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bert a soin de reproduire en entier comme pour l'exposer au pilori de l'opinion publique, était terrible :
« Grâces te soient rendues, disait le pape à l'exécuteur de ses hautes œuvres politiques, grâces le soient rendues de ce que tu as exécuté nos ordres contre la ville de Cambrai. Je t'ordonne de réduire de même les faux prêtres excommuniés de Liège. Car il est juste que ceux qui se séparent de l'Eglise catholique soient privés par des catholiques des bénéfices de l'Eglise. Mais ce n'est pas là seulement, c'est partout et chaque fois que tu le pourras que tu dois traquer par les armes le chef des hérétiques et ses complices ; nul sacrifice plus agréable ne peut être offert a Dieu. Nous te l'ordonnons pour la rémission de tes péchés et afin que tu puisses parvenir à la Jérusalem céleste. »
La réponse de l'Église de Liège ne se fit pas attendre : Écoutez ces coups d'estoc et de taille du grand écrivain, défendant la patrie et la justice. De longs fragments sont ici nécessaires.
« L'Église de Liège, aux hommes db bonne volonté....
« A cette lecture (de la lettre de Pascal II), qui donc ne s'est senti le cœur plein de tristesse? A cette lecture, je me suis sentie couverte de ténèbres, non pas tant par la terreur du danger, que par cette nouveauté terrible de voir de telles menaces écrites par une mère contre sa fille, sa fille fût-elle coupable ! La grandeur de la piété maternelle est figurée dans le jugement de Salomon, où l'on voit qu'une mère préféra abandonner son fils à une étrangère que de le laisser frapper du glaive de la justice... Isaïe criait : Ma chère Babylone s'est tournée contre moi ! et moi je crie aussi : Ma chère mère l'Eglise romaine s'est tournée contre moi ! Quoi de plus étonnant, ou plutôt quoi de plus misérable? David vit l'ange de Dieu debout, le glaive levé sur Jérusalem, et moi fille de l'Eglise romaine, je vois le pontife romain, qui est l'ange de Dieu, le glaive levé sur son Eglise ! David priait pour que le peuple fût épargné, et notre ange, remettant le glaive au comte Robert, ordonne qu'on nous tue ! »
Mais d'où vient ce glaive aux mains de notre ange? J'abrège. Nous savons par les saints Pères que l'Église ne connait que deux glaives : l'un, le glaive spirituel qui est la parole de Dieu : Verbum Dei; l'autre, qui est l'arme des épreuves, le glaive des
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martyrs. Mais qui ne s'étonnerait de voir un pontife, consacré pour vivifier, ceindre contre nous un troisième glaive, le glaive des assassins : Accingitur in nos tertio gladio interfectorum !
« Grâces te soient rendues, dit le pape au comte de Flandre, de ce que tu as exécuté nos ordres contre Cambrai. » Ah! qui de nous a vu sans gémir les désastres et la chute de l'Eglise de Cambrai? Pour moi, fille de l'Eglise romaine, j'ai compati à ses maux par le sentiment de parenté qui nous unit. Mais, lorsque j'entends que ces maux lui ont été infligés par l'ordre de l'autorité apostolique, ma douleur s'accroît, car je crains pour ma mère a son tour, je crains de voir retomber sur elle ce que Dieu a dit par la bouche d'Isaïe : Malheur à ceux qui font des lois iniques et qui, édictant la justice, écrivent pour opprimer les pauvres, pour faire violence à mon peuple, pour dépouiller la veuve et l'orphelin !
« Quoi! tant de désolation portée dans cette Eglise, tant de veuves et d'orphelins opprimés, tant de violences et de rapines, et, ce qui est plus terrible, le massacre sans choix des coupables et des innocents confondus, tout cela et pire encore, a été fait par l'ordre du pape! Et qui lecrdirait, s'il ne le disait lui-même? Ne rappelons pas l'évêché divisé en deux, l'évêque Gaucher ordonné d'abord par le consentément et l'autorité du pape, puis dépouillé, excommunié et remplacé, par le pape. La justice de cette cause est portée devant le tribunal de Dieu. Mais, qu'un souverain pontife s'attribue de tels désastres, qu'il applaudisse et rende des actions de grâce au dévastateur de cette Eglise, je ne sais s'il faut plus s'en affliger que s'en étonner? Lequel des deux court le plus grand danger, de celui qui ordonne le massacre ou de celui qui y succombe? Lequel se fait le plus de tort devant Dieu, de celui qui opprime ses semblables ou de
ce problème? Pour moi, Eglise de Liège, effrayée de ces nouveautés, je cherche d'où vient cette tradition nouvelle, d'où vient que l'apôtre de la paix porte la guerre au sein- de l'Eglise? Contre les barbares et les ennemis de Dieu, les saints canons permettent aux prêtres de prendre les armes, pour la défeuse de la patrie et de l'Eglise. Mais, qu'on puisse porter la guerre dans une Eglise par l'autorité des canons, je n'ai lu cela dans aucune des saintes Ecritures. Au contraire, Jésus prêche la paix, les apôtres prêchent la paix , les Pères de l'Eglise prêchent la paix...
« Et si quelqu'un ose dire qu'il est juste que, pour un pontife, l'Eglise soit dévastée, qu'il écoute l'exemple de saint Martin de Tours. Priscilien, condamné pour hérésie par le pape Damase, fut dénoncé par Itachius à l'empereur Maxime, qui le
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fit périr. Saint Martin et plusieurs évêques d'Italie rejetèrent Itachius de l'Eglise, l'accusant d'avoir été cause de la mort d'un homme. Si celui qui condamnait Itachius pour la mort d'un hérétique, vivait, il n'approuverait pas celui dont les ordres ont fait tuer tant de chrétiens de l'Eglise de Cambrai! Ce prélat, qui au péril de sa vie a arraché plusieurs hérétiques à la mort, comment aurait-il souffert que pour la faute d'autrui tant d'innocents fussent opprimés. »
Après cette vigoureuse sortie, après ces rapprochements réprobateurs, après ces nobles sentiments opposés aux passions haineuses, ces généreux exemples mis en contraste avec les violences du saint-siége, Sigebert plaide le droit. Peut-on condamner une Église sans l'entendre? Qui a entendu l'Église de Liège? Qui l'a condamnée? son évôque? Non! son archevêque? Non! son Souverain pontife? A-t-il consulté l'évèque, a-t-il consulté l'archevêque! Comment a-t-il pu la condamner sans l'entendre?
Et pourquoi la condamne-t-il? Pour avoir garder son serment de fidélité envers l'empereur, son souverain temporel!
Traduisons encore :
« Saint Jérôme dit qu'on doit tenir sa parole, même à un ennemi, et ne pas considérer à qui, mais au nom de qui l'on a juré. Celui qui a cru à une parole donnée au nom de Dieu et qui se voit déçu, n'est-il pas préférable à celui qui abuse de la Majesté divine pour tendre des pièges à son ennemi? »
Puis il en vient à l'excommunication !
« L'excommunication ! C'est là une nouvelle tradition, mise indiscrètement en avant par Hildebrand et suivie par Urbain II et par le pape actuel, lui troisième! Nous la repoussons et nous nous en tenons aux premiers saints Pères, qui, sous l'inspiration, non de la passion, mais de l'Esprit-Saint, ont dissimulé, toléré et quelque fois corrigé de plus grands crimes, de la part t|e puissances plus grandes ou plus faibles. Notre évéque reste fidèle à son empereur et roi, dont il a reçu l'investiture et auquel il a juré fidélité; car le Christ a rendu à César ce qui appartient à César. Nous restons attachés aux anciennes lois et nous ne tournons pas à tout vent de doctrine. Est-ce pour cela que nous sommes excommuniés? Est-ce pour cela que Pascal nous appelle de faux prêtres? Faux pontifes ceux qui altèrent
SICERERT DE CEMRI.OUX.
la pensée de Dieu! Nous, nous n'altérons pas, nous gardons fidèlement la foi catholique; nous suivons les traditions des saints Pères; nous les révérons et vivons en elles. Nous n'entrons pas dans les conseils des rois et des empereurs, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre... Pourquoi le pape Pascal veut il que nous rendions ce que nous n'avons pas dérobé? Pourquoi nous appelle-t-il de faux prêtres pour avoir suivi le droit chemin de l'Eglise? Ah! plutôt, qu'il renonce à l'esprit d'orgueil et qu'il cherche avec ses conseillers comment, depuis le pape Sylvestre jusqu'à Hildebrand, les papes ont obtenu le saint-siége..., comment les faux papes ont été condamnés et détrônés!... Dieu lui-même dit dans l'Evangile : Si j'ai mal parlé, prenez témoignage contre moi! Et l'apôtre saint Paul résista en face au prince des apôtres. Pourquoi, les évêques de Rome ne seraient-ils pas relevés aussi de leurs erreurs? Evêque ou prêtre, celui-là est un faux prêtre qui ne veut pas être corrigé.
« De quel droit, Pascal, non content du glaive spirituel, ordonne-t-il à son champion, Robert de Flandre, de dévaster les villes et les terres de notre Eglise? Si elles sont à dévaster, elles ne peuvent l'être que par un édit des rois et des empereurs, qui ne portent pas sans motifs le glaive temporel. Hildebrand lui-même, auteur du nouveau schisme, qui le premier leva la lance du sacerdoce contre le diadème de l'empire, Hildebrand, après avoir excommunié les partisans d'Henri IV, répara son intempérance et exempta de l'anathème tous ceux qui appartenaient à l'Empire par un lien légitime et non pas seulement par une complicité volontaire dans les conseils ou l'exécution du mal.
« Alaric lui-même fut plus clément pour Rome; il fit grâce aux Eglises et laissa la vie aux citoyens. Aujourd'hui, Pascal n'excepte rien; Robert est suscité, non seulement contre Cambrai et contre nous, mais contre toutes les Eglises et tous les pays. Celui qui doit prêcher la paix ordonne la guerre, et le zèle de saint Pierre, lorsqu'il coupa l'oreille de Malchus, est surpassé par le vicaire de saint Pierre. Mais, si Pascal imite Pierre en frappant, qu'il l'imite aussi en remettant le glaive au fourreau, car celui qui a guéri l'oreille de Malchus peut aussi guérir Je roi hérétique!
« Si l'empereur est hérétique, nous ne le défendons pas. Quand il le serait, nous devrions supporterson règne; car, pour que Dieu ait donné l'Empire à un tel prince, il faut que nous l'ayons bien mérité par nos péchés ; alors, nous devrions conjurer le mal, non pas en combattant l'empereur, mais en priant Dieu ; car Paul a dit : Priez d'abord pour les rois! et ces rois pour lesquels il engageait les chrétiens à prier n'étaient ni catholiques ni chrétiens. Et Baruch, par la voix de Jérémie, a dit
SIGEBERT DE GEMBLOUX
aussi aux Juifs en captivité : Priez pourNabuchodonosor et pour Balthazar. Pourquoi doit-on prier pour les rois? Paul le dit aussi : Pour vivre en paix! Que le descendant des apôtres imite donc l'apôtre, que l'héritier des prophètes écoute le prophète! Mais non ! le pasteur qui devrait prier pour les rois afin que son troupeau vécût en paix, suscite la guerre pour troubler la paix des Eglises... Et, quand je vois ainsi d'accord les paroles de l'apôtre et celles des prophètes, moi, fille de l'Eglise, je demande humblement à ma mère, la sainte Eglise romaine, d'où vient au pape cette autorité? qui lui a donné d'autre glaive que le glaive spirituel? qui lui a permis de tirer contre ses propres sujets le glaive du massacre? Je ne parle pas pour l'empereur, mais pour la mère des Eglises!... Si David ne fut pas jugé digne d'achever le temple, parce qu'il était un homme de sang, comment le souverain pontife, si une goutte de sang tache sa robe, osera-t-il entrer dans le sanctuaire et y offrir le divin sacrifice pour lui et pour son peuple?
« Ah ! non ! qu'il lave plutôt ses mains de ce sang, non pas comme Pilate, en disant : Je suis pur du sang innocent; mais comme Pierre qui a dit : Seigneur, lavez non seulement mes pieds, lavez mes mains et lavez ma tête !
« Quel pontife a jamais, et par quel décret, autorisé cette prétention de se servir du glaive de la guerre contre les pécheurs? Grégoire Ier nous montra, au contraire, ce que tous les papes ont pensé avant lui, lorsqu'il écrivit à Sabinien : Si je l'avais voulu, les Lombards n'auraient aujourd'hui ni rois, ni chefs, ni comtes, et seraient dans une grande confusion. Mais, parce que je crains Dieu, j'ai horreur d'être mêlé à la mort d'un homme!
« Tous les papes, à cet exemple, se sont servis du glaive spirituel, jusqu'au dernier Grégoire, Hildebrand, qui le premier, leva contre l'empereur le glaive des combats. »
Ici, Sigebert pose une question profonde, qu'il ne résoudra qu'à demi :
« Et qui pourra discerner le droit de l'empire de celui du sacerdoce? Sinon la paix de Dieu... qui réunira l'empire et le sacerdoce.
« Gomme c'est la manière de régner qui légitime ou réprouve l'empire, ainsi la manière de lier et de délier consacreou condamne le sacerdoce; car Pierre a dit : Vous lierez ce qu'il convient de lier, vous délierez ce qu'il faudra délier. »
D'après Sigebert, ce n'est pas le droit divin, c'est le mérite, c'est la vertu, c'est le bon gouvernement qui légitime le pouvoir.
SIGEHERT DE GEMBLOUX.
a Celui qui règne sur ses semblables doit agir avec la patience du médecin, non avec la fureur d'une bête féroce... Les fils d'Aaron ont péri pour avoir offert à Dieu un feu étranger. Puisse-t-il ne pas périr comme eux celui qui offre à Dieu le feu de la guerre étrangère, et non le feu de charité que Jésus vint
Dieu, cet holocauste qui n'est ni pur ni sans tache? Gomment serait-il agréable à celui qui haît la rapine, ce sacrifice qui consiste dans la dépouille des pauvres? Comment l'oppression des Eglises serait-elle agréable à celui qui a dit : Qui vous touche, touche à la prunelle de mes yeux? Comment le sang des chrétiens serait-il agréable à celui qui a dit : Je rechercherai sur l'assassin le sang de l'homme! »
J'arrive à la conclusion :
« Ainsi, les Evangiles, les apôtres, les prophètes témoignent pour nous ! Si je compulse tous les livres saints, de l'une et de l'autre loi, si je reprends tous les anciens commentaires de l'Ecriture, je n'y trouve pas un seul exemple de ce nouveau droit apostolique. Seul, le pape Uildebrand a mis cette dernière main aux Canons, en ordonnant à la comtesse Mathilde de combattre l'empereur Henri IV. Et nous avons le droit de dire que, ni lui ni les autres qui l'ont imité, n'avaient aucune autorité pour cela; nous le disons, parce que personne ne peut lier ni délier inconsidérément. Jésus a ressuscité Lazare et dans Jésus est figuré le prêtre, dans Lazare le pécheur. L'amour que Jésus a montré à Lazare en le rappelant à la vie, le prêtre doit le montrer au pécheur pour le rappeler à la vertu. Cette manière discrète de lier et de délier élait la vôtre autrefois, celle que vous pratiquiez et que vous nous recommandiez de suivre, ô notre sainte Mère, l'Eglise romaine! »
Telle est cette lettre, que j'ai dû vous traduire en grande partie et qui n'est pas seulement un manifeste de l'Église belgique, mais un monument précieux de l'histoire, une belle page d'éloquence littéraire. Sigebert s'y montre bon catholique, bon fils de l'Église ; mais il a l'accent de la justice affligée, la fierté du droit outragé. Sous un ton quelquefois élégiaque, éclate la vigueur des reproches et l'inflexibilité du devoir. Il ne s'exprime pas en philosophe, dans un siècle catholique ; il est chrétien, mais il résiste avec autant de courage que d'affliction, et il ue parle pas seulement en moine, il parle en patriote; il s'adresse à la conscience publique, aux hommes de bonne volonté, comme il dit
agréable à
S1GEBERT DE GEMBLOUX. *7
avec l'Évangile. Au cri de guerre poussé par le pape, il répond par la doctrine de la mansuétude évangélique*; à l'ambition romaine, il oppose la sainteté de la foi jurée; au despotisme du droit divin, il oppose les devoirs de l'apostolat religieux et les droits du monde politique.
Le comte de Flandre recula devant ces nobles paroles. Sigebert put répéter dans sa chronique, à l'année 1103 :
« Qu'il me soit permis de remarquer que cette nouveauté, pour ne pas dire cette hérésie, ne s'était pas encore montrée dans le monde. »
Et, lorsqu'en 1106, perdu sans ressources, Henri IV, accompagné dans sa fuite de neuf serviteurs seulement, revint dans le pays, les Liégeois fidèles purent lui dire encore : Vous êtes notre empereur!
Et cette lettre, qui devait être mise à l'index et injuriée par les ultramontains, est restée comme l'œuvre d'un des plus beaux génies du moyen âge, comme le monument littéraire le plus ancien, aussi ancien que l'ambition des papes, le monument de l'esprit de liberté de l'Église belgique. A ce génie de l'autorité qu'on nomme Hildebrand, le premier grand écrivain que puisse opposer la civilisation moderne, est un des patriarches de notre littérature : Sigebert de Gembloux!
Sigebert mourut le 5 octobre 1112. Voici comment un moine de Gembloux, qui fut son disciple et qui continua sa chronique, raconte sa mort :
« Parvenu à une vieillesse avancée, il s'alita, dans sa maladie dernière, n'oubliant rien de sa prudence accoutumée. L'intention de ses frères était, s'il venait à mourir, de lui donner une sépulture dans le couvent; mais cet homme de sage conseil, préférant paraître devant Dieu dans un état d'humilité que dans l'appareil de l'orgueil, les pria avec instance de l'enterrer dans le cimetière commun avec tous ses frères. »
Ainsi mourut, dans son couvent, qu'il n'avait quitté que pour enseigner, ce moine, humble et savant, qui avait déployé une si grande énergie de caractère et de style pour résister au chef même de la chrétienté, quand la papauté suivait la voie d'ambi-
SIC. EBF.RT DE CEMBLOUX.
tion, ouverte par cet homme de fer qui fit trembler le monde et que son ami, le cardinal Damien, appelait Saint Satan.
Henri IV avait résisté avec l'épée, Sigebert résista avec les armes de la pensée : Verbum Dei!
A quelque temps de là, en 1130, quand le pape Innocent H eut besoin de cette hospitalité que Liège avait accordée à l'empereur Henri IV, c'est un de nos compatriotes, ministre de France, l'illustre Suger, qui le reçut à Paris; et le pape se rendit aussi à Liège, où l'empereur Lothaire vint lui rendre hommage. Je lis dans Suger, Vie de Louis le Gros :
« Le roi de France, toujours prêt à se montrer pieux défenseur de l'Eglise, convoqua aussitôt à Etampes une grande assemblée d'archevêques, d'évêques, d'abbés et d'hommes religieux, et s'enquit par leur avis, plutôt des qualités personnelles de l'élu que de la validité de l'élection du pape. »
Voilà le principe de Sigebert, mis en pratique par l'Église de France. Le véritable titre au pouvoir, c'est le mérite.
Les traditions de Sigebert régnèrent longtemps en Belgique. Comme les villes belges furent le berceau des communes libres, de même les Églises belgiques furent le berceau des libertés de l'Église qu'on a nommées depuis les libertés gallicanes. L'Église gallicane est fille de l'Église belgique.
Lorsque Louis XII eut des démêlés avec le saint-siége, un écrivain belge prit encore la plume de l'historien et du polémiste et relia la chaîne de la tradition. A quatre siècles de distance, Jehan le Maire, comme Sigebert, défend le mariage des prêtres et flétrit l'ambition de Rome. Mais l'historiographe va plus loin, il remonte au pouvoir temporel du pape et il revendique, pour l'Église dans les conciles, le droit de représentation dont le pays jouissait dans les États généraux.
Jehan le Maire est précurseur de la révolution religieuse. Quand les provinces belgiques, vaincues dans celte révolution par le démon du midi, tombèrent sous le joug des moines inquisiteurs et exorcistes, et que l'esprit d'Hildebrand et de Loyola semblera s'asseoir en maître sur la tombe du pays, l'esprit de Sigebert ne sera pas mort. Il régnera et s'illustrera dans l'université de Louvain. Les Van Espen et les Stokmans maintiendront le droit, défendront l'État et serviront, malgré les persécutions, la grande cause de l'indépendance du pouvoir civil-
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Mais, quand je prends parti contre le Sacerdoce, vous pensez bien, messieurs, que ce n'est pas en faveur de l'Empire. Le Sacerdoce et l'Empire sont deux tentatives d'autorité en dehors de la justice, contre la liberté.
L'esprit d'autorité, quelque nom qu'il prenne, est la négation de l'esprit humain qu'il veut dompter, de la civilisation qu'il violente. Le génie humain, c'est la raison libre n'acceptant de lois que d'elle-même. Rome, échouée dans le Bas-Empire, ne put résister aux barbares; est-ce son principe d'autorité, mortel pour elle, qui releva la société? Non, toutes les tentatives d'empire ont passé comme des spectres sanglants dans les ténèbres, et la royauté survit à peine. L'Église portait le même principe d'absolutisme dans la sphère religieuse. Est-ce l'Église qui triompha de la barbarie? Non, l'Église se fit barbare avec les barbares, et voilà qu'elle se couche dans la tombe de Tan mil. L'Église alors veut seul dominer le monde; mais les Hildebrand échouent comme les Gharlemagrie. L'histoire le proclame bien haut : l'autorité politique et religieuse a été impuissante; la liberté naturelle fut féconde. La liberté est la mère de la civilisation moderne. Le génie de l'activité libre et de la vie rationnelle peut seul résister à tous les cataclysmes ; comme la nature, il sort victorieux de toutes les débâcles. Quand il est comprimé, vaincu, dompté, la société, rejetée dans la violence et le désordre, devient je ne sais quel chaos de crime et de décadence, où les débauches de l'esprit le disputent à la débauche des sens ; c'est alors que l'autorité, effrayée de ses propres résultats, jette des cris de détresse et que les prédicateurs annoncent la fin du monde. Mais le génie humain est plus fort que la mort; il renaît des cendres des empires et des sacerdoces.
Non, je ne prends parti ni pour le sacerdoce ni pour l'empire. Pape infaillible, prince absolu, ces deux prétendus ministres de Dieu ne sont que des agents du despotisme. Quand ils sont unis ou alliés, l'humanité est opprimée, et c'est un des grands bonheurs de la civilisation moderne que les deux puissances aient été séparées toujours, souvent hostiles. En se disputant le monde, elles ont préparé le règne de la justice et de la liberté.
La justice et la liberté disent à l'Église, disent à l'État : Il n'est point d'autorité absolue sur la terre. •L'homme n'a de principe de certitude que dans sa raison et sa conscience, toujours perfectibles; n'a d'organes du droit que dans des institu-
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lions libres, toujours soumises à discussion, toujours sujettes à réforme. En religion, point d'autorité, si ce n'est l'adhésion privée des consciences libres; en politique, point d'autorité, en dehors des lois votées par les représentants du pays, en dehors des mandataires réguliers de la souveraineté nationale.
Aussi, quand je prends parti contre le sacerdoce, au onzième siècle, c'est en faveur des communes qui vont revendiquer à la fois leurs droits contre les trônes et contre le saint-siége. Quand je prends parti contre le sacerdoce, au seizième siècle, c'est au profit de la révolution religieuse. Au dix-huitième, c'est au profit de la révolution politique.
Au dix-neuvième siècle, la lutte n'est pas close ; la liberté n'a pas triomphé partout; plus d'un concordat sacrifie encore les droits de l'État aux privilèges du clergé, comme si la prédication de ce qu'on appelle la vérité avait besoin de privilèges; et plus d'un empereur a passé les Alpes pour restaurer le pape, dans le sang d'un peuple qui veut vivre de la vie moderne.
La Belgique a désarmé les deux pouvoirs rivaux.
Désormais, plus de classe privilégiée, plus d'exemption d'impôt, plus de justice particulière : le prêtre comme le noble est citoyen. Désormais, plus de droits sur les dîmes, sur les écoles, sur la bienfaisance : il n'y a qu'un pouvoir dans la société, le pouvoir civil des lois.
L'État aussi est désarmé : la pensée est libre, l'école est libre, la tribune est libre, le travail et la propriété sont libres. Nul impôt, nulle guerre, nulle loi, nulle école du gouvernement, sans le vote des représentants du peuple. Personne désormais ne peut dire à la société : l'État c'est moi. Il n'y a a qu'un souverain dans la nation, c'est la nation.
La constitution belge a fait davantage encore : sauf un seul article, l'article 117 , elle a osé trancher l'antagonisme de l'Église et de l'État par la Liberté. Le moine Sigebert accordait des droits à l'Empire sur les papes. L'abbé Van Espen accordait des droits à l'État sur l'Église ; il reconnaissait au souverain, non seulement le pouvoir, mais le devoir d'intervenir dans la nomination, dans les conflits des ministres du culte, de contrôler les bulles de Rome et de n'en autoriser la publication que lorsqu'elles De contiendraient rien de contraire aux lois du pays, aux droits du souverain, au bien des peuples.
La Charte de 1831 n'a reconnu à l'État ni ce droit, ni ce
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devoir; rien de contraire à la liberté ne lui a semblé nécessaire à la liberté. Les lois du pays? ce sont la liberté religieuse et l'égalité civile! Les droits du souverain? ils s'arrêtent où commencent les droits du moindre citoyen ! Le bien des peuples? il veut avant tout que toutes les opinions puissent se faire entendre, même les théories de l'erreur, même les bulles du despotisme ! Dès que l'Église est désarmée de ses privilèges, réduite à l'égalité civile, du moment où nul n'est tenu à obéir au prêtre, à céder à l'excommunication, où chacun peut répudier l'autorité religieuse et opposer aux mandements de la théocratie les manifestes de la liberté, qu'est-ce que l'État, représentant des droits de tous, aurait à voir dans la nomination d'un évêque, non plus que dans l'élection d'un Grand-Maître maçonnique, dans la publication d'un factum ultramontain non plus que dans les pamphlets de la presse?
Sigebert et ses successeurs ont servi une grande cause. Ils résistaient à la théocratie, avec le sentiment du droit, dont nous avons la formule. Ils repoussaient au nom de la conscience publique des privilèges que nous repoussons au nom de la philosophie de la liberté.
Cette liberté a produit dans l'Église un résultat qui peut paraître étrange. Le clergé, dans les pays où il est libre, a cessé d'être gallican ponr devenir ultramontain. Voici un petit fait caractéristique et qoi se rapporte à notre sujet : L'abbé Migne a publié récemment les œuvres complètes de Sigebert ; il n'a laissé échapper ni un petit vers religieux, ni une légende de saint; mais i! a supprimé les trois écrits contre le sacerdoce, y compris cette lettre historique dont Bossuet a fait un si grand éloge, dont Fleury a publié de longs extraits et qu'un docteur de Sorbonne,M.Gerbais, a traduite tout entière, en 1697. L'éditeur moderne se contente de dire de la seconde lettre : « Nous avons pensé devoir omettre aussi cet opuscule. » Au moins, l'éditeur cite ces écrits et il indique où l'on peut les trouver. C'est quelque chose pour la loyauté de l'éditeur, ce n'est pas assez pour l'impartialité de l'histoire ; mais c'est tout ce qu'on pouvait espérer d'un ultramontain.
Aussi, l'on peut dire qu'il n'y a plus d'Église gallicane et que sa mère, l'Église belgique libre, est morte comme elle.
Pourquoi s'en étonner? On a dit souvent que le gallicanisme, pour réclamer les droits légitimes de l'État, devait se mettre
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en contradiction avec le principe même de l'Église : l'autorité révélée. Cela est vrai. Mais, si la liberté de l'État est un droit naturel comme la liberté de l'Église, le manque de logique, nécessaire pour arriver à la justice, se tourne contre le principe d'autorité lui-même, non contre ceux qui l'ébrèchent pour le conserver. C'est par une suite d'inconséquences pareilles que l'humanité met à nu et détruit ses erreurs. Les héritiers logiques des gallicans sont les libres penseurs.
Les ultramontafhs sont plus conséquents avec le principe de l'Église. Pourquoi nous en plaindrions-nous? ils sont libres. Si l'Église veut subir le régime autocratique avec toutes les nécessités qu'il comporte, telles que l'obéissance passive et le célibat, le clergé et les croyants sont libres; c'est leur affaire personnelle. Nous avons à respecter l'exercice de la liberté, même quand elle ne sert qu'à un asservissement volontaire de la conscience.
La liberté n'est pas sans danger. Nos mœurs ne sont pas encore formées à l'indépendance civile, et l'Église, désarmée par le droit constitutionnel, est encore armée, en fait, de nombreux abus. Mais faut-il pour cela renoncer au principe? la liberté est-elle une petite maîtresse qui tombe en syncope et rend les armes au premier péril? Non ! elle est comme le peuple de Faust, dans l'éternelle activité du devoir, et qui repousse, repousse sans cesse, comme une digue vivante et pensante, l'invasion de la grande mer du despotisme!
Pratiquons le droit nouveau, ne négligeons aucun des devoirs du citoyen libre, et nous ne tarderons pas à bénir nos législateurs d'avoir osé trancher ce terrible problème par la liberté! Oui, ils avaient le génie de la liberté ceux qui ont inscrit dans la Constitution belge toutes les franchises politiques et religieuses; mais ils avaient aussi le vrai génie de l'autorité, car ils ont proclamé ce grand principe, supérieur à l'Église, supérieur à l'État : Tous les pouvoirs émanent de la nation.