LES TEMPS A NTÉ- HISTORIQUES
doil souffrir la loi qu'il a faite, » dit le Dieu Bel. Que va faire le peuple?
* Ceste response oye, le peuple se teust jusqucs à un<r aultrc temps que il seroit heure de parler. Sy advint, ne demora gaires après, que ung homme de la cité de Belgis connut une aultre femme que la sienne, dont il fut accuse de ce. Mais le peuple ne volt souffrir ou consentir que aultruy fei.st jugement de la sentence que le roy Aganipus. Lequel roy Aganipus, de ce requis, jugaet sentencia que il fuist tout vif escorchiés, selon» la coustume de leur loy. Ceste sentence proférée, le peuple s'escria en haut, dUant : Nous te jugons de ta propre bouche ! et prestement, corne ijens hors du sens et tous esragiés, il s'eslevèrent contre leur prince Aganipus, contre les lois usans; sy le décopèrent en mille pièches et ly copèrent le chief, que il mirent à la porte du palais, attachié à chaînes de fer, pour la demeurer à mémore perpétuelle, et comandèrent sur paine de mort que nulz ne le ostast, affin que ce fuist example et miroir aux princes advenir. Et les cinq femmes, ils escorchièrent toutes vives. ■
Il h elail pas prudent alors do cultiver la papillonne, même sur le trône.
Ce n'est pas seulement contre les vices d'un roi, c'est contre le gouvernement lui-même que la lutte va s'entamer. Lorsque, dans le Ramayana, le guerrier s'attaque au Brahmane cl met en fuite toute la caste des prêtres, le grand Brahmane résiste seul : « Qu'est-ce que la puissance du guerrier, s'écrie-l-il, mise en face de la gigantesque puissance brahmanique ?» « Et toutes les flèches, toutes les armes du héros vont s'amortir et lomber, impuissantes, « dévorées, » devant le sceptre du fils de Brahma; et les prêtres s'écrient : « 0 Brahmane, ta force est irrésistible, mais que la puissance reçoive maintenant un frein de ta puissance !» Et le prêtre souverain, le majestueux et glorieux ascète, se calme, et le vaincu s'écrie, a son tour : « La puissance brahmanique, voilà la puissance! » Cette poésie grandiose est l'épopée triomphale du brahmanisme.
Avec moins de poésie et de grandeur, le quatrième roi des Belges met son art magique au service de son autorité; le peuple se révolte : il lui envoie des chaînes miraculeuses, et les coupables y tombent d'eux-mêmes. Trêves lui résiste : il condense l'air au-dessus de la ville, et ses soldats, assis sur
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celle nouvelle espèce de. tour, accablent de flèches les habitants terrifiés, qui se rendent. Mais ces secrets sont perdus sans doute, car la lultc va commencer. Comme Saùï après Samuel, comme Rome après Albe, Achille après Orphée, les chasseurs vont régner après les druides, et Trêves, la ville guerrière, succédera à Helgis, la ville sacrée.
Une prophétie a annoncé ce changement au dixième successeur de 13a vo :
a La souveraine dorainacion des prêtres sera muée en tirannie et les lois des anciens pères y périront... Les ehieux donront signes et le peuple ignoramment ce fera... Et ceux qui soustenront les lois des dieux seront mis en la bouche de Pespée. >•
A quelque temps de là, Herisbrandus est massacré avec huit de ses neuf enfants, et le peuple met à sa tête le chasseur Ursus, comme régent et bientôt comme roi. Ce chasseur était bien nommé, s'il faut en croire le portrait qu'en tait Lucius de Tongres :
« Chilz Ursus estoit fort à merveilles et moult velus à manière de ung ours; à laquelle cause de sa pilosité, il estoit appeliez l'rsus, qui est à dire en fran chois ours. Item il estoit de estaturc haulte et plus que nul homme de toute la cité, car les histores dient que il excédoit les plus grans et les plus hauls de la cité de deux cubites. Sa fâche estoit espoentant. De son corps, il estoit très hardis et de très grant corage ; légier de corpz, de très cler entendement, cruel en ses fais, humble en regardant, agus ou sages en parler , tardius en aller et amodéré en ces responces, et de ly dient les histoires que en son tampz il prist et tua à ses propres mains Y sengliers grans et cruelz et moult d'aultres sauvages bestes et estranges et cruelles, que il assailli tout seul et par sa force les prist et tua maintetois. »
Ursus est donc roi; il établit des lois nouvelles, défend le meurtre, l'incendie et le rapt; il massacre la race des prêtres -et tous leurs partisans; enfin il s'allie aux Germains; ce qui a fait dire à M. Saint-Marc (iirardin :
« Chose remarquable! les Germains, dans l'histoire de l'Occident, sont le peuple guerrier par excellence; ils représentent l'époque où le pouvoir devint l'apanage du glaive et tomba des mains de la caste sacerdotale.
« Si l'histoire de Jacques de Guyse est une fable, cette
fable, il faut l'avouer, cadre admirablement avec la philosophie de l'histoire. Elle raconte une révolution qui se trouve
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dans riiistoirc de tous les peuples, et elle choisit pour instrument de cette révolution, le peuple que ses institutions rendent le plus propre à jouer ce rôle. »
Ursus prend un autre parti, non moins conforme à ces traditions de l'histoire, comme l'observe nussi M. Saint- Marc Girardin. 11 transporte sa capitale, de Belgis où sont les dieux déchus, à Trêves, ville germanique, voisine de ses alliés. Celte grande révolution soulève des difficultés et des obstacles; Ursus en triomphe. L'unité de religion est rompue par des peuples qui, à la première liberté, retournent à leurs usages; Ursus s'en accommode. L'unité de l'Etat est menacée par des révoltes; Ursus dompte le peuple par les armes ou le satisfait par des lois. Le parti sacerdotal anéanti, le peuple soumis, que peut-il craindre encore? Ici, la fable continue à symboliser fidèlement l'histoire! Il reste aux prêtres les éternelles alliées des religions qui tombent : les femmes. Au moment où l'ordonnance qui transporte la capitale de Belgis à Trêves, est publiée dans la ville sainte, les femmes, « hors de sens, furieuses, forcenées, dit Lucius, de la grande douleur qu'-elles avoient » se jettent sur le héraut, le massacrent, lui et les quatre ducs, fils du Roi qui l'accompagnent, avec leur suite et tous les hommes", femmes et enfants du parti du roi.
« Tellement que elles les despechicrent et déchirèrent aux deuts et aux ongles en cent mille pièches, et puis prestement, sans rien attendre, s'encoururent pas tous les lieux de la cité, et tous les hommes et les femmes de quelque cage ou estât que ilz fuissent, que elles sentoient ou cognissoient estre favourablesà roi Ursus et à son party, elles estrangloient et tnoient, sans en avoir quelconque pitié ou miséricorde. »
Le lendemain de celle insurrection féminine en faveur du passé, les chefs des nobles et du peuple s'assemblent; mais ils n'osent se décider à rien d'énergique. Les femmes entrent encore en scène. Vous excuserez certains détails qu'on rc- . trouve en d'autres occasions dans l'histoire ; on peut passer cela à des femmes d'avant César qui défendent la théocratie :
« Les femmes dessus dites... véans et oans que par couardise ces hommes n'osoient entreprendre le fais et que de par eulx elles n'aroient point dequief (chef) ne deffendeur, comme femmes sottes et dervees, escorchièrent leurs vestures par derrière j usquesaunut... et le montrèrent ensy aux hommes, dont ils furent sy très honteux et confus que prestement ils se départirent
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tous et allèrent de la plaehe. Tantôt et incontinent, toutes les femmes vesves de la cité et plusieurs mariées aveucq elles, se misent ensemble et eulrent c(»nscil pour savoir que seroit bon à faire sur che qui estoit advenut. Lt tant se consillèrent ensemble et tellement que, d'un commun accord, elles eslurent une vierge et pucelle nommée l:rsa, jadis fille d'Ilerisbrandus, prince des prestros en son temps, roynne de la cite de Belgis. »
La nouvelle reine ordonne a tontes les femmes, de vingt
à quarante-cinq ans, de prendre les armes, et celte armée
compte bientôt 200,000 amazones de la théocrntie.
» Lesquelles, toutes d'une volonté et d'un curage, jurèrent par leurs dieux que, aveucq et en la couipaignie de leur roynne l rsa, elles soustenroient et aideroient à soustenir leur cite en ses franchises et libertés à l'encontre du roy l'rsus et de ses Trévi riens et y exposeront leurs eorpz jusques à la mort. »
La consécration habituelle ne manque pas à celte cause :
* Lt principalement, elle fist très soleinpnelz sacretices à leur très puissant dieu Mars et à la déesse Venus, et leur offrit très dévotement son sacrefice, auquel sacrefice furent sacrefiées cent nobles vierges qui, de leur propre volonté, firent de leur corps sacrefices.
La guerre commence : d'un côté, les amazones aidées des Bretons, le peuple druidique par excellence; de l'antre, le roi Ursus avec ses Germains, le peuple guerrier. Ici, la fable contredit l'histoire; Lueius de Tongres devait aimer la papauté; c'est la cause des dieux et des femmes q-ii l'emporte, et la vicloire est double pour ces vierges qui ont sacrifié à Mars et à Vénus : elles rétablissent les prêtres el elles trouvent de nobles maris :
« Les barons de llretaigue qui véu avoieut et véoient la puissauche et noble corage et la hardiesse des femmes de Helgis et les haultes emprise* que elles avoient achevées victorieusement, commencèrent très fort à désirer leur acointance pour avoir ii^nie et succession de elles, et tellement s'en énamourérent que ils requirent à la roynne et à la cité que ils en poussent mener en leur pays. Sy leur fu accorde tant que ou leur bailla trois mille vierges ou plus, de celles qui avoient été en la bataiile, qui furent noulement as grans seigneurs de Hretaigne mariées. »
Cette histoire est fixée par J'auleur à 775 années avant 1ère chrétienne ; mais le fait historique qu'elle symbolise n'est pas changé encore; les luttes de l'esprit laïc contre l'esprit sacer-
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dotal ne sont pas closes, et ces fossiles littéraires semblent sortir du passé pour nous rappeler que nos pères aussi ont combattu contre le despotisme du temple, et pour répéter à ces hommes qui croient pouvoir être libres sans émanciper avec eux l'âme de leurs épouses et de leurs lilles, que les derniers soutiens des superstitions, les plus dangereux auxiliaires des hommes de ténèbres, ce sont ces veuves qui se prennent d'une rage sans pudeur contre la révolution, ce sont ces vierges qui jurent, par la déesse Vénus, de défendre la théocratie.
Mais un autre spectacle, une autre tradition, conforme à l'histoire, nous appelle. Le triomphe d'Ursa coïncide, ou peu s'en faut, avec la fondation de Rome; les Belges vont se trouver en présence de l'ennemi, en présence de cette ville qui révéra la domination du monde et qui deviendra la capitale des Césars !
Lucius de Tongres et Hugues de Totil n'ont pas négligé celle grande période de notre histoire : la lutte contre Home, depuis Homulus jusqu'à Auguste; et j'aurai à rapprocher nos traditions fabuleuses des récits intéressés du conquérant.
Noire histoire vraie date de la conquête. César nous «y>prend\ La Belgique au temps de César '\... ainsi ont commencé et commencent encore la plupart de nos historiens. « Tous ces peuples, disait déjà Slrabon, n'ont élé connus qu'à , l'occasion des guerres qu'ils soutinrent contre Home. » N'esl-it pas douloureux qu'une nation, qui a résisté victorieusement à tant d'invasions et qui est sortie libre de toutes ,les conquêtes, doive marquer son avènement dans l'histoire du monde, par la victoire de l'étranger! Cela commence à changer, messieurs, et mon savant collègue, M. Waulers, a ouvert lout autrement son cours d'histoire de Belgique. Bénissons Sehmerling et Spring de nous avoir rendu une page, une page antique de notre existence et de nos mœurs, des milliers d'années avant Rome! Bénissons Lucius de Tongres de nous avoir conservé des fables qui parlent, avant nos conquérants, de nos ancêtres! Je me garderai bien d'y voir une histoire exacte et je ne demande point qu'on enseigne, dans nos
SCHAYfcS.
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écoles, à l'instar du Père Loriqucl, la suite de nos rois, de Itavo à Ursus et d'Ursa à Àndromadas. Mais, puisque lous les peuples eurent ces mêmes phases de civilisation qu'on nomme la barbarie, la théocratie, les temps guerriers, je me réjouis de retrouver ces périodes de l'histoire générale dans nos légendes particulières; j'aime et je suis lier d'avoir chanté ces découvertes qui peuplent notre sol, des siècles de siècles avant qu'il ait été profané par la conquête, et j'aime ces récits, romans ou symboles, qui nous entretiennent des institutions et des luttes du passé, qui rappellent avec enthousiasme nos révoltes traditionnelles contre l'injustice et la tyrannie; qui, avant qu'elle ait été ravagée par l'étranger, célèbrent aussi fièrement que nous pourrions la célébrer aujourd'hui, notre prospérité nationale.