L ABBÉ SUGER ET LE NOTAIRE GALBERT
que les conseils de la prudeoce. « Le prophète l'emporta sur le sage, dit Velly, et la religion sur la politique. »
On sait la triste issue de cette croisade et comment les prophéties de saint Bernard échouèrent misérablement. Un parlement avait nommé Suger régent du royaume. C'estlui qui pourvoit à tout, c'est lui qui administre les finances de façon à suffire à tous les besoins d'une expédition malheureuse, sans épuiser les ressources nécessaires au pays; c'estlui qui prévient vigoureusement les complots des seigneurs, c'est lui qui à la première débandade, fait entendre au roi la voix sévère du devoir et le rappelle en France :
« Les perturbateurs du repos public sont de retour, et vous, obligé de défendre vos sujets, vous demeurez comme captif dans une terre étrangère. A quoi pensez- vous, seigneur, de laisser ainsi vos brebis à la merci des loups? Non, il ne vous est pas permis de rester plus longtemps éloigné de nous. Tout vous réclame ici. Nous supplions donc votre Altesse, nous exhortons votre piété, nous interpellons la bonté de votre cœur, nous vous conjurons enfin par la foi réciproque qui lie le prince et les sujets, de ne pas prolonger votre absence, de peur qu'un plus long retard ne vous rende coupable, aux yeux de Dieu, de manquer à vos serments de roi. »
Suger avait le droit de rappeler au roi le devoir, car il avait fait le sien, et le roi, à son retour, trouvant les complots déjoués, son trésor en bon état, ses fautes réparées, son pays prospère, l'œuvre de son père consolidée, ne fut que juste lorsqu'il décerna à son ministre le titre de Père de la patrie.
Alors, l'abbé ministre, affligé des désastres d'Orient, résolut de faire ce que le prophète Bernard avait tenté en vain ; autant pour venger la gloire militaire des peuples chrétiens que pour servir l'église de Jérusalem, Suger conçut et entreprit le projet de lever une armée, de ses vassaux et de ses deniers, et de la conduire de sa personne à la terre sainte, et il avait déjà envoyé de fortes sommes en Orient. C'est au milieu de ce rêve vraiment royal que mourut, le 12 janvier 1152, à l'âge de 70 ans, cet avorton rejeté du monde dans l'Église et qui avait gouverné l'Église et le monde.
Il y a quelque chose qui frappe d'étonnement dans la fortune de ces manants maîtres de la terre, qui s'appellent Suger ou Hildebrand; l'on est tenté d'admirer cette Église qui tend la
l'abbé suger et le notaire galbert
main aux petits, adopte les pauvres, élève les derniers au rang des premiers, recherche, suscite, développe les facultés dans tous les rangs, pour couronner le génie, quelque part qu'il se rencontre; et, plus d'une fois, on s'est cru autorisé, devant cette œuvre, à prononcer les mots d'égalité et de démocratie.
Messieurs, c'est devant ces grands spectacles qu'il est utile de rappeler les droits éternels de l'humanité, et qu'il faut recourir, contre de dangereux entraînements, aux principes supérieurs de la justice.
Oui, de même qu'aujourd'hui, dans l'armée permanente du despotisme politique, le moindre conscrit, dit-on, porte dans sa giberne le bâton de maréchal de France; de même alors, dans l'armée du despotisme religieux, chaque oblat, sacrifié à l'Église, avait la crosse d'abbé ou la tiare de pape dans sa cagoule. Mais, pour un Soult, pour un Bernadotte, que de millions de victimes servant de chair à canon au démon ambitieux de la guerre, ou réduites au rôle de prétoriens, pour attenter à l'indépendance des peuples et à la liberté de la patrie ! Pour un Suger, que de misérables esclaves du célibat n'ont pu, pendant toute une vie de souffrances, voir un ouvrier libre aller au travail, voir une mère allaiter son fils, sans des rugissements intérieurs de l'esprit de famille et d'amour, en révolte contre la chaîne du couvent! Pour un Suger qui prend une cause juste, que d'Hildebrand, que de Dominique, que de Torquemada troublent et ensanglantent la terre, et mènent la ténébreuse armée de la superstition qui les aide a subjuguer les âmes! Oui, l'Église, comme toute autocratie, a un piédestal pour le génie, mais un double piédestal : pour qui la sert, la puissance et la gloire; pour qui lui résiste, la calomnie et l'échafaud ! Pour un Suger, que d'Abeilard persécutés, que de Tanchelin frappés de mort, que de Dante en exil, que de Jean Huss au bûcher !
Non, messieurs, ne profanons pas le nom sacré de la démocratie ! L'égalité sans la liberté est le plus horrible piège qu'on puisse tendre aux passions de l'homme pour l'enchaîner. L'égalité sans la liberté, c'est le niveau de la servitude et le recrutement de l'esclavage ! Pour qu'une classe ou une politique mérite bien de l'humanité en appelant également tous les hommes, toutes les intelligences, tous les mérites au concours de la fortune, il faut qu'elle respecte avant tout ce droit sans lequel l'homme n'est point un homme, sans lequel l'intelligence n'est
l'abbé scger et le notaire galbert.
pas l'intelligence, sans lequel le mérite ne s'appartient pas : la liberté; il faut que les forces sociales ainsi fécondées soient laissées par la liberté au service de la société et non pas enchaînées au profit d'une ambition despotique. Le mal, il faut le proclamer bien haut, le mal serait impuissant par lui-même: il a besoin de recruter, par la ruse ou par la violence, toutes les puissances de l'homme, contre l'humanité. Mais cette œuvre qui n'émancipe de l'inégalité que pour rejeter dans l'esclavage, qui ne féconde le génie que contre le but et la raison d'être même du génie, cette égalité n'est pas de la démocratie, c'est le plus captieux de tous les despotismes !
Gardons-nous des mirages de la tyrannie, et réservons nos éloges pour des institutions qui servent l'humanité en respectant l'homme.
Qui peut dire d'ailleurs ce que serait devenu cet homme, sorti du peuple, s'il était resté libre dans sa patrie, la patrie des franchises populaires? Ceci nous amène au quatrième grand fait général de l'époque : les Communes!
Suger était né dans une commune libre. Avant sa naissance, Saint-Omer possédait sa charte, qui fut renouvelée et augmentée du temps de Suger par le comte de Flandre, avec la confirmation de Louis ile Gros. Cette charte de 1127, une des plus anciennes qui nous soient parvenues pour la Flandre, est un modèle. Elle fut souvent imitée.
Louis le Gros a été nommé le Père des Communes, et Louis XVI, dans le préambule de la charte qui ouvre la révolution française, répète ce faux éloge à l'un de ses ancêtres. Si Louis le Gros fut le Père des Communes, sa vie écrite par son ministre doit être une glorification, du moins un tableau de cette révolution glorieuse. On l'y chercherait en vain.
L'œuvre du Suger fut tout autre; je l'ai expliquée. Le rétablissement de l'ordre public, par la coalition de l'Église et de la royauté contre les barons féodaux, coïncide avec les soulèvements et l'alliance des bourgeois contre les mêmes ennemis, y compris les rois et les évêques. Mais ces deux faits historiques sont loin de se confondre, ces deux politiques s'aident quelquefois indirectement, elles ne marchent pus de concert. Louis le Gros subit les communes; quelquefois il les protège contre ses ennemis, le plus souvent il vend sa protection, tantôt au sei-
l'abbé slger et le notaire galbeut.
gneur, tantôt aux bourgeois, et plus d'une fois, comme il fit à Laon, les enchères furent ouvertes et le roi trahit son serment en faveur du plus offrant. Dans son propre domaine, il réprime tant qu'il peut, comme à Orléans, cette forcenerie bourgeoise.
La patrie de Suger nous montre un autre spectacle. Les communes n'ont qu'un père : le peuple. Un historien flamand, contemporain de Suger, va nous les montrer dans toute leur puissance. Suger raconte brièvement, quoique cela exigerait de longs détails, dit-il, l'assassinat du comte de Flandre, Charles le Bon, frappé, le 2 mars 1127, dans l'église de Saint-Donat à Bruges, par la vengeance d'une famille puissante dont il avait réprimé les exactions ; l'historien ajoute que les assassins furent assiégés dans l'église même, que le roi se rendit en Flandre pour tirer vengeance du crime, qu'il « rebaptisa la Flandre par une abondante effusion de sang, » et revint victorieux en France, après avoir nommé et installé comte de Flandre Guillaume de Normandie.
Cet épisode a été transmis à l'histoire dans tous ses détails, par un témoin oculaire, le notaire Galbert, de Bruges. Suger raconte l'œuvre de justice du roi, Galbert met en scène l'œuvre de liberté des bourgeois, et, pour la première fois, les communes flamandes apparaissent dans l'histoire, avec leurs magistrats élus, leurs alliances entre elles, leurs milices armées et leurs droits écrits.
Pendant que les chevaliers fidèles au comte, aidés des bourgeois, courent à la vengeance, au moment où le roi de France annonce l'intention de procéder seul au remplacement du comte de Flandre, les bourgeois de Bruges et de la Chàtellenie se réunissent pour choisir eux-mêmes un nouveau comte et jurent de n'élire qu'un digne défenseur du pays.
Le roi ayant passé outre et remplacé l'élection populaire par le bon plaisir royal, le pays vivement blessé s'émeut; les députés de tous les bourgs voisins sont convoqués à Bruges, et l'assemblée veut conférer avec les bourgeois de Gand :
« Les bourgeois de toutes les villes de Flandre avaient formé alliance, dit Galbert, et s'étaient engagés à ne rien décider sur l'élection du comte que de commun accord. »
Ainsi, à la première immixtion du roi, la Flandre entière se lève, au nom d'un droit national.
l'abbé sugbr et le notaire galbert.
Mais les assassins n'étaient pas vaincus, le roi servait la vengeance du pays, l'heure n'était pas favorable, en présence de l'ennemi, pour résister au roi allié. 'Cette sorte d'assemblée nationale se résout à accepter le candidat du roi de France, et le nouveau comte renouvelle et renforce les privilèges du pays; mais qu'il les respecte religieusement, car, au premier oubli, le sentiment national ne connaîtra plus de frein et la présence de l'ennemi ne l'arrêtera pas.
Déjà, au milieu du siège, un bourgeois ayant été arrêté par les gens du roi, les bourgeois se soulèvent et réclament pour leur concitoyen le droit d'être jugé par ses pairs.
La guerre à peine terminée, le comte manque aux chartes. Lille se soulève et fait céder le comte; Saint-Omer prend les armes, menace le comte de déchéance. Saint-Omer doit transiger. Mais Gand va exécuter la menace, et toute la Flandre sera unanime. Les bourgeois somment le comte de tenir sa cour à Ypres.
« Que les princes, nos pairs, dit Yvain d'Alost, d'après Galbert, se réunissent, paisiblement et sans armes, aux hommes les plus sages du clergé et du peuple. Si vous pouvez conserver le comté sans déshonneur pour le pays, gardez-le; si au contraire, vous êtes sans foi, ni loi, perfide et parjure, comme nous le soutenons, renoncez à votre charge et rendez-U à un plus digne. »
Guillaume ne se soumet pas à cette assemblée, il envoie une troupe de chevaliers armés occuper Ypres. A cette nouvelle, les députés s'arrêtent en chemin, se réunissent où ils peuvent et envoient à Guillaume des lettres de déchéance. Thierry d'Alsace sera le candidat du pays.
« Au lieu de vous présenter à notre assemblée sans ruse et sans armes, vous vous préparez à nous combattre. Nous avons été fidèles jusqu'à ce jour; désormais nous renonçons à tout hommage envers vous. »
Ainsi, la Flandre avait en 1127 son assemblée du Jeu de paume.
Guillaume en appelle au roi de France, et une nouvelle scène montre, dans toute sa vigueur, cette sorte de souveraineté na-
l'abbé suger et le notaire galbert. 19
tionale que prétendaient exercer les États, non seulement contre le comte, mais contre le roi son souverain.
« Le mardi, 10 avril, le comte Thierry avec ses vassaux et les bourgeois de Bruges fit une excursion contre Rodenbourg et Ghistel... Ce même jour, le roi de France envoya à nos citoyens une lettre qui disait :
« Je veux que le dimanche des Rameaux, vous envoyiez vers moi, à Arras, huit hommes sages d'entre vous, j'en convoquerai autant de chaque ville de Flandre; je veux, en leur présence et devant mes barons, examiner vos différends avec le comte, et je m'efforcerai de rétablir la paix entre vous.
« Aussitôt les citoyens se mirent à discuter et à délibérer sur la réponse qu'ils devaient faire. »
La lettre commence par énumérer les griefs des bourgeois, elle rappelle l'occupation armée du château d'Ypres; et conclut en ces termes :
« Nous avons donc des motifs légitimes pour chasser le comte du pays. Et nous avons élu celui a qui appartenait le plus légitimement le comté, le fils de la sœur du comte Charles, élevé et établi selon la coutume du pays, auquel nous avons prêté foi et hommage, et qui représente dignement les mœurs, les usages et le courage de ses ancêtres. Nous faisons donc savoir à tous, au roi comme aux princes, à nos contemporains et à la postérité, que rien de ce qui concerne l'élection ni l'élévation du comte de Flandre n'appartient au roi de France. Lorsque le comte meurt sans héritier ou avec héritier, les pairs et les bourgeois ont seuls le pouvoir de désigner l'héritier du comte, et de lui remettre l'autorité. »
La guerre commence; Guillaume de Normandie recrute ces aventuriers que l'histoire a flétris, sous le nom de Cotereaux; Philippe d'Alsace a pour lui les milices bourgeoises.
Nous voilà loin de l'œuvre de Suger! loin des communautés des paroisses, loin de l'armée des serfs de l'Église, fondant la monarchie! Les bourgeois avaient aidé les chevaliers flamands à venger Charles le Bon. Ils marchent sous la bannière de l'élu des communes pour fonder leur indépendance.
Suger avait assisté à plusieurs parlements de France. Une de ces assemblées l'avait nommé régent. Étant régent, il en avait