L ABBÉ SUGEK ET LE NOTAIRE G ALBERT
lain du château de Gournai sur la Marne, avait enlevé sur la voie royale et conduit à Gournai les chevaux de quelques marchands. Le prince, presque hors de lui, à la nouvelle de cette audace, rassemble une armée et investit le château. »
Sur le trône, le roi reste fidèle à cette mission. Lorsque, déjà affligé de sa corpulence qui devait le désigner dans l'histoire, il attaque et fait prisonnier Thomas de Marie, Suger insiste particulièrement sur le sort des marchands que le baron avait emprisonnés :
« Ni ses blessures, ni ses fers, ni les menaces, ni les prières ne purent déterminer cet homme perdu de crimes à mettre en liberté des marchands que, par une infâme perfidie, il avait dépouillés sur le grand chemin et qu'il retenait en prison. »
Thomas de Marie meurt de ses blessures, l'historien ajoute :
« Une fois qu'il fut mort, le roi dédaigna de poursuivre davantage, lui ou sa terre, il se contenta d'exiger la mise en liberté des marchands et d'enlever à la veuve et aux enfants la plus grande partie des trésors du vaincu et revint triomphant à Paris, après avoir rendu la paix à l'Église par la mort de ce tyran. »
L'Église vengée, la féodalité domptée, le roi enrichi, les marchands protégés : toute la politique de Suger est là. Enfin le dernier acte militaire du roi est conforme à toute
sa vie :
« La dernière expédition qu'il fit en personne fut de conduire une belle armée contre le château de Saint-Bricon, sur la Loire, et de le détruire par le feu, en punition de la rapacité du seigneur et des déprédations qu'il exerçait sur les marchands. »
Suger est tout à cette œuvre. Soit qu'il commande à Berneval ou à Thoury, soit comme abbé de Saint-Denis et ministre du roi, ayant dans ses attributions ce que nous appellerions la guerre, les finances et la justice, ce qui était moins étendu et moins important alors et s'appelait la prévôté des domaines, Suger prend part à toutes les guerres, à toutes les assemblées, à toutes les négociations. Sa sphère est restreinte, la France
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n'était pas grande à cette époque; l'activité du roi, sauf quelques exceptions, ne sort guère des environs de Paris, ne s'exerce guère que pour assurer la sécurité des routes ; mais cette œuvre est utile, comme les fondements obscurs d'un édifice social. Suger, dans sa sphère modeste, fondait l'ordre sur la monarchie française.
Lui-même généralise le fait en un principe monarchique :
« C'est le devoir des rois de réprimer, de leur main puissante et par le droit originaire de leur charge, l'audace des tyrans qui déchirent l'État, mettent leur plaisir dans le pillage, désolent les pauvres, et détruisent les églises. »
On a dit que Suger fut un courtisan. Certe3, il servit et glorifia la royauté; mais ce fut au nom d'une cause juste, la sécurité sociale, et, s'il capta de la sorte l'ambition des deux rois dont il fut ministre, ce fut au moins par des flatteries qui leur enseignaient le devoir!
La politique de la France, si petite que fût la France, ue pouvait se borner là cependant. Quatre grands faits généraux dominent cette époque : la réforme de l'Église, la lutte du sacerdoce et de l'empire, les croisades et les communes. Quel rôle prend Suger dans l'histoire générale? Négliger ces points serait ne l'étudier qu'à demi; je les aborderai tous.
Suger, dès l'abord, s'était livré au faste et avait étalé l'éclat extérieur de sa puissance. Premier seigneur ecclésiastique des Gaules, chef d'armée et ministre du roi, il marchait dans des habits somptueux, dans de magnifiques équipages, avec une suite de plaideurs, de soldats et de courtisans. L'époque tolérait cette pompe profane. Les évêques alors visitaient souvent leur diocèse en partie de chasse, les cloîtres semblaient des tavernes, des antres de chicane, des marchés dit l'archevêque de Ganlorbery, de mauvais lieux, disent plusieurs conciles. Abeilard, qui passa quelque temps à Saint-Denis, flétrit vivement les mauvais mœurs de l'abbaye. Suger avait de bonnes mœurs, mais Une resta pas en arrière dans l'étalage de sa fortune; il affirma son triomphe dans un luxe royal.
« J'ai ouï dire, lui écrit saint Bernard, que le cloître était souvent entouré de soldats, rempli d'une foule de plaideurs; que
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tout y retentissait du bruit de la chicane et que rentrée en était libre à tout le monde, même aux femmes... On y rendait largement à César ce qui appartient à César, mais on ne rendait rien à Dieu de ce qui est à Dieu. »
Et saint Bernard signale parmi les abus du temps la vie fastueuse et insolente de l'abbé de Saint-Denis :
« La seule chose qui me révoltât, c'était de vous voir marcher en public dans un habit et un équipage superbes. »
Suger n'avait pasmoins de soixante chevaux de luxe à sa suite; il dit de lui-même : Notre Magnificence, et, un jour, voulant affirmer, en fait comme en droit, le droit de chasse de l'abbaye sur la forêt d'Iveline, il racontequ'ii invita les principaux seigneurs du royaume à une grande chasse qui dura huit jours, qu'il reçut ses hôtes dans des tentes superbes, tua une grande quantité de cerfs et les distribua au couvent, aux hôpitaux et aux soldats, pour qu'on n'en ignorât plus désormais : ne deinceps oblivioni traderetur.
« Ce n'était pas un abbé de monastère, dit saint Bernard, mais un seigneur de royaume. »
Deux réformes étaient préchées alors dans l'Église: l'une par le précurseur de l'esprit moderne, Abeilard; l'autre par l'héritier d'Hildebrand, saint Bernard. Suger n'avait ni l'audacieuse hauteur de vues du philosophe, ni le fanatisme emporté du thaumaturge. Sa politique ne lui permettait pas de suivre le drapeau de la raison, ni d'embrasser la réforme philosophique du christianisme; il fut avec saint Bernard contre l'amant d'Héloïse.
Saint Bernard prêchait une réforme plus facile, celle des mœurs. Suger comprit combien elle cadrait avec sa politique d'ordre et quelle nouvelle force elle pouvait lui donner; il l'entreprit dès l'an 1127, autant sans doute pour le bien de son abbaye et de son royaume, que pour la justice de la cause. Mais, avec le bon sens pratique du Flamand et l'habileté calme de l'homme politique qui le caractérisent, il résista aux excès mystiques du moine de Clairvaux, autant qu'aux audacieux transports du philosophe de génie.
Saint Bernard allait jusqu'à condamner la richesse des orne-
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ments du lemple. Suger conserva de son faste princier tout ce qui sert à la prospérité et à la gloire d'un pays : les lettres et les arts.
Les savants attribuent a Suger l'idée des Chroniques de Saint- Denis, vaste recueil qu'il fit rassembler et qu'il voulut continuer lui-même, en écrivant la vie de Louis le Gros, que nous possédons et en commençant l'histoire de Louis le Jeune, qui semble perdue. Saint Denis était le patron des rois de France, son église était leur tombeau , Suger voulut que sa bibliothèque fût le monument historique et comme les grandes archives de leur gloire.
La gloire de son église ne l'occupe pas moins. L'architecture était alors au moment d'un renouveau splendide. L'ogive gothique fleurissait sur le style roman et prêtait à l'art ancien ses élans sublimes. — « Le monde, dit un vieil annaliste, semblait dépouiller sa robe de vieillesse, pour revêtir la blanche robe des cathédrales. » Suger fit venir, de tous les points de l'Europe, des ouvriers et des artistes pour agrandir, rebâtir et décorer son église ; il énumère lui-même, dans un livre sur son administration, tout ce qu'il fit; il dit commentil remplaça, par un large portail à trois portes, surmonté de deux fortes tours, l'ancien portique extérieur que Charlemagne avait élevé sur le tombeau du roi Pépin, qui avait voulu être enterré hors de l'église, pour expier le crime de Charles Martel d'avoir touché aux dîmes; il ditles portes qu'il fit faire en bronze sculpté et doré, où l'on avai t représenté la passion et la résurrection, et lui-même aux pieds du Christ; il dit comment Dieu, lui ayant donné le vouloir, lui donna aussi le pouvoir de rebâtir la partie supérieure de la cathédrale, depuis la crypte jusqu'aux hautes croisées, avec des colonnes magnifiques, « pour honorer, dit-il, une église qui, enfant, l'avait nourri de son lait maternel et homme l'avait placé au rang de prince de l'Église et du royaume » ; il dit comment il construisit la grande nef dont il ne laissa subsister qu'un pan demur, dont leChrist lui-même, dit-il, d'après le témoignage des anciens écrivains, avait placé la pierre; il dit, enfin, tous les ornements qu'il prodigua dans l'église : un retable d'or du poids de 42 marcs, que les rois et les princes, à son exemple, avaient orné de pierres précieuses, ôtées de leurs doigts; un Christ en or, pesant 80 marcs, fait par sept orfèvres appelés de Lorraine ; puis des candélabres, des autels, des
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vases précieux, des pupitres, un dyptique en ivoire dont il orne une tribune, la chaise de Dagobert, et enfin des vitraux peints, représentant des allégories, dont il donne les légendes en dystiques de sa composition, ou des scènes d'histoire : ici la vie de Moïse; là, par un léger anachronisme, la rencontre de Charlemagne et de Constantin, et au bas, Suger lui-même, la crosse entre les bras, avec cette inscription : Sugerius abbas; ailleurs, dix vitraux ronds représentant les principales scènes de la première croisade.
Enfin, pour que rien ne manque à son œuvre et pour en perpétuer le souvenir dans un monument plus durable que la pierre ou le bronze, œre perennius, il écrit un autre livre sur la dédicace de son église, où il raconte ses projets, le concours des moines et des seigneurs, le zèle des habitants, l'appui même du miracle, le succès enfin, après quatre ans et demi de travaux, et la dédicace à laquelle le roi Louis le jeune et son épouse président en grande pompe. Il n'omet ni un détail, ni un nom, ni une cérémonie. Mais, par une destinée qui est dans la nature des choses du monde, ce livre, comme la basilique, nous est parvenu incomplet ; le temps n'a conservé de l'église de Suger que le portail et le fond du chevet, avec les deux vitraux de la chapelle, représentant l'un Constantin, l'autre la croisade, et gravés par Monfaucon; et le livre de la Dédicace du temple s'arrête au moment où l'archevêque de Reims commence la consécration des vingt autels, par celui du milieu, voué au Sauveur, au chœur des anges et à la sainte Croix... Reliquat desunt. Le reste manque.
Ce qui reste suffit pour attester et perpétuer l'œuvre artistique de Suger. L'abbé avait réformé les mœurs des moines et son train de vie personnel ; le ministre restait du monde par ses grandes choses : les lettres et les arts.
Sa politique dans la querelle des investitures fut marquée au même cachet du sens pratique. Entre la faiblesse de Philippe 1er, père de Louis le Gros, et les violences opposées de Henri V et de saint Bernard, Suger sut concilier les ménagements de l'homme d'Église avec la fermeté de l'homme d'État.
Sa nomination d'abbé fut sa première épreuve. Les moines avaient cru pouvoir élire l'ami du roi sans l'aveu du roi. Louis le Gros reçut leur députation avec colère et fit jeter moines et
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chevaliers en prison. Suger était absent; il revenait de Rome lorsqu'il apprit à la fois la mort de l'abbé Adam, son élection et le conflit qui le menaçait.
Sa position était difficile, il explique lui-môme son triple embarras :
« Devais-je, en acceptant une élection faite suivant les principes rigoureux de Rome et par l'autorité du pape Calixte dont j'étais aimé, mais contre la volonté du roi, souffrir qu'à mon occasion l'Église qui m'avait servi de mère et qui ne cessait, depuis que j'avais quitté la mamelle, de me réchauffer dans son sein, fût affligée et tourmentée par deux puissances redoutables qui jusqu'alors n'avaient manifesté à son égard aucun sentiment ennemi? Ou bien m'était-il permis de consentir que mes frères et mes amis languissent honteusement par amour pour moi dans une prison royale? Ou enfin, fallait-il que, renonçant à mon élection, je subisse l'opprobre de me voir si rudement repoussé par le roi? »
Dans cette perplexité, il se décide à envoyer consulter le pape. Mais le roi s'était apaisé ; son droit maintenu, il se félicitait sans doute que l'homme qui représentait si bien sa politique fût élevé à un rang qui lui donnait tous les moyens de la servir; mais cette politique môme lui commandait de sauvegarder ses prérogatives ; la leçon faite aux moines lui sembla suffisante, et il alla en personne à Saint-Denis recevoir le nouvel abbé, son futur ministre, qui, tout en bénissant la bonté de Dieu, qui avait sauvé sa barque prête à périr, dit-il, dut approuver sans doute la fermeté du pilote qui menait le navire de l'État.
Ceci se passait en 1122. Suger avait quarante et un ans.
Dix ans auparavant, Suger avait assisté au concile de Vienne qui avait excommunié Henri V. Puis, en 1118 et 1119, il avait été envoyé par le roi vers deux papes qui, l'un après l'autre, s'étaient réfugiés en France. Lorsqu'il apprit son élection, il revenait de Rome où il était allé en ambassade. L'année qui suivit son ordination, il se rend encore à Parme où il assiste au concile de Latran, « assemblé, dit-il, pour pacifier la querelle des investitures. » Il avait vu de près cette lutte scandaleuse, il en connaissait les détours, il s'efforça d'écarter de la France ce sujet de discordes. Tant qu'il fallut venger les Églises et dompter la féodalité, il y réussit : la cause du roi et du pape était commune. Tant qu'il lui suffit de combattre l'empereur, qu'il
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juge sévèrement, il y réussit : le roi servait Rome contre un ennemi commun. Tant qu'il lui suffît de protéger le pontife contre les antipapes, il y réussit : le roi, en servant l'Église, se faisait comme l'arbitre de l'élection pontificale.
Suger réussit encore dans les affaires intérieures de l'Église de France ; son biographe explique pourquoi :
« C'était par les ordres de Suger que se donnaient ou se retiraient les dignités ecclésiastiques... et les prélats se soumettaient sans humiliation et sans envie... contents Qu'on eût trouvé dans le clergé un homme tël que seul il suffisait à soutenir le fardeau des affaires du royaume. »
Mais, quand les intérêts deviennent opposés, le roi et son ministre résistent et répondent aux usurpations de l'Église romaine par la fermeté du droit politique. C'est sous Louis le Jeune que des conflits se soulèvent. Innocent II alors était pape et saint Bernard était son prophète.
En 1139, les bourgeois de Reims imposent la commune à leur évêque. Innocent, instigué par Bernard, ordonne au roi de dissiper ces coupables associations. Le roi s'y refuse.
En 1141, les querelles du roi et de son cousin Raoul de Vermandois avec le comte de Champagne, ami de saint Bernard, donnent lieu à une lutte violente. Déjà blessé par l'élection de Tévêquede Poitiers, faite sans sa participation, le roi apprend que Pierre de la Châtre vient d'être élu de même archevêque à Bourges, et il jure que jamais il ne reconnaîtra l'intrus. Saint Bernard est pris d'une belle ardeur guerrière. Le pape excommunie le roi et son cousin :
« Il faut habituer ce jeune homme, dit-il, à ne pas se mêler des choses de l'Église. »
La guerre commence par une scène terrible : le massacre et l'incendie de Vitry ; mais le roi, épouvanté de sa cruelle victoire, fléchit; il cédera si le pape le relève de son serment et relève son cousin de l'anathème. Le comte de Champagne s'y engage, mais saint Bernard s'y oppose, avec une duplicité que révèle sa propre correspondance; car le fanatisme est incompatible avec le sens moral. Le roi, indigné d'avoir été
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joué, use de violence, empêche l'élection d'un évêque, refuse le temporel à un autre, nouvellement élu , saisit les biens de l'archevêque de Reims. Ses ministres, Josselin, évêque deSoissons, et Suger, abbé de Saint-Denis, le secondent.
Saint Bernard injurie le roi et ses ministres. Ce moine qui se targuait de faire des miracles, voulait, du fond de sa cellule, diriger le monde. Il avait écrit au pape Eugène III : « On dit que je suis plus pape que vous. » Il écrit aux deux ministres de France: «Malheur au pays qui a pour roi un enfant!» Louis le jeune avait 23 ans alors. Il écrit au roi lui-même : « Vos conseillers ne cherchent pas votre honneur, mais leur profit, non pas leur profit, mais la volonté du diable! »
Mais saint Bernard ne fut pas le maître. Josselin en lui répondant le salue dans l'esprit de Dieu, mais non dans son esprit de dénigrement ! dit-il.
La mort du pape mit fin à la querelle, et saint Bernard en fut quitte pour ses injures et sa duplicité, armes naturelles du fanatisme.
Le troisième fait de politique générale dans cette époque, la croisade, trouve encore l'esprit calme de Suger en opposition avec la fougue aveugle de saint Bernard. L'abbé ne pouvait réprouver ces expéditions chevaleresques au tombeau du Dieu des chrétiens, nous avons vu qu'il avait fait peindre les principales scènes de la première croisade sur un des vitraux de son église. Mais le ministre pensait que, pour le roi, le poste du devoir était son royaume à constituer, son pays à protéger. Pendant que saint Bernard prêchait violemment la croisade et refusait prudemment de se mettre à la tête de l'expédition, comme l'avait fait Pierre l'Hermite, le ministre du roi combattait ce projet inconsidéré.
« Que personne ne pense, dit le secrétaire de Sujçer, que c'est par sa volonté ou son conseil que le roi entreprit son pèlerinage. Suger, prévoyant eu quelque sorte l'événement, ne le proposa pas au roi, et l'ayant appris ne l'approuva point... il dut céder au temps. »
L'éloquence de l'abbé de Glairvaux, l'ordre du pape, le goût desaventures, le remords du massacre de Vitry furent plus forts