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LE ROMAN THÉOCRATIQUE DU XII» SIÈCLE

Messieurs ,

Le roman dont je veux vous entretenir aujourd'hui est inédit et il nous intéresse à plus d'un titre : d'abord il nous appartient, et, comme bien des choses qui sont nôtres, il est resté inconnu. Ensuite, il apporte quelque lumière et vient combler une lacune dans l'histoire littéraire de l'Europe et dans le cycle de la Table-Ronde. Manuscrit national, intérêt général, puissé-je trouver toujours ces conditions réunies dans les œuvres que je vous ferai connaître!

Si l'on s'en tient à la version vulgaire, c'est une bien simple légende qui fait le fond des romans de la Table-Ronde. Graal signifie bassin ou écuelle, en langue celtique; il est employé comme synonyme d'écuelle dans les Assises de Jérusalem. On appelait le Saint-Graal, le vase qui avait servi au Christ pour offrir à ses disciples le vin qui figurait son sang, et l'on disait que Joseph d'Arimathie y avait recueilli les dernières gouttes, du sang du crucifié. Retenu en prison pendant quarante années, Joseph en était sorti par un miracle : le Christ lui avait rendu le Graal, précieuse relique, symbole de l'Eucharistie, qui procurait à ses possesseurs la puissance du miracle, la consolation de tous les maux, la guérison des blessures , l'abondance des mets et le génie des grandes choses. Porteur du merveilleux vase et armé de la lance qui avait percé le flanc du martyr

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du Golgotha, Joseph s'était mis, avec sa famille, à la conquête du monde, et bientôt l'Orient n'avait plus suffi à l'expansion du christianisme; Joseph avait traversé l'océan, porté sur le miracle, et était abordé dans la Grande-Bretagne, où le conduisaient des vues providentielles. Après de nombreux combats et de nombreux triomphes, les reliques s'étaient perdues, dans l'île. Joseph avait institué en Orient Tordre religieux de la Table-Carrée pour la communion mystique du Graal; le roi Uthyr Pendragon, sur le conseil de Merlin l'Enchanteur, fonde en Angleterre l'ordre guerrier de la Table-Ronde pour la recherche et la conquête des précieuses reliques. Comme Charlemagne, comme Théodoric, comme Alexandre le Grand, et bientôt comme les plus petits souverains, tels que le comte de flainaut et même l'évêque de Cambrai, Uthyr, et après lui son glorieux fds, le roi Arthur, a douze pairs, qui se vouent à cette œuvre chevaleresque. Ils en sont détournés par le goût des tournois et des aventures d'amour; Perceval seul et, selon d'autres, Galaad en compagnie de Perceval et de Boort, mène à fin l'entreprise; les précieuses reliques sont retrouvées : Perceval ou Galaad devient roi du Graal.

La chevalerie, en général, avait pour objet la gloire des combats, si chère aux belles dames. Les romans de la chevalerie bretonne y ajoutèrent une idée supérieure : l'égalité, représentée par la Table-Ronde; un idéal suprême : la perfection; car nul autre qu'un chevalier parfait ne pouvait conquérir le Graal.

Cette légende a produit tout un vaste cycle de romans chevaleresques, en prose et envers, qui ont fait le tour des langues de l'Europe; et, par un contraste qu'il est bon de noter aussitôt, ce cycle, dont le fond est tout religieux, est devenu le plus profane, le plus romanesque de tous, le plus trempé dans la passion humaine : il part du Calvaire, il arrive au jardin d'Armide; il procède de l'Évangile, pour aboutir à l'Arioste.

A ne considérer que cette simple légende ou que celte poésie profane, on s'explique difficilement la vaste influence, la longue domination de ce sujet, et l'on s'est demandé bien des fois comment il avait pu jeter de si profondes racines dans les esprits et produire une telle série d'oeuvres d'art. La lance et Técuelle sont de précieuses reliques du Calvaire, il est vrai. Mais, dans les contes gallois, par exemple, ce ne sont pas

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même des reliques; dans lu plupart des romans, elles sont reléguées au dernier plan, mentionnées à peine et quelquefois même tout à fait oubliées pour un intérêt profane ; enfin, elles sont retournées au ciel, et elles y doivent remonter après la mort du chevalier qui les retrouvera. Cela suffit-il pour expliquer la terreur, la désolation qui pèsent sur l'île, changée en désert, livrée à tous les maux de la discorde et de la décadence; et le simple désir de les retrouver, pour guérir le Roi Pêcheur, est-il fait pour inspirer tout un cycle d'épopée? Le Graal a d'autres mérites, qui devaient être fort prisés par des chevaliers avides de combats et de festins : il procurait l'abondance des mets et la guérison des blessures ; mais ces miracles profanes constituent-ils bien un intérêt épique? On comprendrait qu'un poète eût inventé ce moyen de personnifier l'idéal, pour montrer, dans la quête du Graal, la route de la perfection humaine. Mais on sait que l'épopée ne sort pas ainsi, tout armée, du cerveau d'un Jupiter inventeur; les peuples ne s'attachent, dans leurs chants primitifs, qu'à ce qui personnifie leurs destinées et contient, pour ainsi dire, leur âme; et cette invention ne présente pas un intérêt assez populaire, assez élevé, assez humain, pour s'être emparé de l'imagination des peuples de l'Europe pendant des siècles.

L'étude de la formation des épopées, sorte de géologie poétique, n'offre pas seulement un attrait littéraire; en mettant au jour lesv couches successives d'une tradition dans l'esprit des peuples, elle présente aussi un intérêt historique; car on peut y voir la trace que les événements laissent dans la mémoire des générations, quand l'histoire s'en est effacée, et l'on peut retrouver dans ces sortes de gisements littéraires ce qui reste des révolutions politiques ou religieuses et la véritable origine, la raison d'être des épopées. A ce point de vue, le cycle de la Table-Ronde est peut-être le plus curieux à étudier de tous les sujets qui ont captivé l'attention de nos pères, et ce n'est jamais sans un vif intérêt que le monde savant voit paraître des documents inédits, des œuvres inconnues qui viennent jeter un nouveau jour sur ses origines.

Quand ou remonte aux sources de la fable, les noms mêmes des héros nous découvrent, comme fond du tableau, les profondeurs de l'histoire. Ces noms rattachent la légende à une nationalité vivace, glorieuse, poétique, qui, après d'héroïques

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résistances contre l'étranger, tombe vaincue, mais garde une âme indomptée, survit dans sa langue invulnérable, dans sa poésie immortelle, s'affirme du haut des échafauds des rois, du fond de l'oubli des savants, et finit par nous conserver les poèmes les plus anciens du génie breton. Mais les annales d'une nation, si grande qu'elle soit dans sa chute, les souvenirs de son héroïsme, personnifiés dans des noms illustres, ne sortent guère du cœur des vaincus qui les conservent : les noms d'Arthur et des chefs de clans bretons, ses compagnons, seraient restés enfouis dans les chants des bardes, comme des pierres précieuses dans les urnes des tombeaux , si la légende de leur gloire n'avait subi une transformation nouvelle. Tant qu'elle personnifiait la nation tombée, elle n'était qu'historique et locale ; elle se rattacha au christianisme et devint religieuse et universelle; quand les héros qui symbolisaient la résistance du génie breton à l'étranger, représentèrent la conversion du monde à la foi catholique, leurs noms, marqués d'une consécration nouvelle, servirent à présenter aux peuples les types d'un nouvel héroïsme : le modèle du soldat de la foi, l'idéal du chevalier chrétien. Là ne devaient s'arrêter cependant ni la civilisation moderne, ni l'idéal des poètes, ni la destinée des héros bretons. Bientôt, les âmes s'adoucissent; le trouvère aspire à faire du templier un chevalier, du croisé un homme ; il voit dans l'ennemi un de ses semblables et dans le païen même un soldat. L'idéal change : le type farouche du prêtre armé, qui court au massacre des païens et des hérétiques, se transforme en ce beau rêve du héros, protecteur des faibles, modèle du brave, et, sous l'influence de ce souffle d'idéal, la cour d'Arthur devient cette chevalerie de la Table-Ronde, type de l'honneur, de la générosité et de l'amour.

. Trois séries d'œuvres permettent de suivre cette triple destinée de la légende. De nombreux documents en langue galloise, depuis les poèmes des bardes, dont quelques-uns remontent au sixième siècle, et leurs triades historiques, jusqu'aux contes gallois du douzième siècle, en ont mis au jour les origines bretonnes. Ils sont publiés, traduits en partie, et la théorie de Myvyr, de Turner et de M. de la Villemarqué est acquise à la science.

Aucune légende primitive, rattachant ces traditions au christianisme, ne nous est parvenue ; mais on peut imaginer la phase

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littéraire qui s'ensuivit et l'usage qu'en firent les écrivains du onzième siècle; car cette littérature tlîéocratique a laissé une vigoureuse empreinte sur les romans de la fin du douzième siècle qui commencent à la transformer, et surtout dans le roman en prose de Perceval le Gallois , inconnu jusqu'ici, qui vient combler une lacune et accentuer plus énergiquement encore le caractère de ces œuvres.

Enfin, — sans parler de nombreuses légendes et des chroniques en vers — enfin, apparaît la poésie chevaleresque dans les œuvres de Chrestien de Troyes.

L'origine première de ce cycle épique , issu de la nationalité des Bretons d'Angleterre — la transformation des traditions des vaincus en légende chrétienne et le vigoureux idéal qui en sortit — tel est le sujet de cette étude. Nous verrons plus tard ce type théocratique se transformer en idéal chevaleresque, sous l'inspiration d'un grand poète.

Lorsqu'on cherche dans l'Edda l'origine des poèmes des Niebelungen, on trouve qu'une peuplade émigrée en Islande y conserva la langue et les traditions Scandinaves. Le même fait se répète dans une autre île pour la langue celtique : les Bretons Cambriens et Logriens, après avoir laissé dans l'Armorique de nombreuses familles, dont ils n'ont pas encore oublié la parenté, se fixent, à une époque reculée, dans Vile de Miel, à laquelle un de leurs chefs donne son nom, que gardera la Grande-Bretagne. Là, ils habitent, dans la prospérité du travail , dans le culte du druidisme, et vivants de poésie, selon l'expression énergique et vraie d'Augustin Thierry. Là, ils combattent pendant des siècles pour l'indépendance. La domination romaine ne fut jamais acceptée de cette race fière; quatre cents ans durant, les druides prophétisent la chute de Rome et appellent le nord à la guerre sainte de sa destruction. A peine les Bretons ont-ils retrouvé l'indépendance, chassé les Romains, relevé le drapeau celtique, qu'ils se trouvent en présence d'autres ennemis : les Pietés et les Scots du nord de l'île, alliés aux Angles et aux Saxons, nouveaux envahisseurs. Attaqués de tous côtés, ils soutiennent le choc, prennent souvent une offensive formidable, défendent pied à pied chaque province, se font de chaque retraite un camp retranché et prolongent la résistance jusqu'au neuvième, jusqu'au dixième siècle. L'invasion de Guillaume le Conquérant

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ranima les espérances de ce peuple vaincu : dans la défaite de ses vainqueurs, il crut voir sa renaissance. L'illusion dura peu ; confondu avec ses anciens maîtres, traité en peuple conquis, englouti dans les persécutions de la conquête, le Breton résista avec d'autant plus d'énergie qu'il avait eu plus d'espérance. Nulle époque, après le sixième siècle, n'est comparable à cette reconnaissance politique et poétique d'un peuple qui avait tout attendu de la chute de ses dominateurs. Le pays de Galles fut sa dernière retraite; ce que l'isolement avait fait pour les Scandinaves, le fanatisme de la nationalité le fit pour les Bretons; puisant dans la résistance un sentiment patriotique toujours plus vif et une énergie croissant avec les revers, ce faible reste d'un peuple conserva sa vie à part, sa physionomie native et les trésors de sa langue et de sa poésie. « Tu as beau faire — avait dit un barde du sixième siècle, Taliésin— tu ne détruiras ni notre nom ni notre race! »

L'ordre des bardes est intimement mêlé à l'histoire des Bretons; il existait de temps immémorial chez les peuples celtiques; il fleurit surtout dans la Grande-Bretagne et passa chez les Romains, pour en être originaire. Le barde était prêtre et poète. «Il forme, avec l'agriculteur et l'artisan, disent les triades bardiques, un des trois piliers de la vie sociale. » Détruite par les Romains qui voyaient leurs plus grands ennemis dans ces Tyrtées organisés pour soulever un peuple, l'institution des bardes se releva avec l'indépendance, et de nouveaux, de terribles devoirs lui étaient réservés : voyant le pays encore envahi , l'indépendance menacée, la race en danger, les bardes se firent soldats. Il leur était interdit de prendre les armes, et ce dut être un moment solennel dans la vie de ce peuple , quand les princes des bardes proclamèrent mauvaise, antinationale, honteuse pour eux, une loi qui leur défendait de suivre aux dangers les héros qu'ils y poussaient par leurs hymnes. Aneurin , Taliésin, Lywarck donnèrent l'exemple, Lyvvarck qui eut ses vingt-quatre fils tués dans le combat. Toujours à leur poste pour cbanter le réveil de la résistance, jeter le peuple au combat, enfanter la victoire, pleurer la défaite, glorifier le courage, maudire les fautes et ranimer d'un souffle poétique les dernières étincelles d'espérance, les chantres de l'épée s'armèreut de l'épée, revendiquèrent le poste du courage et de la mort. Les Bretons eurent leurs Tyrtées et leurs Kœrners. Ils compre-

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naient la haute mission d'un art qu'ils divinisaient. On n'est pas poète sans être citoyen; on ne chante bien sa patrie que si l'on est prêt à mourir pour elle !

Merlin devait personnifier bientôt cette action des bardes : il brave en face les usurpateurs et les traîtres, il prévient le roi de tous les dangers, il lui révèle les moyens de vaincre, il annonce les succès du courage et le châtiment des fautes ; partout présent, il semble l'âme de la lutte. Dans ses héroïques expédients de la défense nationale, la mémoire des peuples vit une puissance surnaturelle; la légende fit des prophéties, de ces inspirations du patriotisme; et c'est ainsi que le barde Myrdhyn, ami d'Aneurin et de Taliésin, conseiller d'Uthyr et précepteur d'Arthur, devint YEnchanteur Merlin.

Les vainqueurs furent cruels envers les bardes. A leur nom, les rois frémissaient; les prophéties de Merlin poursuivaient sans relâche le conquérant et renouvelaient de siècle en siècle les cris de révolte du génie breton. La force se vit longtemps impuissante devant cette éternelle renaissance d'un peuple. La ruse n'obtint pas plus de succès; le faux tombeau d'Arthur ne détourna pas en faveur de l'étranger ces superstitions du patriotisme, et ce fut en vain que l'épée du grand roi fut donnée à Richard Cœur-de-Lion. En Galles comme en Armorique, grondait le mot d'ordre de la résistance : Loin d'ici les Anglais! Le massacre seul pouvait extirper une institution qui perpétuait l'héroïsme de l'indépendance, et vingt fois l'institution bardique, comme la langue galloise, fut à deux pas de l'abîme. C'est dans une de ces heures suprêmes que, voulant sauver au moins les souvenirs qu'ils étaient chargés de perpétuer, les bardes changèrent encore leurs règlements , et mirent par écrit les lois et les poésies nationales.

Ils survécurent. Henri VIII fit écart eler « le dernier barde gallois. » Ce ne fut pas le dernier. L'ordre subsiste; en 1838, il offrait aux Bretons d'Armorique une grande tète « d'union et de fraternité. » La prédiction de Taliésin s'est réalisée a demi. Tandis que l'anglo-saxon, altéré parle mélange de l'idiome des Normands vainqueurs, subissait l'influence générale des lettres latines, et que l'anglais naissait de ce triple élément, la langue du pays de Galles restait la même, parlée à peine, souvent prête à s'éteindre, méprisée comme un patois, mais riche de trésors antiques pour le jour où les préventions tombent. Ce jour est

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venu ; il n'y a plus de vaincus aux yeux de la science; la langue des bardes se relève, aussi importante et aussi ancienne que celle de l'Edda ; elle prend sa place dans la résurrection historique et poétique des races du nord. Les chants nationaux saxons, recueillis par Charlemagne vainqueur, sont perdus. Les chants nationaux bretons, rassemblés par des bardes martyrs, sont conservés. Aucun monument littéraire plus ancien ne nous reste des langues de nos pères; certains chants bardiques semblent remonter au cinquième siècle; ils ont été rendus à la science moderne par un paysan gallois aimant sa patrie. Le même sentiment de vitalité nationale qui anime toute l'histoire de ce peuple servit a ressusciter ses titres de gloire. M. Owen Jones, de Myvyr, ne s'est enrichi que pour pouvoir rechercher et publier les documents poétiques de sa race méconnue; {Myvyrian Archœology of Wales). Le patriotisme a entraîné la science; les nouvelles découvertes, les vulgarisateurs, les traducteurs, anglais et français, n'ont pas manqué. La cause est gagnée; on peut en attester les Owen Myvyr, les Charlotte Guest, les Sharon Turner, les Augustin Thierry, les Fauriel, les Ampère, les Villemarqué! Les bardes ont reconquis le droit de cité dans la poésie européenne.

Chanter l'histoire était un des devoirs des bardes. Célébrant carminibus antiquis quod iinum apud illos memoriœ et annalium genus est, dit Tacite. Les lois bardiques s'expriment de même : « Le barde conservera le souvenir de toute chose digne d éloge, concernant l'individu et la race, et de tout événement contemporain. » — « C'est un devoir, dit le barde Aueurin, de chanter tout ce qui illustre les compagnons qui firent la guerre à Kaltraez; le tumulte et le sang débordant; celui qui tombait, foulé aux pieds; et toi aussi, chef de Gwened, buffle qui foulais sans relâche les cadavres des guerriers !... » Les strophes suivantes commencent de la même manière : C'est un devoir. La poésie, ayant une si haute mission, devait être en grand honneur chez ces peuples. Le bassin bardique y est aussi célèbre que le vase poétique d'Odin chez les Scandinaves. « Ce bassin inspire le génie poétique, — dit le Taliésin — il donne la sagesse, il découvre à ses adorateurs la science de l'avenir, les mystères du monde, le trésor entier des connaissances humaines. »

Après avoir été vénéré et chanté par les poètes, le bassin bardique devint le sujet d'un grand nombre de légendes; l'objet

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merveilleux, qui guérit les blessures et ressuscite les morts, y est présenté comme un gage de victoire, et sa possession y est disputée en de nombreux combats. Dans une de ces légendes, un des anciens rois du pays de Galles, Bran, père de Caradoc, a donné le vase au roi d'Irlande, que dès lors il ne peut plus vaincre; car chaque soldat irlandais tué ressuscite aussitôt. Il faut que la tête d'un chef ennemi soit jetée dans le bassin pour qu'il perde sa vertu et rende la victoire aux Gallois. Bran, mortellement blessé, ordonne à ses compagnons de porter sa tête sanglante à Londres, où elle doit servir de Palladium contre l'étranger.

Quand les bardes prirent les armes, ils ajoutèrent au bassin ensanglanté un nouvel emblème : l'initié jura sur la lance sacrée, haine et mort aux oppresseurs. « Le pays des Logriens périra par la lance sanglante, » dit Taliésin, et Chrestien de Troyes répétera la même prophétie :

Il est écrit qu'il est une heure Où tout le royaume de Logres Qui jadis fut la terre aux ogres, Sera détruit par cette lance.

Aucun chant de guerre des bardes contre Rome ne nous est resté. La collection myvyrienne contient de nombreux vestiges d'un paganisme qui trahit une origine indienne; mais la résistance contre le christianisme se laisse plutôt deviner qu'elle n'a conservé de traces réelles, dans certains passages de ces poésies bardiques, évidemment corrigés.

La lutte contre les Anglo-Saxons remplit ces poèmes, depuis le sixième siècle jusqu'au dixième. L'amour du pays s'y exhale en vigoureux chants de guerre ; la collection d'Owen Myvyr en contient de violents et d'admirables, qui rappellent le sauvage chant de mort de Ragnar Ladbrock : Nous avons combattu avec Vépée. On y voit Urien, toujours vainqueur, tué en trahison ; un barde emporte sa tête au bout de sa lance pour la soustraire à l'ennemi. On y voit la bataille de Kaltraez, gagnée par le courage d'Owen, compromise par l'ivresse des chefs, perdue malgré un héroïsme qui rappelle les Thermopyles; le roi y périt et il ne reste, pour pleurer la défaite, que quatre guerriers, parmi lesquels le barde Aneurin. La fougue de l'attaque, le mouvement varié du combat, le désespoir de la défaite, une puissance

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sombre dans le regret des chefs qui y succombèrent, l'élévatîon morale du poète, ses chants lugubres dans sa prison, la violence farouche des caractères, la fierté terrible des efforts suprêmes et la grandeur de la mort, se mêlent, dans cette épopée lyrique, avec des bruits terribles comme l'ouragan; et la voix du devoir y retentit comme une trompette sacrée. Du fond des plus cruels revers, les bardes chantent l'immortalité de leur race. Après Urien, après Owen, vient Uthyr Pendragon, puis son fils Arthur, avec son épouse Gwennivar. ïaliésin appelle l'épée d'Arthur l'épée du grand enchanteur; Llywarch mène Arthur à la bataille de Llongboort, commandée par le roi, gagnée par le courage de Ghéraint. Les bardes racontent les malheurs du roi, la trahison de son épouse et de son neveu, la bataille de Camlan, où le roi, vengé, meurt ou disparaît. Arthur cependant ne domine pas, d'abord ; c'est plus tard que son nom grandit, absorbe toute la gloire, représente la patrie. Mais déjà alors, ses compagnons sont autour de lui : c'est Keu, c'est Yvain, c'est Erec. c'est Gwalmai, qui deviendra Gauvain, c'est Myrddhyn, qui deviendra Merlin, c'est Mael, qui deviendra Lancelot, c'est Pérédur, qui deviendra Perceval : Pérédur aux armes d'acier, qu'Aneurin cite déjà au sixième siècle parmi les combattants de Kaltraez, que Taliésin appelle le héros à la tête sanglante, et dont le nom signifie compagnon du bassin. Toute cette race guerrière de chefs de clans, qui prêteront leurs noms aux héros du roman, anime les chants et les triades historiques des bardes, jusqu'à ce que s'élève le cri de détresse, au milieu de persécutions cruelles : « Je crierai jusqu'à toi, Seigneur! Pourquoi l'océan n'engloutit-il pas le monde? Pourquoi nous laisses-tu plus longtemps torturer dans les angoisses? »

Ainsi, les noms des héros, depuis Arthur et Merlin jusqu'à Perceval; ainsi, les symboles : la lance et le bassin à la tête sanglante, — tous les éléments poétiques se trouvent dans l'histoire des Bretons, dans les poésies des bardes, dans la légende historique, en dehors de l'idée religieuse.

Cependant le christianisme avait pénétré dans l'île et l'histoire a conservé les instructions du pape Grégoire Ier :

« Il faut, dit-il dans une lettre du 12 juillet 594, il faut bien moins détruire les temples qu'y remplacer les idoles. Faites de

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l'eau bénite, aspergez-en les temples païens, élevez-y des autels, placez-y des reliques ; car, si ces temples sont bien construits, il suffit qu'ils passent du culte des démons au service du vrai Dieu; de sorte que, voyant subsister les temples et reconnaissant le vrai Dieu, les peuples se rendent plus facilement aux lieux où ils avaient coutume de prier.

« Ils ont aussi l'habitude d'immoler en sacrifice des bœufs au démon. Cette solennité doit aussi être transformée. Le jour de la dédicace de l'Eglise ou de la fête des saints Martyrs dont les reliques sont déposées sur l'autel, qu'on leur laisse élever des cabanes de feuillage autour de leurs anciens temples changés en églises, et qu'ils y célèbrent la fête, dans des banquets pieux. Ce ne sera plus au diable qu'ils immoleront des animaux, mais en l'honneur de Dieu, pour leur nourriture et en rendant grâce au dispensateur de toutes choses. Ainsi, en leur réservant quelque joie à l'extérieur, vous les amènerez plus facilement à participer aux joies intérieures. Car il est impossible d'extirper en uue seule fois, des esprits grossiers, toutes leurs erreurs. »

Les traditions nationales, les légendes de gloire, les symboles de la race sont surtout difficiles à supprimer par des décrets ou à remplacer par des dogmes; l'Église dut les adopter en les marquant de son sceau. Une légende raconte qu'Ossian, converti par saint Patrick, le supplia en pleurant de lui permettre de chanter encore les combats et les héros de sa race, et l'histoire rapporte que saint Gildas, qui avait un frère parmi les bardes et qui néanmoins se prononçait contre eux et était leur ennemi, se réconcilia avec ces poètes du patriotisme. Le christianisme ne pouvait extirper du sol breton ces fleurs de poésie, il les cultiva à son profit. Les souvenirs historiques et les chants des bardes s'imposèrent au vainqueur et furent peu à peu transformés; tout se confondit; les poésies furent corrigées et les nouveaux chants mêlèrent les idées chrétiennes aux vieilles formes druidiques. Ces falsifications ont été signalées dès le douzième siècle; un grand nombre de poésies des bardes sont tellement altérées que le savant français qui a traduit celles du sixième siècle n'a osé publier aucun des chants attribués à Merlin et qu'une très petite partie de poèmes de Taliésin. C'est ainsi que le Kalewala finnois se termine par le triomphe de la Vierge. Soit que les peuples devenus chrétiens aient achevé de la sorte l'histoire de leur culte, soit qu'ils n'aient pu obtenir le droit de perpétuer

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ces annales poétiques sans les marquer du sceau de la religion triomphante, soit plutôt que toute révolution ne puisse être qu'une transformation et que tout culte nouveau ne puisse recevoir ses lettres de naturalisation qu'en prenant une forme nationale, ni s'enraciner dans les cœurs qu'à ces conditions si bien comprises de Grégoire Ier.

Quoi qu'il en soit, cet invincible attachement des peuples à tout ce qui représente leur personnalité, cette perpétuité des traditions, qui résistent aux révolutions les plus profondes et s'imposent à l'art, à la religion même des vainqueurs, est un phénomène digne de l'histoire; on doit y voir un éclatant témoignage de la vitalité des races, de cet instinct de conservation collective, qui résiste à tous les revers et qui semble, du fond de la défaite, une protestation des nationalités vaincues. C'est que le droit des hommes de se grouper en peuples, d'avoir leur foyer national, leurs lois, leurs coutumes, leurs mœurs à eux, et leur existence propre, est à la fois un de ces droits sacrés de l'homme pour lesquels les hommes courent à la mort comme au martyre, et une de ces lois humanitaires qui s'imposent aux sociétés et se retournent vengeresses contre ceux qui les compriment. Ce droit, c'est la liberté individuelle, devenue la liberté collective; cette loi, c'est la division du travail, le principe de la variété dans l'unité, dans la grande œuvre du genre humain. Notre siècle aussi a vu des peuples se tordre sous la conquête et agiter leurs tronçons dans le sang pour les réunir. Cette histoire vivante, ces drames modernes éclairent les sombres tragédies du passé. Qu'on songe à l'héroïsme de la guerre d'Espagne et de l'Allemagne de 1812; qu'on se rappelle les sublimes défenses de la Pologne et de la Hongrie; qu'on se souvienne des efforts, tellement désespérés qu'on les taxait de folie ou de crime, que l'Italie a faits pendant trente ans pour affirmer son droit et sa volonté d'être, et qui ont fini par imposer à l'Europe la renaissance d'un peuple, — et l'on sympathisera, à travers les siècles, avec cette race bretonne, qui surgit de tous les naufrages, conservant sa langue et ses poésies, comme le Camoens tenait sa Lusiade au dessus des flots.

Cette nécessité une fois admise par l'Église, d'accepter pour les transformer les traditions des vaincus, — comment la transformation s'est-elle opérée? Est-ce à un travail littéraire

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seul, comme on l'a supposé, est-ce à une fraude pieuse d'un prédicateur, d'un légendaire ou d'un poète, qu'il faut l'attribuer? Les chroniqueurs du douzième siècle, la trouvant toute faite, en crurent sur parole la légende. Hélinand raconte qu'en l'an 717, un ermite breton — mêlant, dit Pittseus, les choses sérieuses aux choses futiles, le sacré au profane et le pieux au mauvais — eut une vision, tout à fait conforme aux instructions du pape Grégoire et aux sentiments du fils de Fingal; qu'un ange lui révéla l'histoire de Joseph d'Arimathie et du vase précieux, et qu'il en composa un livre qui fut appelé Gradal ou Graal. Mais les textes qu'Hélinand prit à la lettre existent; le chroniqueur n'a fait que résumer la longue fiction poétique qui sert de prologue à l'histoire du Graal. La dale est la même et elle est remarquable; on sait que les monastères anglosaxons du sixième et du septième siècle eurent des écoles célèbres, et l'on peut faire remonter à cette époque l'éclosion de la légende mystique, rattachant les traditions des bardes à l'Évangile apocryphe de Nicodème.

Cette transformation, cependant, est-elle due uniquement à la littérature des bardes chrétiens et des moines bretons, et les événements n'y sont-ils entrés pour rien? Ce point mérite d'être éclairé.

Il est un fait presque général de l'histoire de l'Europe, que l'on néglige trop souvent : on ne peut nier que de nombreuses guerres religieuses, la plupart oubliées, aient marqué l'introduction du christianisme chez les peuples modernes. Le code théodosien, qui ordonne de détruire les idoles, cesset superstitio, était resté en vigueur sous les premiers rois francs, et combien de décrets nouveaux l'avaient confirmé! Saint-Éloi, ministre plutôt qu'évêque, ordonna la conversion de la Flandre; Pépin de Herstal, à deux reprises, et après lui Charles Martel, entrèrent en Frise avec des forces considérables pour imposer au peuple la foi chrétienne. On cite plus d'un roi qui contraignit son peuple au baptême, plus d'un traité de paix qui stipulait la conversion des vaincus. A peine les rois sont-ils convertis, ou conquièrent-ils un territoire païen, qu'ils ordonnent le baptême de leurs sujets ou de leurs vaincus, sous peine de mort. Est -il besoin de citer Clovis chez les Francs, Charlemagne en Saxe, Arthur lui-même, dit-on, eu Norwége. Mais, à la première occasion, une invasion ennemie ou une

l'ERCKVAL.

défaite, les peuples massacrent les prêtres, détruisent les monastères et retournent à leurs dieux : ainsi Ragnacaire réagit contre Clovis, et porte un édit en faveur du paganisme; ainsi, la première invasion normande fut le signal des représailles religieuses dans tout le nord de la Gaule. Bientôt après une revanche des vaincus ou la conversion du vainqueur rétablissait le règne du christianisme; mais les armes des chrétiens ne tardaient pas à se tourner, au dehors contre les païens, partout contre l'hérésie et le schisme ; ici contre les prêtres mariés, là en faveur de la suprématie romaine. Une religion ne s'impose pas sans guerre à des peuples exclusivement guerriers, et l'on peut dire que, pendant des siècles, la guerre religieuse, comme les invasions et plus longtemps qu'elles, fut en permanence en Europe.

Les Bretons n'échappèrent pas à cette loi commune; aucun pays peut-être ne fut plus déchiré, au nom de Dieu. Lors de l'invasion des Anglo-Saxons, les envahisseurs étaient païens, comme plus tard les Danois; et les Bretons étaient hérétiques. Les païens achetèrent la consécration de leur conquête, comme Clovis et comme Henri IV, au prix d'une messe. Mais que de fois les rois de l'Heptarchie, et leurs peuples avec eux, n'ont-ils pas embrassé, quitté, pris et repris la foi nouvelle. Ethelbert, roi de Kent, se convertit ; à sa mort, son 111s abjure la foi de son père pour épouser sa belle-mère, et ses sujets se rejettent dans le paganisme; peu d'années après, il répudie la veuve de son père et retourne à la loi du Christ, avec son peuple. Les Saxons d'Essex et de Middlesex s'étaient faits chrétiens avec ceux de Kent; ils retournent aux dieux germaniques, et ce n'est qu'après trente ans d'idolâtrie qu'ils reviennent au culte nouveau. Le roi de Northumbrie Edwin s'est aussi rendu à la prédication de l'Évangile ; à sa mort, son fils donne le signal, et tout le peuple reprend sa vieille religion nationale. Le centre avait résisté à la foi ; l'amour d'un prince décide sa conversion et celle de ses sujets. — La conscience des peuples acceptait-elle librement ces fluctuations , au gré des caprices politiques ou amoureux des princes? Cela n'est pas à supposer, et plus d'un massacre, connu de l'histoire, prouve que les deux religions s'imposaient tour à tour; les fidèles étaient égorgés; le reste subissait les lois et les Dieux du vainqueur.

Les Bretons étaient chrétiens lors de l'invasion anglo-saxonne;

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mais leurs bardes conservaient des fonctions sacerdotales et poétiques; leurs évêques rappelaient les druides bien plus qu'ils n'annonçaient des sujets de Rome; leurs moines, vêtus à la mode celtique, devaient connaître un art ou un métier, pour ne pas vivre de l'autel. Ces chrétiens ne croyaient pas à la damnation des enfants, morts avant le baptême : c'était une hérésie. Leur archevêque ne relevait pas de l'évêque de Rome : c'était un schisme. Le saint-siége profita de la victoire des Saxons pour tenter la réforme, et la lutte dura longtemps.

Grégoire Ier avait donné d'autres instructions au moine Augustin : — « Quant aux évêques bretons, je les soumets à ta juridiction; enseigne les ignorants, raffermis les faibles par la persuasion, châtie d'autorité les mauvais. » — L'archevêque, qui venait s'installer chez les vainqueurs, signifie aussitôt ses ordres au clergé des vaincus. Une assemblée est réunie, puis une autre; les abbés et les évêques sont unanimes : — « Jamais, ditJl'abbédeBangor, parlantau nom de tous, jamais nous n'avouerons les prétendus droits de l'ambition romaine, non plus que de la tyrannie saxonne... Pourquoi ceux qui se glorifient d'avoir converti les Saxons, ne les ont-ils jamais réprimandés de leurs violences et de leurs usurpations? » — L'archevêque les somme une dernière fois de reconnaître son autorité; sur leur refus, il pousse le cri de guerre et les menace de la vengeance de Dieu : « Puisque vous ne voulez point la paix avec des frères, vous aurez la guerre avec des ennemis ; puisque vous refusez de convertir avec moi les Saxons, avant peu, par un juste jugement de Dieu, ils seront pour vous des ministres de mort. » A quelque temps de là, un roi anglo-saxon encore païen envahissait le pays, battait l'armée galloise et massacrait jusqu'au dernier les moines de Bangor. « Ainsi, dit Bède, s'accomplit la prédiction du saint pontife. » — Alors, les prêtres indigènes se réfugient dans les montagnes, quittent le rite catholique, consultent de préférence l'Église de Gonstantinople, et résistent « à cette Église qui, selon l'expression d'Augustin Thierry, donnait aux rois anglo-saxons des croix bénites pour étendards , quand ils allaient exterminer les vieux chrétiens de la Bretagne. » Ainsi, l'histoire des Bretons n'est qu'une suite de querelles religieuses. Au huitième siècle, un chef gallois, ayant voulu céder à « l'ambition romaine » sur la fixation du jour de Pâques, fut tué par une révolte populaire. Au dixième siècle, le roi Édouard Ier

PEHCEVAL.

signalait la conquête du pays de Galles par une grande barbarie =; il faisait massacrer tous les bardes.

Or, s'il est vrai que la lance et le bassin fussent des emblèmes politiques et religieux de ce peuple, — lorsqu'on arrive à celte époque où, selon les instructions du pape, les objets sacrés devaient « passer du culte des démons au service de Dieu », n'est-il pas nature) de supposer que ce palladium national, adopté par le christianisme, ail passé de main en main, comme un trophée de victoire, propre à ramener l'esprit des populations; que les deux partis se soient battus autour du Graal, comme autour d'un drapeau, et se soient disputé ces reliques, avec les temples et les archives du pays, comme les signes de la souveraineté? Aucune preuve ne l'atteste, et il se peut que les événements se soient présentés autrement. Mais c'est ainsi du moins que le roman a compris l'histoire et l'a symbolisée. Et dès lors, tout s'explique : si le royaume souffre, si l'ile tombe en décadence, si la terre devient stérile, si les fleuves tarissent, si la sécurité publique est anéantie avec la prospérité, si l'honneur se perd, c'est que les reliques du Calvaire sont au pouvoir des païens et que le pays a cessé d'appartenir au vrai Dieu ; si l'ordre de la Table-Ronde est institué pour reconquérir le Graal, c'est que les ennemis du Christ détiennent et profanent à un usage idolâtre ce symbole de l'Eucharistie, ce palladium national ; si la Providence doit prédestiner à cette conquête un héros parfait, le Chevalier par excellence, c'est qu'il ne s'agit plus ni de mets abondants à rendre aux tables de l'hospitalité, ni de blessures à guérir, ni d'un roi à venger; la patrie religieuse est en danger ! un grand intérêt est en cause : le salut de la Grande- Bretagne! Cet intérêt féconde la légende et donne une digne matière à l'épopée en formation.

Les romans du treizième siècle conservent quelques traits qui rappellent plus ou moins vaguement celte signification des premières œuvres. Mais, où l'on voit cette lutte peinte avec sa farouche énergie, c'est dans les romans de la fin du douzième siècle et surtout dans le Perceval en prose. L'écrivain français qui a le mieux étudié les manuscrits du Graal a déjà signalé oe caractère général, dans la première partie du roman : VUistoire du Graal. Là, en effet, la lance n'est pas seulement une relique, elle est une arme de conquête religieuse; elle sert à convertir les peuples de l'Orient et de la Grande-Bretagne; elle fait même

PERCEVAL

un miracle pour imposer sa mission : le roi du Graal, Josephe, a épargné des païens ; elle le frappe, « en remembrance de ce qu'il laissa à baptiser les gens, pour aler rescourre les despriseurs de la loi de J. C, » et la blessure est incurable : « Quant il ot sa plaie bandée, si ne lui valut riens, car tousjours elle saingna.» L'Orient a été le premier théâtre des conquêtes du Graal, comme du christianisme; le roi Mordrain y est converti par le miracle, et son peuple par la force. Mais d'autres contrées attendent les missionnaires; un ange leur donne le signal du départ, un miracle les transporte à travers les mers : Dieu a choisi pour but suprême de leurs travaux l'île des Bretons. Ils y trouvent des résistances et des dangers ; le grand-prêtre Josephe lui-même, fils de Joseph d'Ariraathie, n'échappe pas à la prison; mais le glaive temporel vient en aide au glaive spirituel : Mordrain traverse l'Océan avec son armée ; il délivre le roi du Graal, et ici encore apparaît la double contrainte du miracle et de la force, symbolisée par le bassin et par la lance.

Tel est l'esprit de cette partie du roman du Graal. « Ce qui y domine, dit M. Moland, ce sont les miracles, les songes prophétiques, les conversions, les châtiments, soit des chrétiens indignes, soit des païens réfractaires à la voix de la vérité. » Dans ces œuvres, l'idéal du héros, digne des exploits dont cette lance est l'emblème, n'est ni le Lancelot de Françoise de Rimini, ni le Perceval de Chrestien de Troyes; au milieu des épisodes chevaleresques et amoureux qui envahissent l'œuvre, M. Moland le distingue nettement, sans connaître la branche du Perceval en prose : « Il n'est pas douteux, dit-il, que, vers le onzième siècle, le livre latin du Graal n'eût pour but de tracer cet idéal chevaleresque qu'on essayait à la même date de réaliser dans l'ordre du Temple. Il proposa au chevalier la chasteté et la virginité du prêtre, et essaya d'étendre à la milice guerrière la réforme que Grégoire VII imposait à la milice sacrée. »

Ce type de champion de la foi, représenté déjà dans Josephe, puis dans Alain le Gros, puis dans Galaad, exulte, complet et terrible, sans restriction, sans réserve, sans tache et sans pitié, dans notre manuscrit. Les autres œuvres montrent un païen forcé à se convertir; ici les deux religions tiennent la scène, se disputent le pays, luttent pour le Graal. Du premier mot, le but est indiqué : « Effacer la mauvaise loi et exhausser

PEKCEVAL.

la loi nouvelle. » Cette mission est le sujet du roman, le but du héros; Perceval l'accomplit sans«sourciller, marchant droit au but, sans un regard d'amour pour une femme, sans un regard de pitié pour un vaincu, avec l'impassibilité d'un instrument et l'infaillibilité du miracle. L'idéal , entrevu dans les autres œuvres, est ici tout entier.

Ce roman, il faut en croire l'auteur sur ce point, est imité d'un vieux livre latin, écrit par Joseph le bon clerc, qui dut écrire et être traduit une première fois dans ce onzième siècle qui palpitait des foudres d'Hildebrand, imposant le célibat aux prêtres et la théocratie au monde. Ce double idéal anime le livre du bon Josephus. La traduction qui nous est parvenue a été faite vers la fin du douzième siècle, pour être offerte par l'évêque de Cambrai à Jean de Nesle, châtelain de Bruges. L'archevêché de Cambrai avait été traversé par les guerres religieuses; plus d'une fois les comtes de Flandre s'y étaient faits les champions de l'Église : Robert le Frison y avait porté, selon l'expression de Sigebert de Gembloux, « le massacre sans choix des coupables et des innocents confondus, » et le pays fut tellement ravagé, dit un chroniqueur, qu'à peine il y demeura un laboureur pour le cultiver. Ces traditions ne s'étaient pas perdues. Les chroniques rapportent, à l'année 1183, un court et terrible incident : « 1183, Incident, li arcevesques de Rains, Guillaume, et li cuens Philippe de Flandre firent ardoir grant multitude de bougres (d'hérétiques), » et en 1217 , Jean de Béthune et de nombreux Flamands devaient prendre la croix contre les Albigeois. Le but de l'évêque, en faisant écrire ce livre, n'est pas douteux, dans le siècle des croisades. L'auteur l'annonce dès le début : « Joseph a écrit pour que la vérité fût connue des bons chevaliers afin qu'ils veuillent souffrir peine et travailler à l'avancement de la foi chrétienne. » Ce but fut atteint; Villeharduin met Jean de Nesle au nombre des chevaliers qui prirent la croix en l'an 1200, avec Bauduin, comte de Flandre et de Hainaut, et un autre chroniqueur fait paraître en 1189 le châtelain de Bruges et l'évêque de Cambrai, Roger de Wavrin, avec Philippe d'Alsace, devant saint Jean d'Acre. Le Perceval recrutait des soldats pour la guerre sainte.

Les romans du Graal sont généralement divisés en trois parties : la première, le Roman du Graalt rapporte l'histoire de Joseph d'Arimathie, sa délivrance, ses conquêtes, son

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arrivée en Bretagne et la conversion de ce pays. La deuxième» le Roman de Merlin, raconte les destinées des Bretons, la décadence du Graal, la vie et la mission de Merlin à la cour de Bretagne, la grandeur de la dynastie d'Uthyr et d'Arthur, qui, à l'apogée de sa puissance, institue la Table-Ronde pour la conquête du Graal. La troisième porte dans la rédaction anglonormande le nom de Lancelot, et pourrait être mieux nommée, du nom d'une de ses branches : la Quête du Graal. Elle se subdivise en quatre branches; les premières ne sont que des épisodes, et pourraient se multiplier à l'infini, ainsi que les aventures de combats et d'amour qui peuvent détourner les héros de leur saint but; le Roman de Lancelot n'en compte que deux; mais cette partie, inutile dans le roman, ouvrait un champ sans limite à l'imagination des poètes; elle a fini par accaparer toute l'attention, et l'on pourrait intercaler ici aussi bien Tristan, Gauvain, Érec, Giron le Courtois et tous les romans de la Table- Ronde. La quatrième et dernière subdivision est une sorte d'épilogue : la Mort $ Arthur; la troisième est la plus importante de toutes, la seule nécessaire; c'est la Quête du Graal. Là se noue et se dénoue l'épopée : les héros y marchent, à travers les épreuves, à la conquête des saintes reliques.

Dans la rédaction anglo-normande de la fin du douzième siècle, qui contient les trois parties, la Quête du Graal est achevée par Galaad, fils de Lancelot, en compagnie de Boort et de Perceval. Le roman du clerc de Cambrai a aussi trois héros : Lancelot, Gauvain et Perceval ; mais il ne connaît qu'un chevalier parfait : Perceval. On a considéré jusqu'ici le poème de Perceval comme une variante des romans de la Table-Ronde, imaginée par quelque poète ; les uns nomment Chrestien de Troyes, qui changea, dit-on, le nom de Pérédur en Perceval; les autres remontent à un prétendu Guyot, que Wolfram van Eschenbach, l'imitateur allemand du poème de Perceval, cite comme son autorité et qu'on suppose antérieur à Chrestien. Cependant les contes gallois sont reconnus, à leur tour, antérieurs aux poèmes de la langue d'oïl et ces contes ne font que donner une forme familière à d'anciennes légendes ; on devait donc supposer que l'idée d'attribuer la conquête du Graal à un personnage unique, à l'ami d'Aneurin et de Myrdhyn, au Compagnon du bassin, n'était pas aussi moderne. Le roman du clerc de Cambrai vient apporter une preuve nouvelle en faveur du

PERCLVAL.

héros qu'il nomme Perceval. Sa rédaction gauloise est de la même époque que celle des romans anglo-normands; mais on a reconnu que les deux premières parties de ces romans, qui cependant ont été rédigées les dernières, se rapprochent bien plus des versions primitives et sont de fait plus anciennes que les autres; et les mêmes raisons — le ton du livre, le genre d*avenlures, le but théocratique, — plaident en faveur du Perceval, qui doit être placé au même rang que la première partie, le Bornait du Graal. On pourrait aller plus loin : si l'on se demandait lequel des deux romans est une variante, ou celui qui remet le succès à un personnage unique, ou celui qui divise l'intérêt de l'action et l'unité de l'épopée; de nombreux arguments feraient pencher la balance en faveur d'un héros déjà célèbre au sixième siècle. Jamais, en effet, la royauté du Graal n'avait été partagée, et le romancier est obligé de faire mourir deux de ses élus après la victoire, pour laisser le trône à Galaad. Mais Perceval, fils d'Alain le Gros, est antérieur au fils de Lancelot d'une génération, dans la lignée du Graal, comme dans l'ordre de la Table-Ronde, et c'est seulement lorsque la verve des écrivains s'épuise en faveur d'un héros, que l'on imagine de glorifier le fils après le père. De plus, pour donner un fils à Lancelot, il a fallu le rendre infidèle à un amour dont la fidélité fait la grandeur et qu'il n'a pas voulu sacrifier même à la gloire suprême de conquérir le Graal; le romancier le sent si bien qu'il se croit obligé de rejeter là faute sur la mère et de parler de la jalousie de la reine : « Et ce estoit la chose par coi cle fust plus corrouciée vers Lancelot, se la coupe fust soe. » Enfin, la virginité, exigée des rois du Graal, semble supposer comme précédent la légitimité de naissance; cette légitimité manque à Galaad, comme la fidélité à Lancelot, et les auteurs primitifs n'auraient pas fait dévier sur ces deux points l'esprit de la Haute Hystoire.

L'auteur de notre Perceval n'a pas de ces faiblesses qui annoncent que le génie d'une légende se perd et que le sujet se transforme. Lancelot aime la reine, mais aucune scène de passion ne trouble la chastété de l'œuvre ; cet amour semble pur : « Cette volonté, dit-il, me semble si bonne et si haute que je ne la puis laisser... car la meilleure valeur qui est en moi me vient d'elle. » — Et ailleurs : « La reine désiré-je voir par affection, courtoisie et valeur, et ainsi le doivent faire tous

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les chevaliers. Car elle a en elle toutes les vertus que dame puisse avoir. »

La fidélité de Lancelot résiste à toutes les épreuves et survit à la mort de la reine. Une seule fois les amants sont rapprochés, mais une barrière infranchissable les sépare: le cercueil; Lancelot prie toute une nuit sur la tombe de Genièvre.

Enfin, quelle unité de tons, quelle harmonie générale de couleurs, quelle imperturbable logique dans les aventures, et comme tout se rapporte, sans hésitation et sans partage, à une même idée incontestée, à une môme civilisation triomphante! De tout temps, il y a des hommes qui vivent dans le passé; les autres romans de cette époque, écrits à la cour, récités publiquement dans les châteaux , mêlent aux vieilles légendes l'esprit du siècle et le rêve de l'avenir; celui-ci, écrit dans le cloître, destiné au secret, ne subit aucun alliage et reste en plein onzième siècle ; le génie théocratique y domine, le sens du livre imité est intact; l'écrivain de l'évêque de Cambrai est de la même école que le bon clerc Josephus.

Ici, point de scènes d'amour; Gauvain, Lancelot, le roi Arthur, refusent l'amour de plus d'une pucelle. Perceval, plusieurs fois aimé, semble n'y pas même prendre garde et passe. « Il fut chaste et vierge , dit à plusieurs reprises le romancier, et en chasteté voulait mourir. » « Chef d'or, regard de lion , cuer d'acier, nombril de vierge! » dit-il encore avec une âpreté d'expression qui n'est pas sans grandeur. Ici, peu de tournois, des miracles et le plus souvent la bataille sans pitié, la guerre de ravage et de massacre. Le culte de la femme et le respect des vaincus sont d'un autre temps.

Trois points généraux caractérisent le cycle du Graal et surtout Perceval. L'idée d'égalité, la recherche de la perfection, et les moyens proposés pour y parvenir , c'est à dire l'idéal de l'écrivain.

L'idée d'égalité est symbolisée daus la Table Ronde; Robert Wace, mort en 1184, le dit déjà dans sa chronique des rois bretons, et Gauthier Map prononce à cette occasion le mot de fraternité. Notre roman ne contient rien de pareil; il a autre chose en vue.

Le but de la chevalerie bretonne est la recherche du Graal qui ne peut être conquis que par un chevalier parfait. Cette idée devient le sujet même du roman gallois et des poèmes de

l'EKCEYAL

Chreslien de Troyes et de Wolfram von Eschenbach. Le héros, élevé à l'écart, dans l'ignorance de toute chevalerie, est l'enfant de la nature, il doit s'élever, de cet état de grossièreté et même de niaiserie au plus haut degré de l'héroïsme. Le développement de son caractère, sa marche progressive dans la route du devoir remplissent toutes les œuvres et se trouvent admirablement tracés dans le poème de Chrestien de Troyes.

Dans notre manuscrit, rien de pareil. Le héros est tout d'une pièce. Son premier exploit est d'intervenir dans un combat et de tuer un chevalier d'un coup de javelot. Puis il demande si les chevaliers sont si faciles à occire.

Ce meurtre appelle la vengeance ; le départ de Perceval et la mort de son père rendent l'audace aux ennemis de sa famille; sa sœur a été enlevée par un seigneur du nom d'Aristot; il accourt : « Je suis venu aux noces de ma sœur ; elles ne pouvaient se faire sans moi! » Aristot, blessé, vaincu, demande la vie, offre la réconciliation; il lui tranche tranquillement la tête et la porte à sa sœur : « Damoiselle, ne pleurez plus, la noce est manquée, voici la tête de celui qui voulait vous prendre!

Sa mère est assiégée dans son château ; il triomphe encore ; le vaincu se rend, demande grâce, veut réparer ses torts envers la dame. « Et qui paiera la honte que vous lui avez faite? Qui lui rendra les chevaliers que vous lui avez tués? Vous n'eûtes pitié de personne ; que Dieu m'abandonne si ma mère a pitié de vous ! Dieu ordonne, dans l'ancienne et dans la nouvelle loi, de faire justice des homicides et des traîtres. » Sur ces mots, il fait couper la gorge à onze prisonniers, remplit une cuve de leur sang et, quand il la voit pleine à foison, il fait pendre le vaincu par les pieds au dessus de la cuve : « Tu ne pus jamais te rassasier du sang de nos amis, je vais te saouler du sang des tiens ! » s'écrie-t-il, et il noie son ennemi dans le sang.

Cette inflexibilité a une grande raison d'être : Perceval résiste à l'amour et à la pitié, même envers les chrétiens, parce qu'il a contre les païens une haute mission à remplir. Si le royaume est tombé en décadence et court de grands dangers, ce n'est pas à cause d'un meurtre resté sans vengeance, comme dans le conte gallois, ou d'un crime contre l'hospitalité et l'honneur des femmes, qui offense la société tout entière, comme dans Chrestien de Troyes; c'est parce que le Graal est en péril et

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que le paganisme relève la tête; car Perceval, qui doit succéder au Roi Pécheur, semble méconnaître sa mission , il est venu à la cour du Graal et ne s'est pas fait initier à ses mystères ; il n'a pas même demandé ce qu'étaient les reliques. Au début du roman, le roi, atteint de décadence comme tout le royaume, entreprend de se relever; où va-t-il en pèlerinage? A la chapelle du moine qui introduisit la guerre religieuse et l'orthodoxie romaine dans l'île : saint Augustin. L'ermite qui l'y reçoit lui trace le but : « Puissiez -vous effacer la mauvaise loi! » Tel est, en effet, le sujet du livre, et cette guerre religieuse sera une guerre de famille : le frère du roi du Graal, l'oncle de Perceval est païen, il porte le nom odieux de Roi du Château de mort ; il ne cesse de guerroyer son frère pour lui disputer le château sacré, la lance et le Graal.

Et déjà l'épée de saint Jean et la couronne d'épines (le cercle d'or) sont aux mains des païens. Gauvin venge le roi Gorgalan, qui lui donne l'épée et se fait baptiser : « Et, à tous ceux qui ne voudront croire en Dieu, il commanda à monseigneur Gauvain qu'il leur coupât les testes. » Perceval triomphe du Chevalier au Dragon, il reçoit d'une reine le cercle d'or : « Que tous ceux qui ne voudront aler au baptême, lui dit-elle, soient occis de votre épée. »

Deux événements redoublent l'audace des païens : la mort du Roi Pécheur et la mort de la reine Genièvre. A peine le roi du Graal a-t-il cessé de vivre que le Roi du Château-Mortel s'empare de ses domaines, disperse les prêtres du Graal et fait crier par le pays que ceux qui voudront reprendre l'ancienne loi et quitter le christianisme seront protégés, et que ceux qui s'y refuseront seront détruits. Et la terrible nouvelle se répand dans tout le royaume : Les gens de la terre au Roi Pêcheur sont retournés au paganisme.

La reine vient à mourir bientôt après, et la guerre s'étend à sa famille : son frère et sa sœur, le roi Madeglant et la reine Gendrée, somment Arthur de leur restituer la Table-Ronde ou de renier le Christ. Le défi est porté au roi dans sa cour même : « Le roi Madeglant est votre ennemi en deux manières : pour la Table-Ronde qui lui appartient, et pour la nouvelle religion que vous suivez! » — « La jreine Gendrée vous somme d'abandonner la foi chrétienne et de revenir à ses

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dieux. » La réponse du roi n'est pas douteuse ; Lancelot et Perceval la porteront à la pointe de leur épée.

La terreur et le miracle précèdent Perceval : il paraît et les peuples se font chrétiens, pour éviter la mort. Le Chevalier au Dragon lui résiste, confiant dans son bouclier dont le dragon lance des flammes; le héros le blesse, conjure le sortilège, et le dragon se tourne contre le vaincu. Alors le vainqueur se porte contre le Château de Cuivre : deux automates merveilleux y tuaient au passage tout chrétien qui voulait y entrer. Perceval y pénètre, supérieur à tous les maléfices, et il chasse les païens sous les massues de fer : « Car ainsi il pourra bien éprouver ceux qui voudront croire et ceux non. » Sur quinze cents païens, treize échappent aux automates passés au service du Christ, et le château prend le nom de Château de l'Essai : « Et désormais nul n'y entrera sans être occis et détranché, s'il n'est chrétien. »

Reste le Château Tournant ; c'est celui du Graal même ; il ne cessera de tourner que lorsque la loi chrétienne y sera rétablie : car le roi du Château-Mortel s'en est emparé. Déjà, avant la mort du Roi Pêcheur, Perceval a poursuivi son oncle et l'a traité avec mépris; le romancier a fait fuir le païen, pour le déshonorer du premier pas, et Perceval lui a crié : « Mauvais roi, ne dites pas que vous êtes de mon lignage ; jamais chevalier du lignage de ma mère n'a fui! » — Cette fois, le roi païen est maître du Graal et, quand la mère de Perceval se plaint des crimes de son frère : « Dame, dit Perceval, il n'est ni votre frère, ni mon oncle, puisqu'il renie Dieu, mais il est notre ennemi mortel et nous le devons plus haïr que les étrangers. »

Le siège du château du Graal exige l'aide particulière du ciel. Perceval l'entreprend en compagnie de douze ermites et avec l'écu, la mule blanche et le gonfanon de Joseph d'Arimathie. Neuf ponts défendent le château, gardés par deux lions et par vingt-sept chevaliers; un des lions se range du parti de Perceval qui lit dans ses yeux la volonté de Dieu. Tout ce qui résiste est tué par Perceval, ou précipité dans le gouffre par l'ermite José qui prend part à la lutte ; car : « c'est grande aumône de détruire les ennemis de Notre -Seigneur » ou terrifié par la mule et le gonfanon. Perceval voudrait épargner ceux qui se rendent; mais le lion est l'instrument du ciel, il n'a pas de ces dédains; il les dévore. Le roi païen, se voyant

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trahi, se Lue et tombe dans le gouffre : « La fin des mauvaises gens est mauvaise, «disent les prêtres, avec l'Écriture; et le Graal reparaît au château dans toute sa splendeur, des voix invisibles chantent : Te Deum Laudamus ; le roi Arthur, qui est à Gardeil, voit dans les cieux deux soleils, un ange lui apprend que le ciel témoigne ainsi sa joie de la conquête du Graal.

L'œuvre pourrait s'arrêter là ; mais le roman n'a parcouru qu'un peu plus de la moitié de sa route : tout le royaume doit être reconquis au christianisme. Après l'oncle de Perceval, le frère et la sœur de la reine continuent la guerre. Le roi n'hésite pas; il redouble de ferveur chrétienne, il introduit les cloches en Angleterre, il fait faire des calices pour les églises et envoie Lancelot avec une armée contre le frère païen de Genièvre. L'Albanie, envahie par Madeglant, défendue par Lancelot, trahie par Briant, est sauvée enfin par Lancelot : le héros va, d'île en île, rétablir le culte du Christ dans le pays ennemi, et le massacre termine encore la guerre religieuse : « La plupart se laissèrent occire plutôt que d'abandonner la mauvaise loi. »

Perceval, de son côté, ne reste pas oisif ; Lancelot a tué Madeglant; Perceval convertit Gendrée. Le chevalier, chaste et vierge, se met en campagne avec sa violence accoutumée. II entre dans le Château Enragé; le seul nom de chrétien y met tous les gens hors de sens. « Il est bien droit, dit-il, que tous ceux qui ne veulent pas croire en Dieu, soient enragés quand ils voient quelque chose qui vient de lui ! » Il entre dans la salle, protégé par le miracle. Ne pouvant le blesser, les enragés s'entre-tuent; Perceval fait jeter à l'eau leurs cadavres et massacre tous les païens. « Ne pleurez pas, dit-il à la demoiselle du château, mais 'convertissez-vous, car tous ceux qui renient Dieu mourront comme démons enragés. » La jeune fille s'éprend du fier et beau vainqueur; elle lui demande naïvement d'abandonner son Dieu pour elle. Mais Perceval n'entend pas la coquetterie, il préfère la terreur à l'amour : « Si vous étiez homme aussi bien que vous êtes femme, votre mort serait venue avec les autres » dit-il brusquement, et la dame se hâte d'embrasser la croyance du violent chevalier.

Perceval part; la terreur de son nom le devance et range les peuples au christianisme. Gendrée elle-même est ébranlée;

PERCEVAL

cette façon de conquérir le monde rémerveille. Dans sa haine, elle a juré de ne jamais regarder un chrétien, et, pour plus de sûreté, elle est devenue aveugle. Cependant elle reçoit le héros et veut l'entendre, sinon le voir. Perceval lui donne une nuit pour réfléchir, affirmant la puissance et le triomphe de Dieu ; et le miracle porte conseil. Ce miracle est une belle idée et le récit en est mis en scène avec art. Le lendemain matin, la reine convoque tous les chevaliers du pays. Est-ce contre Perceval? Voici ce qu'elle leur raconte : A peine endormie, elle a prié ses dieux de lui rendre la vue , ils s'y sont refusés, lui ordonnant de tuer Perceval. De ses dieux impuissants, elle a passé au Dieu du héros ; aussitôt une dame de la plus grande beauté lui est apparue, et elle mettait au monde un enfant ; des anges l'entouraient et un vieillard dit à Gendrée que la mère a conservé sa virginité. Puis, la scène change, l'enfant Jésus est devenu homme, et le rêve représente la Passion du Christ. La reine le voit battre de verges, crucifier, descendre de la croix; la Viergemère, abîmée de douleur, pleure au pied du calvaire ; des amis pieux recueillent le sang du martyr. « Alors, dit Gendrée, je fus saisie de pitié et je ne pus me tenir de pleurer, et, tantôt comme la pitié me vint au cœur et les larmes aux yeux, j'avais recouvré la vue : Oi-je la veue. »

Ces larmes qui montent du cœur aux yeux pour y laver les ombres de la cécité, sont une touchante idée Telle repose de tant de massacres. Mais ce repos ne dure qu'une seconde; la pitié de la reine devenue chrétienne conclut à de nouvelles exécutions en masse des païens. « Et qui ne voudra croire, je le ferai occire ou périr de mort vilaine.

Tel est ce roman ; le caractère du sujet, la mission des héros, le ton du récit, lui donnent une vigoureuse unité et un cachet méconnaissable d'ancienneté. En le lisant, on incline à penser que le roman du Graal, sans compter l'épilogue de la mort (TArthur, auquel notre Perceval semble aussi se rattacher en finissant, a existé d'abord en trois parties : Le Graal, Merlin, Perceval. Le Graal racontait les origines de la relique, symbole du christianisme, ses premières conquêtes en Orient, sa mission spéciale accomplie en Angleterre. Le Merlin célébrait la lutte nationale des Bretons contre les étrangers païens, romains et saxons et, à l'apogée de cette race, l'institution de la Table-Ronde. Le Perceval personnifiait la guerre

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civile pour cause de religion et couronnait la trilogie par le triomphe du christianisme. Ce dernier est plein d'un souffle puissant et terrible. Les bardes chrétiens avaient transformé leurs traditions héroïques ; l'esprit du onzième siècle les transforme de nouveau ; la légende avait changé les chefs de clans bretons en saints ; le roman en fait des conquérants de la foi. M. Renan remarque que la race gallique, qui avait défendu la dernière son indépendance religieuse contre Rome, en devint le plus ferme appui ; le génie d'Hildebrand venait de passer sur l'Europe et plus d'un Robert le Frison, plus d'une comtesse Mathilde avaient mis le glaive temporel à son service ; il allait donner à l'histoire les saints Dominique et les Simon de Montfort; il produit dans l'art Perceval. Les anciennes chansons de de gestes peignent les mœurs barbares du temps, dans les combats féodaux ou dans les premières croisades, naïvement, telles qu'elles sont, comme choses vraies et tout naturelles ; notre roman met la même candeur des littératures primitives, la même vigueurréalisteet une foi sereine, à peindre le type du champion de Rome : œil de lion, cœur d'acier, nombril de vierge! On peut l'appeler le roman historique de la guerre religieuse. La vaste trilogie du Graal fut, au onzième siècle, l'épopée de la théocratie ; et le génie d'Hildebrand a son Iliade.

Arrêtons-nous ici, messieurs, et recueillons-nous un instant. Pourquoi le romancier se serait-il efforcé de symboliser l'égalité, la perfection humaine et l'idéal profane? Il avait à chanter l'épopée du Compelle intrare, à écrire le roman historique du triomphe ^le la foi par la force. Jamais cette œuvre de propagande religieuse armée, dans une époque où tout se tranchait par les armes, n'a été peinte avec cette vigueur naïve, avec cette foi calme , avec cette inaltérable réalité qui caractérisent les poésies primitives. On retrouve ici mieux que partout ailleurs la vérité de l'histoire. Perceval est à la fois un Simon de Montfort et un saint Dominique : œil de lion, cœur d'acier, nombril de vierge !

Il y a quelque chose d'étonnant dans ces transformations de la légende bretonne. La tradition des vaincus s'impose aux vainqueurs ; le peuple d'Arthur est écrasé, mais Arthur est célébré par ses ennemis, et la poésie qui personnifie cette race est plus forte que les conquérants qui l'ont domptée. Cette persistance

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des traditions témoigne de la vitalité des races, la poésie y semble la protestation éternelle des vaincus.

Mais, d'un autre côté, le nom et la gloire de ces héros de la résistance à l'étranger, servent l'étranger et se tournent, dans ces œuvres de propagande autant que de poésie , contre la nation qu'ils ont défendue en l'illustrant.

Le premier Arthur étaitpaïen; on en fit un demi-dieu; la grande Ourse et la Lyre portaient son non. Le second Arthur et ses compagnons, s'ils ne sont plus païens, sont restés indépendants de Rome. Le chef des clans bretons envoie au sénat de Rome la tête d'un général romain, il détruit l'église de Saint-Patrice et un monastère du pays de Galles. Pérédur, qui deviendra Perceval, dut vivre alors. Alors, le barde Myrdhyn, qui deviendra Merlin, représente la résistance à l'envahisseur. Myrdhyn est païen : Le Myvyrian archœology of Wales rappelle ses luttes contre les moines ; on y parle de troupeaux enlevés au couvent, de l'incendie d'une église, d'une bible déchirée et jetée à l'eau par le barde, et la Vita Merlini raconte que Merlin fut tué par le peuple en châtiment de sa conversion au christianisme.

Ainsi, tous ces héros représentent la résistance au double étranger, à la Rome des Césars et des papes. Et voilà qu'une invasion triomphante passe sur leur pays et les héros changent, leurs noms se tournent contre leur œuvre, leur gloire sert le principe étranger, la littérature en fait des auxiliaires de leurs ennemis.

Nous l'avons dit à propos de Charlemagne, répétons -le à propos de son rival, le roi Arthur : Qu'est-ce que la gloire, messieurs? La gloire est comme une bouée qui flotte sur la grande mer de l'histoire, au gré des flots changeants de l'opinion publique. L'humanité ne garde le nom d'un héros que pour personnifier en lui son idéal nouveau ! Heureux les peuples qui ne donnent à porter à leurs héros que des symboles de progrès. Mais qu'ils oublient, qu'ils soient ingrats, plutôt que de leur faire subir des transformations en faveur de la conquête et de la tyrannie. Car ce serait à désespérer de l'héroïsme, si l'héroïsme ne trouvait sa récompense en lui-même, dans le sentiment du devoir accompli?

Attendons d'ailleurs! Les vainqueurs ne sont pas à l'abri du temps, et la légende chrétienne n'échappera pas aux transformations. Déjà, au douzième siècle, les légendes latines étaient

PKKCEVAL.

introuvables et un poète s'était emparé des romans du Graal pour les faire servir à présenter aux barons, encore farouches, un idéal supérieur d'amour, de générosité et d'honneur. Où sont les instructions reçues du pape, pour soumettre les esprits? La poésie a d'autres instructions reçues de Dieu : elle doit élever les âmes par l'attrait du beau et former des hommes !

Le jour de la science arrive à son tour. Les œuvres sont retrouvées, la langue des bretons se relève, leurs poésies reconquièrent le droit de cité dans la littérature européenne, Arthur et ses compagnons reprennent leur place dans l'histoire d'un peuple libre! Héros de la nationalité bretonne, druides et bardes, rois et guerriers, païens ou chrétiens indépendants , le temple de la science est assez large pour vous recevoir tous sous vos traits véritables; l'Angleterre est assez libre pour accepter dans son sein le réveil de toutes les nationalités. Les Angles ont donné leur nom à l'île de miel, mais l'Angleterre garde avec orgueil le nom de la nation des Bardes et s'appelle aussi la Grande-Bretagne.

La science et la liberté ne connaissent ni vaincus ni païens. Toutes les nationalités, toutes les religions, tous les héroïsmes ont droit à l'étude, à la vérité, à la justice. C'est en vain que les livres ont disparu, que les bardes ont été massacrés, que les légendes ont été contrefaites, que les noms des héros ont été mis au service d'une cause ennemie ; la science lève les masques, dissipe les illusions, déjoue les ruses, venge les opprimés, retrouve l'homme sous les couches de la légende et la vérité fossile sous les cendres de la conquête. Donc, messieurs, les héros peuvent toujours se dévouer pour une idée, les martyrs peuvent toujours mourir pour leur cause, nationale, religieuse ou humanitaire! Malgré la défaite, malgré les efforts du vainqueur, malgré les transformations et les exploitations, il n'y a poiut de prescription contre la vérité; les vaincus ont un tribunal d'appel éternel, la liberté un vengeur certain : la science. Tôt ou tard, les Arthurs reprennent leur rang dans l'histoire; tôt ou tard, la science rend le héros à son œuvre et rend le demi-dieu à l'humanité.

SIGEBERT DE GEMBLOUX

Messieurs,

L'époque où vécut le moine de Gembloux que Bossuet a appelé le Père de l'Église gallicane, est un des moments les solennels de l'histoire de l'Europe. Tous les efforts pour reconstituer un empire romain catholique avaient échoué. Même avec l'appui moral et religieux, militaire et financier du clergé, les barbares n'avaient pu restaurer le passé, ni créer une société nouvelle sur les débris de l'Empire. En vain Clovis s'était fait le chef du parti catholique, comme l'appelle M. de Pétigny. En vain Charlemagne avait été presque pape, selon l'expression de M. Laurent. En vain, après la chute de ces deux dynasties, les papes s'étaient rattachés aux petits princes italiens et en avaient fait des empereurs; ces tyranneaux, assez puissants pour avilir et opprimer l'Église, étaient restés incapables de relever la société. En vain les papes s'étaient tournés ensuite vers l'Allemagne et avaient appelé l'étranger ; les empereurs saxons avaient passé les Alpes, arraché la papauté à l'influence des courtisanes, nommé et déposé les papes, décrété les réformes, dompté les partis, régné en maîtres ; mais Othon, acclamé comme un nouveau Charlemagne, n'avait eu, comme Karl le Grand, d'autre héritier que la dissolution et la décadence. L'Église s'était livrée à tous les empereurs qui pas-

î SIGEBERT DE GEMBLOUX.

saient: l'Église tombait avec les empires. A la fin du dixième siècle, la chute est si profonde qu'on ne peut rien imaginer de plus bas dans l'abîme de la corruption.

On a souvent répété que l'unité de l'empire romain avait préparé providentiellement l'unité du catholicisme. Voyons les faits : Un premier empereur chrétien monte sur le trône de César; que fait-il? Il divise l'empire en deux tronçons. Il avait fallu huit siècles de paganisme pour former cet immense faisceau de peuples; un siècle de christianisme suffira pour le disperser, et l'empire d'Occident n'est déjà plus. L'empire d'Orient tombe dans la plus honteuse anarchie. Où seront bientôt les grandes Églises d'Arménie , d'Égypte , d'Afrique , d'Assyrie , d'Asie Mineure? Mahomet va tout envahir, et le désert, peuplé par la Rome païenne, reconquerra de vastes domaines sur la Rome catholique.

L'invasion triomphe aussi dans le nord ; mais les barbares sont convertis. La préoccupation de ces vainqueurs est de refaire l'Empire; l'unique résultat de leurs efforts est de le mettre en pièces ; Clovis, Charlemagne, Othon ne laissent que des ruines.

L'unité providentielle! Est-ce l'unité de l'empire que l'on veut dire? Les Turcs vont s'emparer de Constantinople et l'empire d'Orient tombera comme l'empire d'Occident. Est-ce l'unité de l'orthodoxie? Le grand schisme va commencer. Est-ce l'unité de la langue de Rome? Les langues modernes vont sortir, en chantant, de cette nouvelle tour de Babel! L'unité catholique! Voici que l'Église elle-même précipite la dissolution ! Il faut entendre les cris de désastre : la société va périr ! et il arrive un moment où l'Église, qui se dit éternelle, se voile la face et se croit perdue. Vous connaissez les terreurs de Tan mil : les oracles, qui prétendaient à diriger la vie, annoncent la mort; les puissances, qui voulaient unifier le monde, prédisent la fin du monde. Les essais d'autorité politique et religieuse, la grande œuvre des Clovis, des Charlemagne et des Othon, aboutissent à ce paroxisme ridicule : la débâcle universelle de la société, un sauve-qui-peut du genre humain!

Déjà au septième siècle, devant le sombre spectacle de la décadence des Mérovingiens , Frédégaire s'était écrié : « Le monde se fait vieux! » A la fin du dixième siècle, le désespoir fut tel que l'on crut au cataclysme. « Vers 960, disent les béné-

SIGEBERT DE GEMBLOUX

dictins, auteurs de Y Histoire littéraire de France, un ermite de Thuringe, nommé Bernhard, homme assez instruit d'ailleurs, s'avisa de la faire revivre (cette erreur), en assurant que Dieu la lui avait révélée. Il se trouva même des prédicateurs qui osèrent l'avancer dans leurs discours au peuple. Abbon de Fleuri atteste qu'en sa jeunesse il l'avait ouïe annoncer en chaire dans une église de Paris. Elle était tellement répandue parmi les peuples, que l'armée d'Othon Ier, se trouvant en marche et voyant le soleil éclipsé, crut qu'il en était fait. Chacun, frappé de la pensée que le monde allait finir, chercha à se cacher entre les rochers, dans des antres et des cavernes. »

Un chroniqueur de l'époque, Raoul Glaber, ou le Chauve, attribue les malheurs extraordinaires des premières années du onzième siècle, aux vices des prêtres : « Ne faut-il pas croire, s'écrie-t-il, que le genre humain tout entier a conjuré sa perte, et, se précipitant de gaité de cœur, veut s'ensevelir de nouveau dans les ténèbres du chaos? »

Tout va-t-il donc périr? Non! Gloire à Pénergie humaine! tout va renaître.

Les terreurs furent longues. Les saisons se succédaient, les années se suivaient dans l'abondance d'une jeunesse étemelle; mais on n'osa pas espérer d'abord. Au moindre orage, à la première famine, à la première victoire des Turcs, les terreurs renaissaient plus vives. Saint Jean avait si formellement annoncé le coup de théâtre ! La date pouvait être incertaine; peutêtre fallait-il compter mille ans après la Passion du Christ, et non après sa naissance. Peut-être aussi, le calendrier romain avançait-il sur l'heure de l'Apocalypse. Cependant, rien sur la terre n'avait renoncé à la vie, et. la nature ne doutait pas de son immortalité. « Rien, après tout, dit naïvement V Histoire littéraire de France, ne fut plus efficace pour détruire cette opinion extravagante que de voir au onzième siècle subsister le monde, tel qu'il était au dixième. » Alors, on se prit à revivre, et un grand changement dut s'opérer dans les esprits. Les pouvoirs qui s'étaient arrogé ta conduite de la vie avaient abouti à ces prophéties de mort; on va chercher la vie où elle se trouve, dans l'activité du corps et de l'esprit, dans les énergies de la nature et de l'humanité.

Tout revit. Les communes se créent, la chevalerie apparaît, les sciences vont renaître, la philosophie citera bientôt de

SICEBERT DE GEMBLOLX.

grands noms, l'histoire reprend sa chronique, les universités se fondent, le commerce s'agite, l'architecture se transforme, et les langues nouvelles vont chanter dans les nids.

« C'était une fermentation universelle, dit M. Henri Martin/ toutes les grandes choses du moyen âge allaient naître à la fois. »

Les provinces belgiques furent l'un des berceaux de ces grandes choses. L'historien français ajoute :

« Les rives de l'Escaut deviennent le centre d'une florissante industrie et d'un vaste négoce, et le berceau d'une civilisation républicaine...

« Gand, Bruges, Ypres, Lille, Douai, semblaient avoir communiqué aux vieilles cités romaines d'Arras et de Tournai, les franchises, pour lesquelles Cambrai combattait avec tant de courage et de constance, et l'esprit de la Flandre avait aussi gagné Cologne, Anvers, Liège, toute la Basse-Lorraine et même la Haute.

« Au nord de la Gaule, comme en Germanie, où surgissaient aussi maintes villes libres, la démocratie naissante ne devait rien aux souvenirs de l'antiquité. Elle sortait de terre et ne relevait que d'elle-même. »

Saluons la vie moderne, messieurs! Elle date de la fin monde de l'Apocalypse, et sou premier mot, prononcé par nos pères, est : Démocratie.

Avez-vous vu les rigueurs de l'hiver, dans le nord, quand la neige couvre la terre d'un uniforme linceul, sous lequel nul ne reconnaît son champ; quand le fleuve, arrêté dans sa course, fixé par la glace, subit la domination générale, assez pareille à l'unité du despotisme, et qu'un pâle soleil semble le dernier sourire d'un mourant! Spectacle grandiose et sombre! Spectacle terrible, s'il pouVait durer! Mais, qu'une chaude brise vienne du midi, que les rayons du soleil reprennent quelque ardeur, tout change : la neige fond, la glace craque, le sol devient boue, le fleuve torrent, tout se décompose, tout se désagrège, comme les lambeaux d'un empire; c'est l'inondation, c'est la débâcle, c'est le chaos ! Est-ce la mort? Non ! Le fleuve redevient navigable et poissonneux, la terre rend à chacun ses moissons grandies et son champ de travail ; ce n'est pas la

SIC EUE RT DE CEMBLOUX

mort, c'est l'activité qui recommence, c'est le printemps qui s'annonce, c'est la force, c'est la jeunesse, c'est la vie immortelle.

Telle fut la société en Europe, après le sombre hiver du Bas- Empire et la débâcle de l'an mil. L'époque où l'on reprend .l'étude de l'antiquité s'appelle la Renaissance; j'appellerais volontiers l'histoire du onzième et du douzième siècle : la Naissance du monde moderne.

Mais l'activité humaine ne fut pas seule à relever la tête; pendant qu'elle s'essayait au gouvernement d'elle-même et fondait ce que M. Henri Martin appelle le berceau d'une civilisation républicaine, deux autres pouvoirs allaient se disputer l'empire du monde.

Les Romains, selon l'expression de Montesquieu, avaient asservi les dieux à la politique. Les empereurs chrétiens, au contraire, asservirent la politique au nouveau dieu de l'Empire. Mais, si les Césars baptisés n'étaient plus à la fois pontifes et dictateurs, le chef suprême, le maître absolu, qui imposait à l'Empire la conversion d'abord, l'orthodoxie ensuite, ce n'était pas encore l'évêque de Rome, c'était toujours l'empereur romain. Le moyen était resté le même : la force. Rien n'était changé de la politique que son but : L'empire avait voulu donner au monde des lois civiles et politiques; le Bas-Empire voulait lui donner des lois religieuses et morales. La prétention de représenter l'autorité absolue et d'en édicter les lois caractérise les deux Romes : autrefois pour la conquête du monde, maintenant pour son salut.

Quand tombe l'Empire, ce sont encore les rois qui essaient de reconstituer l'autorité; l'Église les aide, mais elle ne les domine pas; les papes consacrent l'autorité, ils n'y aspirent point pour eux mêmes.

Après l'an mil, tout change. Le monde chrétien était comme abasourdi de ces longues terreurs; les rois surtout restaient ébranlés et une fièvre religieuse courbait les couronnes ; l'Église en profita.

« En moins de 50 ans (dit notre historien de l'Église, De Potter), Casimir, roi de Pologne, Suénon, roi de Danemark, Guillaume, roi d'Angleterre, Bercard, comte de Provence, Démétrius,ducde Dalmatie, Béranger, comte de Barcelone, Richard,

SICBBF.RT DE GF.MBLOCX.

prince de Capoue, Robert Guiscart, duc de Pouille, etc., etc., se firent soldats de saint Pierre et sujets du pape. Si cette dévotion extravagante avait continué, la monarchie universelle eût été établie, au profit du chef des prêtres de celui qui ne posséda rien sur la terre, qui prêcha l'égalité et mourut sur la croix. »

L'occasion était belle; un homme parut pour en tirer parti. L'autorité politique a échoué, place à l'autorité religieuse! La couronne impériale d'Othon et de Charlemagne est tombée en poussière comme celle de Constantin; la tiare ne craindra pas ces décadences de dynastie. Le droit divin a fléchi dans les mains des rois, il triomphera aux mains des papes. L'épée est émoussée, c'est à la croix de régner sur la terre. L'Église va donner au monde un Charlemagne, dont rien ne démembrera l'empire.

L'homme qui venait à cette heure, avec cette idée, était un homme de génie, sorti du peuple. Vous l'avez nommé, c'est le fils du charpentier de Soano : Hildebrand.

Expliquons-nous, cependant, messieurs. Le genre humain a besoin d'autorité autant que de liberté. Pour marcher en avant, il veut sentir le terrain ferme sous les pas de sa raison et de sa conscience. Chaque fois que les fondements de la pensée seront ébranlés, que la société se sentira sur une île mouvante, chaque fois une classe puissante, un homme d'énergie usurpera toutes les forces sociales pour établir bien ou mal l'autorité et fixer cette Délos de la civilisation. Mais, tant que les hommes ne sauront pas où est le véritable point d'appui , la seule autorité légitime, cette restauration ne sera qu'une œuvre dangereuse de violence, une œuvre vaine de despotisme; et le génie, ignorant le droit, le génie, si grand qu'il puisse être, ne servira l'humanité que par la pire des méthodes : l'excès du mal. Faciamus mala ut ventant bona, lui fera dire Sigebert.

Hildebrand fut un de ces génies.

Au moment où le monde moderne naissait dans les communes et demandait sa force au génie de la liberté, le génie de l'autorité entamait cette longue lutte du Sacerdoce et de l'Empire, de l'Église et de l'État, qui a causé tant de désastres, entravé si longtemps le droit, et dont nous ressentons de temps en temps encore le contre-coup, comme les dernières secousses d'un volcan qui ne veut pas s'éteindre.

SIGEBERT DE GEMBLOUX

Si nul n'avait résisté, l'antique théocratie des temps barbares renouait sur le monde sa chaîne de ténèbres. Le premier monarque qui résista fut l'empereur Henri IV. Le premier écrivain qui résista fut Sigebert de Gembloux.

Henri IV fut tout d'abord trahi, abandonné, réduit à l'humiliation ; l'on voit encore au Vatican une fresque qui représente l'empereur, nu, par un hiver terrible, attendant à la porte de la forteresse de Ganosse, pendant trois jours et trois nuits, du 22 au 25 janvier de l'an 1077, la bonne volonté du pontife. Ceci est dans le fond du tableau et s'aperçoit par une large croisée. Au premier plan, les deux représentants de l'autorité sont en présence : le pape assis, en grands habits pontificaux, la tiare en tête; l'empereur à genoux, à demi nu, le front découvert et incliné. A côté de lui, un page, aussi à genoux, tient sa couronne; à terre, aux pieds du pape, sont l'armure et l'épée impériales. L'empereur, avec tous les attributs de la puissance, supplie; le pape pardonne. Auprès du pape, est son amie, la comtesse Mathilde, qui lui prêta ses armées contre l'empereur.

Celle fresque se trouve dans la Salle des Rois, comme pour rappeler aux têtes couronnées l'orgueilleuse prétention de la tiare.

Cette première paix élait fausse. A peu de temps de là, l'indignation des Italiens mettait les armes aux mains d'Henri IV, et Grégoire VII, aidé des princes allemands, nommait un nouvel empereur. Il avait fait graver, sur la couronne qu'il lui envoya, l'ambilieuse devise que rapporte Sigebert de Gembloux :

Petra dédit Petro, Petrus diadema Rodolfo.

« L'Église donna la couronne à saint Pierre, saint Pierre la donne à Rodolphe. »

Henri IV triompha. Hildebrand mourut en exil. Mais Pascal II fut plus habile que Grégoire VII ; il suscita les fils contre le père et l'emporta par une révolte parricide. En 1103, il ne restait au vieil empereur que quelques provinces fidèles. Trahi par les siens, traqué par l'excommunication et par son fils, Henri IV se réfugia chez un évêque. Mais cet évêque régnait sur une jeune et puissante démocratie,. Liège. Liège alors, au dire des chro-

SIGEBERT DE GEMBLOUX

niqueurs, était la nourrice des beaux-arts, une Athènes pour la philosophie et les lettres, une Rome pour la religion. L'évêque et les bourgeois accueillirent leur souverain, et l'on voit dans un diplôme du 3 juillet 1103 que l'évêque d'Utrecht et le duc de Brabant, Henri Ier, restés fidèles, se rencontrèrent avec l'empereur à Liège.

Le pape Urbain H avait écrit en vain à l'évêque Albert : Chassez ce loup de vos États ! Pascal II ne daigne pas écrire à l'évêque deLiége ; le 12 février 1103, c'est au comte de Flandre qu'il s'adresse; il lui crie le hallali de la vengeance.

L'évêque de Cambrai avait aussi pris parti pour son souverain temporel; mais le pape avait suscité, contre l'Église de Cambrai, l'ambition du comte de Flandre, et Robert le Frison avait porté dans ce diocèse le ravage et la soumission au saint-siége. Cela se passait en l'an 1102.

Le pape ayant trouvé dans le nord, un champion, un tenant d'armes, armigerum, comme dira Sigebert, se crut maître du pays; il crut qu'au souffle de sa voix, le massacre allait tout réduire à sa volonté.

Liège n'était point d'humeur à s'incliner devant la menace; l'évêque se mit en devoir de résister, et, comme ces prêtres et ces bourgeois connaissaient la puissance de la pensée et de la parole, du glaive spirituel, comme on disait, ils brandirent tout d'abord cette bonne épée du génie.

Il y avait alors à l'abbaye de Gembloux un moine septuagénaire, illustre par ses vertus et par sa science : Morum probitaie et scientiœ multiplicitate laudabilis, dit un de ses continuateurs, qui ajoute : « C'était un homme prudent, d'une grande gravité et d'une austérité sans indiscrétion , mais modéré et réservé pour tout le monde. Il s'occupait surtout à lire et à méditer les saintes Écritures; néanmoins il disait la messe tous les jours et n'oubliait jamais de s'unir à Dieu par la prière. » Lui-même, dans un vers du poème où il chante l'évêque de Metz, Thierry, s'appelle le pupille du Christ, d'un esprit paisible :

Christi pupillus Sigibertus, mente pusillus.

Il était né à Gembloux, dans le milieu du onzième siècle,vers l'an 1030. S'étant fait moine à Gembloux, il avait longtemps

SIGEHERT DE GEMBLOUX.

professé à Metz, dans une abbaye, où il avait conquis l'affection et l'estime de tous; puis, il était revenu dans sa patrie et dans son monastère, pour y reprendre ses paisibles études. Il était historien, théologien, poète, musicien et savant.

La musique était cultivée au couvent ; Sigebert fit lui-même les vers et la musique de l'office de deux saints, Maclou et Guibert. Sa science était réputée dans les églises des Gaules et surtout de Liège et de Belgique. On doit plusieurs de ses écrits à des consultations qu'on lui demandait, et l'archevêque de Rheims voulut connaître son opinion sur la chronique de Baudri.

Il aimait les lettres antiques et particulièrement Horace; il connaissait le grec et l'hébreu, chose rare alors; chose plus rare, il était tolérant et, sachant l'hébreu, fréquentait les juifs et en était aimé. Il avait célébré, en prose et en vers, de nombreux saints: son patron d'abord, le roi d'Austrasie, Sigebert ; puis, la patronne de Gembloux, la légion thébaine; puis, le fondateur du couvent, saint Guibert; le patron de Liège, saint Lambert; celui de Maestricht, saint Théodard; sans compter ni Thierry, évêque de Metz, ni sainte Lucie, dont l'église de Metz possédait les reliques, ni saint Malo, dont les reliques étaient à Gembloux. Il s'occupait de rédiger la Geste des abbés de Gembloux; il avait consacré une partie de sa vie et devait en consacrer le reste à une chronique, que sept ou huit écrivains se firent honneur de continuer; de plus, une histoire des abbés de Gembloux, un traité des écrivains illustres, y compris la biographie de fauteur, une traduction en vers de YÉcclésiaste, des poésies sacrées et profanes, un traité sur le jeûne des quatre-temps, un traité de physique sur la réforme du calendrier, témoignaient de la variété de ses travaux, de la multiplicité de sa science. Enfin, quand Grégoire VII, commençant son œuvre par une réforme du clergé, avait défendu aux prêtres de se marier, et menacé d'excommunication l'évêque de Metz s'il favorisait Henri IV, Hildebrand avait trouvé dans l'église de Metz un moine pour lui répondre, en deux lettres que Ton crut longtemps perdues.

Ce moine s'appelait Sigebert de Gembloux.

Sigebert défendrait-il avec moins de vigueur et de dévoûment sa patrie et son évêque?

L'archidiacre Henri, doyen de la cathédrale de Saint-Lambert à Liège, lui avait déjà demandé de refaire la vie de saint Lambert,

SIGEBERT DE f.EMBLOUX.

et il devait lui demander encore de discuter avec le clergé de Trêves une question relative au jeûne des quatre-temps. Il fît appel à sa science et à son courage contre Pascbal II. Le moine était bien vieux en 1103; il accepta pour la troisième fois ce périlleux honneur. La main tremblante du vieillard laissa encore la plume patiente du chroniqueur et de l'hagiographe, pour prendre le glaive de la polémique, j'ai déjà dit : la bonne épée du génie.

Mais avant d'étudier ces trois lettres, voyons, en peu de mots, quel est le caractère des autres écrits du moine savant.

Lorsque Sigebert termine, par la sienne, la biographie des écrivains illustres de l'Église, il se borne à énumérer ses œuvres et l'occasion qui les fit naître; il ne s'arrête à quelques détails que sur une seule : son traité de la réforme du calendrier. Il explique qu'en étudiant les écrits de Bède et l'ouvrage récent de Martin Scot, voyant ces deux savants contredire aussi vivement le célèbre astronome Denys le Petit et ses nombreux partisans, il a trouvé utile, en présence de ces dissentiments profonds, de reprendre la question de plus haut, pour dissiper les nuages. Pour cela, il a refait, d'après le texte hébreu, la chronologie du monde depuis Adam, et il l'a prolongée dans la suite des temps futurs, employant la méthode de Denys pourla rectifier, et notant dans des colonnes le Nombre, les Épactes et la fête de Pâques, année par année. En effet, le moine divise son texte en sept colonnes avec les rubriques suivantes : Année d'Adam. Comput. Épactes. Temps Pascal. Jour de Pâques. Cycle lunaire. La dernière colonne est réservée au fait historique. Puis, il commence bravement par Adam et sa naissance. Adam et Eva formantur, et il remplit toutes les colonnes : épacte : 1, — temps pascal : le 2 des nones d'avril; — jour de Pâques : le V des ides d'avril, — etc., le tout pour la première année d'Adam et d'Ève. Telle était la science d'alors.

Enfin, Sigebert, comme il le dit dans sa biographie, avait fait précéder ce travail d'un prologue, sous forme de dialogue, et divisé en trois parties, dans lequel il traçait le plan, le but et l'utilité de son livre et indiquait à quelle partie de la philosophie il appartenait, c'est à dire à la physique. Ce résumé suffit pour faire comprendre la valeur de cette espèce d'art de vérifier les dates, qui n'a pas été retrouvé jusqu'aujourd'hui. Sigebert était en tête de son époque par la pensée et par la

SI GEBERT DE GEMBLOUX

science ; il fut moins au dessus de son temps dans ses vies de saints : l'hagiographie a des traditions qui s'imposent. Sigebert raconte beaucoup de miracles, d'après ses devanciers ou d'après les témoignages contemporains. Ce qu'il ajoute à ses vies de saints, ce n'est pas de la critique, c'est une certaine pompe dans le récit et un style moins naïF et plus savant. Le latin biblique, qui sied aux miracles légendaires, fait ici place aux réminiscences de l'antiquité, à une latinité plus pure, plus fleurie, mais moins appropriée à des récits de thaumaturges. Ainsi, dans la vie de saint Thierry, évêque de Metz et fondateur de l'abbaye de Saint- Vincent, vie que Sigebert a reconstruite de toutes pièces à force de recherches, il intercale un éloge littéraire, en prose et en vers, de la ville de Metz. Il serait curieux de comparer la vie de saint Lambert, écrite au huitième siècle par Godeschald, aux deux versions qu'en a faites Sigebert, d'après les rédactions du onzième siècle. Prenons un seul exemple. C'est une naïve histoire de Godeschald. Le saint évéque était logé dans un couvent; au milieu de la nuit, il veut aller prier, et laisse tomber une de ses sandales avec bruit. L'abbé, à demi réveillé et sans savoir qui était ce perturbateur du sommeil des moines, crie vivement : En pénitence! A la croix! Ambulet ad crucem! L'évêque, obéissant, se rend à cette sorte de pilori et reste au pied de la croix, dans la cour du couvent, toute une nuit d'hiver. La bise souflle, la neige tombe et lui couvre les pieds ; le saint, comme un soldat invaincu, prie et fait pénitence. Cependant Dieu le protège : le coq chante avant l'heure et relève l'évêque de cette faction nocturne. Tout le couvent se lève, descend en hâte à l'église, expédie l'office et rentre se chauffer. L'abbé cherche le coupable, envoie à la croix, y trouve son évêque et s'effraie. Mais le saint le rassure avec un verset de l'Évangile : Cor contritum et humiliatum Deus non spernit.

Le récit de Godeschald est étendu, simple, biblique. Les légendaires suivants l'avaient déjà rajeuni et concisé. Sigebert supprime le cri d'impatience de l'abbé : À la croix! L'évêque, qui connaît la règle, va de lui-même en pénitence, sans qu'on le lui ordonne, ce qui rend le fait exagéré et invraisemblable. Mais Sigebert ajoute un miracle qu'aucun de ses devanciers n'avait imaginé : La neige lui montait aux talons, dit simplement la légende; le moine de Gembloux, au contraire, fait

SIGEBEUT DE GKMBLOUX.

respecter par la neige les pieds de l'évêque, dont l'Esprit-Saint échauffe assez le cœur pour que son corps ne sente point l'hiver. C'était supprimer la pénitence, mais c'était ajouter une fleur littéraire au récit. Interea nix usque talos ipsius pervertit, avait dit simplement le premier hagiographe. Notre savant a un autre style : Et nix, cum large deflueret% non tamen ultra talos Prœsulis ascendebat. Tota prorsus hiemalis fades nimis harrebat. Sed ille mitissimus, quia ardebat plane intenus flamma Paracleti Spiritus, idcirco exterius frigoris non sensit cruciatus.

Le même caractère apparaît dans la chronique de Sigebert. Le moine accepte toutes les sources connues; il ne cherche qu'à les réunir par de patientes recherches, à les conciser par un beau style; il ne les contrôle guère. Les fables qui font remonter l'histoire des peuples de l'Europe à la guerre de Troie trouvent accès dans son esprit et dans son livre. Je ne ferai pas l'énumération de ses autorités, depuis saint Augustin et Orose, saint Grégoire et Gassiodore, jusqu'à Hunibald, Raoul Glaber et Pierre Damien, jusqu'aux récits de son temps sur le couronnement d'Henri V ou la mort de Grégoire VIL.

Quand le chroniqueur arrive aux faits contemporains, la même crédulité se mêle aux passions du temps contre l'œuvre d'Hildebrand, ou aux documents historiques de l'époque.

Ainsi, à l'an 1106, on trouve la lettre de l'empereur au roi de France au sujet de la trahison de son fils; mais il ne faut pas tourner la page pour apprendre qu'en l'an 1109, dans une paroisse du pays de Liège, une truie à mis bas un porc à face humaine, et une poule, des poulets à quatre pattes.

Ainsi, à l'an 1110, le chroniqueur rapporte qu'une comète a paru dans le ciel, présageant, dit-il, l'expédition d'Henri V en Italie. Mais, Grégoire VII ayant annoncé, dans une lettre à l'évéque de Trente, que l'empereur ne passerait pas le jour de saint Pierre; puis, ayant répété, dans l'église Saint-Pierre, en face du peuple, qu'avant ce jour l'empereur serait mort ou déposé, et ajouté : « Si cela n'arrive point, qu'on ne me croie plus jamais! » Sigebert, à l'an 1080, dit malignement :

« Hildebrand avait prédit, d'après une révélation divine, qu'il mourrait un faux roi cette année. Sa prédiction était vraie, mais il se trompait sur le roi. Car c'était à Henri IV qu'il adressait la menace. Or, cette année, Henri IV livra une grande bataille aux Saxons, et c'est Rodolphe qui y trouva la mort. »

SIGEBERT DE GEMBLOUX

À partir de l'avènement de Grégoire VII, la chronique de Sigebert reste concise, trop concise même, car il aurait pu donner bien des détails qui ont dû nous échapper; mais elle devient l'histoire du temps , écrite au point de vue de l'empereur, contre le pape, et tous les historiens ont dû la consulter et en ont tiré parti. Quand vient la mort d'Hildebrand, le moine ne manque pas d'en rapporter le récit, qu'un autre chroniqueur déclare recueilli par un témoin oculaire, l'archevêque de Mayence. Sigebert raconte qu'Hildebrand, se voyant mourir, fil appeler celui des cardinaux qu'il aimait le plus et confessa à Dieu, à saint Pierre et à toute la chrétienté qu'il avait gravement péché dans l'administration de l'Église, et que, par les suggestions du démon, il avait excité à la haine et à la colère contre le genre humain. Ensuite, ajoute le chroniqueur, Hildebrand chargea son confesseur de demander pardon à l'empereur et à l'Église entière.

Ces traits contre Hildebrand nous ramènent à la lutte du Sacerdoce et de l'Empire et à la grande part que Sigebert y a prise. Grégoire VII avait entrepris de transformer la société par deux moyens : le célibat des prêtres, et la suprématie du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. L'Église, en s'appuyant sur les trônes, s'était exposée à décheoir avec eux et à suivre le sort des empires; Hildebrand voulut la placer au dessus des vicissitudes du monde, en faire l'arbitre des nations et des rois, et, pour lui donner cette puissance sur l'humanité, il ne trouva rien de mieux que de placer le clergé par le célibat en dehors de la nature humaine. Deux faits généraux de cette époque prêtaient singulièrement à cette politique ; la corruption du clergé etl'émiettement des pouvoirs civils menaçaient la société, appelaient la réforme des mœurs et l'action de la justice publique. Mais Hildebrand demanda le remède à la violence; il crut qu'il suffirait d'un ordre d'en haut pour changer des mœurs invétérées, des usages anciens, considérés comme des droits acquis. A la première résistance qu'il rencontra, il courut aux armes; et ces armes furent terribles. Pendant que lui-même lançait l'excommunication, il ameutait contre le clergé rebelle le peuple, élément aveugle et brutal, et il suscitait contre l'empereur, les rois, les seigneurs et les évêques. C'était livrer le monde à l'anarchie pour le sauver du chaos. Diviser pour régner, sera l'éternelle devise de l'autocratie.

SIGEBERT DE GEMBLOUX

L'Église résista violemment. Des conciles d'évéques s'assemblent et déposent le pape despote, qui ose se comparer au Christ et à Dieu. Les archevêques de Trêves et de Mayence, et vingt -quatre évêques, parmi lesquels les évêques de Liège, d'Utrecht et de Metz, écrivent à leur frère Hildebrand pour lui signifier leur résistance : ils l'accusent de faire l'œuvre d'un schismatique , de troubler, de déchirer, de livrer aux flammes, par orgueil et par cruauté, les membres d'une Église qui lui a été confiée pour qu'il la gouvernât en paix.

Le 8 septembre 1076, Grégoire VII écrit à l'évêque de Metz pour lui rappeler que tous ceux, laïques ou prêtres, princes ou évêques qui resteront en relation avec Henri IV, seront excommuniés, et il plaide le droit du pape à déposer les empereurs. Sigebert enseignait encore à Metz en ce moment; c'est lui qui fut chargé de répondre. Je ne crois pas que le morceau inédit qui se trouve dans un manuscrit de la biblothèque de Bourgogne et qu'on attribue à Sigebert, soit cette réponse, au moins dans son texte primitif. Il semble plutôt un fragment, complété plus tard, car il mentionne la déposition de Grégoire VII et l'élection de Clément. Quel qu'il soit, ce fragment tranche nettement le point de droit historique, et mérite d'être connu. L'auteur rappelle d'abord de nombreux faits où les empereurs sont intervenus pour élever ou déposer des souverains pontifes : « Ursinus et Damasus furent élus papes ensemble; Damasus fui maintenu, et l'empereur ordonna de déposer Ursinus... » L'énumération est longue, les faits se pressent, l'auteur n'entre dans aucun détail, excepté lorsqu'il arrive à Hildebrand; il le montre, étant encore diacre, prêtant serment à l'empereur de ne jamais arriver à !a papauté sans son aveu ; il le montre, dans le concile de Latran, conseillant et signant un canon qui déclarait anathème, non pape mais Satan, non pontife mais apostat, quiconque monterait sur le saint-siége sans l'élection impériale. Il arrive ensuite à son élection, à l'opposition de l'emperéur, et, comme dernier fait à l'appui de sa thèse, il cite sa déposition qui maintient intact le droit impérial, et il conclut sans crainte :

« Ainsi, de tout temps, déposant les uns, qui étaient coupables, instituant les autres, légitimement élus, les empereurs romains ont exercé la puissance sur les pontifes de Rome. »

SIGEBERT DE GEMBLOUX

La réponse à cette doctrine était facile. C'est l'éternelle révendication du droit, qu'aucun fait ne prescrit; c'est le cri de liberté de tout esclave qui commence à se sentir majeur et qui veut être indépendant. Grégoire VII ne se fit pas faute de s'appuyer sur la liberté de l'Église. Oui, l'Église avait le droit de se gouverner elle-même, et trop de scandales, trop de crimes des rois, trop de discordes politiques et de perturbations sociales avaient compromis, sacrifié les intérêts religieux et moraux de la société et fait comprendre à l'Église la nécessité de se séparer des passions du monde et de s'abriter dans l'indépendance. Mais la liberté n'est pas un instrument d'usurpation despotique. Si l'on veut la conquérir pour soi-même, il faut la mériter en la respectant chez les autres. Hildebrand ne songeait à affranchir l'Église que pour l'opprimer; il ne voulait la soustraire au protectorat de l'Empire, au contrôle de l'État, que pour la soumettre à l'autocratie sacerdotale; ce sont les libertés de l'Église qu'on invoquera à travers les siècles contre l'œuvre de violence et de despotisme des Grégoire VII.

Les mœurs du clergé et surtout du haut clergé étaient corrompues; mais la réforme des mœurs n'exigeait ni le célibat des prêtres, ni le despotisme du pontife. On a dit que l'Église eut alors à opter entre le célibat des prêtres et le régime des castes sacerdotales. Gela n'est vrai que dans la supposition que l'Église dût se constituer en autocratie. La théocratie pure, en effet, exige l'un ou l'autre sacrifice, soit de l'égalité humaine dans la caste, soit d'une loi de la nature dans le célibat. Mais on avait vu auparavant et l'on devait voir encore des Églises chrétiennes, fondées sur la représentation et sur l'élection, concilier le sacerdoce avec le mariage des prêtres et la liberté de la profession sacerdotale avec les droits de la famille. Rien ne fait mieux ressortir peut-être le vice d'un principe que de le voir obligé de choisir entre deux choses contraires à l'humanité.

La réforme des mœurs était plutôt un moyen pour Hildebrand ; son but était de donner au monde un maître, sous la tiare; il ne croyait qu'à l'autorité, il voulait constituer un empire romain sacerdotal. Les prêtres mariés n'étaient pas les plus dissolus; l'usage de plusieurs siècles avait consacré leur mariage; ils avaient une épouse légitime, une famille honnête. Néanmoins le pape, oubliant que les réformes morales se font

SIGEBERT DE GEMBLOUX

par la persuasion et par des transformations dont le temps ménage la secousse, les frappe dans toutes leurs affections, dans tous leurs intérêts : leurs dis légitimes ne seront plus admis au sacerdoceet il est défendu aux chrétiens d'assister à la messe ou de recevoir les sacrements d'un prêtre marié. Le coup fut terrible; la plus simple raison s'élevait contre cette sentence, presque mortelle, et en faisait ressortir l'injustice. Les fils des prêtres n'étaient pas coupables, et, fussent-ils souillés d'un sang adultère, s'ils vivaient honnêtement et avaient toutes les qualités requises pour le sacerdoce, c'était une iniquité de les priver de suivre une vocation religieuse. Saint Augustin n'a-t-il pas dit : Quelle que soit l'origine d'un homme, s'il n'imite pas les vices de ses parents et sert Dieu, il est honnête et sera sauvé. Et saint Isidore : Quiconque suit la foi chrétienne, ne conserve aucune tache de sa naissance. D'un autre côté, si criminel que soit un prêtre, le bon sens et l'opinion unanime des docteurs de tous les temps veulent que le sacrement qu'il administre, la messe qu'il célèbre ne puissent rien perdre de leurs effets religieux et moraux, car le prêtre n'est que l'intermédiaire et comme l'instrument entre Dieu et la conscience des fidèles.

Ces objections éclatent partout ; les synodes, les chapitres, les couvents se les communiquent, se les échangent, dans "étonnement, le scandale et l'indignation. Ainsi, les chanoines de Cambrai reçoivent une lettre de ceux de Nogent et écrivent aux chanoines de Reims une sorte de consultation très énergique; ils citent, comme je viens de le faire, saint Augustin et saint Isidore. Ils arguënt de l'honnêteté de leur clergé. De quel droit incriminer ainsi le mariage des prêtres, lorsque tant de vices et de débauches souillent l'Église? Ce sont ceux-là mêmes dont les mœurs sont les plus abominables et les plus impies, qui, par esprit d'orgueil et de domination, trouvent scandaleux que les prêtres aient une famille!

La conclusion des chanoines de Cambrai, qui trouvera plus d'un écho dans les synodes et dans les conciles, est énergique : Si vous êtes des hommes, disent-ils à leurs collègues de Reims, et si vous voulez agir en hommes, ces décrets qui nous frappent de honte seront sans valeur.

La lettre de Sigebert, qui porte pour titre : Lettre de quelqu'un contre les calomnies des laïques au sujet des prêtres mariés,

SIGEDERT DE GEMBLOUX,

traite la question d'une manière plus élevée et par ses côtés le mieux faits pour révolter les sentiments de justice et d'humanité. Cette fois, je dois citer textuellement.

Sigebert fait ressortir tout d'abord le trouble jeté dans la chrétienté, et cette page d'histoire nous montre sous de vives couleurs l'effet produit par la politique nouvelle, par la révolution soudaine d'Hildebrand.

« Quel catholique, s'écrie-t-il, ne gémirait pas devant une telle perturbation de l'Eglise? Quel chrétien ne sentirait ses entrailles frémir de pitié, en voyant la chrétienté si misérablement foulée aux pieds? El ce trouble, que provoquent les décrets du pape, aucun sexe, aucune condition, aucune grandeur, aucune retraite religieuse n'y échappent. Partout, dans les ateliers de femmes, dans les maisons d'ouvriers, de quoi parle-t-on? si ce n'est de la confusion des droits de toute société humaine, du bouleversement des règles du devoir chrétien, de la révolution soudaine de l'Etat politique, de la déviation impie de l'honneur de l'Eglise; de quoi parle-t-on, si ce n'est des nouvelles révoltes des esclaves soulevés contre les maîtres, des soupçons des maîtres contre les esclaves, des machinations frauduleuses * contre le pouvoir, ordonnées au nom de Dieu; de l'amitié blessée, de la foi négligée, de dogmes impies et contraires au christianisme, répandus par la licence d'une malice sans frein? Ce qui est le plus déplorable, c'est que toutes ces choses se font sous l'impulsion, s'appuient de l'assentiment et prennent force de l'autorité de ceux qui se disent les chefs de l'Eglise. Oui, toutes ces choses, que chacun au premier coup d'œil juge impies et profanes, sont couvertes du masque de la religion, et leurs fanatiques inventeurs, mêlant le miel au poison, grâce à la douceur répandue sur les bords de la coupe, font boire à l'Eglise le breuvage de mort; et les armes, qu'ils se vantent d'avoir prises en main pour raffermir la liberté de l'Eglise, ils les emploient, soit malice, soit aveuglement, à l'asservir misérablement. »

Puis, son style et sa pensée s'élèvent :

« Si l'on remonte aux principes, quoi de plus beau, quoi de plus utile que de soumettre les ordres sacrés à la chasteté, de n'accorder de bénéfices ecclésiastiques qu'au mérite et non à prix d'argent, d'instruire un jeune roi pour son avantage et pour le bonheur de ses sujets, et d'affranchir la dignité épiscopale de toute domination séculière! Si ces réformes avaient été proposées dans des intentions pieuses, avaient été traitées

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dans Tordre que la justice réclame, nul doute que ces bonnes intentions n'eussent trouvé leur récompense et que la semence de la parole divine, loin d'être rejetée, n'eût pénétré dans les cœurs et n'y eût porté de bons fruits. Mais, quand on cherche ces fruits, que trouve-t-on? Le troupeau du Christ est misérablement dispersé par des pasteurs qui ameutent des loups contre lui ; le peuple trompé saisit avec cruauté, avec rage, l'occasion désirée; et l'obéissance qu'il doit aux prêtres, dit-il, il en abuse contre les prêtres. Les uns, victimes de l'erreur publique, ne peuvent paraître nulle part sans être suivis des clameurs de l'insulte, montrés au doigt avec mépris, ou en butte aux soufflets de leurs ouailles. Les autres, frappés d'injustes proscriptions, dépouillés de leurs biens, ne pouvant plus vivre au milieu des personnes qui autrefois les honoraient et les respectaient, s'exilent dans la misère et le dénûment. Ceux-ci, mutilés par d'excessifs châtiments, portent partout la marque d'une correction vraiment prudente! Ceux-là, assassinés dans de longues tortures, demandent, là-haut, au Dieu défenseur des justes, vengeance du sang versé. D'autres, qui avaient renoncé à leurs habitudes relâchées, non devant des admonitions pieuses et charitables, mais sous la terreur de menaces violentes et tyranniques, y sont retombés bientôt, doublant ainsi le danger de leur situation. Quant aux laïques, qu'on a excités * à ces violences, pour mettre des projets insensés sous la protection de la force brutale, il n'est rien qu'ils n'osent contre l'Eglise; ils regardent comme œuvres pies de mépriser les mystères, de priver leurs enfants du baptême et de mourir eux-mêmes sans confession et sans le solennel viatique de l'Eglise; ils croient qu'il suffit, pour le rachat de leurs péchés, de s'être acquittés bravement du devoir qu'on leur enjoint de sévir contre les prêtres!

« Si l'on cherche d'où viennent ces fruits de discorde, c'est une loi, promulguée aux laïques, pour enjoindre aux ignorants de ne pas assister à la messe, ni de recevoir de sacrements des prêtres mariés, c'est cette loi du pape qui produit ce grand trouble, pour le bien et la gloire de la république chrétienne. »

Après ce tableau saisissant, l'auteur s'attaque aussitôt au point vulnérable de la politique dHitdebrand : la condamnalion des sacrements donnés par les prêtres, quelque vicieux qu'ils soient. Il en appelle à saint Grégoire, à saint Ambroise, à saint Jérôme; il cite saint Athanase : « Le mauvais prêtre, en administrant mal le bien, ne fait de tort qu'à lui-même. » H cite une longue dissertation de saint Augustin. Il cite la Bible : « Balach vous envoie Balaam pour vous maudire, et moi, au contraire, je vous ai béni par la voix de Balaam. »

SIGEBERT DE GEMBLOUX

Des miracles mêmes ne détruiraient pas l'autorité de tous les docteurs de l'Église. Et quels miracles voit-on aujourd'hui? Sigebert rappelle la simonie, la vente, les échanges des biens ecclésiastiques, les mauvaises mœurs, les abus, les sacrilèges, et il ajoute :

« De toutes ces violences inconsidérées, on sait qu'il n'est résulté aucun bien, mais beaucoup de mal. A ce point que plusieurs qui avaient pris de bonnes résolutions, soit en pensée, soit en action, blessés maintenant de l'iniquité de ces injonctions orgueilleuses, exaspérés par les outrages, sont tombés dans l'abattement de l'esprit et ont senti se relâcher leur bonno volonté. Si donc l'Eglise chrétienne voulait ou pouvait parler à ces docteurs, ce serait sans aucun doute pour leur adresser le reproche du prophète : Vous m'avez troublée et m'avez rendue odieuse au monde! Car, comme l'affirme saint Augustin : « Personne, étant contraint, ne fait bien, même quand ce qu'il fait est bon. » Et ailleurs : « OU la force domine, la volonté manque. » — « Je veux sacrifier volontairement ! » dit le prophète. Et, s'il est dit ailleurs : Compelle intrare, force-les d'entrer, cette violence dont parle l'apôtre n'est pas de celles qui s'exercent par la terreur et les outrages, par la proscription et les rapines, par le bâton, ni par le glaive ! »

Le Compelle intrare de l'Église libre, c'est la persuasion et l'exemple.

Sigebert ne traite pas en principe la question du célibat des prêtres, il s'attache à la façon dont on voulait le leur imposer. C'est surtout le trouble de l'Église qui l'a frappé. Son raisonnement est habile et plein de vigueur. Saint Augustin, dans son livre contre le mensonge, est parti de cette idée que, l'âme étant supérieure au corps et devant lui survivre, il vaut mieux conserver l'intégrité morale que la santé corporelle, éviter le mensonge qui tue la conscience que la maladie qui ne tue que le corps. Ce Père de l'Église ajoute que le mensonge en matière religieuse est le pire de tous et un grand crime, et que l'on s'éloigne de Dieu d'autant plus qu'on s'éloigne de la vérité. Que font cependant, se demande Sigebert, que font les papes, qui, pour perfectionner l'état ecclésiastique, veulent imposer le célibat par un mensonge mortel à l'Église, et qui, pour rendre les prêtres meilleurs, jettent la chrétienté dans l'erreur et le désordre?

« Nous respectons avec la vénération qui lui est due, ajoute-

SICEBERT DE GEMBLOUX.

i-il, nous respectons, dans les vases de la grâce, le don souverain et désirable de Dieu : la chasteté; lorsque nous la sentons misérablement ménacée en nous, nous soupirons avec instance et supplions le Dieu qui rend aux cœurs l'innocence, de nous conserver cette vertu. Mais, en présence de ces maux qui en compensent le mérite, nous devons protester que ce ne sera jamais la vraie chasteté, celle qui, par l'influence de nouvelles erreurs, fait mentir les âmes à la vérité qui est Dieu ; nous protestons que ce ne sera jamais la vraie religion, celle qui, par tant de bouleversements, trouble l'Eglise et met en danger la loi chrétienne. « Mieux vaut, dit l'Ecriture, être le doigt et et rester attaché au corps, que d'être l'œil et en être arraché ». Et ailleurs. « Mieux vaut boiter dans la bonne route que marcher ferme dans la mauvaise ». Cependant, dans toutes les parties du monde, la conscience des fidèles a été frappée d'une incurable blessure, et, tandis que le célibat est imposé à quelques-uns, une hérésie criminelle est préchée à des centaines de milliers d'hommes. Combien d'enfants privés ainsi du baptême! combien d'hommes de toute condition et de tout âge, détournés de la pénitence qui pouvait leur rendre une seconde innocence! combien, par le fait de ces docteurs, sont morts sous le coup des peines éternelles, auxquelles les derniers sacrements auraient pu les soustraire; ce qu'on ne peut rappeler sans horreur et sans pitié! Ceux-là maintenant vouent à la vengeance de Dieu les auteurs de leur damnation ! Car, pour comble de folie, ces décrets de prohibition disent aux malheureux chrétiens :« Soyez sans crainte; nous, confiants dans notre puissance, nous prenons tout sur nous! » Ah! Dieu nous garde de le leur souhaiter! Mais n'avons-nous pas lieu de craindre qu'ils ne soient forcés de porter cette responsabilité? Jusqu'ici la discipline de l'Eglise consistait à séparer la superstition de la religion, le mensonge de la vérité, le vice de la vertu. Mais les réformateurs d'aujourd'hui, pour nous servir d'une expression de saint Jérôme, veulent corriger le mal par le mal, comme un clou chasse l'autre ! »

Cette lettre de Sigebert n'est pas exempte d'éloquence. Mais sa dernière lettre, où il parle au nom de l'Église de Liège, est bien plus remarquable encore. J'ai déjà dit dans quelles circonstances elle avait été écrite. Hildebrand avait inauguré le principe d'appel aux armes contre les empereurs et les évêques. Pascal II, servi une première fois contre Cambrai par le comte de Flandre, venait d'écrire à ce redoutable champion, pour lancer, au nom de la religion, la guerre et le massacre sur le pays de Liège. Le cri de vengeance du pontife, que Sige-

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