‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 25 sur 61 · LE NOTAIRE GALBE RT · texte numérisé non relu

LE NOTAIRE GALBE RT

Par un beau jour ou par une sombre nuit de Tan de grâce 1081, il naissait à Saint-Omer, en Flandre, chez un homme de basse condition, nommé Hélimand, un enfant chétif, malingre et laid, qui fut baptisé du nom de Suger, en latin Sugerius. A Rome, le père l'eût condamné à mourir, comme indigne d'être membre d'une république où la force physique était la première vertu du citoyen. Chez ses ancêtres les Germains, l'enfant eût été déposé sur le grand fleuve et sans doute englouti dans l'épreuve des eaux. En Chine, s'il faut en croire des accusations suspectes, on l'eût jeté aux pourceaux. Au moyen âge, quand il eut dix ans, son père le donna aux moines.

Ce pouvoir paternel en faveur de l'Église était un reste du droit terrible de vie et de mort des temps barbares; il en avait toute la rigueur et la cruauté. Le père ne pouvait plus tuer le corps, il tuait l'âme. La simple oblation d'un enfant a l'Église engageait l'homme pour toute sa vie : voué à Dieu à un âge où il ne pouvait comprendre ce qu'est un vœu, ni ce qu'est un Dieu, il portait à perpétuité la chaîne de l'Église. C'était la peine de mort morale.

Cette condamnation fut favorable â Suger. A trente ans de là, l'enfant malingre était le premier seigneur ecclésiastique de France, propriétaire de prieurés, de monastères et d'églises,

2 L'ABBÉ SUGER ET LE NOTAIKE GALBfcRT.

de villages et de villes, de forêts, de vignes et de chasses, ayant des vassaux sans nombre, une armée puissante et autant de serfs que le roi de France. Le pauvre oblat était abbé de Saint-Denis.

L'abbaye de Saint-Denis était la plus riche des Gaules. Longtemps avant cette époque, Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, en lui donnant de nouvelles propriétés, avaient fixé la fortune de chaque moine, et elle était considérable; et déjà alors, au dire du pape Jean, la crosse de cet abbé valait le sceptre du roi de France.

La fortune de Suger ne s'arrête pas là. L'abbé de Saint-Denis fut ministre de France sous deux rois : Louis le Gros et Louis le Jeune.

Chef d'âmes et chef de royaumes , dit un de ses panégyristes en vers, Rodulfus physicus :

Qui dux regnorum simul et dux animarum.

Le roi du roi, dit un autre poète de l'époque, Simon Chèvred'Or :

Ille regens regem, rex quasi régis erat.

« Quel est celui des monarques chrétiens, — dit le moine Guillaume, son secrétaire qui écrivit sa vie en latin, — qui n'ait été frappé de la grandeur de Suger, qui n'ait désiré jouir de sa conversation et s'instruire à ses conseils? Le fameux Roger, roi de Sicile, ne lui a-t-il pas écrit des lettres humbles et suppliantes et envoyé des présents?... Le puissant roi des Anglais, Henri, ne se glorifla-t-il pas de l'amitié d'un pareil homme?... Toutes les fois que Suger se rendait auprès du roi, le roi, contre la coutume, allait au devant de lui, hors de son palais, courait l'embrasser, et montrait combien il préférait son entretien à toutes les richesses. Le roi des Écossais, David, lui fit passer avec des lettres affectueuses, de riches présents... J'ai vu quelquefois le roi des Français, entouré des premiers de l'État, se tenir respectueusement devant ce grand homme, et lui, leur dicter d'utiles préceptes, comme à des inférieurs, et eux tous suspendus à ses lèvres pour recueillir ses paroles. »

Les princes et les évêques, dans leurs lettres, mettent son nom avant le leur, et l'appellent Son Altesse, Sa Sainteté, Sa Sublimité. SaintBernard lui donne aussi tous ces titres ; les évêques d'Angleterre, d'Hérefort et de Salisbury viennent en France

l'abbé slger et le notai ke galbkht.

pour le voir. Le roi Louis le Jeune, lui écrivant, l'appelle son intime ami. Le pape le comble d'affection, le charge de toutes ses affaires en France et le dispute à la France par l'offre de hautes dignités. Ainsi, dit un troisième poète, s'adressant à lui, ainsi tu es roi, tu es César, tu es un demi-dieu ; ainsi, homme, plus qu'homme, tu t'élèves jusqu'à Dieu même.

Sic rexy sic César, sic unus semi-Deorum, Sic, homo plus homine, niteris esse Deus.

Gomment le fils abandonné d'un manant flamand atteignit-il à cette haute fortune? Avant tout, messieurs, et en laissant do côté les petites causes, Suger dut son élévation à son mérite. L'abbé Yves, auquel son père l'avait donné, lui trouva des dispositions et le fit instruire au prieuré de Lettrée. Vers ce temps-là, le roi Philippe Ier confia à cette abbaye son fils, qui devait être Louis le Gros.

C'était en 1095, Suger avait 14 ans comme le jeune prince. L'abbé Adam, voulant donner au fils du roi un compagnon d'études et de jeux, fixa son choix sur le plus intelligent et le plus humble de ses élèves, et Suger devint l'ami du futur roi. Quatre ans après, le prince rentre à la cour et Suger est envoyé dans une école célèbre, près de Fontrevault. Rappelé en 1103 à Saint-Denis, l'abbé le mène à la cour près de son camarade d'étude, qui partageait le gouvernement avec son père. Cette entrevue fut décisive : les deux jeunes gens se reprirent d'amitié, et l'abbé ne manquait jamais de conduire avec lui ou d'envoyer à sa place, dans les assemblées ecclésiastiques ou politiques, le jeune savant qui gardait la mémoire toute fraîche de ses études et qui annonçait déjà le talent d'orateur et l'ardeur des affaires.

« A partir de cette époque, dit M. Guizot, la vie de Suger « appartient à l'histoire. »

Les moines de ce temps étaient avocats, menaient des hommes d'armes, gouvernaient des provinces. Suger était toujours prêt à monter à cheval ou à paraître à la tribune, et le secret de son influence et de sa gloire est dans sa politique.

Nous avons vu le clergé refuser à Charles Martel des secours en argent pour la défense du pays. Nous allons voir le clergé

l'abbé suger et le notaire galbert.

prêter à la monarchie toute sa puissance, trésors et soldats, pour une cause commune.

La société, démembrée, en butte à l'arbitraire et au pillage des barons féodaux, avait besoin de sécurité pour la vie et de protection pour le travail. A cette époque, pendant que les communes se fondent dans ce but d'affranchissement, l'Église et la royauté s'unissent pour réprimer les brigandages et constituer un pouvoir public, organe de justice. Renforcer l'Église, désarmer la féodalité, au profit du trône, soutien de l'ordre : telle est la politique de Suger; dès les premiers jours, avant qu'il soit abbé, on la voit nettement accusée dans toutes ses actions ; c'est elle qui lui gagna et lui conserva, toute sa vie, la confiance de deux rois. Ce n'est pas l'amitié d'un prince enfant qui fit la grandeur de Suger, c'est son génie politique.

Tout d'abord, à peine rentré à l'abbaye, il cherche des armes dans les archives du couvent et se met à réclamer tous ses privilèges tombés en désuétude, tous ses droits méconnus. Partout son éloquence et son habileté triomphent.

Bientôt, c'est l'épée à la main qu'il étend la puissance de l'abbaye. Investi de l'administration de la terre de Berneval, en Normandie, puis de celle de Thoury, en Beauce, il chasse de Berneval les barons anglais, il marche à l'assaut du château du Puiset. Le roi vient à son aide et la lutte se prolonge quatre années. Suger est toujours à la tête des troupes du couvent et fait comme le roi des prodiges d'audace. Un jour qu'il était en route pour la Flandre, il apprend que le baron Hugues de Puiset attaque Thoury, il y court, se mêle aux rangs de l'ennemi, les traverse et se jette dans la ville pour en diriger la défense.

Le jeune prince s'était mis aussi à l'œuvre; Suger raconte comment Louis, qu'on n'appelait pas le Gros alors, mais le Batailleur ou ^Éveillé, vengea la noble Église de Reims des déprédations du baron Ebbe de Roussi, l'Église d'Orléans des usurpations de son vassal Léon de Meun , l'Église de Saint- Denis des prétentions de Bouchard de Montmorency, des violences du baron de Puiset, etc., etc. Venger les Églises, c'était armer des auxiliaires puissants, affaiblir ou écraser des ennemis dangereux, et, en réprimant les abus, en protégeant le commerce, renforcer la monarchie, investie d'une mission d'ordre public. Si le roi n'avait eu que sa chevalerie indisciplinée, ou les manants de son domaine restreint, il eût dû renoncer à

l'abbé suger et le notaire galbert.

son œuvre peut-être. L'Église, qu'il protégea, lui prêta ses trésors et ses soldats, « afin dit Orderic Vital, que les prêtres « accompagnassant le roi aux sièges et aux batailles, avec les a bannières des paroisses. »

Suger, dans son Histoire de Louis le Gros, nous montre plus d'une fois l'armée du clergé marchant pour le roi. Quand le clergé, dans un parlement tenu à Melun, supplie le roi de le venger de Hugues de Puiset, Louis charge Suger de munir le domaine de Thoury « d'une forte garnison de ses soldats et de « ceux de l'abbaye. »

L'assaut va fléchir, la victoire est rétablie et le château emporté «par le courage d'un pauvre prêtre chauve, dit Suger, qui avait amené les communautés des paroises du pays. »

Une autrefois, Henri V marche contre la France, le roi l'attend avec un grand déploiement de forces et son historien fait le dénombrement de l'armée française.

« Au troisième corps, dit-il, sont les Orléanais, les Parisiens, ceux d'Etampes et la nombreuse armée du bienheureux saint Denis, si dévouée à la couronne. Le roi, plein d'espoir dans l'aide de son saint patron, résout de se mettre lui-même à la tête de ce corps : C'est avec ceux-ci, dit-il, que je combattrai courageusement et sûrement. »

Ainsi, l'Eglise arme ses vassaux et ses serfs, les curés se font les officiers de cette armée des paroisses et des couvents, et l'abbaye de Saint-Denis est, selon l'expression d'un historien français, le quartier général de la royauté.

Cette politique s'appuyait sur une noble mission : l'ordre.

« Louis, ce jeune héros, gai, se conciliant tous les cœurs, dit Suger, était à peine parvenu à l'adolescence qu'il se montrait déjà pour le royaume de son père un courageux défenseur, pourvoyait aux besoins des églises et, ce qui avait été longtemps négligé, veillait à la tranquillité des laboureurs, des ouvriers et des pauvres. »

Dans toute la Vie de Louis le Gros, Suger ne perd pas une occasion de montrer le roi occupé avec passion à cette politique, longtemps négligée :

« Hugues de Pompone, vaillant chevalier et seigneur chàte-

Page 1