‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 22 sur 61 · DU MOINE RATHER · texte numérisé non relu

DU MOINE RATHER

L'historien moderne ne se borne plus à la chronologie des souverains, aux changements de dynasties, aux guerres de conquête ou de rivalité, aux intrigues des diplomates; sous cette politique qui se joue à la surface de la société et qui trop souvent s'y joue de l'existence et de l'honneur des peuples, il doit chercher la vie même des nations, les diverses institutions sociales, les mœurs du temps, et il trouve dans l'état intellectuel et moral des hommes l'explication de leur histoire et comme le mot de leur époque. Un écrivain s'est tellement préoccupé de ce devoir nouveau, qu'il a donné à son Histoire des Français des divers Etats une forme qui se rapproche du roman et y a mis en scène les hommes de chaque siècle, pour leur faire présenter euxmêmes, dans des mémoires supposés, leurs préjugés, leurs plaintes, leurs espérances, leurs habitudes.

M. Alexis Monteil n'est pas remonté au delà du xiv* siècle ; s'il avait voulu commencer son histoire plus haut, avant fan mil, et peindre par ce procédé les mœurs du xe siècle, dans l'Europe centrale, de la Lotharingie à l'Italie, de Liège à

RAT II Eli.

Vérone, il n'aurait pu imaginer rien de mieux que de laisser parler l'écrivain que j'ai à étudier aujourd'hui, de résumer en un livre le volumineux in-folio de ses œuvres, et d'écrire, sous la dictée de ce vigoureux lutteur : les Mémoires du moine Rallier, évêque de Liège, trois fois évéque de Vérone, abbé de Lobbes et a" A Ine.

Je ne puis faire ici ce livre. Je tacherai d'en donner un résumé.

Dans une des premières années du xe siècle, un homme libre apportait un enfant dans l'église de l'abbaye de Lobbes, et le déposait sur l'autel de saint Pierre et saint Paul. Cet enfant n'était pas pauvre et nu ; il était déposé sur l'autel avec le pain et le vin : tenens me cwn pane et vino, dit-il dans sa confessiou ; ce qui signifiait sans doute que sa subsistance était assurée au couvent pour sa vie. Mais on ne dit pas que rien y fut ajouté pour le vêlement et les éludes, en biens-fonds ou en argent, comme c'était l'usage. L'bonime qui l'apportait — son père, son parent ou son tuteur, on ne sait — le livra à perpétuité à Dieu et à saint Pierre, transférant, par serment, toute l'autorité paternelle à l'abbaye, et prenant pour l'entant l'engagement solennel de ne jamais secouer le joug de la règle : Ut, ab hac die, non liceat illi collum de sub jugo regutœ excuterc. C'était la formule.

Cet enfant, qui venait augmenter le nombre des moines, était né vers la fin du ixc siècle, dans les environs de Liège, d'une famille libre. A sa majorité, il prit une plume pour confirmer le vœu paternel, et il écrivit sur le même autel : « Moi, Ratherius, je promets, devant Dieu et ses saints, fidélité, bonnes mœurs et obéissance, selon la règle de saint Benoit. »

L'abbaye de Lobbes était une des plus riches du pays. Au moment de la débâcle de l'invasion normande, elle avait été donnée, par Arnoui, roi de Germanie, aux évèques de Liège, et le dernier roi carolingien devait ratifier la donation. Les avoués de l'évêque avaient fortifié Thuin et avaient repoussé une invasion nouvelle. Le monastère possédait de nombreux villages avec leurs églises, leurs bestiaux et leurs serfs.

Cette riche abbaye était un des rares asiles des études. Son école rivalisait avec celle de l'évêque de Liège. Le jeune Rather en devint bientôt l'élève le plus distingué :

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Perspicacimtnus Iwrwn , dit Fulcuin , qui fut abbé de Lobbes et en écrivit l'histoire. Au sortir de l'école, Rallier ne crut pas ses études achevées. Ayant appris quelque chose deses maîtres, pauca a magistris, dit-il, il voulut apprendre beaucoup par lui-même :. plura per se magis didicit. 11 devint bientôt savant dans les lettres sacrées et promues; il connaissait Virgile, Cicéron, Térence, autant que saint Augustin, et il aimait particulièrement Perse, le satirique. Il s'exerçait à écrire purement et à parler élégamment le latin. 11 disait la messe rarement, très-rarement, et avait l'usage de se lwigner les jours de grandes fêtes, avant de communier; ce qui scandalise un moine auquel il l'écrit, nommé Patricus, qui disait la messe tous les jours et ne se baignait jamais.

Mais celle existence paisible de moine lettre, dont les péripéties devaient se borner à des élucidations de textes d'auteurs païens, comme Rallier le lit pour quelques Milanais, ou à des discussions de théologie, comme la présence réelle qu'il débattit avec Patricus, — cette vie retirée ne pouvait suffire à l'esprit de Rather. En 920, il ne devait pas avoir trente ans, Etienne, évèque de Liège, qui était de droit abbé de Lobbes, étant mort, le moine se jette dans le tumulte des affaires. Deux influences, deux partis, même deux races, se trouvaient eu présence et se disputaient l'élection. Les Carolingiens tombaient, les empereurs d'Allemagne commençaient à s'élever. Les seigneurs et les prélats de la Lotharingie se tournaient du côté de la force et de la vie ; le duc luimême, Gislebert, avait secoué uu dernier lien d'autorité royale et voulait régner seul; s'appuyant sur l'empereur, d'accord avec l'archevêque de Cologne, dont ressortissait l'évèché de Liège, il s'empara de l'élection et porta un moine de Lobbes, d'une haute naissance, de la famille du comte de Provence, nommé Hilduin. Rather, alors, prit parti pour l'influence germanique et pour l'esprit d'indépendance qui émicttait les restes de l'empire de Charlemagne. Il suivit à Liège le nouvel évéque, élu par le clergé et le peuple, sous cette influence.

Il y était à peine que, par un de ces revirements si fréquents dans les époques de décadence et qui sont comme les derniers éclairs de vie d'un agonisant, Charles le Simple

se réveille, parcourt la Lotharingie les armes à la main, règne pour une heure, en appelle au pape de son droit, et donne à Liège un autre évêque, toujours avec le concours électoral du clergé et du peuple.

Hilduin avait décliné l'arbitrage du pape; il abandonna son siège et partit pour l'Italie. Rather l'y suivit.

Les débuts du moine n'avaient pas été heureux ; ils semblent lui présager l'histoire de sa vie. Dès son entrée dans le monde, il avait vu et il devait expérimenter bien des fois encore la décadence du clergé, jouet des partis, l'inconstance des masses, esclaves de la force vacillante, et l'inanité des grandeurs dans le chaos.

Le clergé, corrompu, mais habile, instruit et puissant, qui avait livré les Gaules à Clovis et à Charlemagne, était devenu l'esclave du caprice des mille tyranneaux qui mettaient l'empire en poussière. Les moines , de mœurs meilleures, mais d'une habileté et d'une puissance non moins grandes, qui avaient marché à l'occupation du sol et des âmes, avaient vu, au premier danger social, le pouvoir leur échapper et leurs monastères tomber sous la direction d'avoués laïcs, capables de défendre le pays. Cette dépendance était fatale au clergé; la sénilité l'envahissait; à l'habileté des forts succédait la vénalité et la ruse des faibles; la science, qui aide a la puissance et qui donne la dignité, était méprisée pour l'ignorance, complice de la bassesse; la corruption, élégante, épicurienne et lettrée, avait fait place aux plus viles débauches et au plus honteux mépris de soi-même.

Voilà ce que le moine, instruit et honnête, allait trouver en Italie, ce qu'il devait combattre toute sa vie, par ses actions, par la plume et par la parole.

Hilduin, chassé de Liège par un échec momentané de Gîslebert, était appelé en Italie par le succès d'un membre de sa famille. En juin 92(>, Hugues, comte d'Arles, s'était fait roi d'Italie. En 928, Hilduin est nommé évêque de Vérone, Rather est attaché à son service ; en 931, Hilduin passe à l'archevêché de Milan, Rather devient évêque de Vérone. Le roi qui le nomme est ce Hugues, qui épousera Marozie, la Messaline de la papauté. Le pape qui lui donne le palUum est ce Jean X, l'amant et le jouet de Théodora, la mère de Marozie et son émule dans la débauche.

Hilduin tenait sa promesse envers le moine, qui avait quitté son couvent et son pays pour suivre sa fortune. Mais le roi Hugues, qui s'y était engagé tout d'abord, avait eu sans doute l'occasion de connaître cet étranger; il voulut donner à Vérone un évéque dont il fût plus sûr et qui lui payât chèrement son élévation. Rather cependant avait fait diligence, et il revenait de Rome avec la double nomination. Hugues n'aurait sans doute pas hésité à fausser sa promesse et à résister au bref du pape, au choix d'Hilduin, aux vœux des premiers du royaume, s'il n'avait espéré la mort de Rather; car le nouvel évéque était revenu de Rome presque mourant :

■ J'étais couché malade et ne vivant plus qu'à demi , écrit-il au pape. Des amis persuadèrent au roi , je pense , que je n'en réchapperais point. Cet espoir lui fit consentir à satisfaire aux vœux du souverain pontife... Je guéris cependant et fus ordonné. Mais le roi en eut une grande colère; il jura par Dieu (et il tint son serment) que je ne me réjouirais de mon élévation aucun jour de ma vie !»

Quel était donc le caractère de ce moine qu'on al lai I traquer comme un loup dans son évéché? Nul ne fera mieux son portrait que lui-même. Lorsque, trente-cinq ans après son entrée dans l'épiscopat, après avoir été chassé deux fois de son siège, il y remonta une troisième fois et qu'il s'y vit en butte à des attaques plus violentes que jamais, il prit encore sa plume qui lui avait servi tant de fois depuis la ratification du vœu paternel, et il écrivit un petit livre qu'il intitula : Qualitatiê conjectura cujusdam ; comme qui dirait : Portrait de quelqu'un. Ce quidam, c'est lui-même, et le portrait est traité d'une main ferme :

« Qu'on me lise si l'on veut, dit-il, et qu'on dise plus de mal de moi s'il est possible !

Puis il aborde son porlrail :

U blâme tout, les mœurs, les lectures, le chant des clercs. I^e moindre mariage illégal, il l'appelle un adultère. Toute coutume est mise par lui en dessous de la loi, et il veut qu'on serve Dieu à sa manière, non selon l'usage. U ne cesse de crier qu'on ne parvient pas sans de grands travaux à une grande récompense, et il reserve aux malheureux seuls le royaume de Dieu. Il tient toujours le nez dans un livre, et il ne cesse de

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gronder. Et qui donc approuvera-t-il, puisqu'il se blâme luimême sans cesse?

Ce qu'il dit, il l'écrit, et il veut le laisser aux générations futures pour qu'elles se gardent des mœurs de son temps.

Mais si sa langue se tourne contre tous, la langue de tous se tourne contre lui...

Sa vie est l'opposé de celle des gens qui prennent soin de l'honneur. 11 méprise la toilette, il est mai chaussé, il ne recherche point de bons sièges, il manque de tables, son lit est mauvais, et il méprise les meubles de luxe. Rien ne se voit en lui de ce qui fait la gloire, rien de l'honneur.

Ce qui est du ressort de l'esclave, il ne dédaigne pas de le faire ; ce qui convient à un maître, il le méprise.

11 quitte le siège pontifical pour coucher sur la dure. Il ne prend aucun soin de sa société. Quand il mange, sa table n'est

r»as ouverte aux riches, il préfère les vilains et les pauvres. 1 ne met aucune distance entre les nobles et les manants, car bien des nobles ont fait des choses ignobles, et bien des manants de nobles choses, dit-il, et il ajoute avec Salluste que la noblesse vient des actions de l'homme et de sa propre vertu et non de celle de ses ancêtres...

Cet homme déplaît à Dieu, comment nous le rendrions-nous favorable?... Sa loquacité est étonnante, mais il n'a ni l'autorité des maîtres, ni la faculté de persuader. Il est comme l'âne de ltalaam : il prophétise et il est trompé, il bénit et c'est une malédiction...

Il ne sert ni l'Empereur ni le Duc, ni à l'armée ni à la cour; s'il va au palais, c'est contre son gré et pour s'enfuir au plus vite et retourner à ses livres. 11 ne demande rien à César, ni pour lui ni pour les siens. Il n'enrichit pas son Eglise!

Il ne s'occupe de rien avec les grands du royaume, ne fréquente pas leurs hôtels, fait peu de cas de leurs conversations, et ne les invite point... 11 revient toujours au logis les mains vides ! Il ne prête de serment à personne et n'en demande de personne. Il méprise la gloire du siècle.

Si quelqu'un veut lui baiser les pieds, il s'y oppose en se récriant. S'il le pouvait, il resterait seul tout le jour, à lire et relire des livres. Il hait la société, il aime la solitude, il ne joue pas aux cerceaux, il fuit les jeux de hasard et ne s'occupe ni de chiens ni de faucons. Tantôt il parle trop, tantôt on le croirait muet; par moments, il est gai à l'excès, puis le voilà d'une extrême tristesse et prompt aux querelles. Et, qu'il soit triste ou gai, il est prêt à. toute neure aux plaisanteries et aux mots piquants.

On reconnaît ici Horace.

« Qu'il donne ou ne donne pas, il n'aime pas qu'on lui demande d'aucune façon, et il donne sans avoir promis. Il sernit le plus

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fourbe des hommes s'il ne dédaignait de mentir, le plus rusé s'il ne haïssait et si Dieu ne haïssait la ruse.

Il yous dit : mangez; vous en défendez-vous, il ne vous fera aucune violence. 11 dit : buvez, et si vous refusez, il ne vous forcera point. Si vous lui faites des demandes importunes, il s'irrite; si, dans le besoin, vous n'avez pas recours à lui, il s'irrite plus fort.

Il s'inquiète si peu du mal qu'on dit de lui,- qu'un jour il laissa, du matin au soir, quelqu'un l'attaquer, et lui donna douze écus pour sa peine.

Il n'aime pas les échanges de présents. Si un pauvre ne lui offre rien, il le traite de fou de ne pas garder pour lui ce dont il a besoin ou de ne pas l'offrir à un meilleur. 11 préfère le nécessaire à la richesse, l'indigence à l'abondance ; il aime mieux donner tout ce qu'il a, de son vivant, que de faire à sa mort la joie d'un héritier, et il veut mourir si pauvre, dit-il, que son enterrement soit dû à l'aumône, tant il tient son corps en mépris.

Un tel homme qui, de son aveu, n'aime personne et n'est aimé de personne, a quoi donc, demanderez- vous, peut-il être bon au siècle? A rien, répondons-nous, à rien!

Ce portrait, que j'abrège considérablement et dont j'ai élagué beaucoup de traits trop cherchés où l'auteur abuse de la pointe et de l'antithèse, ce portrait est plein de finesse, do vivacité, de coloris. Dans le fond comme dans la forme, on y sent un rude jouteur, maître de sa plume, un lier esprit, sûr de lui-même.

Cette audace à dire tout haut plus de mal de lui-même qu'on n'en disait tout bas, cette ironie qui change tous les griefs en autant d'éloges de l'accusé, en autant de blâmes des accusateurs, ce superbe orgueil dans la confession, qui affirme un caractère en face de ceux qui y voient un vivant reproche, tout cet ensemble constitue bien le genre passionné, souple, vigoureux, qui prête tous les tons à la polémique, qui donne a la défense des causes justes une bonne arme de guerre, et que nous appelons le pamphlet.

Un pareil caractère ne pouvait supporter patiemment la décadence du clergé. La lutte que Rather soutiendra contre son siècle sera longue et rude.

A peine est-il guéri et installé (août 932), que le conflit commence d'une manière qui peint bien l'époque. Le Roi prétend être maître, recevoir les revenus de l'évêché, en attribuer une part à Févêque, et disposer du reste. Mais

Ralher n'est pas homme à accepter cette déchéance; il veut être « le pasteur de son troupeau et non le mercenaire du Roi » . Ce sont ses propres paroles, et la lutte s'engage. Elle est bientôt tranchée par des circonstances qui peignent un autre côté de cette époque, l'instabilité des trônes. Le pouvoir du tyran d'Italie était loin d'être incontesté; il voulut l'étendre en épousant l'infâme Marozie, mère du pape régnant; il faillit le compromettre. Pendant qu'un autre tils de Marozie défendait Rome, emprisonnait sa mère, dominait le Pape et repoussait l'usurpateur, Arnould, duc de Bavière, pénétrait en Italie et entrait à Vérone. Le duc Milon et l'évéque Rather ouvrirent les portes au vainqueur. Hugues était à Pavie ; il rassemble une armée, marche contre Arnould, et une seule victoire lui rend sa puissance. Milon, par une habile conversion, évita une disgrâce ; Rather perdit son évêché ; il n'avait été évêque que deux ans et demi.

Rather s'était compromis sans doute ; il le reconnaît en se demandant toutefois avec Jacques, l'apôtre : Où est l'homme parfait? et en s'écriant avec Jean : Que celui qui est sans péché me jette la première pierre ! Mais il avait été arrêté contrairement à la loi, condamné sans jugement, et il ne cessa de protester.

« Quoi! le moindre séculier ne peut être condamné sans être entendu, et ceux dont le iugement n'appartient qu'à Dieu seraient à la merci des folies de quelques envieux!

Et pourquoi? Parce qu'une sédition a éclaté dans la cité. Mais Dieu n'a-t-il pas dit dans saint Mathieu : Il est bon qu'il vienne des scandales, et dans saint Luc : La nation se lèvera contre la nation et le royaume se tournera contre le royaume.

Faut -il qu'à chaque sédition l'évéque en soit réputé le machinateur et condamné sans jugement?

Il a été trouvé — dites-vous — au milieu des rebelles. Mais gui de vous peut juger de ses intentions? Le prophète Jérémie n'ayant pu empêcher les Hébreux d'entrer en Egypte, ne les y a-t-il pas suivis, par chanté, dit saint Grégoire. Et plus d'un saint n'a-t-il pas rendu sa ville épiscopale à l'ennemi? Un évêque, lorsque l'ennemi lui demandait à qui il appartenait, repondit : Je suis serviteur du Christ; et l'ennemi ayant répliqué : Moi, ie suis le fléau du Christ, l'évéque lui ouvrit les portes de la ville et ne fut point condamné. Faudrait-il déposer tous les évêques qui, sachant leurs ouailles rebelles au roi, ne les ont ni trahies, ni livrées aux vindictes politiques, mais ont continué au contraire à leur dire la

messe, à les instruire dans la chaire, à donner le baptême aux enfants, l'absolution aux pénitents, le chrême aux mourants?

Oubliez-vous la parole de l'Evangile : Si vous ne remettez pas les péchés des autres, mon père ne vous pardonnera pas vos péchés? Le gouvernail de l'Eglise ne doit pas être abandonné dans la paix, mais bien moins encore dans la tempête. Un pasteur veille sur son troupeau, même en l'absence du loup; le quittera-t-il quand le loup approche? Et s'il faut soigner son pupille en bonne santé, est-ce pour le négliger quand u est malade?

Non ! l'Evangile nous dit : Dans le danger, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis, et le pasteur mercenaire prend la fuite! »

Rather l'avait déjà dit : Il ne voulait pas être le mercenaire d'un roi.

« Le Christ a dit : Paissez mes brebis ; mes brebis, c'est-àdire les brebis que j'ai créées et que j'ai rachetées, mes brebis et non les vôtres, mes brebis et non celles de Tibère, mes brebis et non celles de Claude, mes brebis et non celles de Constantin ou de Théodose ! »

Les mercenaires, dignes prêtres de la décadence, qui paissaient servilement les brebis de tous les tyranneaux du temps, s'étaient montrés dès le premier jour.

C'était le 2 février 935 ; Hugues venait d'entrer en vainqueur dans la ville ; Rather célébrait la fête de la Purification. Au moment de l'office où l'évêque donne le baiser à son clergé, quelques prêtres vinrent à lui ; le plus grand nombre, pour plaire au roi, lui refusa le baiser de paix, comme à un coupable. Et ce n'étaient pas ses ennemis, mais ses intimes eux-mêmes, ceux qui le recherchaient le plus, dit-il. Cette défection publique dut affliger profondément l'âme de Rather. Cependant, une troupe de soldats étrangers, qui avait poursuivi l'ennemi, rentre dans la ville, incrimine le clergé et court a la vengeance. L'évèché est pillé, les chefs de l'Eglise sont arrêtés, massacrés, ou jetés en prison ; la ville est livrée au vol, nu meurlre, a l'incendie, et, si l'évêque est épargné, c'est que ces étrangers le savent issu d'une de leurs nobles familles et le croient même parent du roi d'Italie. Cette nuit fut pleine de terreurs. Rather voulait sauver son clergé avec lui; son clergé le sacrifia pour se sauver. Sur les conseils d'Hilduin, l'évêque envoya au Roi une lettre collective qui le

perdit seul. Le lendemain malin, il était arrêté, condamné sans jugement et jeté dans une tour, à Pavie.

Le fougueux pasteur ne ménagea pas les traîtres. Il demande à Dieu de pardonner à ces flatteurs qui mangeaient à sa table, qui le portaient aux nues, qui l'appelaient le juste et le saint, et qui l'ont vendu ! Mais il les compare, du premier mot, a ce monstre de l'antiquité qui servit à un père l'horrible festin de Thyesle. Puis, il s'adresse directement i\ celui qui a tenu l»i plume pour tous, qui a porté la lettre et qui a tourné cet écrit contre son protecteur :

t Hélas! mon fils, que dirai-je et qui dois-je plaindre? Moi qui suis mort ou toi qui insultes à mon cadavre? »

Puis, il lui rappelle le danger commun, les prières, les pleurs, les promesses de Pévêque en faveur de son clergé, la trahison qui l'a perdu, et il se félicite d'être plutôt victime que bourreau :

« On lit dans une histoire qu'un berger, ayant tué un homme, s'enfuit dans un hermitage et devint, à l'exemple des saints, un solitaire parfait, et chaque jour il bénissait un crime qui l'avait décidé à la vie religieuse. Ainsi, en m'accusant pour me perdre, tu as travaillé à ma perfection. Et, si j'étais près de toi, je voudrais baiser la main qui a écrit cette lettre qui, avec mes maux, a préparé mon salut, et qui, en me frappant de mort, m'a rendu à la vie éternelle. »

Mais il maintient son droit et son rang ; il gémit sur les malheurs de son église, veuve du vivant de son évêque :

< A qui faut-il l'imputer si une aussi grande quantité de chrétiens, qui devrait être conduite au ciel, est abandonnée à l'impiété et à l'enfer? »

Ces passages sont extraits de l'ouvrage le plus étendu qu'ait laissé Rather. H le composa dans sa prison. Il lui donna un long titre : Discours préliminaire ou méditations flu cœur dans Vexil, etc., mais il voulait qu'on l'appelât d'un seul nom qui lui est resté : Agonisticum, ta Lutte, et il y prend le rôle $ athlète de Dieu contre son siècle. C'est une sorte de traité de morale appliquée à toutes les situations de la vie.

Le premier livre est consacré aux positions sociales : Es-tu soldat, artisan, médecin; es-tu négociant, avocat.

juge, témoin, officier public ; es-tu noble, mercenaire, conseiller, seigneur ou maître; es-tu serf ou élevé; es-lu riche, de fortune médiocre, ou réduit à la mendicité, — l'évèque vous dicte h chacun les obligations du chrétien. Le deuxième livre prend un autre côté de la vie, ce que nous appelons l'état-civil ; les conseils s'adressent à l'homme et ii la femme, en général, selon la différence de sexe, puis dans Je devoir conjugal, paternel et filial ; ensuite, dans les diverses conditions de célibataire, de vierge ou de veuve; enfin, selon les âges, depuis l'enfant jusqu'au vieillard. Le troisième et le quatrième livres sont consacrés en entier aux devoirs des rois. Le cinquième, aux évèqucs. Le sixième étudie le mobile du devoir et place en Dieu le principe et le but de la morale.

M. Alexis Montreil aurait trouvé dans les deux premiers livres, surtout dans le premier, mainte page imprégnée de la saveur du temps, maint de ces traits où l'on sent les préjugés régnants et qu'il aimait tant a recueillir, pour donner a ces récits comme le goùî de terroir d'une époque. Il n'eût pas manqué, par exemple, de mettre en scène le moine en présence du médecin, et lui apprenant ingénieusement à distinguer : « la lumière des ténèbres, la vérité de l'erreur, les œuvres du démon des bienfaits de Dieu, la science médicale des prestiges du maléfice. »

c Les piments et les simples appartiennent au médecin ; les augures, les incantations, les superstitions, aux charlatans et aux sacrilèges.

Ainsi, le iuroucle peut être guéri, dit-on, en mettant sur le mal une tranche de radis bien trituré et en l'y laissant jusqu'au lendemain à la même heure, mais en ayant soin toutefois de faire prendre au malade peu à peu, pendant le même temps, du suc de radis, pour que le virus du clou, chassé par l'emplâtre, soit repoussé par la potion et ne s'épanche pas dans le corps. Mais, si l'on applique sur le mal un morceau de papier sur lequel on écrit en forme de cercle un affreux mot cabalistique, que je me garderai bien de citer, ce n'est pas un remède, c'est un maléfice; il ne guérit pas le corps, il met l'âme en danger de mort. Mais quoi, dira-t-on, si le mal guérissait! Mais quoi, répondons-nous, si le démon semble dire la vérité, qui n'appartient qu'à Dieu! »

J'ai pris cet extrait un peu au hasard. En recueillir un

choix nous mènerait trop loin, et la vie de Rather fut longue et occupée. Les livres suivants, d'ailleurs, nous attirent davantage; Rather, trahi parle clergé, vivant dans la prison d'un roi, s'occupe des rois et des évêques. Il passe rapidement sur les devoirs des rois envers leurs sujets; il a hâte de traiter leurs rapports avec l'Église, de parler en supérieur aux maîtres du monde, et, quand il arrive aux évêques, le même sentiment l'emporte ; c'est pour gourmantjer leur faiblesse, leur ignorance et leurs vices, qui les mettent aux genoux des rois. Ici, dès le premier ouvrage de l'auteur, apparaît le genre où il excellera et le génie particulier de sa plume. L'athlète est en cause, et il montre qu'il est né pour la lutte.

* Es-tu roi?... honore les évêques et sache que tu n'es pas au-dessus d'eux, mais qu'ils sont au-dessus de toi, comme des anges, qui te sont donnés par l'Ange suprême, comme des dieux, placés près de toi par Dieu même.

Si tu crois que je mens, interroge ton ancêtre Constantin, interroge le psalmiste, interroge Dieu même. Constantin a dit : Vous nous êtes donnés par Dieu et vous êtes des dieux, et il ne convient pas qu'un homme juge les dieux. Moïse a dit : Je t'ai constitué le dieu de Pharaon, etc.. »

Rather entasse les textes, accumule les citations, puis il s'écrie :

« Oui, ce sont des dieux; oui, ce sont des seigneurs; oui, ce sont des christs ; oui, ce sont des anges, des patriarches, des prophètes, des apôtres, des évangelistes, des martyrs, des oints, des rois, des princes et des juges! Ils sont les béliers du troupeau du Christ, les pasteurs de ses brebis..., les buissiers du jugement dernier, les amis du Dieu vivant, les lumières du monde, les étoiles du ciel, les colonnes de l'Eglise, les médecins des âmes,* les portiers du paradis, les porte-clefs du ciel... Pour eux, Dieu parle; pour eux, Dieu menace; pour eux, Dieu combat ; oui, Dieu parle et ne se tait pas et ne dissimule point : N'osez pas toucher à mes Christs, dit-il avec le psalmiste. — N'enlevez rien à mes dieux, crie-t-il dans l'exode. Roi, tu ne peux arguer d'ignorance. Oui, Dieu les soutient et les anime : « Ne craignez rien, leur dit-il, car j'ai vaincu le » monde. Oui, moi, votre Dieu, moi, votre père, moi qui suis » par ma nature ce que vous êtes par votre mission ; moi qui * partage avec vous, moi le Christ, l'oint, le pasteur, le prêtre, » révêque, le souverain pontife; moi, le Roi des rois, j'ai » vaincu le monde! Ce que vous redoutiez est vaincu; ce qui

» vous faisait trembler gît à vos pieds! Et, pour le prouver,

> oui que tu sois d'entre mes serviteurs qui trembles, même

> dans les cachots, même gémissant sous les fers, lève la tête, » arbore ton drapeau, étale tes trophées, déploie tes insignes, » montre ton laoarum, et tu verras ce que deviendront ce » faste, cette grandeur, cet orgueil, cette tête de taureau, ce » cou superbe des filles de Babylone, cette tour de Sennaar, » ces murs de Jéricho! Tu verras ce qu'ils oseront entre- » prendre, comment ils céderont, comment ils supplieront, » comment ils chancelleront et seront confondus, humbles, » prosternés! Alors, cet homme qu'ils ont méprisé, injurié, • vilipendé, emprisonné, enchaîné, cet homme nu, qui a faim » et qui a soif et qu'ils accablent de toutes les misères, tu les » verras s'agenouiller devant lui ! Car vous êtes mes témoins, » et qui vous méprise me méprise, qui vous attriste m'attriste, » et qui vous touche touche à la prunelle de mes yeux ! »

Il y a du feu dans ce style ; il y a dans ce moine une étincelle du génie de Grégoire VII. Mais Hildebrand luttera pour la domination, Hather résistait à la décadence.

Quand il se tourne vers les évêques déchus, les mêmes éclairs traversent son œuvre et plus d'amertume encore déborde de son cœur; car les vices et la servilité des évêques étaient bien plus dangereux que le vain pouvoir de tyrans d'un jour, et tout le clergé d'Italie l'abandonnait dans sa prison, sans protester au nom du droit violé, sans intervenir en faveur de l'innocence . Rather représente les évêques comme livrés à toutes les dissipations du monde, négligeant l'Église, portant des vêtements de laïques, d'étrangers, même de femmes; plutôt chasseurs que docteurs, plus orgueilleux que bons, plus rusés que simples, préférant paraître des chevaliers que des clercs, histrions et non évêques, plus comédiens que prêtres, livrés à Bacchus et non à la philosophie, plutôt menteurs que véridiques, plutôt impudiques que réservés, vivant dans un luxe oriental, entourés de chiens et de chevaux, passant la vie au milieu de festins somptueux, suivis de chanteurs et de danseuses, livrés à la débauche. Et parmi eux, pas un apôtre, pas un docteur !

Rather, alors, se mettant en scène, ajoute :

« Et pendant que l'un est fêté ainsi, l'autre est oublie; on jure par le nom de celui-ci, on se souvient à peine du nom de celui-là; on boit à la santé de l'un, et l'autre a soif et n'a pas à boire! Par amour de celui-ci, on se dilate le ventre dans

M UATHER.

l'ivresse; et celui-là, manquant de tout, n'a pas dans sa prison de quoi se sustenter! »

Puis, il donne une lettre qu'il a adressée à deux prélats, un archevêque et un évéque, ses collègues, pour les rappeler au courage et au devoir :

« Pourquoi aspirez-vous au nom de pasteurs, si vous fuyez à l'approche du loup? Pourquoi avez-vous pris la houlette, si vous tremblez au premier péril? Pourquoi avez-vous reçu un salaire, si vous n'osez pas protéger votre troupeau? De quel droit buvez-vous son lait, si vous avez peur d'élever la voix et de lancer les chiens contre le voleur? De quel droit portezvous sa laine, vous qui n'osez pas le défendre?

» Craignez-vous doffenser le roi? Mais l'apôtre a dit : Si ie

Elaisais toujours aux hommes, je ne serais pas le serviteur ae >ieu... Craignez-vous la mort?... Mais Dieu a dit : Pas un cheveu de votre tête ne périra!... La colère du roi peut vous tuer, mais toutes ses faveurs ne vous empêcheront pas de mourir. Et vous vous trompez encore. Jamais un roi n'a tué personne, car c'est Dieu seul qui dispose de la vie!

» Ah! si nous déposons toute virilité, pour nous plonger dans une mollesse féminine, rebelles à Dieu, soumis au monde, oisifs et lâches, avides de vaine gloire, envieux les uns des autres, gonflés d'orgueil, vides de bonté, livrés aux voluptés de la chair, brûlant d'amasser des richesses et paresseux à acquérir des vertus; pendant que nous cherchons les honneurs du siècle, nous perdons la véritable gloire; nous méprisons Dieu et nous souffrons que Dieu soit esclave! Par là, en redoutant la colère du monde qui passe, on encourt la vindicte éternelle : et, pour éviter un péril sur la terre, on se livre au suprême et inévitable jugement de la colère céleste! »

Ainsi débute, dans sa prison , cet écrivain vigoureux qui se sentait une force dans sa science et dans son style et qui n'hésita jamais à frapper ses ennemis de cette arme solidement trempée.

Rallier resta dans la tour Walberl pendant deux ans et demi, en butte aux privations et aux avanies. Il en sortit pour être retenu à Côme dans l'exil, pendant deux nouvelles années et demie. La, il remet en meilleur style une vie de Saint-Ursmar, premier abbé de Lobl>es ; de là, étant invité à un synode eu Bourgogne par des évéques, qui le croyait libre, il leur envoie une copie de son Agonistkum, pour protester de son droit et alîirmer ses principes devant les évéques rassemblés.

llATHElt. 15

Le Hoi avait ouvert sa prison. Radier lui-même coupa court à son exil. Il s'évade et parcourt la Provence, la Bourgogne et les Gaules. Robert, évéque de Trêves, qui estime sa science, lui écrit pour lui demander son avis sur des questions de littérature profane. Rather s'excuse, car il est évéque î Ces sortes d'études sont utiles à l'épiscopat, mais un évéque ne doit pas s'en faire un jeu d'esprit pour lui-même. Il envoie à Robert une copie de son A thlète, car son apostolat est tout dans ce livre, et il lui demande un subside, car il est pauvre.

Le besoin le force cependant à enseigner les lettres profanes; il écrit une grammaire pour le fils d'une noble famille de Provence, son élève.

Cette famille lui offre en Provence un évéché, disent les uns, une abbaye, disent les autres; il refuse et met lin à cette vie errante, en rentrant à Lobbes (944).

Depuis vingt-quatre ans, le moine avait quille son couvent, pour chercher fortune, comme il le dit. Il y rentrait, pauvre et exilé, avec un livre tout brûlant des luttes et des misères du monde. Le manuscrit original se trouvait encore à Lobbes à la lin du xvine siècle.

Mais cette époque était une époque d'instabilité et de troubles. Rather avait pris à peine deux années de repos dans ce beau site, dans ce paisible monastère, au milieu de ses livres, qu'un événement politique le rappelait sur la scène. Le jeune Béranger, que Hugues avait déshérité pour se faire roi, venait d'entrer en Italie avec une armée. La cour et l'Église avaient passé du côté de la victoire. A Vérone, le duc Milon avait de nouveau trahi le Roi, et Manassés, l'évèque intrus qui tenait le siège de Rather, s'était vendu pour l'archevêché de Milan. Hugues, au milieu du danger, chercha des influences dans l'Église ; pour opposer à Manassés un rude enuemi, il se souvint de Rallier.

Rather n'avait trouvé en Italie que des nialheurs, des scandales, des trahisons ; il savait quelle société politique et religieuse il allait y rencontrer encore, et il devait prévoir les nouveaux dangers qui l'y attendaient ; mais la lutte a ses attraits; une fois qu'on y a exercé sa force, on se résigne difficilement au repos ; après chaque défaite, on redemande le combat. Rather n'était pas homme à renoncer,

pour quelque péril que ce fût, à peser de toute l'activité de son esprit sur les affaires du monde.

Voilà donc notre moine en voyage et suivant de nouveau le chemin de fortune. Chemin périlleux! Kather entre en Italie; Béranger, suscité par Manassés, l'arrête. Il cherchait un évêché, c'est une prison qu'il rencontre. Cependant, Milon veut balancer la puissance de Manassés et attacher Rather à Béranger ; après trois mois et demi de captivité, Béranger le délivre. Appelé par Hugues, c'est Béranger qu'il va servir; Kather passe de sa prison dans le palais épiscopal, et voilà le moine captif redevenu évéque.

Mais cet évéque, qui gardait dans son palais les habits et le cœur d'un moine, ne rentrait pas au pouvoir pour être le jouet ou l'esclave d'une politique vaine, et il ne tardera pas à s'écrier, dans l'amertume de nouveaux échecs, « qu'il préférerait la tour de Pavie à la cathédrale de Vérone et la misère sous le roi Hugues à l'abondance sous le duc Milon. »

A peine évéque, Rather porte le fer dans la plaie de l'Église ; il veut réformer les mœurs mauvaises et l'ignorance de son clergé, en lui imposant l'obéissance aux saints canons. La résistance éclate aussitôt ; Milon la favorise, l'excite même en secret. Il ne veut qu'un agent pour balancer Manassés ; mais il ameutera le clergé, le peuple, les serfs de l'Église, et Manassés lui-même, si l'évêque entend faire acte de puissance. Le tyran ne souffre pas de moyen terme : Rather doit désarmer ou tomber. A chaque, pas, l'évêque rencontre l'opposition, la force d'inertie, la calomnie. Il ne peut assembler le peuple dans ses tournées épiscopales ; il ne peut porter aucun décret, nommer aux emplois, destituer les coupables ; son ministère est réduit à consacrer le saint chrême et à chanter les offices. Et ei core ! Un jour qu'il était dans sa cathédrale, au milieu de la cérémonie d'une ordination, tout son clergé l'abandonne et s'en va dans une autre église. Un autre jour, Manassés consacre un évéque de Vérone à sa place. Un autre jour, — ce fut le dernier coup — Lothaire, en faveur duquel Hugues, son père, avait abdiqué pour conserver un simulacre de royauté sous la tutelle de Béranger, Lothaire le fait prévenir que son palais va être envahi, son siège renversé, lui-même dépossédé, exposé à l'outrage, à la prison, à la mort. Le Roi lui conseille, en ami, d'abandonner

la place. Rather était à bout; il ne se croyait pas le droit de quitter son troupeau, comme un pasteur mercenaire, il répète ce mot caractéristique ; mais il cède à la contrainte. Ce n'est pas le troupeau , c'est le pasteur que menacent les loups, dit-il; et le réformateur vaincu passe une seconde fois sous les fourches caudines de la décadence. Ce martyre, comme il appelle son règne d'évêque, avait duré deux ans.

Si une race gardait, dans cette époque, l'étincelle de la civilisation, c'était la race germanique. Rather en était issu, il avait pris parti pour elle à Liège, dès son entrée dans le monde ; c'est à elle qu'il va recourir encore. Il se jette en Allemagne, parcourt, en exilé, la Bavière, la Souabe, la Saxe, secouru par les évêques, et il s'attache au parti de l'empereur Othon. Le roi Lothaire venait de mourir. Othon et son fils marchent sur l'Italie. Rather les suit, à la conquête de son évêché. Mais l'évêché a été vendu à un enfant de dix-huit ans, neveu de Milon. Ainsi, à la mort de l'archevêque de Rheims, en 925, le comte de Vermandois avait fait nommer, pour le remplacer, son fils âgé de cinq ans. Rather s'élève contre cet abus ; mais Othon, qui veut être couronné par le Pape, ménage tout le monde, et Rather ne sera pas évêque. Il ne cédera pas cependant sans faire sentir à ses ennemis sa supériorité. Il écrit à tous les fidèles, il raconte au Pape et aux chrétiens son histoire, depuis son élévation à Tépiscopat , et il demande justice ; il veut que l'intrus soit mis en présence de l'évêque légitime et que le coupable soit condamné.

* Mon seul crime, écrit-il plus tard à l'évêque enfant, est d'avoir osé accepter le siège de Vérone avant que tu ne fusses né! Et quand même j'aurais pu prévoir ta naissance, qu'au rais-je pu faire et qui eût pu me dire si cet enfant qui devait naître serait un garçon ou une fille. Pour cette faute cependant, pour cette faute antérieure à toi-même, tu me poursuis, tu me fais arrêter, tu m'exiles, au mépris de l'Empereur. »

Mais Rather eut beau plaider. La vente de l'évêché fut respectée ; le moine dut rentrer encore en Allemagne. Le frère de l'Empereur était un savant, l'Église en a fait un saint. Brunon logeait dans son palais toute une académie; Rather lui avait envoyé son Agoni&ticum; il le vit en Italie; Brunon l'admit dans l'Académie impériale, et Rather s'y

18 RATHEIt.

distingua entre tous les philosophes : Habeler iuter palatinos philosophas primus, dit un chroniqueur.

A quelque temps de là, Brunon devient archevêque de Cologne; il lait élire Rallier évoque de Liège.

L'œuvre de Brunon était aussi politique que religieuse. A la fois archevêque de Cologne et duc de Lotharingie, il représentait l'influence germanique tentant la reconstitution des pouvoirs sociaux, contre les excès des maîtres féodaux et contre la décadence du clergé. Rallier s'était aguerri dans ces luttes. Brunon l'ordonna et l'institua dans toutes les formes légales, avec le concours des archevêques et des évêquesdupays, avec le vote par acclamation du peuple. Il y avait plus de Imite ans (pie Rather avait vu l'influence germanique porter Jlilduin et échouer devant l'intervention du roi de France. Mais la puissance des empereurs avait grandi depuis lors, et il espérait réussir mieux que son prédécesseur. Il comptait sans les progrès de la corruption qui avait aussi grandi sous le règne de trois évoques. La politique seule renversa Hilduin ; Rather eut contre lui les intrigues des princes et les mauvaises mœurs du clergé.

Tous les auteurs du temps s'accordent pour blâmer les mœurs du clergé de Liège. Le désordre était tel que, pour y suffire, on vendait les joyaux des églises. Farabert, le prédécesseur de Rather, avait ainsi aliéné une riche couronne d'or qui appartenait a l'abbaye de Lobbes. La cupidité et le gaspillage semblaient des vertus, dit Fulcuin.

Elu à Aix, le #1 septembre t)55, ordonné à Cologne le 23, introduit quelques jours après, en grande pompe, dans sa ville épiscopale, par les seigneurs et les évêques, au milieu des hourrahs du peuple, Rather n'était pas de ceux qui pactisent avec le mal; il l'attaqua de front. Mais il ne croyait qu'aux forces intellectuelles et morales; il eut recours, non aux armes, dit-il, mais à sa bibliothèque, non ad mina, sed ad armaria; il lutta, non en recrutant de nombreux partisans, mais par la parole, par la plume et par l'exemple. Il fut vaincu. Les chanoines conspirèrent avec les tyranneaux, la corruption et l'ambition pactisèrent, Rather tomba.

Le jour de Noël de l'an 954, pendant qu'il célébrait la fête dans son abbaye de Lobbes, la conjuration éclate à Liège, demandant la destitution de révoque. Régnier, comte de

KATHKIl. li)

Hainaul, l'appuie en portant candidat son neveu Baldrie; l'évêque de Trêves et l'évêque d'Utreelit se prononcent conlre Hather. La lutte dura jusqu'au jour de Pâques ; Hrunon luimême dut céder : il craignait que le comte do Hainaul et les princes soulevés ne passassent au parti de Conrad, qui disputait à Othon l'Empire.

Rather bondit sous les coups, comme un taureau blessé. Le premier écrit qu'il lance est une protestation en quarante articles qui tous commencent par cette particule négative qu'on ne peut traduire que par une périphrase : Xe voulant pas que, et qui est si vive en lalin : Xe.

« Ne voulant pus que mon silence semble autoriser un voleur et un brigand, voleur yarce q^u'il m'a pris mon éveché par la ruse, brigand parce qu'il me 1 a enlevé par la force. »

L'énergique considérant : ne, ne, ne, se répète quarante fois, et l'auteur conclut à la condamnation du nouveau Judas Iscariote qui l'a trahi. Voilà bien encore la forme du pamphlet, dans toute sa vigueur. Cet écrit est intitulé : Von vlusion délibéra tive.

Le litre du second est plus caractéristique : Les évéques de Trêves et d'Ufrecht avaient appelé Hather un frénétique. Il intitule son livre : Frénésie! II voulait composer cet ouvrage en douze livres, y faire entrer une profession de foi extraite de YAgonisticum, les deux lettres au Pape et aux chrétiens que j'ai citées, et les Conclusions de la première heure; il voulait s'adresser à Brunon, aux évéques qui l'avaient abandonné, à Baldric lui-même, au peuple de Liège. Ces dernières parties nous manquent, soit qu'il ne les ait pas écrites, soit que le manuscrit en ait été détruit ou perdu. Le premier livre seul est conservé. Rather y annonce son projet, y explique son titre, y intercale des vers assez obscurs, et y prend à partie des adversaires qui n'ont point, «•ux, la frénésie littéraire, mais qui préfèrent la puissance de l'argent à celle des livres, un bon arsenal à une riche bibliothèque, et la complicité de nombreux partisans au jugemenl des pères de l'Eglise.

Rallier comprenait tout ce qui avait concouru à sa défaite. Il s'était réfugié à la cour de l'archevêque de Mayence lorsqu'il écrivit ce livre. Il se retira bientôt à l'abbaye d'Aine,

dont il devint abbé. Là, ii écrivit ses confessions; mais que ce titre ne vous trompe pas. Cette Confession dun grand scélérat, est, comme le Portrait d'un quidam, une satire. Rather ne s'accuse que pour accuser ses ennemis. Il n'est point de crime dont il ne fasse l'aveu ; mais ce n'est pas lui qu'il confesse, c'est son siècle.

Après avoir passé cinq ans dans celte retraite de l'abbaye d'Aine, Rather était bien près d'être septuagénaire; mais sa carrière était loin d'être terminée. L'évêque tant de fois déchu n'avait pas dit adieu au monde. Il aurait voulu rester au couvent, mais il v trouvait le même relâchement de mœurs que dans son église, et, s'il fallait prendre à la lettre certaines confidences, ce spectacle qui le poursuivait partout lui causa une telle douleur qu'il ne put se résigner à la vie monastique. Mais je ne suis pas trop tenté de l'en croire. Rather avait goûté de la vie publique; quelque amère qu'il eût trouvé la coupe des affaires, il rêvait toujours d'y porter les lèvres. Il se donne toute sorte de motifs pour la vider tout entière, espérant qu'il n'y aura pas seulement de la lie au fond. « Personne, dit-il, ne peut se donner un grade dans l'Église, mais ce grade, une fois reçu, personne ne peut y renoncer. » Il craint -de- s'entendre crier avec l'Évangile : Oh ! le mauvais pasteur qui abandonne ses brebis ! Il revient plusieurs fois sur ce point dans ses confessions.

Rather ne perdait pas l'espoir de mourir évèque.

En 961, les événements politiques rendent Othon maître de l'Italie ; Rather y court, et le voilà une troisième fois rétabli sur son siège de Vérone.

Cette fois, il va rester sept ans sur la brèche, et le vieillard va déployer plus d'énergie que jamais. C'est de cette époque que datent le plus grand nombre de ses livres de polémique. Le Pape a reconnu son droit; le jugement solennel d'un synode, tenu dans cette ville de Pavie qui l'a vu jeter en prison, lui a rendu son évêché; il ne vient pas pour exercer des représailles, mais il s'appuie sur la puissance impériale et il ne passera rien à ses adversaires. Les reliques d'un saint ayant été volées dans son église, il réfute ses ennemis qui l'accusaient de négligence ; il écrit la vie du saint, s'adresse au martyr dans de brûlantes apostrophes et intitule son petit livre : Invectiva. Des prêtres nombreux

HATHER. 2i

avaient été ordonnés par l'évêque intrus ; il ne peut accepter la validité de l'ordination. Il porte un décret qui leur enjoint, de s'abstenir de tout office religieux jusqu'à ce qu'il ait reçu du Saint-Siège la dispense qu'il sollicitera pour eux, et l'on garde deux décrets de l'an l)G3 sur ce point.

Les enfants des prêtres se mariaient entre eux et tendaient à perpétuer ainsi une sorte de caste religieuse. La première fois que ce fait se représente, l'évêque prend la plume pour condamner le mariage des prêtres et l'union de leurs enfants :

« Ah ! du moins, s'ils vivent dans la débauche, et, puisqu'ils sont les époux de l'Église, dans l'adultère, qu'ils donnent leurs enfants à des laïques, nés de mariages légitimes, pour couper court à cette transmission d'un sang coupable et pour ne pas perpétuer ainsi de siècle en siècle leur propre adultère ! »

L'évêque impose au coupable et à tous ceux qui l'ont été avant lui quarante jours de pénitence; il se joindra à eux dans la prière et l'expiation .

Les abus régnaient; Rallier les attaque à la racine : le inépris des lois de l'Église. Il écrit un ouvrage en deux livres contre le mépris des canons. Le titre peut se traduire ainsi : Le livre des pendus, ou la vision d'un certain voleur attaché avec plusieurs autres a une potence. La potence, c'est son évêché. L'évêque met le doigt sur les deux grandes plaies de l'Église ; les mauvaises mœurs et la soif de l'or. Il se fait présenter des objections par un adversaire qui « babille en frénétique, les veines gonflées du vin de la veille, et crachant sa bile comme dans les querelles de jeu. » Il attribue la cause du mal à l'ambition des familles, qui remplace toute vocation religieuse :

. Ce n'est pas la passion de servir Dieu, dit-il, c'est la cupidité des honneurs de Tépiscopat qui pousse les nobles à destiner leurs fils au sacerdoce. L'entant, en grandissant, s'enorgueillit de sa noblesse ou de son esprit, voire même de la beauté de son visage ou de la douceur de sa voix. Puis, porté sur les ailes diaboliques de l'orgueil, il se jette dans la luxure la plus honteuse, et ce n'est pas un bigame, c'est un omnigame qui est élevé, sans examen, au sacerdoce, pour la perte des ames! »

Rather met à nu et flagelle la luxure, ce qu'il appelle la

RATHFR

mnliérosité des prêtres; et il ne leur laisse aucun prétexte. Les uns sont orgueilleux, riches, dissipés; les autres sont pauvres et prétendent avoir besoin d'une femme qui les nourisse du travail de ses mains : l'évèque veut refréner la simonie des riches et répartir plus équitahlernent les revenus de l'Église, pour ne laisser aucun prétexte à l'ignorance et au concubinage des prêtres pauvres. Mais dépouiller les grands pour corriger les petits, c'était heurter les uns et les autres. Chacun de ces misérables prolétaires de l'Église espérait à part soi, en suivant les mœurs du sièele, entrer un jour dans la caste des privilégiés; tous tirent cause commune en faveur d'un désordre dont tous profitaient. Le réformateur mit en vain la fougue de son style et de son caractère au service des parias de l'Église.

La lutte s'engage aussitôt, la conspiration éclate, l'émeute gronde il Vérone. Un asile est offert à Rat lier dans la citadelle; il refuse de quitter son siège, est arrêté, puis relâché, par l'influence de Judith, mère de l'Empereur. Cette princesse, pour le protéger, veut habiter son palais* avec sa fille, tandis que son lieutenant occupera militairement les arènes; l'évèque ne le trouve pas convenable, gagne un château fortifié appartenant à l'évéché, et songe à se retirer plus loin. Mais la fête de Pâques approche et il veut rester à son église. L'agitation redouble; les fauteurs sont appelés en justice et condamnés. Des amis conseillent à Rallier de céder son siège à Milon et lui promettent une forte indemnité ; il refuse avec indignation, il écrit à l'intrus avec violence et il reproduit contre lui la protestation rédigée à Liège contre Baldric :

t Ne voulant pas que mon silence semble autoriser un voleur et un brigand. »

Rather reste maître du terrain, mais il entend la haine gronder sur chacun de ses pas ; son activité redouble ; le vieux lutteur acquiert de nouvelles forces dans le danger. C'est alors qu'il écrit son Portrait, pour se poser tout entier en face de ses calomniateurs. Puis, il se décide à faire un grand exemple. Des moines souillaient une abbaye de leurs débauches; il les chasse et les remplace par des prêtres séculiers. 11 convoque un synode et traque les abus par le raisonnement et par le sarcasme. A quoi bon un synode?

BATHER. 2.°»

disait-on. — Que 'faire, en effet, répond-il, au milieu de lant de saints, si ce n'est de rendre grâces à Dieu? — Radier fit autre chose, il publia un Mandement synodal. Le (ivre du Pendu décrit les mœurs des prêtres, débauchés, cupides, querelleurs, envieux, parjures, efféminés, vivant dans les tavernes, captant les héritages, mangeant le bien des pauvres, portant le déshonneur dans les familles, le sacrilège dans l'Eglise, et dépouillant les hommes et Dieu pour enrichir leurs bâtards. La Lettre synodale touche aussi à ces points, mais elle est dirigée surtout contre l'ignorance des clercs. L'évéque est obligé de leur rappeler les points les plus élémentaires, et l'on voit par là qu'ils ne disaient pas la messe à jeun, qu'ils la disaient en habit de ville et en éperons, chez eux, non dans l'église, et servis par des femmes; qu'ils mettaient en gage ou vendaient les ornements sacerdotaux; qu'ils faisaient l'usure; qu'ils ne comprenaient pas les oraisons et les canons de la messe; qu'ils ne savaient pas lire correctement l'Épitre et l'Évangile, et qu'il en était même — l'évéque en avait trouvé plusieurs — qui ne connaissaient pas le Credo. Les conciles de la même époque (celui de Trosley, par exemple) constatent aussi qu'ils ne savaient ni le Credo ni le Pater (009). Rather leur signifie que désormais nul ne sera ordonné s'il n'a passé quelque temps ii l'école de l'évèché ou d'un monastère.

L'ignorance était si générale que les prêtres du temps étaient presque tous anthropomorphites et croyaient que Dieu a un corps humain. Rather consacre un autre livre à combattre victorieusement cette erreur.

Ainsi, l'évéque commettait crime sur crime contre les prêtres. « Ce dernier crime, dit-il, leur parut devoir être expié par l'expulsion ou par la mort . »

L'empereur avait déjà dù intervenir dans les affaires de Rome, où les papes soulevaient le scandale et la révolte. 11 y vient encore en %6, et Rallier en profite. L'évéque annonce à son clergé qu'il va se rendre au concile de Rome, auprès du pape et de l'empereur, et son Itinéraire est la plus vive satire qu'il eût faite encore.

Il ne rappellera pas au concile, dit-il, les persécutions qui l'ont chassé deux fois de son siège, les dernières émeutes, la résistance à ses actes synodaux.

KATHER.

« Mais si l'on y lit la loi qui défend aux prêtres de garder sous leur toit d'autre femme que leur soeur, qui de vous pourrai-je déclarer exempt de reproche? Si l'on ajoute que le prêtre qui se marie doit être déposé, et à plus forte raison celui qui commet l'adultère, qui de vous restera sur son siège? Si, Ton répète que les bigames ne doivent pas être reçus dans l'Eglise, qui de vous pourrai-je croire légitimement admis au sacerdoce? Et, pour en venir à de moindres détails, qui vous semblent des peccadiles, s'il nous est ordonné de réprimer les conjurations, les parjures, l'ivrognerie et l'usure des prêtres, qui de vous restera sans répression? En effet, si les blasphémateurs doivent être frappés, il ne restera aucun prêtre pour célébrer la messe ; s'il iaut chasser de l'Église les prêtres oui ont plusieurs femmes, il ne restera dans l'Église que les enfants, et, s'il faut en rejeter les gitons, il ne restera plus même un enfant dans le sanctuaire ! »

Plusieurs fois, le style de Rather nous a fait penser à Horace et à Perse ; ici , la satire est digne de Pétrone et de Ju vénal.

Ce livre était une menace; Rather passe aussitôt aux effets. Othon est en Italie, Judith est à Vérone, l'évêque croit le terrain ferme sous ses pas. Il va au concile de Rome et au concile de Ravenne. Des décrets y sont portés contre le concubinage et contre la cupidité des prêtres. II veut les publier dans un synode à Vérone, et la guerre se rallume. Le nouveau duc de Vérone, Nanno, envoie des messagers aux évêques du pays pour les engager à ne pas se rendre au synode et à faire le vide autour du réformateur qui veut que les prêtres chassent leurs concubines. Si des prêtres assistent au synode, c'est pour signilier tout haut à l'évêque qu'ils garderont leurs femmes et n'en diront pas moins la messe. Un d'eux lui lance à la face une grossière injure : os twlvœ ; et il s'échappe. Un autre l'appelle parjure, débauché, brigand ; Rather le fait arrêter. L'évêque en appelle aux saints canons; les prêtres s'en réfèrent aux vieilles coutumes. L'évêque en appelle à leur serment : « Ils ont prêté tant de serments et à tant d'autres ! disent-ils, Mullis ntuliu jurasse! » . Mot terrible qui peint bien ces époques de bouleversement où les pouvoirs et les serments changent comme les flots d'une mer houleuse ! L'évêque en appelle au bien qu'il leur a fait : « Qu'il le reprenne , disent-iU , mais qu'il ne touche pas à leurs bénéfices ! »

Ce n'est pas un synode, c'esl une scène des halles, une orgie de la décadence î

Rather ne cédera point. Il obtient un bref de l'empereur Othon II, qui confirme les privilèges de son évêché, et il publie un édit, Judicatum, pour la dotation des clercs pauvres et pour la meilleure répartition des revenus de l'Eglise; l'édit est aussi approuvé par l'Empereur. Le privilège autorise l'évéque a user de la force contre les délinquants. L'Empereur alors était à Vérone ; dès qu'il s'éloigne, les I roubles recommencent ; le clergé envoie des émissaires secrets au Pape et à l'Empereur, et la calomnie s'organise contre l'évéque. Rather veut refréner la cupidité des prêtres, on l'accuse de gaspiller les ressources de l'Église à la restauration de la basilique de Saint-Zénon. H veut réprimer les mauvaises mœurs ; on accuse un vieillard de 75 ans de crimes si contraires à son âge qu'ils sont incroyables. Rather se défend avec sa plume ; il publie coup sur coup : De la révolte de son clergé; — Discorde entre Rather et ses clercs; — Son Apologie. — Rather se défend avec la parole : il monte en chaire tous les dimanches, de la Quadragésime à la Pentecôte, et le souffle de la satire, le feu de la lutte animent ses sermons. Il a donné à l'un d'eux , celui de la Quadragésime , un titre de pamphlet : Babil inefficace, au moins du vivant de l'auteur. Enfin, il écrit son Testament, et il se prépare à mourir sur la brèche.

Cependant, la calomnie avait ébranlé le Pape et l'Empereur; la révolte éclate avec une violence extrême. Les rebelles vont jusqu'à démolir le palais épiscopal, et ils accusent l'évéque de le détruire. La lutte s'était ouverte dans le synode, elle se termine sur la place publique, par une scène qui est le digne pendant de la première.

Le jour de la fête de saint Paul, le duc Nanno convoque le peuple sur une place de Vérone. Du haut de son tribunal, il s'adresse aux conjurés : Que pensez-vous de ce palais d'évêque que vous voyez la-bas détruit? leur crie-t-il. — C'est la faute de l'évéque, répondent-ils. — Que pensez-vous de ces prêtres qui ont perdu leurs bénéfices? dit-il encore. — C'est un crime! disent-ils. — Que pensez-vous, dit le duc en dernier lieu, de cet évêque qui, lorsque ses prêtres ne viennent pas à son appel, les envoie appréhender et conduire devant lui

ait

par des huissiers comme des coupables? — Et les assistants, dit Rather, au lieu de répondre avec Térence : C'est bien fait; se mirent a grogner comme des porcs contre révoque. Alors, le duc conclut en ces termes : Je suis envoyé vei*s vous par l'Empereur pour résister à cet homme par les armes, s'il, ose encore rien entreprendre de pareil. Puis, il déclare l'Edit somptuaire annulé.

C'est ainsi que les masses servîtes déposaient les fonctionnaires politiques ou religieux, au xe siècle. L'Église avait essayé du suffrage populaire, mais la corruption et la servilité sont de mauvais fondements pour une démocratie; sous des prêtres, esclaves de leurs vices et complices de toutes les tyrannies, le vote des masses ne pouvait être qu'un instrument de bassesse, une parodie de la justice du peuple.

Rallier écrit au chancelier de l'Empereur, écrit à l'Impératrice ; il raconte ces scènes de scandale, si curieuses, qu'il conserve ainsi à l'histoire, et il proteste ; il demande au moins de pouvoir achever sa basilique. Mais, en même temps, il écrit à l'évêque de Liège, Éracle, et à l'abbé de Lobbes, Fulcuin, pour leur demander asile; car il sent qu'il devra céder, et déjà l'on négocie sa retraite. Lorsqu'en 9Î9, Rather était revenu en Italie, il avait répondu à l'appel de Hugues « pour récupérer son évêché, dit-il, ou sinon pour obtenir une indemnité suffisante qui le mit à l'abri du besoin » . Rather, en quittant cette fois son siège (août 968), allait emporter une somme.

feracle lui avait répondu, avec de grands éloges, mêlés a des citations de Térence, de Cicéron et de Perse, que, quoi qu'il ne fût que Dave et non Œdipe, il pouvait lui annoncer que tout le peuple et tout le clergé l'appelait, du cœur, du geste et de la voix. Rather partit pour Lobbes. Sa carrière était terminée.

On raconte que, rentré dans son couvent, il y apporta les habitudes de la lutte , y sema la discorde et dut en sortir qu'il voulut se faire abbé de Saint-Amand ou de Haumont , et devint une seconde fois abbé d'Aine; qu'il renversa l'abbé de Lobbes, Fulcuin, pour le remplacer un instant; mais dut quitter la place et rentrer à l'abbaye d'Aine, où il serait mort si des événements politiques ne l'avaient forcé de se retirer à Namur, où il mourut le 2;> août 974. Il fut enlerré à

HATHEH.

Lobhes, où l'on voit encore sa lombe ; il avait fait lui-même son épitaphe en vers latins.

Telle est la vie de ce moine-évêque, qui traverse le dixième siècle en le combattant en face et en le peignant sur le vif. Nul plus que lui, ni plus longtemps, ni plus énergiquement, n'a résisté a la corruption, a la simonie, a la servilité. Je l'ai appelé réformateur; il voulait réformer l'Église, en rétablissant un passé meilleur que le présent, mais il ne fut ni le précurseur du progrès, ni l'apôtre de l'avenir. Le clergé, depuis plusieurs siècles, avait essayé de rétablir les trônes et de dominer la société, par l'intrigue. Son exemple se tournait contre lui : il était le jouet des intrigues des maîtres du monde. Kather met à nu ses turpitudes, flagelle ses bassesses ; il le montre esclave de tous les vices, et, prêtant serment au premier tyran qui passe : Mut ta muftis jurasse. Mais c'est encore à cette Église qu'il demande de sauver la société. — Il peint, avec la même vigueur, les masses dans leur sujétion, à Liège comme à Vérone, acclamant les évoques ou les déposant au gré des tyranneaux d'un jour, et grognant comme des porcs dans ces bustings de la décadence ; mais il n'attend rien du peuple et il s'écrie avec mépris : Que ne fait-on pas faire à la populace de Vérone? Quant aux serfs, il en posséda comme évéque et comme abbé, et il ne leur laisse pas même rêver un sort plus libre. Lorsque, dîins son Agonisticum, il passe en revue les divers états de la société et qu'il arrive aux esclaves, c'est pour leur dire :

t Ne vous attristez pas; servez fidèlement votre maître et vous serez libres devant Dieu. Et, s'il vous vient cette pensée de croire que l'esclavage soit en dehors des desseins de la Providence, rappelez-vous qu'il est une des conséquences du péché originel. Mais Dieu aide et conseille également les serfs et les maîtres, et il vaut mieux être un esclave obéissant qu'un maître licencieux. Soyez donc soumis et souvenez-vous des

Earoles de l'ange qui dit à Agar : « Retourne à ton maître et umilie-toi sous sa main. »

Il parle, dans son Portrait, des juifs, ces autres parias de l'époque ; mais c'est pour reprocher amèrement à son clergé de frayer avec eux ; car « c'est nier Dieu, dit-il, que d'aimer les ennemis de Dieu ; on n'est pas chrétien quand on se plait avec les blasphémateurs du Christ » ; et Rallier met au nombre

des éloges indirects qu'il se donne, sous forme de blâme, sa haine des juifs.

Rather était moine ; il ne devança ni son époque ni son Église ; il voulut seulement réformer les mœurs du temps. Au milieu des lâchetés et des scandales, il se sentait une force intellectuelle et morale, supérieure à son siècle. Ce Germain, fougueux et lettré, crut que sa science et son style, dont il se fit si souvent une arme de guerre, pouvaient suffire à celte tâche. Il se trompa. Le siècle ne s'arrêta point. Les spectres de l'agonie ne tardèrent pas & l'assaillir dans les ténèbres ; il tomba de l'anthropomorphisme dans les terreurs de la fin du monde. Rather put entendre sans doute les premières prédictions de la mort ; il ne comprit pas que la résurrection, qu'il demandait à l'Église, ne pouvait venir que du réveil du peuple, que de la nature humaine, abandonnée à elle-même par la dissolution de tous les pouvoirs. Mais, s'il fut vaincu, il avait laissé, du moins, dans ces ténèbres, comme un sillon d'éclair, la trace d'une énergique résistance, et il léguait a l'avenir, comme il le dit lui-même, l'exemple de son siècle.

Plusieurs traits manquent cependant au tableau. Rather n'a pas touché à ces rois et à ces papes, amants, époux ou fils des courtisanes delà Papauté, qui rivalisaient d'infamie. Faut-il croire qu'ayant besoin d'un point d'appui, il ait ménagé les seuls pouvoirs du temps, ou que le moine passionné se soit fait l'étrange illusion d'espérer, en faveur des réformes, le concours des chefs mêmes du vice et des modèles du crime? Ce serait une tache dans sa vie et une lacune dans son œuvre. Mais on sait qu'il écrivit, sous le nom de Chronoy rapine, une histoire de son temps, qu'il présente comme une menace au siècle; et qui sait si, rentré à Lobbes, il n'a pas achevé cette œuvre, et si ce n'est pas la vigueur même du tableau qu'il a tracé, l'énergie habituelle de sa plume qui fait détruire le manuscrit où l'on peut supposer qu' 1 stigmatisait la simonie, la débauche et le crime, sous la couronne et sous la tiare?

Quoi qu'il en soit, ce moine du pays de Liège, qui passa la moitié de sa vie à l'assaut d'un évêché, et l'autre moitié à faire tout ce qu'il fallait pour en être violemment dépossédé, devance d'un siècle le génie d'Hildebrand, et il reste le plus

fUTHER.

énergique lutteur, le plus vigoureux peintre de son siècle. Il y a dans cet évêque assez de l'homme pour que son nom soit conservé à l'humanité. Il élait de cette famille d'esprits ardents qui ne peuvent voir une blessure au flanc de la société sans vouloir y porter le fer et la flamme. On les dit misanthrope», et ils aiment tant l'homme qu'ils ne peuvent tolérer rien de ce qui le dégrade. On les croit turbulents et mécontents, et ils sacrifient tout pour rétablir l'équité et les bonnes mœurs, qui sont l'ordre, la paix et le contentement général par excellence. Chaque époque a différentes professions où se jettent les âmes avides de peser dans les affaires du monde : les armes, l'Église, la Cour, le barreau, la presse. Au dixième siècle, l'épiscopat tombait, mais rien ne l'avait remplacé. Le réformateur ne pouvait chercher sa place ailleurs, et il était condamné à se voir disputer toute sa vie ce poste impossible. Mais l'histoire rend à chacun son rang, et l'histoire place Rather dans cette classe de lutteurs qui, aux époques lettrées, se font poètes et s'appellent Perse ou Juvenal; qui, dans une cour corrompue, sortent de la noblesse pour préparer une révolution et s'appellent Voltaire; qui, sous l'Empire, sortent de l'armée pour écrire, avec P.-L. Courrier, la Conversation chez la comtesse a"Albany, et le Pamphlet des Pamphlets, et qui, dans le chaos du dixième siècle, sortent du couvent, comme Rather, et se font de la chaire et de l'épiscopat une tribune de pamphlets pour y dénoncer les vices de la décadence.

Ch. Potvin.

PERCEVAL

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