‹ Nos premiers beaux joursChapitre 4 sur 17 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

CJlAJ'J-J'JiJS 3>Ji'Jim'JJSJi.

I.e chau^iir t'a {iris daii* %*-% tileif . mai* np^re , rar tout rlépenil de nutr«*

Ij Biule.

tenant ®ica.

Les troupes de sa soi(;nciiric le roi Lois sixième iirtaicnt point arrivées, et le seizième jour se levait depuis l'arrestation de iioln* iiMlheiireiix l.cij;.nd.

Or , on .ill.iit le jii|;vr.

Et la volonté du comte Gaspard était qu'on le jugeât dans la chapelle du couvent. Vous dire pourquoi, je ne le saurais; tant monseigneur avait parfois de ces singulières volontés qui ne s'expliquaient pas.

Puis il faut ajouter que plusieurs exemples déjà autorisaient le choix de pareil emplacement.

La chapelle donc , par les soins de l'abbesse , avait été érigée en tribunal.

Et, d'abord, on avait voilé la face des saints et saintes dans leurs niches, l'autel et tout ce qui servait à la célébration des sacrés mystères.

Apparaissait seulement le Christ-Rédempteur sur sa croix.

Et ensuite on avait converti en sièges pour les juges les larges bancs de pierre où, d'ordinaire , s'asseyaient les chantres , les jolis petits enfants de chœur et le curé.

Comment jugerait-on, cependant, ce pauvre Edgard, et qui le jugerait?

- 7'< - Monscij;neiir, suivant sou droit ri|;ouroux , le pouvait taire lui-mùiue , ot lui seul.

Mais il ue \v lit pas, par scru[)ule i\o couscience , avait-il dit. (loorad . la victinie , avait été son serviteur : dour- ou pourrait supposer, bien à tort sans doute , qu'il apporterait un esprit prévenu et de la passion dans le jugement cpi'il aurait à rendre.

Pcmr fpioi il avait del«'{;ut'' en sa place le bailli; ordouuaut qu'en outre il serait assisté de deux de ses {;ens les plus élevés en <li{jnité.

Or, ils n'étaient pas rendus encore à leur poste, et l'accusé n'était point là non plus, cpie déjà l'abbesse et les nonnes du rouvenl de Saint- Joseph priaient en la chapelle.

« Mon Dieu! disait l'abbesse, ils ont converti ton temple en un lit de justice : (jnr ta bouche la rende , ô mon Dieu ! •

El, comme on amenait Kd{;ard :

• Le voici ! ajouta-l-elle, ce fr«^le rose.ni battu

des vents! Oh! puisse bientôt sa tête se relever à un souffle plus propice ! »

Puis elle alla vers lui , et , lui prenant la main :

« Edgard, écoulez-moi : vous êtes innocent, vous êtes un jeune homme plein de vertu; mais la vivacité dont la vertu se revêt à votre âge , tâchez de vous en garantir un peu. Tâchez de vous garantir de ces émotions qu'arrache Tinjustice , de cette chaleur d'âme que les bons aiment en vous , mais qui déplait aux méchants.

— Je serai calme. »

Placé au pied de la croix, laissée visible, et debout, il attendit.

Et il n'attendit pas long-temps.

Car voici qu'arrivèrent le bailli ,

Et ses deux assesseurs ,

El le noble comte Gaspard ,

- 7^> - El Al berline ;

Puis une foule de varl«"ls ;

Puis du peuple.

Tou*» prirent l<i place à chacun d'eux réservée :

Gaspard el Alberliiic sui les siéjjcs supérieurs ;

Le bailli el les deux niins >ui dc^ sié|jeb placés un peu au-<lrssr)us ;

Les varlels derrière leurs maîlres ;

Le peuple dans la ncl ;

El dans le chœur, tout autour, l'.ihlKsse «f les nonnej.

El alurs ,

U nAII.Ll.

Jeun<> homnie . apprfvhe !

L'exécuteur des hautes-œuvres de ce temps-là amena Edward au pied de l'estrade...

Puis,

LE BAILLI

Quel est ton nom?

EDGARD

Edgard.

L'autre ?

Je n'en ai pas.

Où es-tu né?

Je ne sais.

Ton âge ?

LE BAILLI

EDGARD

LE BAILLI

EDGARD

LE BAILLI

EDGARD

Vingt ans, m'a-t-on dit.

LE BAILLI

On t'accuse d'un crime ! L'as-tu commis?

EDGARD

Je n'ai pas commis de crime !

LE BAILLI

Gardes , soulevez ce voile noir 1

Les (jardes soulevèrent le voile noir...

Et alors apparut clans toute sa nudité un cadavre... Les pupilles de ses deux yeux étaient «lilatées , les paupières entrouvertes , les joues creusées horriblement , la lèvre et la mAchoire inférieure horriblement pendantes... Les chairs par lambeaux s'en allaient , livides, verdàtres , à demi pouries... Tout cela «'lait flasque...

Les gardes, l'ayant par les pieds saisi , le montrèrent à l'assistance... Ce fut une {;rande horreur partout î

LK RAILLI.

('et honnnr. le reconnais-tu ?

Je le reconnais.

LE BAILU.

Qui l'a tué :>

EDCiARIi.

If K A II I I

Donc . lu •!> < <)iiiini> lin cniiie...

l'abbesse.

Mais cet homme avait le poignard levé sur lui; il allait l'en frapper !

ALWlN.

Taisez-vous, femme ! On ne vous parle pas...

tE BAILLI.

Accusé, j'attends ta réponse...

edgaUd.

Cette sainte femme n'a-t-elle pas répondu ?

LE BAILLI

Ainsi tu te prétends innocent?

EDGARD

Je le suis.

LE COMTE

Vous voyez bien qu'il ment ! Il a tué ; donc il est coupable.

LE BAILLI

Accusé , il faut t'avouer coupable ; il faut crier à haute voix : « Je suis coupable ! » sinon on t'applique la question... Or, la question, sais-tu ce que c'est?... Regarde ces planches, ce marteau et ces clous ! Regarde ces cordes ! regarde encore ce fer rouge I... Eh bien I ton corps tout nu est enfermé entre ces planches, et l'on y fixe des clous qu'ensuite on entasse à coups de mar-

— 79 ~ (eau... tl si , après ct'Ctr épreuve , l'avoii du crime ne s'échappe de Ion sein , le huurrean approche le fer roupe de les pieds ; puis , de peur qu'en le déballant lu ne fasses chavirer les planches , on les allacheforlennMil avec des cordes..., et l'on brûle te^ pieds..., et l'on !)r(>ie fe< membres I... •

Lu lonj; murmure d'ellrni parrouriit l'aiiditoire...

Le bailli ajouta :

• Aocufté . r/'Ht^chis bien I •

EDGARI).

Vérité pure et enliire e?^l sortie de mu bouche; j'ai loul dit.. . Si j*ai dit assez pourqn'on me fasse mourir, faites-moi mourir, et ne m1nterro|jet plus. Vos tortures ne m'arracluTaienl point d'autre aven que celui-ci : J'ai lue un homme, oni ; mni<; quand eet homme allait me tuer !

LE tOMTE , impatienté.

\/A question, ordonnez la ([uestion !

\i HP.RTI%K , it mi-rois.

Vous Mes bien pressé . messin* *

Le bailli , cependant, et ses assesseurs, délibéraient.

« M'est avis , dit l'un , que ce jeune homme est innocent...

— Possible , répondit un autre ; mais, ma foi , il faut que notre charge se fasse ! »

Donc , les voix recueillies , les juges rassis , l'auditoire attentif et béant , le bailli prononça :

« Ouï l'accusé, ici présent , du nom d'Edgard, lequel a confessé un meurtre sur la personne du sieur Conrad, serviteur de notre très noble seigneur et comte ;

«Et, considérant que, malgré ce, il soutient être pur de crime, disant avoir été provoqué;

« Ordonnons que, pour tirer vérité de sa bouche, ledit Edgard va être mis préalablement à la question , et torturé d'après la loi. »

l'abbesse.

Peut-on commander si dure injustice?

-^ 8i — Enhardie par celle eiclamalion, loiile l assistance poussa un (^rand cri...

IN nÉRAlLT d'armes.

Silence î

LE COMTE

Silence, ou l'on chasse toiil le monde!.. Allons! à toi, maître exéculeurl sus! avance! Et surlout beso(;ne fort , fort et ferme I La torture lui déliera la lanf;ue. ..

Il s'a?anr:i . N' maître exécuteur!

LF BAIU.I.

Mais, monsei{;neur, si l'accusé disait eutin la vérité de bonne |;râce. ..? Edf^ard, tu entends?.. . Allons , dép«^che-toi î

J'ai parlé ; vous m'avez entendu. . . : n'est-ce pas là tout?... (lar personne , antre (pip moi , n'esl ici pour mo défendre...

Quelqu'un se leva :

• Si , moi 1 C'est moi <pii le détendrai î •

r.Vlait Alherline, durhesse de Tavannef^ et (!olombières , autrefois dame d'honneur de noire II. iy

reine de France, aujourd'hui châtelaine; celte femme si puissante, si haute et si fière; c'était dis-je, Albertine qui se levait droite et ainsi parlait à ses vassaux assemblés,..

«Oui, moi, c'est moi!... Eh, pourquoi non? Ne suis-je donc rien ici? n*ai-je point ma part de suzeraineté, mes droits, et aussi ma justice?... Je ne serais rien , d'ailleurs , je n'aurais rien , que je défendrais cet enfant ! car cet enfant, ô juges, n'est pas coupable !... Yoyez : c'est un blond damoisel, tout doux, occupé tant que dure le jour à cultiver son champ , et se reposant le soir près du vieillard qui l'a adopté dès ses jeunes ans!... Étant ainsi, il ne pouvait commettre un crime : il n'en a pas commis !... Oui, il a tué un homme; mais quel homme?... Conrad, qui venait pour l'assassiner. Or, savez-vous, juges, qui avait dit à Conrad ; « Tu assassineras Edgardî » assistants, le savez-vous?... »

Gare! la bombe va partir, éclater sur ta tête, ô monseigneur, et bien terriblementl'entàmer!... Garel...

Il eut peur , en effet. Pour quoi il couvrit

vite de sa grosse voix tonnante la voix de la duchesse.

«Allons , cria-t-il , allons, bourreau ! approche. et, ça , commence! Les juges ont prononcé : il faut que justice se fasse!... Tu lardes bien , bourreau ! est-ce que par hasard tu te sentirais de la pitié? »

Sur ma parole, il héritait, lui, tout bourreau qu'il était!... C'est qu'en effet l'innocence d'Edgard était bien sûre , qu'td};ard était un enfant tout aimable, tout aimé, tout jeune et digne de miséricorde I...

Il se prépara néanmoins, tremblant cpi'il était sous le fauve regard de son maître...

u Attends, bourreau, attends, dit Albertinc : je n'ai pas fini... Nous sommes dans un temple consacré à Dieu , à notrt* Dieu éternel et vengeur... : .songe à cela, bourreau! songe à cela, mon seigneur!... songe au jour du jugement céleste; ou, SI tu n'en as peur, songe à la justice des hommes !...«

LE COMTE

Klwlonc ! madauie, <piel intérêt ^i 'rirnl pre-

84 nez-vous à Taccnsé? C'est un malheureux vagabond , sans père ni mère , sans état par le monde...

EDGARD

Vagabond ! moi , vagabond l Où avez-vous pris cela , mon seigneur?... Je suis Français, mon seigneur! la France est mon pays comme le vôtre , entendez-vous? Or, j'habite delà France l'endroit où la fortune m'a jeté : est-ce là du vagabondage? J'ai un état, monseigneur! car celui-là qui ne fait rien ne mérite pas de vivre... J'ai un état! je laboure la terre... pour vous, mon seigneur!... jusqu'à ce qu'il vous plaise que je la laboure pour moi!

(Le voyez-vous, le voyez-vous? Il n'a point répondu à une ridicule accusation d'assasinat ; et, pour établir qu'il use bien de la vie , le voilà qui va, qui vaî...)

« Je n'ai plus de père, continua-t-il plus lentement et d'une voix toute pleurante, ni de mère!... Mais, est-ce un crime, dites-moi? est-ce un crime que d'être seul au monde?... Je n'ai plus de père. . . , hélas non! on dit, mon seigneur, que vous l'avez tué. .. ; ni de mère : on dit qu'on m'a enlevé

de ses bras, qu'elle est allée après luoi... , et depuis on ne l'a plus revue... Demandez à tout Beaubrant : tout Beaubranl sait cela. »

Ri une voix alors fui euleudue , cjui cria : * Mou fils î. . . »

Les juges, les témoiu.s, les audileurs, lou^ furent saisis, et regardèrent si avant qu'ils purent dans la toule...

« Mun lils ! » reprit la voix...

Ll une femme alors app.ïrnt , cjni s'élança, franchit l'enceinte, prit el appuya sur son cœur Kdganl; puis, le raonlraut au tribunal et à toule l'assistance :

« Oui, mes seigneurs! cria-t-elle, oui, c'e*l mon fils, mon fils, h moi!.. Assassin, lui? Oli! vous riez!.. Assassin? Or çî*» n'avez-vous poinl de honte? Juger mon fils . ci tout à l'heure, sans doulc , le condamner! Vous Hes fous, n'est-ce pas?... »

^ se -^

On Toulut l'arrêter.. .

« C'est mon fils 1 reprit-elle avec plus dé force; raon fils, entendez-vous? »

Pour Edgard, il lui semblait que c'était un rêve. A lui une mère ! sa mère lui revenait! était-ce bien sûr?... S'il était ému, et combien il l'était, le pourrais-je dire? Car, enfin, si cette femme n'était pas sa mère , au moins voulait-elle bien l'être...

« Ecoute, mon enfant! continua celle-ci, tenant toujours sur son cœur Edgard , lequel , alors, rayonnait comme au sein du plus magnifique triomphé ; écoute Un jour qu'on

me poursuivait, j'accouchai de toi, sur un grand chemin... Hélas! oui, et personne ne m'aida, que notre bonne nature... Je t'emmenai à Beaubrant, pendu à mon sein , et je fus bien malade ; mais je ne mourus pas... Te souviens-tu , ami, de ce joli Beaubrant?

— J'ai passé là mes beaux jours d'enfance,..-

— Et du petit bois aux allées tournantes?

— Oh I m'y suis-je perdu de fois !

— Et du moulin au haut tle la montaf^oe? ei de la fontaine au pied du luouliu?... Qui courait là parmi les cailloux? et qui te portail à bras quand tu n'en pouvais plus de joie et de lati[;ue?

— Vous, peul-i^tre? Oh î oui, n'est-ce pas? c'était vousî

— Oui, moi... Hélas! je suis bien chan{;ée! Que veux-lu, mon enfant! on t'a enlevé un soir à ta mère...; ta mère t'a cherché..., cherché long-temps , et ne t'a point retrouvé : pour quoi Dieu lui a inspiré de se consoler dans son sein... Mais là encore, je son^jeais à toi» ô mon chéri! soir et malin je priais que le lils à sa mère fût rendu... Ma prière, enfant, était juste, puisque iv voici!... Oh ! et dire que je t'ai revu sans te reconnaître!... que je t'ai revu depuis déjà si long-temps... Mais, aussi, od grandit!... Sai.s-tu , enfant, que te voilà biea beau!... Que je vous embrasse, mon lils!... 6 mon fils I ujnji fils!... Je t'aime, mfanlî... ■

Kl , tout disant ces mots , que mille autres suivaient , pleins d'amour et de bouheur^ pleins de folie, désordonnés, la pauvre bonne mère

jetait ses deux bras au cou d'Edgard et se^ deux lèvres sur sa jeune figure , et l'embrassait, le serrait, lui prenait la tête à pleines mains, la berçait, berçait sur son épaule, puis s'accroupissait à ses pieds, s'entortillait autour de ses jambes , s'y cramponnait ; et, laissant cela, se redressait doucement, doucement, se frottait le long de lui , le regardait tête renversée , câlinait : sans égard à la gravité de l'audience , en parfait oubli de toutes choses...

Que voulez-vous ! elle a tant pleuré, et si longtemps! pauvre mère, qui n'avait plus son fils, son fils pour le baiser chaque matin à son lever, chaque soir avant de gagner sa couche, à chaque minute du jour, et toutefois encore qu'il se fût jeté bellement sur ses genoux!... Et maintenant elle Ta , son fils ! elle a un fils à qui faire caresse !...

Edgar4, lui, fièrement tourné vers ses juges , leur criait :

« Vagabond, vagabond ! Qui donc disait cela ?... J'ai une mère, juges ! Ma mère, la voici !

— Môiuc, ajouta celle-ci, lu tluis avoir une tache l)UMiAlre, petite, petite, ilans la fossetir ci»* la poitrine. •

El sans façon elle (li5Joi{;nit les deux bouts de veste a{jrafés sur h' sein tout palpitant de son fds...

* Oui, oui, dit Kdgarti vivement, rou{jissant et baissant comme une jeune Glle les yeux; oui, je suis votre fils, vous ôtes ma iii^re ! »

Et il écarta la ehaste main de cette bonne femme..., bien chaste, mais indiscrète et s*é|;arant...

9 Je disais donc, mes juges î » reprit-elle, tout heureuse, et pourtant bien tremblante...

On l'interrompit ; mais, cette fois, rudement.

Jusque là, la stupéfaction iUi tribunal et de l'assistance, l'envie si naturelle de voir la fin <lt' cet iuci«leut, avaient contenu luème monseigneur. Kt d'ailleurs, le sire n'était pas fâché d'un

à-propos qui avait arrêté sur les lèvres de la duchesse une révélation pour lui bien terrible ; que même cet à-propos se prolongeât à ce point de faire oublier les damnées paroles d'Albertine , il le désirait fort. Donc, il écoutait. Beaucoup dans l'assistance souriaient, et pleuraient; la plupart, non habitués à voir se révéler devant eux de ces scènes domestiques et toutes d'intimité, demeuraient béants et ue soufflant pas. Le bailli avait croisé les bras, tendu la bouche, et regardait , bête comme une oie. Les autres juges s'entretenaient à mi-voix, se consultaient, essayaient à chaque instant d'interrompre, et ne l'osaient : touchés peut-être de cette expansion si maternelle... Touchés? je ne l'assurerais pas... , mais du moins fort surpris.

A la fin, pourtant, le comte perdit patience :

« Femme, cria-t-il, n'as-tu pas honte? toi, la fille du Seigneur...; toi, cloîtrée...; toi, mère abbesse... Quel exemple tu donnes! Tu n'es plus de ce monde, ô femme ! En ce monde tu ne possèdes plus rien; et, ce que tu y possédas jadis, lu dois l'oublier... Femme, tu dois n'aimer que

— 9< — ton Dieu, de ton Dieu seul demander et attendre des bénédictions!

— Eh donc ! pensez-vous, messire, que mou Dieu me bénirait si j'allais méchamment renier le fruit de mes entrailles? Si je fus mère, c'est parce qu'il l'a bien voulu, parce qu'il m'a jugée dijjne de l'être, parce qu'il m'a fait un sein pour porter mon his, un sein pour Je nourrir, et pour l'aimer un tendre cœurî... Si j'ai ensuite vécu retirée, c'est parce que mon fds était perdu ! Et si, maintenant que mon fils est retrouvé..., si je l'aime et l'embrasse, c'est encore parce que Dieu le veut î Est-ce que Marie, qui est sainte, n'a pas |)leuré à la mort de son enfant? Est-ce qu'à sa résurrection elle ne s'est point éjouie ?... Où done, messire, avez-vous vu qu'une Uîère ne dût pas aimer son ûls, et pleurer quand il s'en va, et s'éjouir quand il revient, et se (glorifier, et déliorder de tout son cœur sur lui? Est-ce que je cesse d'aimer mon Dieu j)arce que j'ainn- mon (ils ?... Eh î non, vraiuicnt : je l'aime mieux... ; nui, n)ieux. Car, pinson a d'amour pour la rréalurr, plus on en a pmir le créateur... »

El alors elle se tourna, pleine de dijjnité et tout «oirnnellement. vers les nonnes, qui la rof;ardaient

certes avec non moins de vénération qu'autrefois.

fl Mes filles , si l'on vous dit que l'amour est un péché, ne le croyez pas l Si Ton vous dit de fermer votre cœur aux voluptés chastes, qui çà là se rencontrent par le monde ; de l'emprisonner étroitement dans votre machine corporelle , de façon à ce qu'il ne se répande sur nulle chose du dehors; de vous confiner tout entières, et jeunes et belles, en un cloître où vous mourrez trente ans ; si l'on vous dit que notre Maître éternel vous saura gré de ce sacrifice au grand jour de son jugement..., ne le croyez pas, ne Técoutez pas !... Il est bien, mes filles, de se réfugier dans le silence d'un couvent alors que la vie ne présente plus que des chagrins, et, par compensation, nul espoir d'être utile à son prochain! Il est bien d'adorer Dieu lui-même, quand il n'est plus permis de l'adorer dans son image terrestre!... Il est bien de cultiver solitairement la vertu, quand la vertu est bannie du tourbillon du monde, ou persécutée, ou sujette à se pervertir I... Mais, hors de ces conditions, mes filles, vivez..., vivez de votre vie, de votre vie d'amour!... Mes filles, à genoux! et remercions Dieu : car j'ai retrouvé mon fds !... «

ç,3 - Mais le comte :

« Femmo, tais-toi! Tu es folle!

— Oh î pas comme toi, Gaspard ! car te voilà hienlôt perdu, et moi bienheureuse î

— Bourreau , approche î »

Il vint riiomme î A lui la mrrr s'attacha d'une vivo fnrr.p ; ol. niaiil :

« Bourreau, bourreau, u approche pas! Je te dis que c'est mon fils î... Enlever à une mère son fils, devant ses yeux le torturer...; mais saistu bien que c'est horrible? Est-ce que tu n'as pas d'enfant , dis? Bourreau , tu as peut-être un enfant... Oui? pourcjuoi non? Ainsi, tu sais ce que c'est : le voir qui va souffrir..., et ensuite qui sera tuc'î !... Bourreau, n'as-tu pas de cœur? Si fait, n'est-ce pas? car tu r»; nn liotnm»*... »

LE OOMTI .

A Ion office , bourreau î l'JLbbesse.

Bourreau , n'approcht* pas I je Ir le défends... Je te le détends au nom de mon Dieu , dont je suis prt^lresse encore !...

Sa voix alors avait un tel accent de grandeur, que le bourreau réfléchit :

« Au fait, pensa-t-il, je puis bien avoir un cœur à l'égal des autres...»

Et, tout intimidé d'ailleurs, il n'osa ni approcher ni commencer l'exécution.

Comme sans doute le comte Gaspard allait lui réitérer ses injonctions..., un grand bruit de pas et de voix se fit entendre vers la principale porte d'entrée...

Tous tressaillirent, les juges sur leurs sièges , les assistants dans l'auditoire.

Edgard seul, aux mains du bourreau, ne s'émut pas.

« Quel est ce bruit? cria le comte.

— La voix du peuple, mon seigneur! reprit l'abbesse. Or la voix du peuple , c'est la voix de Dieu ! Mon seigneur, prends garde ! »

La porte céda au premier ébranlement.

(D3IùïJT^2 32*

Vox populi , TOX iJtl.

La BiHLC.

^(vant Us ftommrs.

c Si quoiqu'un louclio à ce jeune Jiomnie, cria-t-on dès la porlr . jVnvoic sa cervelle au diable! >

C'était une voix forte, terrible, toute-puissante; c'était l'homme du peuple, rbomme envoyé de Dieu pour la terre; c était Jaccjncs, notre maître Jacques, suivi d'une immense foule.

Il y eut ici de grands témoignages de sympathie, et là une consternation profonde...

JACQUES

Assistants, mes amis! celui qu'on veut torturer n'est point coupable : il n'a fait que défendre sa vie contre un assassin envoyé par le comte lui-même !

LE COMTE

Tu es bien hardi, vieillard!... Sors d'ici!

JACQUES

Sortir!... Oh! non pas. Il faut, messire, que je te dise tout ce que j'ai sur le cœur!...

LE COMTE

Sors , sors d'ici !

JACQUES

Eh donc, auparavant, fais sortir ces hommes qui m'entourent... Ah ! mon seigneur, tu ne songeais pas à nous? De bon compte, tu nous pensais bien loin, là-bas, labourant pour toi nos

terres, ou pour toi plantant des arbres

N'est-ce pas , que tu le pensais?... Eh bien , nous voici! nous voici, mon seigneur, qui vejions reprendre Edgard , que tu nous as pris, et dire à tous, à vous, duchesse, à vous, bailli, à vous, juges, à vous, saintes fdles de Dieu, et à vous,

aussi, assistants!... que le comte ici présent, Ucomte Gaspard de Colombières , seigneur t\p Chauny, est un assassin...

LE COMTE, se levant a demi, puis se rasseyant

gravement.

Gardes! emparez-vous de cet homme!

JACQUES

Ah ça! messire , ne m'as-tu pas entendu?... Tous ces gens qui m'entourent, n'avises-tu pas . et leur nombn' et leur force , et sur leur front toute leur colère ?... Venez, mes seigneurs gardes, venez vite à l'essai contri' nous! venez : Gaspard ensuite vous donnera pour boire...; pour boire, si près de nous vous avez eu trop chaud' Venez: demain votre maître détroussera cinq à six voyageurs pour payer voire docilité à ses ordres; ou bien il pillera nos maisons; ou bien il lèvera des taxes! Venez : il dira que vous i^les braves... tt nous, nous, menu peuple! nous qui n'avons ni terres, ni château , ni rang à la cour! mais qui sommes faits à l'image de Dieu , qui avons du cœur, nous vous dirons : • Soyez nos frères!

• marchez avec nous! nous allons à la conquèlr

• de l'égalité parmi les hommes. Motre tâche au-

• jourd'hni rommeîire. Frères, crabrassez-nous!»

Il 7

Et si vous ne répondez, {j;ardes, à nos élreinles, et si vous faites mine de tirer contre nous vos armes..., gardes, je vous le dis, nous sommes des hommes, vous n'êtes que des esclaves, nous vous vaincrons !

Tant et de si magnifiquesparoles étaient, certes, bien chatouilleuses à l'oreille de monseigneur. Pour quoi , malgré qu'il eût dessein de garder silence jusqu'au bout (sauf à châtier ensuite), malgré qu'il lui parût extrêmement digne de laisser le torrent déborder sans manifester la peur d'être par lui entraîné , malgré toute cette bonne résolution , il ne résista pas davantage à la fougue qui sur ses lèvres jaillissait en écume.

« Mes gardes , cria-t-il , en avant sur cet homme, et poussez ferme!... >■>

Les gardes s'avancèrent...; mais lui aussi, maître Jacques, et aussi les siens. Les gardes eurent peur, et se retirèrent vers l'estrade où se tenait le tribunal.

LE COMTE

Eh bien! eh bien! vous reculez, lâches!...

JACQUES

Et quand ils avanceraient?

LE COMTE

In n'es pas imprenable . j'imagine?

JACQtL>.

Alors , prends-moi !

Le noble seijjneur bondit , s'élança , vint à Jacques...

Mais deux hommes l'avaient saisi par les épaules, replacé sur son sié(;e , et la le tenaient eu respect. (Gaspard, affreusement tourmenté dans ses nerfs, étouffé sous sa ra(jc , n'avait plus de voix...

De ses gardes le> uns n'osaient faire mine de résister, les autres riaient en dessous...

Toute l'assistance ap|)laudissait...

« Mes amis, dit Jacques, fermez les portes, toutes les portes : il faut qu'il nTrutendr î.

Les portes furent fermées...

Et alors il reprit :

« Gaspard , ce jeune homme aimait ta nièce ; toi aussi tu l'aimais. Lui , c'était bien ; car il est jeune, car il est beau, car il n'est pas de son sang. Mais toi..., toi, monseigneur, tu es vieux déjà, défiguré par les mauvaises passions, et tu es son oncle -,.. Or donc , tu fus bien jaloux de voir que Loise aimait Edgard ; et, comme tu ne pouvais arracher à ta nièce son amour, tu voulus

au moins lui en arracher l'objet Aussi ,

un certain jour tu appelas l'un des tiens, l'un de ces hommes bons pour tout faire, parce que tu les paies de nos sueurs; et tu lui dis: « Va! à tel jour, à telle heure, à tel endroit, tu trouveras un tel, dont je veux me défaire : tu le tueras. » Puis tu eus bien soin d'ajouter: « Déguise ton visage, ta voix, tes vêtements; du haut jusqu'en bas déguise-toi' C'est un innocent: il t'aurait vu qu'il ne te reconnaîtrait pas. » Bien !... Mais tu ne savais pas que Dieu veillait du haut de son trône céleste sur sa faible créature , qu'il la faisait forte au besoin ; et ton varlet, notre maître, mourut sous le coup de celui qu'il venait frapper.... Je l'ai reconnu, moi : car j'ai de toi défiance J'ai reconnu Conrad, et tes armes,

— iOl —

el ton chiffre..., ni Ion aflreux génie, Gasp.iril tout entier! Pourquoi tu voulais tuer tdijard , el comment, je l'ai deviné. Me suis-je lrom[)é, niaitre, tlis-moi?... Kt quand tu vis ton coup manqué, lu fus bien marri, n'esl-ce pas? Et quand le vint k l'idée d'assassiner par jugement Ion pauvre ennemi si faible , lu t'es fort applaudi, n'esl-il pas vrai?... Or, tu aurais bien voulu que fût loul de suite le jugement prononcé , el la condamnation; que fût tout do suite ton rival pendu... El si lu consentis quinze jours tl'inlervalle entre l'arreslalion et la vengeance, c'était dans l'espoir qiir Loise , |)ar pili»' pour lui , te céderait..., à loi , in(amc!... Eli bien! mcssire , celle fois encore votre coup manquera son effet, cette fois encore votre «'nnemi vous échappera... Je jure, ù Gaspard! que lu n'arracheras pas un poil à la tête de mon Gis... lu rntends? c'est mon iWs , mon fds adoptif!...

— Oui a retrouvé sa mère!... inlorrompit l'abbcsse. Oui, Jac(]ues, Jacques mon ami , tout est découvert maintenant! je suis sa mère, c'est bien prouvé !...

— Femme, je le savais, et vou?» l'eusse «lit bientôt : car a celte heure la niéchancet*- du noble Comte n «'«tt |)Iun a craindre...

Pauvre noble comte ! Il était pour Theure tombé en un tel paroxysme de rage, qu'il ne pouvait souffler le moindre mot; et nul, cependant, n'avait de lui pitié, et il n'avait pas tout entendu encore !

<i Oui , monseigneur, je savais ton crime sur cette femme , et j'en sais bien d'autres sur ma foi!... L'heure est venue, Gaspard, de te les remettre tous en mémoire... Ecoute, écoute donc!... î)

Le comte, pour cette fois, bondit..., bondit, se débarrassa des mains qui l'étreignaient, et se plaça vilement en tête des siens.

Les nonnes s'étaient enfuies, épouvantées. Albertine, échevelée, en désordre, folle, je crois, se démenait en mille gestes incompris, et qu'au reste on ne cherchait pas à comprendre...

Le bailli seul, et ses deux assesseurs, voyant que la bataille se livrerait dans la nef d'abord et ensuite hors de la chapelle, restaient à leur poste...

Et même qui eût bien prêté l'oreille aurait entendu le bailli dire aux deux autres :

« Rcblons sur nos sirjjes : nous verrons on le vent tournerii... »

.Mai> Jacques :

« Eh bien 1 JU(;i*.>, vous ur venez point a l ai<l«' de voire seigneur?... Pourtant, il a payé (;rassenienl votre complaisance pour ses crimes ! A lui vous avez prostitué votre ministère I à lui vous avez vendu vos consciences! à lui vous auriez vendu vos femmes, vos filles, si déjà vous ne l'avez fait! à lui vous auriez vendu votre pays, à la seule condition de ramasser les miettes cpiand il l'aurait uiauf^é ! Juf;es , vous n'avez pas compris la justice I vous n'avez pas compris tout ce qu'il y a de i;rand et de sacré dans votre mission terrestre ! Faire ouvrir an riche sa bours<», donner au pauvre, soulager le souflfrant, punir qui fait souflVir, défendre l'opprimé contre l'oppresseur, le faible contre le fort, le |)etit contre \v i;rand, contre son seigneur le serf : voilà, mes juges, ce qu'il vous fallait faire î... Vous ne l'avez pas fait : jug^s , descendez de vos sièges ! •

Sa voix, fortement accentuée, avait atteint de

— io4 —

plus le sublime de la force morale. C'était quelque chose d'irrésistible, en vérité!

Aussi mous bailli eut-il grand'peur dans sa culotte de soie.

oCet homme-là, murmura-t-il, a le diable dans le corps! Je n'ose pas le regarder... »

Et de son siège il descendit, piteux.

Firent de même les autres.

« Maintenant, dit Jacques, à nous le prisonnier ! à nous, mes amis ! »

Or, je vous dis qu'une bataille s'engagea, laquelle fut bien terrible...

Les voiles, blancs et noirs, qui enveloppaient les saints et saintes, déchirés en mille morceaux; les images elles-mêmes, les statues, les piédestaux, brisés ; les offrandes des fidèles, éparpillées sur le solçàet là; le tabernacle, enfoncé; l'autel, croulant ; tout ce saint temple, profané !. . .

— io5 — Et puis, du sanf^sur les dalles..., du sang!...

El, parmi cela, beaucoup et de grands cris !...

i\ 'était-ce pas horrible?...

Et toujours, toujours la bataille se continuait , vi?e, acharnée, opiniâtre, furieuse!...

Et voici que bientôt Jacques et Gaspard se rencontrèrent...

■ A noiis deux, vieillard ! dit le comte...

— Je te cherchais, mon seigneur!

— Allons, estoc contre estoc î

— Sang contre snngî

— Et haine contre liainc"!... Notre luth' sera chaude, vieillard !

— Oui, mon seigneur..., chaude pour loi : car Dieu ne me man(juera pas!»

1531i\3'3TJi3 333,

Ne troatei-voui pat qu'une cboM , d^jà grande en elle - même , est plus grande encore si elle nous vient d'une femme ? C'est sans doute que le misérable état de serritude où nous la tenons enfermée l'empêche à l'ordioairc de •'éterer aussi liaut qu'il est en sa natar« } qu'ainsi, toutes fois qu'tllc franchit le cercle par nous impose , rlln noua étoone ; que cet ëlonnement se oommanique et donne d'autant plus d'éclat à tel fait qui chez un homme nous eût à peine frappés.

HippoLYTE Jouai ST.

Cn aitenbant tnuox.

I onte retlo (;rancle scène n'était cnrorr a sa lin. Oiiolfju'un devait venir, (jui y portât le conihle.

« Amis! cric une voix de jeune fdle se jetan»

— io8 —

dansIaDiêlée...;amis, bon courage ! bon courage ^ amis! Voici le roi qui vient! »

C'était Loïse..., fatiguée, harrassée , abymée , tout ardente , pâle ; mais grande , grande ! Et son bras tendu dominait la foule ; et sa jolie petite tête se dressait ; et son corps, si fin, si souple, se démenait, se faufilait, se faisait jour dans la cohue...

Elle avait bien enjôlé , taquiné , émoustillé de mille manières le roi..., vous savez? mais n'était point venue à bout de le pousser plus vite qu'il n'était dans ses vues. Un roi est toujours entêté î

Pour quoi elle l'avait, de désespoir , laissé à plusieurs petites lieues de Chauny ; et, bien espérant que l'annonce de son arrivée jetterait l'âme des juges en une stupéfaction qui les saisirait et leur ôterait toute voix pour condamner, elle était accourue

L'enfant avait prévu juste....

Le tribunal , déjà descendu du siège, renonça dès lors à toute idée d'y remonter, et s'échappa par une porte ouverte sur le chœur...

Les (gardes s'arrêtèrent court, Gaspanl le premier—

Toute la foule aussi s'arrêta , ouvrant passajje à l'héroïque jeune fille, et la saluant de mille acclamations

File sourit à chacun ; puis s'avança vers Ed{;ard , dénoua les conles qui le garrottaient , et dit :

€ Tu es libre , ami! C'est moi, ami, qui te fais libre !.... Baisez-moi! »

Ohî il n'osa pas, lui, la baiser — Car il la croyait sainte , et, seulement par commisération pour lui, descendue un instant du trône où elle

s'était assise là bas, dans le ciel, parmi les

anges. Aussi, jugez î dt.'puis tantôt quinze grands jours, il ne l'avait point vue, point n'avait oui parler d'elle ; de ceux à qui il avait son amer chagrin confié , nul n'avait pu lui dire ce qu'elle était devenue : pour cjuoi il la croyait partir de ce monde —

Donc, je vous le dis, il n'osa pas..., pas l'euibrusscr....

Mais elle ;

a Allons , baisez-moi ! »

Et , sans plus de gêne , elle se pendit à son cou. Puis, lui prenant la main, elle Tarnena tout fièrement vers Jacques.

Jacques embrassa Edgard , Jacques embrassa Loïse

Puis, retenant bien fort sur son cœur la jeune fille ;

« Enfant, dit-il , ton pauvre Jacques était seul dans la cabane....

— Hélas !. . . . j'étais à Paris , ô père , pour vous et notre Edgard ! — »

L'explication fut courte, et bien vitement comprise —

Après quoi , Loïse reprit :

« Et maintenant, ô père..., et bientôt nous serons trois dans la cabane

— Mous serons qiiatrt" ' ' «lil une femmo —

('ar un nouveau personnaj^e s'clait confondu dans le {;roupe , lequel personna{;e ëtait l'abbesse, mère d't!d(;ard.

Ce fut, je vous assure , une liesse bien vive..., si vive et grande que vous la rendre m'est chose

tout-à-fail impossible Jacques et l'abbesse

riaient , pleuraient ; Edjjard serrait dans ses bras Loise; Loîse serrait de mrme Ed{;ard; ils levaient au ciel les mains , au ciel les yeux ; ils sautaient, se laissaient aller à leur bonheur, et sans contrainte...

Or, comme bien vous pensez , tous avaient «évacué la chapelle , saisis d'épouvante à la nouvelle que le roi arrivait, et voulant se disposer à bonne défense...; tous, hormis le peuple , cjui de ses deux yeux et de sa bouche lar{;e-béante admirait cette scène si remplie d'admirable elVusion...

Jaccpies , alors..., Jarcpies , (|ui voyait haut et loin, se déroba à tant de <|oux plaisirs, et , se tournant vers la foule :

« Amis , dit-il , sous les marroniers ! à moi ,

mes amis ! »

Puis , joignant les mains vers Tautel à demi tombé :

« 0 liberté 1 divinité de la terre, guide nos

pas l »

Et Tabbesse :

« Humanité , fille du ciel , descends au milieu d'eux ! »

l'JlAi'JTJiJ; IJ^

Quand b tjrrannie est à soo comUe l'insurrection est le plus saint Jei de- Yoiri.

Lafatette.

Ôn^ sVnsuiPra-t-if?

If faisait |)lcin midi; ic ciel ctail pur, \c soUmI chaud ; les Tiiarronicrs élevaient aux nues leui CÎDH* superbe et déployaient au large leurs vaslo bras;eo chœur les oiseaux chaulaient: c'élail partout i\n air de mai^nifique réjouissance.

il. 8

« Enfants, dit Jacques, tout vous sourit : car vous avez vaincu! Dieu vous aime, enfants, et vous bénit , mais attend de vous autre chose encore.

« Jusqu'ici vous n'avez sauvé qu'un homme, et de la mort seulement. Mais vit-il parce qu'il ne meurt pas? Et nous, nous tous, vivons-nous?

« Avons-nous toujours de quoi manger quand nous avons faim ; toujours de quoi boire quand nous avons soif? Des vêtements, combien parmi nous n'en ont pas quand ils veulent?

« Or donc, nous ne vivons pas,

« Est-ce vivre que courber du matin au soir son dos, sa tête, sa poitrine, tout son corps vers la terre, et se coucher au cri de ses entrailles?

• Et pourtant notre terre est riche! Pour qu'elle soit féconde pour nous, que faut-il? que nous le voulions.

« Notre soleU est beau, voyez! Pour que ses

rayons loniljLM»l sm n()U> , ([ih' l.mliP <jno mm^ le voulions.

« Les oiseaux, mes iimis, chantent ponr nous dans les branches.

« Les fleurs naissent pour nous; poni iimh- !• fruits; i>our nous la verdiirr cle< prrs.

«La rivier»' . aims, coule pour nous,

• C'est pour nous que nos fenimej» sont helles; à nous qu'appartiennent et que devraient sourire nos fds , nos filles, tous ces mille trésors de notre natur»' humaine.

■ Or, qu'il soit ainsi, nous !•• pouvons faire: seulement, il faut le vouloir.

- Il ne sa{;it plus, enfants, de pleurer sur tant de malheur : il s'a|;it de l'tMnpeclier.

• H/* donc! ne vovez-vous pas qne vous ^tes sans chemise hientôl?... Aile/ . allez demander à votre seif;neur et des habits, et du pain, et tout ce qui fait vivre!... vou.s le donnera-t-il ? non...

— li(i — « Écoutez!

« Je crierai deux heures à notre maître Gaspard

que vous avez faim , que vous mourez de faim...

(mais, là, ce mot entendu dans son sens le plus

rifjonreux), que vous mourez, rendez le souffle;

je le fatiguerai de mes cris ; je ferai que ses

oreilles en tintent, en tintent sans cesse... Et,

tenez , j'irai me blottir en l'endroit où il repose

la nuit, je le tirerai par les mains, par les pieds,

par le cœur s'il en a ; je lui dirai : « Du pain, du

«pain pour vos vassaux! vos vassaux meurent :

« du pain ! Voici là des miettes qui ^moisissent

a SOUS vos tables , et dont vos chiens ne veulent

« pas : donnez-les-moi , ces miettes ! je les por-

a terai à ceux-là qui ont si faim. »

« Hé bien! il me rira au nez , et me livrera à ses gens, qui me battront. ,

« Je veux plus: je veux lui faire peur..., oui, peur. J'irai, l'un de nous étant mort , prendre son cadavre ; et, juste.au moment où notre seigneur dormira de son plus doux sommeil , je lui ferai apparaître ce cadavre ; je l'asseoirai sur sa poitrine ; de sa main je gratterai sa main; de ses

on^jles je labourerai ses chairs; ce cadavre pèsera sur tout son corps comme un cauchemar, ri . si possible, fouillera au dedans, cherchera là quelque chose qu'il puisse remuer ; et , si n'y trouve pas une seule libre qui vibre pour le malheureux soutirant, restera posté sur sa poitrine comme un remords , impitoyablement , éternellement. Il aura beau crier, ses varlets auront beau faire : ils débarrasseront bien sa poitrine du cadavre; mais du remords, jamais. El re remords sans cesse lui criera : « C'est toi, Gaspard , • toi qui as tué cet homme î » Et peut-èlre alors, si n'est par pitié , au moins pour allé{jer les tortures de sa conscience , peut-î^tre il donnera ce qu'if a de trop à ceux-là qui n'ont rien !...

« Oui-dà ! Vous le croyez , entants ?

• Enfants . vous ne connaissez pas mouMÏgneur !

< ^lonseijjneur ne vous donnera rien , et il n'aura pas de remords...

> Monseigneur voun irappera de plus belle ù cou[>s de viTges . de |)l(i> lnllr ifuliiu'ra >er* la

— ii8 — torre vos épaules , mangera vos moîssons ; et il n'aura pas de remords !...

« Mou seigneur pillera toujours oos églises et nos maisons; toujours chassera sur le pauvre petit coin de terre qui nous reste ; séduira nos femmes, ou, si n'en peut mais, les violera; prendra nos fils au berceau pour s'en faire autant d'esclaves; nos filles à peine sorties d'enfance pour soûler sa débauche ; chaque jour, à chaque minute du jour, il créera pour nous de nouveaux besoins et de nouvelles impossibilités à la fois de les satisfaire ; il nous volera ensuite tout ce qui console ; il nous volera toutes nos joies terrestres, et , s'il peut , il nous forcera à désespérer d'un ciel réparateur...; et toujours , dis-je, toujours! et il n'aura pas de remords!... »

Julien , enfant de douze ans , se prit à crier dans la foule :

« Ah ! Gaspard , Gaspard , tu n'as qu'à te bien tenir sur tes jambes! »

Et, se tournant vers un autre enfant, un peu moins âgé, et son camarade sans doute :

— » nj —

« Ab-lu Ion cou l eau , loi .' »

.facques ropril :

• iNolrc Dieu , ce puissant ih'posilaire de loule justice, cjui tient en ses (grandes mains le cœur lies liommcs, le courbe ou relève à son (^ré ; Dieu , n'est-ce pas» est descendu enfin sur vos fronts, et vous sentez qii€ vos fronts se lèvent au cieP... Oh I vous sentez, n'est-ce pas , qu'assez lon{;-tcraps notre belle France a élc dcpouilU-e de sa nja^^nifique robe de liberté? Oh I cnlin, vous avez retrouvé le secret de vos forces , n'est-il pas vrai? Çà donc 1 loulcs nos forces , amassons-les ; tout notre amour du pays , amassons-le ; toutes nos idées de salut , de |;loire , tontes nos idées d'avenir, amassoos-lcs , mettons-les en commun , et marclions !...

< Marchons! Mais, auparavant, a {;enoui ! •

Je vous dis que le soleil était au plein azur des cieux , que les marroniers s'élevaient superbes, que chantaient parmi les branches les oiseaui , que la iiatnrt' «'tait partout ina(;nifique...

« A i;enoux ! •

Et ils se prosternèrent d'un seul mouvement ; Et Jacques chanta d'inspiration :

O jours si doux , levez-vous sur le monde ! Astre brillant qui résides aux cieux ; O beau soleil ! que ta clarté féconde. N'éclaire plus que des peuples heureux !

O jours si doux !

Ah , levez-vous !

Luisez sur nous !

Luisez sur nous !

Puis tous en chœur :

O jours si doux Ah , levez -vous Luisez sur nous Luisez sur nous

Page 1