‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 28 sur 61 · LABBÉ SUGEH ET LE NOTAIRE G ALBERT · texte numérisé non relu

LABBÉ SUGEH ET LE NOTAIRE G ALBERT

convoqué une autre à Soissons, contre les complots des seigneurs, et saint Bernard l'en avait félicité : « C'est Dieu sans doute qui vous inspire, afin que Ton sache que le roi a laissé dans le royaume un ami fidèle, un ministre prudent, un puissant défenseur du trône. »

Mais ces parlements, qui plaisent au moine, ne sont pas des assemblées populaires; il les appelle lui-même l'assemblée des princes de la cour et l'Église : Ut ad concilium tain Curiœ quant Ecclesiœ principes vocaretis. Le tiers état ne fut admis que plus tard dans les conseils du pays. La Flandre seule a ces assemblées qui réunissent les princes et les hommes sages du clergé et du peuple, pour déposer les comtes et nier tout droit à la royauté. En France, la féodalité gouverne. En Flandre, la commune règne déjà. Le monde moderne est né.

L'œuvre de Suger fut utile comme la sécurité, l'œuvre des Flamands est grande comme la liberté.

Voilà l'admirable spectacle que Suger eût trouvé dans sa patrie, et qui sait ce qu'il y serait devenu, s'il y était resté libre et avait servi les communes de Charles le Bon et de Thierry d'Alsace? S'il n'a fait que subir les communes, s'il n'a pas compris, ni servi cette grande révolution, c'est qu'il avait perdu, avant d'être homme, sa patrie et sa liberté. Son père en le livrant aux moines lui ôta la moitié de son génie.

On ne sait rien de la vie du notaire Galbert. La vie de Suger est dans ses livres, bien plus que dans sa biographie écrite par son secrétaire. Lorsque après les avoir lus, ou étudie son portrait, peint sur un vitrail de son église et gravé dans l'ouvrage de Montfaucon, cette figure grosse et ronde, sous un crâne tondu qui ne conserve qu'une couronne de cheveux, ce front grand et bombé, ce menton large, ces grands yeux ronds, ce regard sûr et cette bouche ferme dans l'expression de prière où il est peint, tout annonce le sang-froid dans l'énergie, l'ardeur et la persévérance dans la volonté, et l'on y retrouve cet homme qu'on a vu ne se laisser prendre ni aux violences de saint Bernard, ni aux aventures des croisades, mais qui ne comprit pas la révolution philosophique d'Abeilard, et qui aurait pu comprendre la révolution politique des communes : nature puissante, bien faite pour une œuvre de justice et d'ordre, mais qui aurait pu la faire par le peuple, aussi bien et mieux que par la monarchie.

l'abbé slger et le notaire galbert.

On trouve aussi le caractère de Suger dans son livre. Son ardeur à la lutte est connue :

« Alors même , dit-il , de son roi devenu obèse, alors même, si dans tout le royaume, il se faisait quelque chose qui blessait la majesté royale, il ne pouvait supporter l'idée de n'en pas tirer vengeance. »

C'est lui-même qu'il peint ici, autant que Louis le batailleur.

Cette vengeance était sans pitié. Suger se montre de son temps par le côté superstitieux, quand il raconte des songes, des croyances populaires et des miracles. Il se montre de son époque aussi par le côté barbare, quand il se complaît à rappeler que les cadavres des vaincus ont été abandonnés à la voracité des loups, et leur âme au châtiment éternel. Plus d'une fois, Suger raconte, avec un plaisir cruel et comme choses naturelles, des choses atroces :

« Le seigneur Louis commanda qu'on coupât une des mains aux prisonniers, et qu'ainsi mutilés et portant la main coupée dans celle qui leur restait, on les reconduisît à leurs camarades qui, effrayés nous laisseraient en repos. »

« Le cœur de Guillaume (beau-frère du roi), arraché des entrailles et tout gonflé d'iniquité, fut placé au bout d'une pieu et y fut planté en témoignage de la vengeance qu'on avait tirée de sa scélératesse. Son cadavre et celui de ses compagnons, attachés sur des claies, furent jetés à la Seine, afin que, s'ils pouvaient flotter jusqu'à Rouen, ils fissent voir quel châtiment frappait la perfidie, et aussi, afin que ces criminels qui, vivants avaient souillé un instant la France, morts infectassent la Normandie. »

Suger apparaît sous des traits plus nobles dans sa politique, et quelquefois il devient peintre de caractères. De tous les historiens, c'est lui qui nous fait le mieux connaître ces brigands qui revenaient des croisades pour traiter les bourgeois de Turc à Maure. Il peint aussi en quelques ligues cette famille adultère laissée par Philippe Ier.

« La comtesse d'Anjou avait tellement plié son mari à ses volontés qu'entièrement chassé de son lit (pour faire place au roi), il la respectait comme une souveraine, et que le plus sou-

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