II. l
Progrès :
L'un tout doux, tranquille ; L'autre convulsif.
C'est à ce dernier cas qu'usuellement , et par une acception rétrécie , on applique le mot révolution.
Une révolution est donc l'abandon violent d'un état pour passer à un état pressenti meilleur, et toujours tel en effet , lors même qu'au premier abord il ne réaliserait pas toutes les espérances.
Or, plusieurs révolutions l'une après l'autre viendront , de loin en loin : celles-ci vives et rapides, lentes celles-là; mais lesquelles toujours prépareront notre grande transfiguration sociale.
Je ne veux pas vous les traduire ici toute par ordre : en quoi j'ai deux raisons , bonnes toutes deux. La première, c'est que je ne fais point un cours d'histoire ; la seconde, c'est que , même si j'avais cette prétention, je ne me sens point la force de la mener à fin heureuse.
Parlnnt, je passe ù travers six (;ranfls hiècles t bien espérant , d'aillours , cpio iiwii chactin de vous, mes lecteurs , remplira en esprit et fort aisément la lacune.
Je n'arrêterai mes deux yeux et les vôtres bien ouverts que sur cette époque d'immense cris<î , de bouleversement f^éuéral , où devaient nécessairement aboutir tous ces petits bouleversements partiels qui ajjitèrent la Franc»* à certains temps marqués...
Or donc, en ce temps-là, il y aura encore par le pays :
tnc prètraillc , traficpiant d«' la relijjion ; opulente en dépit d«' ri:van|;ile et aux frais i\vs croyants; luxurieuse a part soi, et pour autrui sévère, méchante . al)rutiî>sanle ;
Une noblesse , du bois dont se font les seii;neurs, insolente , contrariante, exi(;eante. oppressive; autre lèpre dans l'état , autre san(*sue . autre fli-au ronfleur;
Une armée , aux mains dune |>oif;née def»ode-
lureaux , grands maîtres en fait de modes , du reste, ineptes;
Une justice^distribuée ici par desseigneursle plus souvent intéressés comme parties, toujours ignorants, là par des magistrats qui achètent leurs charges, et qui, une fois en possession, continuent le métier , marchandant avec les plaideurs , vendant au plus offrant le gain d'un procès : justice, en tous les cas, bien lente, chicanière, ruineuse , atroce ;
Une cour, étalant sans pudeur un luxe effréné , professant publiquement la débauche la plus crapuleuse, fraudant les lois, n'écoutant que ses caprices , en tout immorale ;
Des ministres , nigauds ou fripons , presque toujours l'un et l'autre;
Etj au-dessus de tout cela, comme couronnement, un roi, bonhomme si l'on veut, mais abruti par un tas de préjugés religieux, appris d'ailleurs au despotisme et ne l'exerçant p46 mal , un mauvais roi :
Tous, vilaines bêtes dévorantes, suçant le
sauf; , pompant goulùiiieiit les sueurs du p<.*uple;
Et lui, le peuple ( j'entends les trois quarts et demi de la nation], iuisi*nible... . et tant qu'un beau jour il s'échappera en grossies plaintes.
Voilà!...
Et alors viendront les forts, les puissants sortis du peuple; hommes d'entendement net, d'esprit clairvoyant , de tète supérieurement or(;anisée, polis encore par l'étude, et, au pardessus, coura(;eux, hardis!
Or, ils .se dresseront f;éanlsî... Ils él«*veront une (grande voix!... Ils mrltront Ir doi[]t sur l'immense plaie, la mnnlrrronl nur atn ref^ards î . . .
Et le peuple, tout h' peuple, comprendra î. . . Et il fera courte échelle, donnera h* coup d'épaule!..
Ainsi , ce sera d'abord un bruit sourd , pui^ pn)lon{;é , universel bientôt.
Eosnite voilà que petit à petit les nuages grossiront, s'amoncelleront, et qne tantôt l'orage éclatera. . .
La Constituante , d'abord , viendra;... et dans une salle nue, sans appareil, sous la simple assistance d'une foule innombrable , debout , les mains levées, la tête haute , l'âme pénétrée delà sainteté de son sacerdoce, jurera de ne se séparer qu 'après avoir doté la France d'une constitution!. . .
Quelle lourde tâche, ô mon Dieu !
Lourde , oui..; mais laissez faire , laissez faire ! ils se hausseront h la hauteur des temps ; ils tailleront, couperont, rogneront dans le vif; ils culbuteront , édifieront .' Laissez faire ! ils peuvent tout : ce qu'ils veulent, ils le feront... Ils diront, et tous les droits féodaux , tous les privilèges, toutesles sujétions, toutes les oppressions, toutes les servitudes personnelles, seront abolis; l'arbitraire , abattu ; les armoiries, les livrées, les ordres de chevalerie, tous les titres, anéantis; tout cet échafaudage de l'ancien régime, démoli; tous les abus, exterminés... Ils diront, et les droits de l'homme seront reconnus, déclarés SO'-
l(Miii('ll(Miieiil ; l'impôt, bas^'* sur le proiliiit Irrrilorial et proportioniielleiiu'rit ri'parti l'ulrc lous les ciloyeiiî»; la liberlt* , (garantie à chacun, liln-r- \c inclividuelle, libcrlt* de la presse; I e|;aliU* , proclamée ; le do{jm<» de la soiiverainelé populaire , consacré ; le p*u[)le , principe de loul !
Ei il se sentira fort , lui p<>uplc , voyant si haut ses représentants! lui aussi lèvera la tùt«' , poussera à la roue !...
Va voici la Bastille ;i bas ; la Bastille , où tant de pleurs auront coulé, où lu vertu et le jjéni*» auri>nt été si souvent condamnés à mourir pour la plus {grande joie du premier petit hobereau ; l'horrible , la hideuse Bastille!... Kt les châteaux seront brûlés, les barrières brûlées!...
Et alors, ô'peuple , réjouis-toi ! Car tu uc flcrat phi> presseiré, écrasé dans tes biens, dans les lamilles, dans ta vie; tu ne seras plus le jouet . plus à la merci du petit nombre. Ton i;énie ne >era plus entravé, les vertus moquées, les lalents condamnés à s'ense%clir ttmt vifs. Tu pourras arriver aux emplois, exercer ton industra*. aspirer à la pn.»priété , l'atteindre, m UM'r<omme
tu l'entendras. Tu pourras dire ta pensée , l'écrire... Réjouis-toi ! car alors ce sera la loi , la loi faite par toi , la loi égale pour tous , qui seule pourra te faire courber le front... Réjouis-toi, peuple ! entonne l'hymne de victoire ! chante , peuple! danse, peuple!... danse à la place où aura été la Rastille...
Et cependant, ô peuple ! tu ne seras pas encore ce qu'il faut que tu sois... 11 faut que tu sois roi : roi , entends-tu , de nom comme de fait...
Et alors viendra h Législative relayer la Constituante : la cadette aussi grande que l'aînée , aussi hardie et plus instruite peut-être , parce qu'elle relèvera plus directement des masses , parce qu'en outre elle sera grosse de l'expérience acquise pendant ces premiers temps de révolution !
A son apparition , les nobles et les prêtres auront un moment l'espoir de ressaisir leur position supérieure , perdue. De plus belle donc ils s'agiteront , des pieds et des mains feront rage : les nobles émigrant et poussant les puissances étrangères à une attaque contre la France ; les prêtres
se maintenant à Imtérieur et souillaut la gucrro civile...
Mais elle !... elle , la (grande a&semhléc de do6 représentants , décrétera que les émigrés non rentrés dans tel délai seront ref^ardés comme coQSpiratfurs , et , comme conspirateurs , punis ; que les prt^tres réfractaires , si n'ont prêté serment dans tel délai , seront privés de leurs pensions et surveillés comme suspects. Lt plus tard , les trouilles religieux prenant un caractère plu.s grave, un décret de hannissement sera rendu contre messieurs du clergé.
A tout quoi il faudra la sanction du roi...
La donnera-t-il , notre beau sire?
ISon.
De plus , rassemblée, se défiant des parti?», décrétera qu'un camp de vingt mille bocnmes sera lormé sous les murs de Pari*»...
La sanction ?
i'ouii.
Point ?... Or donc , à toi , gros peuple si fort l
Et le voici qui va , qui va !
Que veut-il ?
Qu'il soit signifié au roi qu'il ait à se mieux conduire : sinon , à la porte !
Et , comme le roi ne se conduira pas mieux , comme le roi conspirera eu permanence contre la constitution acceptée par lui de mauvaise grâce, on le suspendra !...
Puis, çà maintenant vienne pour la France l'heure des grands périls , voici venir aussi la Convention !
Oh! la Convention , notre belle Convention ! Tout ce que la France aura d'admirable, de sublime , d'immortel ! des hommes , les uns à cheveux blancs , les autres sans barbe ; jeunes tous par la chaleur de l'âme , vieux tous par la raison ! fervents adorateurs de la patrie ! génies superbes, enthousiastes, inspirés! logiciens puissants! des vues vastes et élevées ! de hautes pensées !
une éloquence forte, ardente , imagée, colorée, enflammée , brusque , heurtée, vive en reparties, pifjuante d'à-propos , toute coulante, abondante, dramatique, oh! bien dramaticpie !... Oui, oui. belle Convention , in^me en ses jour* d orape î Qui n'aimera ces improvisations impétueuses, tumultueuses, [grondeuses?... Ces échappées à l'aventure, ces boutades, ces élans, ce désortlre , et ces voix vibrantes, tonnantes, et ces |;randes fif^ures tribuniticnnes?... Oui , qui ne les aimera, même se jetant des injures à la face? Car là nous verrons conviction , conviction profonde , naïf amour et tout brûlant pour le pays...
De mauvais (gribouilleur!» , cependant , venus apr^s coup, critiqueront fort l'ébiquence di- rf temps-là...
Ahl sans doute, chez vous autres , docteurs es lettres , es sciences quelquefois , passés maîtres sur la foi d'un diplôme , chez vous la phraM» jamais ne sera incorrecte, inachevée, mais toujours sera accommodée selon les rèf'lcs de la svntaxe, bien M)i;;née , bien pei|;née et brossée , bien en toilette toujours ; jamais ne sera dure , ranque . mais toujours sera lleurr* . mii'lleuse ; jamais n«
sera bourrue , brutale , mais bien séante , bien décente , caressante , trempée au plus pur bon ton... Et , si fantaisie vous prend de grapiller du fruit défendu , d'émietter le pain de vie , vous mettrez bas votre chapeau et demanderez humblement : a Un peu de liberté , s'il vous plaît !. . . » D'aucunes fois, vous grimacerez le patriotisme en de plaintives homélies , en de grandissimes tirades de plain-chant ; vous grouillerez du pathos, vous ferez du sentiment à l'occasion du budget ; et, vienne une nation, sœur bien-aimée, à mourir, vous ferez sur son agonie des chiffres , pour là -dessous cacher la pauvreté de votre douleur... D'autres fois, vous danserez , sautillerez sur la phrase, jouerez sur le mot, tournerez le calembourg, et même descendrez jusqu'à Ja pointe...
Or, tout cela prouve bien que vous n'avez pas d'âme...
Et j'aime mieux, ma foi! un mot d'emportement çà et là , un mouvement de sainte indignation, des expressions crues, de grosses phrases, l'exubérance même de parler comme de conviction...
0 , ô avocats , srrrum pccus ! ce qiin fora l« Convenlion , rauricz-voiis fait, vous?
Et, tout d'abord, elle abolira la royauté. Plus de royauté : (;rand merci î
Puis elle prorjainera la répiililicjue. Vive la rép«ilili<juc : c'est le {;ouverueineot de tous!...
Mais du roi détrôné que fera-t-clle?
Elle le tuera...
Elle le tuera, ))arce qu'il aura été assez coupable pour Mre cliàtié ;
Parc(? que toute uiw uatiou mérite plus de piiié qu'un seul boni me ;
Parce qu iin roi simplement déchu cliercliera nécessairement à ratlruper sa couronne fiinni «ui non, mieux môme s'il est banni !
Parce , comme dira qu»'lqu*un , que le« niort§ seuls ne refiennenl point..
Elle le tuera , comme im grand exemple de la justice des peuples î
Le roi donc de France et delNavarre sera tué...
« Et à présent, criera le peuple , c'est moi, moi, qui suis le roi. Laissez passer î »
Et, si l'Europe le veut nier, si l'Europe se coalise universellement et de toutes parts menace les flancs de notre république ;
Si des troubles éclatent en Vendée , pauvre contrée , abalourdie par les nobles et les prêtres, grossière, quasi sauvage, vraie fille bâtarde de notre mère la France, n'ayant de commun avec elle que la langue, et encore la parlant mal ; si les ennemis du nouvel ordre de chose exploitent ces benêts, les enrégimentent et les font marcher contre la révolution;
Si le Midi se soulève et fomente des insurrections royalistes ;
Si quelques membres des assemblées, méchants aristocrates bourgeois, grands faiseurs de
phrases pl nuls pour nf;ir, prf^clienl k* ré|;iiiM* absurde et injpo'isihl»' il'une rnvanlé constitutionnelle ; ou si, voulant une ré))ul)liqu«* , il.s la veulent iininodcrément inili(;ée. el encore reculent à l'idée de détruire tout ce qui s'op(>ose à l'édi- (icatiofi de notre niaf^nilupie temple à la liberté; s'ils conibattt'iit les iiiesun*5« »i»vères que néc(*Mi> te le dan(;er de la patrie ; s'ils veulent pnrta^^cr nos forces quand la concentration seule en fait toute la puissance; s'ils s'obstinent à ne pas comprendre que, pour briser des factions incessamment menaranlfs, il l.iul de l'audace iaressamment; si enfui ils entravant l'action révolutionnaire par leurs doléances, leurs ridicules apitoiements, leurs uiolioDs d'humanité sau(;rvMiue :
Kn présence de t(»utes ces f^raniles diffirnlri'% ciiip r«^ra la Convention?
Klle puqjera son ♦>••"'> «!••>- mi-inlir*'s tyn iiuli.ir-
rassfdl <:i ni.tflMv
Puis, iuipo^aiiU el terrible, fjh- jim-ri <le sauver In liberté ou de mourir.
l'.l , .1 SI voiï . douze cent inilh* soldat* suriji-
ront, exaltés, fanatiques, à tue-tête chantant La république nous appelle^ enragés, endiablés, invincibles! Et nous serons vainqueurs sur le Rhin . aux Alpes , aux Pyrénées, à toutes les frontières !...
Puis, pour étouffer la révolte en Vendée, les nobles et les prêtres seront mis hors la loi; les anciens émigrés, bannis à perpétuité et sous peine de mort ; leurs biens , confisqués ; et, de nouvelles tentatives survenant , une armée sera envoyée, qui les réprimera!...
Puis une autre armée fera face aux insurgés du midi, les soumettra , les châtiera !...
Puis le Comité de salut public se dessinant plus largement, s érigeant en décemvirat , planera de toute sa hauteur sur la grande surface de la république , sondera, fouillera les plaies, dirigera l'emploi des remèdes, s adjugera l'initiative des mesures à prendre : prompt, nerveux, précis, frappant vite et bien, dictatorial si Ton veut, mais toujours sous le manteau de la Convention , mais parce que, pour défendre la France, il faudra nécessairement la gouverner!
Or, par ses mains |)as<iTuiit ri seront hriv.*s tous les pleurnicheurs de monarchie absolue, les apôtres d'une mon.ircliie constilulionnclle , les républicains tildes , le<i républicains immcnsuré^ ment exa;;érés : conspirant tout haut ou à la sourdine , directement ou non, contrôla vraie république. Par lui seront punis et déjoués les remuements des ambitions désappointées, les petites menées, les misérables iDtri(;ues, tous les complots, toutes les factions.
... Mais , pour celte superb<* épuration, il faudra du san(;. .. Oh, (;loire à tous qui le rerserei! Gloire à vous î car vous serez stoiques comme la vertu en présence de celte nécessité terrible ; car vous pourrez marcher sur tant de cadavres avec une conscieuce pure. Gloire à vous! car le cœur vous saif;nera à l'exécution de ces rif^ueurs forcées ; car chez vous, vous pleurerez, oui chez vous, le soir, au coin du feu , sur le sein de vos femmes; car votre nature sera douce, tendrement émue à la voix d'une jeune fille , aux caresses d'un enfant; car toutes les émotions innocentes delà fie, vous les ressentirez vivement. Gloire à vous •' car h*^ trésors de l'état vous passeront dans les mains, et ^ous mourrez pauvres; < ar . une