tout le monde, même M. Emile Zola, a essayé de dire le charme de cette poésie toute lumineuse et saine qui « sent bon » comme les fleurs des champs, et qui réchauffe comme le divin soleil. La chose est aujourd'hui connue de tous. Dans notre littérature compliquée,
(1) Contemplations^ Livre VI.
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M. Theuriet, presque seul, est un simple en même temps qu'un délicat. Nous sommes des Alexandrins, et il est notre Théocrite.
Je voudrais vous citer de ses vers, et j'y éprouve quelque embarras. Ils se ressemblent tous ; et n'estce pas le meilleur éloge que j'en puisse faire? Le printemps aussi est toujours le même, et il est toujours Je bienvenu. — En voici pourtant sur l'automne, qui sont d'un charme uù peu plus mélancolique que les autres :
Les bois sentent l'automne, et le sommeil profond Des grands chênes, baignés d'une lumière douce. Est à peine troublé par le bruit sourd que font
Les glands mûrs tombant sur la mousse.
Mets ton front près du mien, pose ton corps lassé Sur mon bras amoureux qui l'étreint comme un lierrç, Et restons dans cette ombre où septembre a dressé Pour nous ses tapis de bruyère.
Demeurons-y blottis ensemble, ô chère enfant, Comme au fond de leur nid obscur deux hirondelles, Ou dans la coque verte et blanche qui se fend Deux brunes châtaignes jumelles.
Les yeux mi-clos, les mains dans les mains, sous les bois. Savourons le lait pur des voluptés sereines.
Tandis qu'un vent léger nous apporte les voix Berceuses des cloches lointaines.. «^
Je ne sais quoi de chaste et de plus amical Pénètre en noas avec ces notes argentines :
Leur musique nous rend le charme virginal Des blondes saisons enfantines ;
Des saisons d'autrefois, sous le toit familier Où grimpent des jasmins et des aristoloches, ^
Quand on est réveillé dans son lit d'écolier Par les voix sonores des cloches.
Vers ce passé brumeux je me crois revenu...
En écoutant vibrer ces voix aériennes, Je crois depuis l'enfance avoir toujours tenu Tes petites mains dans les miennes.
Il me semble qu'alors, écoliers nonchalants, Couchés comme aujourd'hui sur les mousses fleuries, Nous suivons à travers les grands nuages blancs Le vol des claires sonneries ;
Ou bien nous cheminons ensemble aux Fêtes-Dieu, Parles sentiers jonchés d'herbes que le pied froisse. Tandis que tout là-haut bourdonnent dans l'air bleu Les carillons de la paroisse.
L'amour adolescent, frais comme un reposoir.
Vague comme un parfum d'encens qui s'évapore. Doux comme les soupirs de TÂngelus du soir, L'amour en nos cœurs vient d'écloro. . .
mirage produit par ce pur timbre d'or!
Charme du rythme lent, berceur et monotone !
C'est ce magique amour qui nous enchaîne encor Dans les bois qu'embaume l'automne...
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Ah ! qu'il plane longtemps sur nous, le jeune dieu I Qu'il nous suive partout, au soleil ou dans l'ombre, L'été parmi les bois, ]*hiver au coin du feu,
Partout, durant des jours sans nombre!
Qu'il joigne encor nos mains et rapproche nos fronts, Quand au fond du tombeau, comme sur ces bruyères. Côte à côte étendus, nous nous endormirons Au chant des cloches mortuaires;
Et puissent dans le ciel nos âmes voyager, Comme les sons jumeaux de ces cloches paisibles, Qui s'en vont deux à deux avec le vent léger Vers les étoiles invisibles (i).
N'allez pas croire au moins que le sentiment de la fin soit chrétien, ou même spiritualiste, et que le poète attache à ce mot d'âme un sens bien déterminé. L'image païenne qui est tout de suite avant {Ahl quHl plane longtemps sur nous, le jeune dieu!) doit vous avertir et vous tenir en garde. M. André Theuriet a Tespritle moins mystique que je connaisse. A part un regret sentimental de la foi perdue (Le Pardon de Kerlaz) (1), je ne saisis la trace chez lui d'aucune préoccupation de l'au-delà. Les « angoisses du doute » ont l'air de lui
(1) Le Bleu et le Noir, C'est le plus charmant, peut-être, des recueils de M. Theuriet. Il avait donné auparavant le Chemin des bois. Il a donné depuis le Livre de la Payse,
(1) Le Bleu et le Noir,
être bien étrangères. Les seuls dieux qu'il adore sont TAmour et le Printemps. Il n'a souci que des meilleures entre les choses terrestres : les bois « salubres», comme dit Horace, et le plaisir sensuel, tel que le peut désirer un esprit harmonieux et sain. Il a une âme de jeune païen candide et bien né, Tâme ingénue et divine des Daphnis et des Léandre. Pourquoi M. Zola l'a-t-il a;ppelé idéaliste? Il n'est que le plus délicat des sensualistes. Il n'a jamais surfait l'homme ni la vie. L'amour, chez lui, a toujours poiu: cause et pour fin la volupté. Le doux et charmant égoïsme ftes amoureux ne lui a point échappé. Ses sens sont de leur parti ; sa raison ne fait aucune objection à la théorie pessimiste de l'amour {Madame Heurteloup). Avec un autre tempérament, il eût pu écrire des livres tout aussi désenchantés que vous ou moi. J'aime mieux, pour ma part, que son œuvre soit ce qu'elle est, que l'ivresse de vivre Tait empêché de sonder trop ces choses tristes qu'il ne se dissimule point tout à fait, l'égoïsme de l'homme et la méchanceté de la nature. L'illusion est une réalité aussi. Elle est peut-être la seule. « Que n'importe qui soit loué », comme dit Asmodée dans Hugo, de ce que M. André Theuriet s'est trouvé trop poète pour être un sage !
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M. André Theuriet est Lorrain,
(0 mes clochers Lorrains, j'entends vos sonneries I) (1)
mais il ne se confine pas dans sa Lorraine. Il aime tous nos pays de France et les a délicieusement chantés, les bords de la Loire, par exemple (2), et la Bretagne (3). D'autres poètes rustiques se cantonnent dans leur province, et ne chantent qu'elle. M. Eugène le Moûel est le plus en vue parmi les poètes de la jeune Bretagne. De ses deu« recueils (Feuilles au Vent; Bonnes gens de Bretagne) le second est le meilleur de beaucoup; et les progrès qu'il a à faire encore, on peut compter qu'il les fera (4). — M. Charles Le Goffic est ignoré du public, ou à peu près ; mais le petit groupe celtique connaît de lui de bien charmantes chansons bretonnes, et surtout sa Marguerite de Kéronar,
(i) Le Bleu et le Noir.
(2) La Loire à Langeais , etc. (Le Chemin des bois.)
(3) Le Bleu et le Noir,
(4) II Y a des yers bien gracieux, épars malheureusement, d'un autre poète breton, M. Armand Dayot. — Je veux citer encore Clairons et Binious^ poésies bretonnes et patriotiques, par M. Léon Durocher. — Mon incompétence, et le cadre même de ces études, m'empêchent de parler des vers celtiques de M. Luzel et de M. Quellien.
Une chanson vient d'être écrite En dialecte léonard, Une chanson sur Marguerite De Kéronar.
C'était la plus riche héritière Qu'on connût chez nos paysans :
On l'a menée au cimetière A vingt-deux ans...
Au reste, M. Le Gofflc a publié peu de chose, et je crois qu'il n'a pas beaucoup écrit. Je voudrais qu^il ne laissât point dégénérer en manie son besoin de perfection, et qu'il nous donnât bientôt le beau recueil qu'il peut nous donner.
C'est la Normandie que « chante » M. Paul Harel, l'aubergiste poète, dont l'Académie a récenunent couronné les vers. {Aux Champs.) Deux autres poètes normands, MM. Aristide et Charles Frémine , appartiennent au Cotentin. M. Aristide Prémine a donné une Légende de Normandie.
M. Charles Frémine, le plus connu des deux, a dans ses recueils {Floréal; Vieux airs et jeunes chansons) consacré çà et là d'excellents vers à son pays. (1)
(1) Je citerai encore, parmi les poètes normands,— M. Gustave Le Vavasseur et M. Charles Canivet (Croquis et Paysages; Le Long de la côtej qui appartient au cotentin, comme les deux Frémine.
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M. Achille Millien a célébré la Bourgogne ; et M. Jules Breton, dont les vers valent moins que ses tableaux, a célébré l'Artois (dans son poème de Jeanne), M. Jean Aicard a donné des Poèmes de Provence, et M. Gabriel Marc des Poèmes d'Auvergne. C'est à ce dernier que M. de Banville a adressé le sonnet
La rime est tout, mon chôr cousin Gabriel Marc...» (i)
Il se montre docile aux enseignements du maître. Je placerai ici M. Prarond, parce qu'il a consacré tout un livre aux Pyrénées, et qu'aussi bien je ne sais point où le placer. Le cas de ce vieillard est singulier. Il a débuté, sous Louis-Philippe, par des fables innocentes. Il s'est transformé peu à peu. Il imite à présent la dernière manière de Hugo de façon bien laborieuse et bien étrange. A force de pousser dans cette direction, il a fini par devenir une manière de « décadent » avant la « décadence ».
Bienheureux sont ceux-là dont la candeur élide
La souffrance des trop cruels discernements,
L'égoïsme à l'amour, à la peau Téphélide,
Les calculs vus fourchant sous l'Y grec des serments.... (2
(1) Rimes dorées,
(8) Du Louvre au Panthéon.
Voilà de quel style use communément M. Prarond. Vous ne vous étonnerez point, après cela, que ses descriptions de la nature soient tourmentées et bizarres.
Je m'arrêterai un peu sur M. Vicaire, M. Fabié, M. Delthil.
M. Vicaire est le poète de la Bresse : et ses Émaux Bressans sont d'une poésie tout à fait alerte, saine et franche. Aimez-vous la vie de petite ville et de cabaret, les paysans narquois et rustauds, les « vogues » où Ton ramassé le maire et l'adjoint sous les tables, les jeux de quilles, le boudin grillé? C'est ce que chante M. Vicaire ; et le boudin grillé surtout le séduit et l'inspire. Nous, cela nous laisse plus froids. « Je n'attaque pas le porc aux choux : je l'aime.... » et je pense là-dessus comme Tragaldabas. Mais si pourtant vous me le vouliez chanter trois mille vers durant, sur le tétracorde et l'heptacorde, sur la syrinx et la phorminx, sur le mode tyrien, le mode lydien et le mode phrygien, vous parviendriez à m'inspirer une furieuse envie de manger autre chose. Je ne
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dis pas que M. Vicaire aille jusque là : mais, tout de même, il insiste beaucoup sur le boudin grillé, et sur Jle reste des choses bressannes; et Grosclaude lui reprocherait sûrement d'abuser de la
liberté de la Bresse Avec tout cela, je goûte
extrêmement les Emaux Bressans. Les vers en sont d'une excellente facture, et très « modernes » ; et d'autre part ils contiennent tout uniment (chose rare aujourd'hui, et qui vaut qu'on la remarque) le vieux fonds de sentiments et d'idées des poètes de bonne race gauloise. Parmi les vers de ce temps, ils sont, d'abord, des meilleurs ; et puis ils sont, je crois bien, les seuls qu'un homme du dixhuitième siècle eût pu comprendre sans effort. Et cela fait de M. Vicaire un poète original, et doublement intéressant. (1)
(1) M. Gabriel Vicaire a donné, en collaboration avec M. Henri Beauclair, une série de parodies excellentes de la manière des décadents, les Déliquescences, Cette plaquette, signée du pseudonyme d'Adoré Floupette, a eu un succès retentissant. J'en citerai quelques vers, qui sont des meilleurs :
verte, verte, combien verte Etait mon âme ce jour-là!
C'était, on eût dit, une absinthe, Prise, il semblait, en un café.
Par un Mage très échauffé, En l'honneur de la Vierge Sainte....
Mais tout serait à citer.
M. François Fabié est le poète duRouergue . Il nous a donné deux recueils à peu d'intervalle (la Poésie des Bêtes; le Clocher). Cladela écrit pour lui une préface curieuse (1) ; et il a eu bien raison de signaler la Chatte noire comme un chef-d'œuvre en .son genre :
Dans le moulin de Roupeyrac, Se tient assise sur son sac Une chatte couleur d'ébène.
Il est bien certain qu'elle dort :
Ses yeux ne sont que deux fils d'or £t ses griffes sont dans leur gaine. (2)
Cette admirable vérité du détail, vous la trouverez partout chez M. Fabié. Pas de poésie plus sincèrement et franchement rustique que la sienne . Tout ce qu'il décrit, on sent qu'il l'a observé longuement et avec amour. Je crois après cela qu'il a tort de dire à son père :
Et ma plume rustique est fille de ta hache... (3)
Et tout le long de ses livres je pote un je ne sais quoi de fruste et de gauche. A propos d'un chat qui poursuit une souris, le poète se croit obligé de se rappeler Achille poursuivant Hector autour des
(1) En tête de la Poésie des Bétes.
{%) La Poésie des Bétes,
(3) Id.
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murs de Troie. Il a souvent de ces pédanteries faciles. Il m'apparaît comme un mélange singulier (intéressant et sympathique, après tout) de rustique et d'universitaire de province.
M. Camille Delthil est le «chantre » duQuercy. (1) Ses Rustiques l'ont placé au nombre de nos meilleurs et de nos plus consciencieux poètes des choses de la campagne. J'y note un Moulin à vent qui est simplement ravissant. Dans les Lambrusques, Tar-
(1) M. Camille Delthil n'est pas seulement un rustique. Je veux signaler ses Poèmes Parisiens et, tout spécialement, ses Martyrs de V Idéal, — Les romanciers du Quercy, M. Léon Cladel et M. Emile Pouvillon, ont fait tous deux des vers. Ceux de M. Léon Cladel sont assez connus (il y en a dans les Pâmasses de Lemerre). Ceux de M. Pouvillon le sont moins. Vous lirez avec plaisir ce sonnet du délicieux auteur de Jean de Jeanne :
Bordé de gentiane et d'ancolie en fleurs, Le lac brille enchâssé dans la roche âpre et noire, Et dans son pur cristal, où Pair souffle une moire. L'améthyste et l'azur alternent leurs couleurs.
C'est au fond d'un grand cirque : un morne promontoire. Vieux colosse en ruine, aux tarouches pâleurs, Y verse, mince et blanche, une cascade en pleurs. De si haut, qu'en chemin le soleil peut la boire.
Solitude profonde! En hiver, le tapis Des candides névés étouffe dans ses plis L'eau vive qui s'endort et le roc qui s'efface ;
Et c'est tout, si Tété, du front brûlant des cieux. On voit descendre au bord du flot silencieux Le reflet alloogé d'un nuage qui passe.
tiste est en pleine possession de lui même, et dans toute sa maturité. Je n'entends point par là qu'il ait dit son dernier mot. Sous ce beau titre, les Tentations^ il aijnonce un poème qui, à en juger par les morceaux déjà connus, promet d'être son œuvre maîtresse. N'y a-t-il pas de la vérité et de Féloquence dans ces vers qui peignent la tentation de la terre sur le paysan ?
Et l'appétit grandit avec la convoitise,
Car le voisin est riche et tient à son enclos,
Et les voilà martyrs de ce désir éclos,
Qui brûle comme un feu qu'un vent léger attise.
Jusqu'à leur dernier jour, renaissante douleur! Sans cesse provoquant leur prunelle luisante, Le champ s'étalera dans sa grâce plaisante, Avec ses amandiers et ses vignes eu fleur ;
Et comme un triste amant poursuit une inhumaine, Sûre de sa beauté, fière de ses appas.
Ils rôderont autour d'un bien qu'ils n'auront pas. Et se consumeront et mourront à la peine.
Oh ! l'amour de la terre, amour naïf et fort Qui prend le paysan au profond des entrailles, Et le livre vivant aux ardeurs des batailles Pour le laisser songeur, même devant la morti
Besoin de posséder encore une parcelle
De ce sol bien-aimé, plus ingrat qu'un enfant ;
Volupté de poser un baiser triomphant
Sur ce sein ferme et plein qui sous l'effort ruisselle,
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C'est toi qui fais braver les terribles soleils Aux rudes compagnons qui vont, troupes frugales, Dans le bruit stridulant des ailes des cigales, Faire, faucille en main, tomber les blés vermeils !..
J'ai réservé pour la fin un poète de grand talent et de grande notoriété qui est Taîné de presque tous ceux que j'ai cités: M. André Lemoyne. Pas plus que M. André Theuriet, avec lequel il a des affinités, M. André Lemoyne ne s'est cantonné dans une seule province ; et il ne s'est même poin t enfermé dans la poésie rustique. Mais il l'a du moins cultivée avec prédilection.
L'humanité, a-t-il dit quelque part,
aime qu'une voix juste Lui chante la chanson divine du printemps.
S'il a pensé à lui, il a eu raison. Sa voix, qui n'est pas très étendue, est en effet singulièrement juste. Il manque d'invention. Ici, il s'inspire de Balzac {Une Larme de Danie). Là, il traduit Dickens (le Soir d'une Bataille). Il manque de souffle aussi. Mais il a sûrement le goût et le sens de la perfec-
tion. Sa manière est tout à fait sobre, délicate et précise. Ses pièces sont à la fois d'excellents tableaux et de jolies chansons ; et plusieurs mériteraient d'être lues
Tant qu'on pourra cueillir muguet et primevère, Et que ]a fleur d'amour dans une âme éclora.
Notez qu'il y a presque toujours une émotion dans ses vers achevés. Il est sincère et exquis. Si Virgile revenait parmi nous, et qu'il pût lire nos rustiques, peut-être que M. François Fabié ou M. Gabriel Vicaire lui sembleraient des barbares. Mais je crois bien qu'il irait sans hésiter à M. André Lemoyne, et qu'il reconnaîtrait tout de suite en lui un petit-fils (1).
(1) Je ne veux pas oublier les vers de M. Grandmougin ; ceux de M. Léon Duvauchel (Les Médaillons; la Clé des champs) ;.m ceux de M. Garrisson (Le Pays des Chines),
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