‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 30 sur 61 · L ABBÉ SUGER ET LE NOTAIRE G ALBERT · texte numérisé non relu

L ABBÉ SUGER ET LE NOTAIRE G ALBERT

trône du mal. Ce n'est pas là l'œuvre du génie. Le génie au contraire évoque, dirige, féconde tout ce qu'un peuple contient d'aspirations généreuses, tout ce qu'une époque renferme d'éléments du bien ; il prend pour ainsi dire le suc de son temps, et il abreuve les nations en marche de cette ambroisie du progrès.

Suger se place entre ces deux extrêmes, par le sens pratique. Il n'a rien à se faire amnistier, il s'en réfère tout simplement à la justice de sa cause; il ne résume ni les vices, ni les grandeurs de son siècle, il en comprit les besoins d'ordre et de justice, et il les servit avec une énergique habileté. Il ne fut ni un saint Bernard, ni un Abeilard, ni un Yvain d'Alost ; entre le fanatisme despotique, le rêve du progrès et le sentiment de la liberté, il représente le génie de l'ordre.

La Flandre représentait quelque chose de plus grand. Voici les communes qui naissent, tout armées de leur droit. La Flandre inaugure le règne des États généraux et secoue les liens de la féodalité. Si la ville d'Ypres, occupée par des hommes d'armes, est interdite aux représentants du pays, comme le palais de Versailles le sera aux députés de 1789, la Flandre trouve une salle obscure pour y proclamer son droit de se gouverner elle-même, de choisir son souverain, de déposer le parjure, sans égard à l'hérédité, sans la participation du suzerain féodal :

« Nous faisons savoir a tous, aux rois comme aux princes, à nos contemporains et à la postérité que lorsque le comte de Flandre meurt avec ou sans héritier, les pairs et les bourgeois seuls ont le pouvoir de choisir le comte et de lui remettre l'autorité. »

Cette grande scène ouvre un monde nouveau, le véritable monde moderne! Suger représentait l'ordre et la sécurité, établis au profit d'une royauté qui ne devait pas tarder à trahir l'ordre véritable, qui est avant tout la justice. La Flandre représentait un principe éternel, le large et fécond principe de la liberté communale.

LES TROUVÈRES

Messieurs,

Homère célèbre dans un hymne la naissance d'Apollon : à peine le Dieu a-t-il goûté l'ambroisie qu'il rejette les langes de pourpre et d'or et s'écrie : « A moi la lyre! la lyre harmonieuse! je veux chanter les oracles de Jupiter! »

C'est ainsi que naissent les langues : àj)eine sorties des en- v " ? " / , trailles du peuple, elles chantent. Wl 'v A>

HCé^ângagë, ~^gent de communication et de fraternisation entre les hommes, peut servir à réaliser ce rêve d'unité que caressent les chefs de culte et d'empire. Les deux Romes, la Rome païenne et la Rome chrétienne, avaient espéré faire de la langue du Latium et du Vatican l'idiome universel des peuples dominés. Celte tentative d'unité par l'autorité fut aussi vaine que toutes les autres : au premier soleil, les patois des diverses races, couvés sous le limon des invasions et des dynasties, sortent de la coquille et se dispersent par le monde, comme une joyeuse troupe d'oiseaux chantants. La langue de Rome eut aussi sa tour de Babel.

A partir du neuvième siècle, on trouve déjà des fragments de la langue romane naissante. L'empire de Charlemagne se démembrait et avec lui l'empire de la latinité. Lorsqu'en 842, deux fils de Karl le Grand, Charles le Chauve et Louis le Germanique, font alliance, ce n'est plus dans la langue des capitulâmes qu'ils échangent leurs serments, c'est dans les deux

i LES TROUVÈRES.

langues nouvelles de leurs différents peuples : le roman et le tudesque. Déjà alors, un concile de Reims avait décidé que le clergé pouvait se servir de la langue vulgaire pour instruire le peuple. Après le serment de Louis le Germanique et des seigneurs de Charles le Chauve, on conserve des fragments de traduction du symbole qui datent du dixième siècle et un extrait du livre des Rois, traduit au onzième. Dès l'avènement de Hugues Capet, le français naissant était devenu la langue de la cour de Paris. L'Église ne fut pas sans résister, et l'on cite au douzième siècle un chapitre général de l'ordre de Cîteaux défendant à ses religieux d'écrire dans un autre idiome que la langue de Rome. Mais, malgré toutes les défenses, on traduisait la Bible elle-même en prose et en vers, et bientôt saint Bernard «» ç prêchera dans la langue profane du peuple. V Vm La langue française eut un doublêJ)-!Srxfiau; l'un au midi, où elle se rapprocha davantage du latin et où elle devint la .;. \ f v U [langue des troubadours; l'autre, dans le nord, où, plus exposée A-^-v-c^ : i l'influence celtique, elle devint la langue des trouvères. Ces /^»v<->-*^. (jeux idiomes furent nommés, d'après leur manière différente d'articuler la particule affirmative oui : la langue d'oc, dans le midi, la langue d'oïl, dans le nord. Leurs destinées furent loin i i de se ressembler. La langue d'oc est l'aînée, mais après avoir

. ^('<7 jeté un grand éclat, elle tombe, faisant plac« aux languesdu midi, ,i 2 / » et disparait dans le provençal ; elle était trop près du centre de la décadence pour ne pas subir l'influence délétère qui pesait sur Rome depuis des siècles. L'autre, la soeur cadette, était née dans ces provinces que César appelle le Belgium, elle devait bientôt se retremper dans le creuset des invasions normandes ^ on peut dire d'elle ce que César dit des Belges, qu'étant plus^^^y< o rapprochée du foyer germanique et moins exposée à la corrup- , 1 - \ UQiiiûmaine, elle fut la plus forte : quorum fortissimi.

La langue d'oc était lyrique, harmonieuse, aristocratique; elle n'atteignit à la vigueur que sous les éclairs de passion et de vengeance des Albigeois. En dehors de là, c'est la langue des coursd'amour et des jeux floraux. Elle s'éteint avec les maisons efféminées et despotiques de Provence et de Toulouse, maisons qui ont produit les Simon de Montfort et les Clémence Isaure.

La langue d'oïl se parlait aussi dans les cours, mais dans les cours du nord, dans ces cours de Flandre, de Hainaut, de Normandie et de Champagne; qui vont conquérir Jérusalem

LES TROUVÈRES. S

avec Godefroid de Bouillon, Constantinople avec Baudouin, l'Italie avec Charles d'Anjou, la Sicile avec les Normands, l'Angleterre avec Guillaume le Bâtard. Elle était née, elle florissait dans ces villes industrielles où régnaient la bourgeoisie des communes et le peuple des métiers.

Ce n'était pas la lyre des cours d'amour qui convenait à cette race rude et libre. Son esprit réaliste, positif, énergique, se plaisait surtout dans les cantilèues et les épopées guerrières, et le récit du trouvère accompagnait partout les luttes des tournois. Deux langues durent leur naissance dans nos provinces à ce génie indépendant et barbare : l'une, pour être plus populaire encore, devait créer bientôt toute une littérature didactique, c'est le flamand ; l'autre détrône la langue d'oc, passe la Manche avec Guillaume le conquérant, donne à la Palestine les Assises de Jérusalem, s'étend de la Flandre, de la Champagne, de la Bourgogne, de la Normandie, en Sicile, en Navarre, en Portugal, en Grèce et en Morée. C'est la langue d'oïl , ce sera la langue française.

Cette langue eut son berceau dans le nord de la France actuelle et le midi de la Belgique; encore aujourd'hui, nos patois la rappellent et facilitent l'étude de ses plus anciens textes. Le patois du Brabant a conservé la prononciation de la particule oui : ai, qui a donné son premier nom à la langue française, et un écrivain a pu dire avec raison que « l'ou serait tenté de considérer notre wallon comme un reste, en quelque sorte immobilisé, de la langue d'oïl. »

C'est aussi dans nos provinces qu'on a retrouvé le plus ancien chant de cette langue naissante. Le cantique de sainte Eulalie appartient à Valenciennes. A la lin du douzième siècle, on commence à rédiger les actes publics dans l'idiome vulgaire; nos provinces donnent l'exemple. On a remarqué que ce n'est pas des souverains, mais des bourgeois et des villes que part l'initiative, et l'une des plus anciennes chartes nous montre à Tournai les bourgeois et les chanoines, la commune et l'Église traitant de pair à pair. C'était un travail de décentralisation, il ne pouvait venir d'en haut.

Je ne m'arrêterai pas à l'étude philologique des premiers documents. Les premiers chants, faits pour le peuple et par le peuple, pour des gens qui ne savent pas lire, par des gens qui ne savent pas écrire, ne peuvent pas nous être parvenus; mais

LES TROUVÈRES

ils ont passé, en laissant, dans les traditions nationales, de profondes traces, que nous retrouverons dans les Chansons de gestes du douzième et du treizième siècles.

Avant d'étudier la part que nos compatriotes ont prise dans ce grand ensemble de productions littéraires, je me propose de vous présenter aujourd'hui une vue générale sur la partie historique de l'épopée des trouvères, en prenant pour exemples, autant que faire se pourra, des œuvres qui nous appartiennent.

A de rares exceptions près, messieurs, les batailles sont le sujet obligé et le fond des Chansons de gestes, et les guerriers en sont les héros. Les trouvères se plaisent à décrire les hommes d'armes, le bouclier, le heaume aux fleurs de lis, l'écu bien énarmé, la lance en bois de pommier, l'épée d'acier tranchant, le branc émoulu, le destrier arabe ou poitevin, les éperons d'or. Ils aiment les guerres sanglantes, les tournois animés, les fortes lances qui se brisent, les cottes de maille qui volent en pièces, les casques fendus, les coups qui font retentir les armures ; les têtes, les pieds, les poings coupés ; les défis dans les combats, la mort des héros ; et c'est au milieu de cette poésie guerrière qu'ils montrent en action la fierté, le courage, l'ardeur des vengeances, l'avidité des conquêtes ou des batailles, des seigneurs féodaux.

Raoul de Cambrai et la Chanson des Lorrains sont les plus remarquables parmi les plus anciennes épopées des trouvères. La cause des guerres terribles que l'une et l'autre célèbrent est la possession des fiefs. On y sent aussi la vigueur des luttes de races.

Le comte de Cambrai étant mort avant la naissance de son fils Raoul, le roi de France, Louis d'Outremer, donne son fief, en récompense de grands services, à Gibouin, le Manceau ; mais Géri le sor (le roux) veille sur son neveu; Raoul, grandi a la cour, est devenu sénéchal du Poitou; Géri réclame pour lui le fief de Cambrai, le roi refuse; Géri court à son neveu qu'il trouve jouant as esches, et lui reproche avec outrage son inaction. Raoul se dresse sur son séant et jette un grand cri de colère :

Si haut parla que le palais frémit (1).

(1) Pour plus de clarté, je rajeunirai l'orthographe et quelquefois la langue.

LES TROUVÈRES

Le jeune héros, menaçant, courtauroi, qui le prie d'attendre et lui promet le premier fief vacant par décès. Raoul accepte des otages en garantie de cette promesse, et bientôt après, le comte de Vermandois vient à mourir. Cette fois, Raoul n'entendra plus rien. En vain, le roi lui remontre que le comte Herbert laisse quatre fils. En vain, Bernier, l'écuyer, le compagnon, .l'ami de Raoul, le supplie en faveur de ses jeunes parents :

Le don m'est fait (dit-il) pour rien nel' guerpirai.

En vain, sa mère, qui s'enquiert s'il ne se prépare pas à revendiquer le fief paternel, veut le dissuader de dépouiller des orphelins, en lui rappelant l'amitié qui unissait son père au comte Herbert. Raoul aimerait mieux être toute sa vie « serf d'une femme esclave », que de renoncer au Vermandois. Il appelle ses gens aux armes; la guerre commence par une scène horrible, l'incendie du monastère d'Origny, et la mort de Raoul lui-même n'y mettra pas fin, car il a un neveu qui voudra venger son oncle.

C'est l'ami de Raoul, Bernier, qui le tuedans un combat. Deux fois le neveu de Raoul provoque Bernier et leurs rencontres sont de véritables boucheries : ils se tranchent l'un a l'autre des quartiers de chair; quand le tenant de Bernier le croit blessé mortellement et lui demande s'il espère guérir, le héros répond : « Je suis près de mourir, mais Gauthier n'a plus longtemps à vivre ! » A ce mot, Gauthier, tombé aussi, haché aussi en pièces, se récrie et menace; Bernier riposte : il est prêt à recommencer :

Et Bernier dit : « La bataille désire ! »

Une autre fois, le duel recommence, le roi est présent et le combat n'est pas moins sanglant que le premier. C'est miracle si tous deux n'y périssent :

Ce est merveille s'andui ne vont en bière.

Les deux chevaliers se tranchent encore de grands charnals; Bernier y perd une oreille :

LES TROUVÈRES

Vrai, dit Bernier, malement m'as saigné; puis, la moitié d'une épaule. Mais sa vengeance ne tarde point : Il lui trancha près d'un demi-quartier.

Alors, scène nouvelle et curieuse, l'oncle de Gauthier, Géri appelle tous ses hommes, s'agenouille avec eux, tourné vers l'église voisine, et jure sor sains qu'il coupera tous les membres de Bernier si Gauthier succombe. Le roi les sépare. Mais ces boucheries n'ont pas assouvi la haine. La veuve de Raoul voit gésir les deux combattants ; elle triomphe au récit de Gauthier, et s'élance sur Bernier pour le tuer.

Ces scènes peignent bien une époque de violence, où les barons féodaux, comme Achille, ne comptaient que sur leur épée : Nihil non arroget armis; et il y a déjà une vigoureuse poésie, une poésie toute nouvelle dans ces tableaux de la barbarie héroïque de l'Europe moderne.

Cependant, au milieu même de ces boucheries, le cœur n'est pas sans reprendre ses droits, et la poésie ne peut être bornée à ces sanglants spectacles.

Bernier ne s'est battu que pour l'honneur et pour la vie. La mort de son ami lui pèse autant qu'à ceux qui veulent la venger; peu à peu, l'émotion le gagne; il ne veut pas tuer le neveu de son ami, et cet acharnement de la vengeance, dont son bras sait se défendre, est un trop lourd fardeau pour son cœur. Quand le roi sépare les deux adversaires, hachés en pièces, Bernier éclate; il demande la paix, il demande grâce pour le sang versé, et l'émotion grandit; c'est un sentiment de tous les temps et de toutes les époques qui parle :

Sire Gauthier, dit Bernier le gentil, Pour amour Dieu qui en la croix fut mis, Iceste guère durra-elle toudis?

Jà pardonna Dieu sa mort à Longis (4). Prends donc l'amende, franc chevalier eslit Ou prends t'espée aussitôt et m'occis.

(1) Longis est le nom qu'on donnait au soldat romain qui frappa de sa lance le Christ sur la croix.

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Gauthier et Géri lui répondent par des injures : Vous en mourrez! —Tout est en Dieu! dit Bernier. C'est alors qu'arrive la comtesse, la veuve de Raoul de Cambrai, qui veut le tuer de sa propre main, et la violence de sa passion arrache à Bernier la même plainte :

Gentil* comtesse, plus ne veux délaier.

Vous me nouristes, ce ne puis-je nier, Et me donnastes à boire et à manger.

Voici m'espée, de moi te peux venger.

Mais la veuve de Raoul est femme, ces paroles l'émeuvent :

Dame Alaïs commence à larmoyer, Quand voit Bernier si fort humilier.

L'Abbé de Saint-Germain intervient, la paix est faite. Le poète a mêlé des sentiments humains à ces scènes de meurtre.

Les chansons de gestes doivent leurs plus beaux vers à l'amitié. Ces barons farouches qui se coupent en pièces, qui se vengent avec une rage féroce, qui se font des trophées de têtes humaines et vont jusqu'à manger le cœur de leurs adversaires, portent la même vigueur dans leurs affections et s'attendrissent au nom d'un ami.

Quand Roland a lutté de courage et de générosité avec Olivier pendant trois jours, sans que l'un ait pu l'emporter sur l'autre, et qu'ils ne trouvent d'autre moyen d'en finir que de s'embrasser, Charlemagne reproche à Roland l'issue du combat comme une défaite; Nenni, répond le héros {Chanson des Saxons, de Jean Bodel d'Arras) :

C'est grande chose, un ami conquesté !

Bègues et Belin sont frères. Vers la fin de la grande épopée des Lorrains, le poète nous montre Bègues dans sa famille; la belle Béatrix, son épouse, est près de lui :

Le duc la baise et la duchesse rit.

Leurs enfants entrent dans la salle, qu'ils animent de leurs

LES TROUVÈRES

jeux et de leurs cris. Mais ce bonheur domestique rend le duc rêveur; il songe à son frère qui, lui aussi, a un fils, et qu'il n'a pas vu depuis sept ans. La duchesse s'étonne et le met à raison : « Qu'a-t-il à rêver? il est riche et puissant; il a des coffres pleins d'or, des armoires pleines de riches vêtements, de vair et de gris, des écuries remplies de chevaux; et il a foulé tous bes ennemis! » Bègues répond : « Vous dites vrai ;

Mais d'une chose, vous y avez mépris;

N'est pas richesse ni de vair ni de gris,

De palefrois, de mules, de roncins;

Mais c'est richesse avoir de bons amis.

Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays. »

Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays ! Connaissezvous, messieurs, dans aucune langue, dans aucune poésie des temps civilisés, classique ou romantique, un plus beau vers que ce vers d'un poète du douzième siècle, prêté à ce Bègues qui vient d'arracher les entrailles d'un vaincu pour en frapper son tenant d'armes au visage?

J'ai dit que Raoul de Cambrai avait été tué par son ami Bernier. Cette scène est une de celles qui peuvent le mieux vous donner une idée du caractère épique de la poésie des trouvères.

Bernier est véritablement le héros de ce poème qui porte le nom de son ami. Le comte Raoul de Cambrai, jeune encore, l'avait reçu de sa mère, comme écuyer et compagnon. Ils avaient été faits chevaliers ensemble. Cependant, Raoul ayant reçu du roi le iief de Vermandois, Bernier, dont les orphelins dépossédés sont les cousins, le supplie de ne pas leur ravir l'héritage de leur père. Raoul a juré; Bernier doit le suivre, et la guerre commence par une scène horrible, l'incendie d'Origny. La mère de Bernier, Marsent la Belle, s'était retirée au moustier d'Origny dont elle était devenue l'abbesse. Bernier voit brûler sa mère étendue et couchée ; il voit sur sa poitrine brûler son psautier; il veut la secourir en vain ; trois fois, il s'élance pour traverser les flammes; trois fois, il se pâme devant la violence du feu et doit reculer ; sa mère meurt et la colère monte au cœur de Bernier; il accuse Raoul, qui le frappe; son sang coule, Bernier s'emporte, il saisit Raoul au corps, il l'eût étouffé si on ne les avait séparés. Mais la mesure était

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comble; le vassal rompt tous les liens qui l'unissaient à Raoul. Son ami lui offre en vain une riche composition; Bernier refuse tout et passe au camp ennemi. Là, cependant, il tente de négocier la paix et lui-môme vient, en ambassade, l'offrir à Raoul au nom de ses cousins. Raoul refuse :

Bien se défendent ! bien seront assaillis !

Bernier défie alors l'ennemi de sa famille et la guerre commence. Raoul y fait de grandes prouesses; tous les fils d'Herbert y périssent. La dernière scène de ce long combat est d'un mouvement vraiment épique. Il n'en est peut-être pas dans toute la poésie du moyen âge, où la bravoure soit peinte avec plus de vivacité, d'énergie et de grandeur. J'en ai traduit des fragments en vers, comme d'un des plus beaux modèles de combat de chevalerie :

Il avait plu. La terre était de sang trempée; Plus d'un noble baron était mort sous l'épée; Les meilleurs destriers, fléchissants, éreintés, Tombaient, et les plus prompts marchaient à pas comptés. Les fils d'Herbert gisaient dans la sanglante arène. Il avait plu. Les morts couvraient au loin la plaine.

C'est sur ce terrain qu'un seigneur du parti de Bernier, Ernaud de Douai, mis hors de combat, va fuir, et que Raoul, qui a juré sa mort, va s'acharner ù le poursuivre. Ernaud fuit, le poing coupé; il demande grâce, il sera vassal de Raoul, il lui cédera le Brabant et le Hainaut. Mais Raoul n'entend rien; Ernaud doit fuir et fuir encore. Il appelle à son secours son neveu, Rocoul de Soissons, qui avait levé mille lances pour cette bataille. Raoul coupe à Rocoul un pied, et continue à poursuivre sa victime; il jure encore, il jure par le Christ qu'il ne s'arrêtera que lorsqu'il lui aura coupé la tête. Ernaud rencontre toute une troupe de ses amis, conduite par le père de Bernier, et le combat recommence; Raoul va succomber, mais Géry d'Arras avec toute sa troupe accourt, et la mêlée est terrible. Raoul y fait des prodiges, il tue de sa main quatorze chevaliers, et Ernaud de Douai, qui le voit vainqueur, reprend encore la fuite ; car Raoul « a trop désiré sa tête » pour renoncer à sa ven-

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geance. Ernaud, serré de près, supplieencore et demande grâce; car ces vaillants guerriers tiennent à la vie et sont des hommes. « Je suis jeune, dit-il, je ne veux pas mourir! Prends mes fiefs, je me ferai moine! » Mais Raoul jure et sa colère va jusqu'au sacrilège : « Il faut en finir, la terre ni le ciel, Dieu ni les saints ne pourraient te sauver! » El Ernaud s'écrie : « C'est trop d'orgueil, Raoul! Tu n'es qu'un chien, puisque tu renies Dieu. Si Dieu avait pitié de moi, il suffirait, pour me sauver la vie, d'un brin d'herbe ! »

C'est alors qu'à l'horizon de ce champ de carnage, apparaît Bernier. Je laisse la parole au poète :

Lorsque de quelques pas il se sent échappé,

Ernaud regarde et voit Bernier tout équipé

S'avancer; il portait l'armure bien trempée,

Le bouclier, le casque, et la lance et l'épée.

Il le voit, son cœur bat, son poing est oublié (1) !

Il s'élance et lui parle au nom de l'amitié :

« Bernier, protége-moi ! grâce! pitié ! justice!

Vois, c'est sire Raoul qui m'a fait ce supplice.

Il m'a tranché le poing. » — Bernier se sent frémir :

Raoul est furieux, pourra-t-il le fléchir?

Bernier est un soldat 5 l'âme noble et forte :

— « Oncle, point ne vous sert de trembler de la sorte,

Dit-il, j'implorerai mon seigneur droilurier. »

Et, s'appuyant la main au cou du destrier :

« Sire Raoul, dit-il, fils d'une noble femme,

Tu m'armas chevalier, c'est vrai; mais, sur mon âme,

Tu m'as bien fait, depuis, payer cher cet honneur.

En tuant mes amis, tu m'as percé le cœur;

Au moustier d'Origny tu fis brûler ma mère,

Tu me brisas le crâne alors dans ta colère ;

Tu m'offris des présents, il est vrai, tu m'offris

Cent coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix,

Cent écus, cent hauberts à la riche doublure;

Mais, irrité de voir mon sang sur la blessure,

Je refusai, rompant toute vassalité ;

Les meilleurs chevaliers m'en ont félicité.

Mais j'accepte aujourd'hui, par saint Riquier! j'oublie

Tout; avec mes parents je te réconcilie;

Suspendons le combat, effaçons tout jçrief;

Je te ferai donner notre domaine en fief.

(1) Ernaus le voit, jà son poing oblié.

LES TROUVÈRES

Ne parlons point des morts, le mal est sans remède ;

Mais, sire, par le Dieu dont nous implorons l'aide,

Prends pitié! pourquoi donc poursuivre un homme mort?

Qui perd son poing n'a plus qu'à maudire le sort. »

Raoul fougueux se dresse, et sa haute stature

Fait ployer l'étrier et cambrer sa monture (1).

« Tu plaides bien, dit-il, mais tu flattes trop tard !

Tu sortiras d'ici sans ta tête, bâtard! »

« Bien! dit Bernier, je puis m'en remettre au courage ;

Je ne veux pas ici m'abaisser davantage. »

Quand Bernier voit Raoul prêt à lui courir sus,

Que sa prière est vaine et ne servira plus,

Il lâche toute bride au coursier qui s'agite,

Et Raoul en avant sur lui se précipite.

Sur leurs écus, en face, ils portent de grands coups;

L'airain se fend ; Bernier, dans son juste courroux,

Frappe, le fer puissant se fixe dans l'armure,

Mais sans pouvoir porter jusqu'au cœur la blessure.

Raoul a riposté, coup terrible et mortel !

Mais Bernier a pour lui le bon droit et le ciel;

Hélas! non plus qu'un gant à la peau fine et tendre,

Bouclier ni haubert n'auraient pu le défendre;

Mais le glaive esquivé glisse à côté dans l'air.

Bernier frappe à son tour, et le heaume de fer

Se brise; du haubert la coiffe est forte et belle,

Il la tranche, et le fer coule dans la cervelle.

Raoul tombe; luttant en vain contre la mort,

Il tire son épée en un suprême effort,

Il l'agite dans l'air, mais il ne sait plus guère

Où frapper, et son bras retombe sur la terre;

Tout entier dans le sol le fer va se plonger,

C'est à peine s'il peut encor l'en arracher;

Sa bouche se contracte et son regard s'efface;

Il réclame le Dieu, maître de toute grâce :

« Comme mon cœur s'éteint! ô Père glorieux !

Hier, je ne redoutais nul homme sous les cieux;

Maintenant, c'en est fait de moi ! Je te réclame,

Douce Dame du ciel, prends pitié de mon âme! »

Bernier l'entend, s'émeut, sent son cœur se serrer,

Et, sous son heaume d'or, il se prend à pleurer :

« Sire Raoul! dit-il, fils d'une noble femme,

Tu m'armas chevalier, c'est vrai, mais, sur mon âme,

Je payai cet honneur de maint et maint affront :

Tu fis brûler ma mère et me brisas le front.

Tu m'offris des présents alors!... Ah! ma vengeance

Est terrible! » — A ces mots, le comte Ernaud s'avance :

(1) Desoz lui fait le destrier archoier.

LES TROUVÈRES

« À moi cet homme mort ! que je venge mon poing ! » « Mon oncle, ditBernier, je ne le défends point; Mais il est mort, pourquoi lui faire encore outrage? » « A bon droit, dit Ernaud, se déchaîne ma rage! » Et, lançant son cheval et du poing droit s'armant, fl frappe le héros, tranche violemment La coiffe, et fait baigner le fer dans la cervelle. Ce ne fut point assez : pris de fureur nouvelle, Il plonge dans le cœur son glaive tout entier; Et l'âme s'envola du corps du chevalier.

C'est ainsi que Bernier, après l'avoir supplié de faire la paix, tua son ami Raoul de Cambrai. C'est ainsi que les trouvères peignent la grande âme de leurs héros. Avais-je tort, de vous annoncer une scène vraimeut épique?

Mais nous ne pouvons négliger de chercher dans les trouvères un sentiment plus passionné, plus tendre, plus délicat que l'amitié : l'amour.

Tacite signale le respect de la femme et l'égalité des sexes comme un des traits du caractère des Germains. Dans une époque de violence, où la femme était exposée au rapt, aux attentats, à la colère de ces barons farouches, où l'Église la reléguait dans une sorte de servitude, la chevalerie et la poésie relèvent la compagne du héros.

L'histoire raconte que Guillaume le Conquérant, n'étant encore que duc de Normandie, demanda en mariage la fille du comte de Flandre, et que Malhilde ne voulut point un bâtard pour mari. Le duc apprend ce refus, court à Lille, entre dans le palais, va droit à la princesse, la saisit par les cheveux et la traîne parmi la chambre : « El la défoula de ses pieds et la baty bien ». Puis, il s'éloigne au galop et, quelque temps après, il fait renouveler sa demande, qui est acceptée.

Dans la grande épopée des Lorrains, quand les Lorrains et les Gascons, s'étant pris de querelle, insultent le roi Pépin, et que la reine reproche au roi sa faiblesse, le roi frappe son épouse, qui lui répond en esclave :

Quand vous plaira, vous pouvez reférir Car je suis vostre, ne m'en puis départir.

Audefroid le bastard chante aussi la belle Emmelot qui pleure:

LES TROUVÈRES

Pour mal mari qui la bat et laidoie.

Et la belle Idoine que son père frappe aussi :

Tant la battit d'un frein là où la peut atteindre

Que toute sa chair blanche lui fit en vermeil teindre.

Cependant, dans les Chansons de gestes, comme les seigneurs sont pairs du roi, l'épouse est pair de l'époux. Prendre une femme à épouse et à pair, prendre un roi à pair et à mari, cette belle expression est un lieu commun dans la poésie, dès le douzième siècle.

Les trouvères ne dissimulent pas la rudesse de l'époque ; la vérité des mœurs est peinte dans leurs œuvres, mais l'idéal de la femme s'y montre avec une grâce parfaite. L'égale du chevalier a confiance dans l'honneur du chevalier. Les plus anciens trouvères prêtent à la jeune fille, à la pucelle, comme ils disent, une simplicité de mœurs charmante. Elle ne craint pas d'offrir son amour, certaine de n'être pas trahie :

Nul n'en doit merveiller, Car elle est belle et lui bon chevalier,

dit l'auteur de Raoul de Cambrai, et l'héroïne dit elle-même à Bernier :

Si je vous aime, n'en dois être blâmée, Car vous avez si grande renommée.

Une fois épouse, la femme veille à l'honneur du chevalier. Trois vers du poème û'Aubery le Bourguignon montrent cette transformation. La reine Guibors a aimé Aubery assez légèrement et l'a servi dans son entreprise; à peine vainqueur, le héros veut l'embrasser, mais elle l'arrête et parle d'un nouveau devoir :

Aurez-vous donc le cœur toujours léger?

La folle amour devez enfin laisser; Vous me prendrez à épouse et à pair.

LES TROUVÈRES

Les trouvères peignent sur le vif les mœurs violentes des grands vassaux et leur rôle historique dans la dispute des fiefs. Les évéques étaient du nombre de ces maîtres du monde féodal, et ils partageaient leurs mœurs. Les trouvères mettent aussi en scène les gens d'église. Ce n'est pas le tableau des mœurs des seigneurs ecclésiastiques que je chercherai dans leurs œuvres; elles ne différaient guère de celles des seigneurs laïques, et plusieurs chansons de gestes laissent percer l'esprit satirique du Roman du Renard. Le rôle historique du clergé réclame de préférence notre attention ; il se trouve vigoureusement tracé dans l'œuvre des trouvères. •

« Les évéques, dit Montesquieu, demandèrent à Gharlemagne de ne plus les obliger d'aller à la guerre, et, quand ils l'eurent obtenu, ils se plaignirent de ce qu'on leur faisait perdre la considération publique. »

Quand Charles Martel, dans la Chanson des Lorrains, envoie un évêque et deux abbés à Hervi de Metz, pour lui demander des secours contre Gérard de Roussillon, Uervi s'enquiert d'abord si le roi est le légitime héritier de la couronne; ensuite, si les évéques ne prennent pas les armes en sa faveur.

L'évêque répond :

Nous ne savons guerroyer, ce savez ; Nous nous mêlons de matines chanter.

Hervi s'indigne :

A grande aise vivez!

Mais s'en ma terre vous étiez hostelés, Je ne l'pourroit souffrir ni endurer.

Quoi! il suffirait d'être tonsuré et enfroqué pour être quitte du service des armes !

Par saint Estèphe que je dois adorer, Vous conviendra d'autre Martin chanter!

Si je vais secourir le roi de France, je le prierai :

Que les gras moines me fasse délivrer, Pour qu'avec moi ils viennent batailler !

LES TROUVÈRES

Vous connaissez l'histoire de Charles Martel, comment il sauva la France et l'Europe avec l'argent prélevé sur les biens du clergé, qui ne lui pardonna jamais, et comment, même après sa mort, le héros de Poitiers fut excommunié pour son sacrilège et condamné à la damnation éternelle par le concile de Kiersi. La résistance du clergé est mise en scène dans la Chanson des Lorrains. — Je tradais cet épisode en prose, pour plus de clarté; c'est l'idée, non la forme, qui importe ici :

Écoutez une vieille chanson, une histoire merveilleuse, et comment les Wendres vinrent dans notre pays, mirent la chrétienté en danger, tuèrent les hommes, brûlèrent le pays, détruisirent Reims et assiégèrent Paris.

Charles Martel ne put le souffrir. Les pères étaient morts et les lils étaient en bas âge. — Quand un seigneur se voyait au lit de mort et qu'il avait grand' peur de mourir, il ne pensait ni à son frère, ni à son h'is, ni à ses parents, ni a ses cousins germains; il donnait terres, renies et moulins aux moines îioirs de Saint-Benoit. La fille ni le fils nen avaient rien. Ainsi le monde fut appauvri et le clergé si riche que la Gaule devait tomber en déclin si Dieu n'y eût mis bon ordre. »

On comprenait déjà alors que la richesse du clergé prépare le déclin du pays.

Charles Martel, dans ce pressant danger, s'adressa au Saint- Père ; il alla le trouver à Lyon sur le Riiône. Là, vous eussiez vu plus de trois mille clercs et plus de vingt mille chevaliers; mais les chevaliers n'avaient ni palefrois, ni destriers, 111 mules, ni écus, ni heaumes, ni hauberts, ni armures; ils n'avaie*àt plus que leurs épées! Des anciens, il n'y avait plus qu'un petit nombre. Ils étaient rassemblés et les paroles commencèrent à venir : — « Seigneur Pape, dit Charles Martel, par le Dieu qui mourut sur la croix, pitié de moi et toi- même, et fais eu sorte que nous ne soyons pas honnis. Je ne sais quelles gens ont envahi la France, brûlé ma terre et détruit mon pays; sous mes yeux mêmes, ils font tomber mes châteaux, et je ne puis l'endurer, m'est avis. Car ils logent les chevaux dans les abbayes où Dieu devrait être servi; ils écorchent les prêtres et tuent les évoques et archevêques. Nous avons environ vingt milie chevaliers, mais ils n'out ni chevaux ni roucins. Sire, prenez bon et loyal . conseil pour qu'ils puissent nous sauver; ou sinon, je vous rends le pays et m'en irai comme un malheureux.

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Tous ceux qui entendent ces paroles en sont touchés; il n'est personne qui n'en soit ému et qui n'en pleure.

Le Pape alors s'est levé sur ses pieds; il pleure tendrement et il appelle sa gent : « Seigneurs prêtres, quel conseil me donnezvous? Il est bien juste que vous y mettiez du vôtre, et tassiez en sorte de les armer de bons chevaux. Vous êtes riches et pouvez bien supporter cette charge ». Mais l'archevêque de Reims s'est levé: « Sire pape, qu'avez-vous dit? Pour mille marcs d'or, vous ne devriez penser que nous y missions trois deniers monnayés. Car on en prendrait l'habitude pour toujours.

Car à toujours seroit accoutumé.

A ces mots, ils se séparent et quittent le conseil. Le pape les rappelle : « Charles Martel, beau tils, venez ici; que Dieu m'assiste, je n'ai pu obtenir qu'ils donnent un seul denier. Que faire donc? Par la majesté de Dieu! la sainte chrétienté est perdue ! »

Alors, le Lorrain Hervi prend la parole : « Sire pape, qu'avez-vous dit? Il y a là viugt mille chevaliers dont les clercs tiennent les fours et les moulins; il est bien juste de prendre une autre résolution, ou sinon il pourrait arriver pis. » — L'archevêque dit : « Je vous ai compris. Mais nous, nous sommes clercs, nous devons servir Dieu. Nous prierons Dieu pour tous vos amis, pour qu'il les défende de mort et de péril. Vous, vous êtes chevaliers; Dieu vous lit pour sauver et défendre la sainte Église; il vous l'a ordonné de sa propre bouche. Pourquoi donc m'en cacher? Par la foi que je dois à saint Martin, je ne donnerai pas un sou angevin ! »

Alors parla l'abbé de Cluny : « Vous avez tort, gentil archevêque, de leur refuser ainsi toute offrande! Nous sommes riches, grâce à Dieu, riches en bonnes terres que tenaient leurs ancêtres. 11 me semble beaucoup mieux que chaque y mette du sien, vfh petit soi, plutôt que de perdre le tout ». Mais l'archevêque repond avec colère qu'il se laisserait plutôt écarteler que de donner deux sous angevins. Et le pape en est durement marri ; alors, il parle avec aigreur à son clergé : « Par le saint Sépulcre! cela n'ira pas ainsi ! Venez ici, Charles Martel, beau lils ; je vous octroie et le vair et le gris, for et l'argent dont les clercs sont saisis, les palefrois, les mules, les roncins ; prenez tout, je vous l'octroie et abandonne, pour que vous puissiez équiper vos hommes d'armes qui vous défendront, vous et votre pays ; et je vous prête aussi les dîmes, sire lils, pendant sept ans et demi. Quand vous aurez vaincu les Sarrasins, vous rendrez les dîmes, car vous ne pouvez les tenir. »

Charles Muriel répond : « A votre merci ! » — « C'en est assez, s'écrie le duc Hervi! Sus aux églises! aux chevaux! aux

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roncins! » Et vous les eussiez vus prendre le vair et le gris, l'or et l'argent, et les coupes d'or fin, et les armures dont les clercs étaient possesseurs; et vous eussiez vu les chevaliers s'en revêtir; en peu de temps, plus de quarante mille furent équipés, dit l'histoire.

Ceci est une page d'histoire, messieurs; il n'est pas de chronique qui en contienne de plus vivante, ni de plus animée.

Le même poème nous montre une autre face de la politique du clergé : sa complicité avec les rois et son intérêt à fonder l'autorité monarchique.

Le roi de Maurienne, en mourant, avait donné sa fille et son royaume au duc Garin de Lorraine, et le roi y avait consenti. Mais la maison de Lorraine ne pouvait s'agrandir sans porter préjudice à la royauté. Écoutons l'archevêque de Reims et voyons quel moyen il emploiera pour l'empêcher :

Alors, parla l'archevêque Henri, qui tient la croix de Reims : «Droit empereur, que dis-tu? Si Garin a Blanchefleur, la France en sera honnie; jamais Fromont ni les siens ne voudront te servir et jamais la guerre ne prendra fin. » — a Que faire donc? » dit le roi Pépin : — « Prenez-la vous-même, dit l'archevêque, et vous finirez la guerre. Vous êtes jeune et la dame aussi, vous ne pouvez choisir plus haut, et elle n'a pas moins de terre que vous. » — Le roi répond : « Qu'ai-je entendu? vous m'enseignez à mentir à ma foi! » — « Non pas, sire, j'ai pris mes précautions ; j'ai cherché deux moines qui jureront que les futurs époux sont parents; ainsi ils seront séparés. » L'empereur dit : « Eh bien, j'irai la voir; si elle me plaît, elle m'aura pour mari. »

La jeune princesse plaît au roi autant que sa dot, et la comédie du parjure est jouée solennellement :

Vous eussiez vu venir les chevaliers, les évêques et les abbés bénits, bien au nombre de quatre mille. Le roi parle et chacun l'écoute; il appelle Garin et lui dit bellement : « Prenez votre femme, o mon très doux ami ; je veux vous servir moi-même au repas de noces. » — Le duc répond : « Sire, à votre merci ! » — Et le roi lui donne la jeune fille et il la reçoit de ses mains.

Alors, parla l'archevêque Henri : « Or, écoutez, grands et petits 1 Voici le Lorrain Garin de Metz, qui prend à femme Blanchefleur à la belle figure, la fille au roi Thierry, de Maurienne; quiconque y connaît quelque obstacle, au nom de Dieu,

LES TROUVÈRES

qu'il parle, ou sinon, jamais il ne sera écouté en témoignage; je l'interdis et l'excommunie. »

A ces mots, se lève un moine à la barbe blanche : « Écoutez» moi, francs chevaliers : le mariage n'est pas juste et ne peut être contracté; Hervi de Metz, le père de Garin, était issugermain du roi Thierry et de Gérard de Roussillon; la parenté est si proche qn'ils ne peuvent s'épouser. » — Bègues l'entend ; peu s'en faut qu'il n'enrage; il saisit le moine, le jette à terre; il tint à rien qu'il ne le tuât. — « Il n'est pas moine, dit le duc Bègues; il est traître, parjure et menteur! Si je le tiens hors d'ici, par la foi que je dois à Garin, mon frère ! nul homme au monde ne pourra m'empêcher de l'occire! »

— « Vous ne le ferez pas, sire, dit le roi; je ferai apporter ici les reliques des saints et ils jureront ce qu'ils ont dit. »

Et, sur le corps de saint Denis, bien quatre moines jurèrent qu'ils avaient dit la vérité, et Garin fut séparé de la pucelle.

Vous connaissez l'histoire des fausses décrétales et de la fausse chronique de Turpin. Une scène de la Chanson. a" Aspremont rappelle ces menées du clergé en faveur du despotisme religieux et politique. Gérard de Fraite ne veut tenir son fief que de Dieu même. Cependant, sur les instances de Charlemagne, il consent à l'aider contre les Sarrasins. Le fier chevalier va donc rejoindre l'armée de l'empereur, il la rencontre dans les gorges d'Aspremont et se croit d'abord en présence des ennemis ; bientôt, il reconnaît les Francs, et son entrevue avec l'empereur est d'autant plus émue et plus expansive que l'un et l'autre avaient craint l'ennemi dans un passage difficile, et que l'empereur n'espérait plus ce renfort.

Or l'archevêque Turpin était présent, il ne perd pas un mot de ce qui se passe et il en rédige le récit en latin, dans une charte qui servira de titre et de commencement de preuve de vassalité contre le droit seigneur de Fraite.

Quand Gérard s'approche de Gharlemagne, dit le trouvère, le roi lui jette les bras au cou, et ils s1 entrebaisent ; le manteau de Charles s'étant détaché, Gérard se baisse et le lui replace sur les épaules. Or, auprès de Charlemagne se tenait Turpin;... il prend plume, encre et parchemin, il écrit, de roman en latin, comment Gérard descendit de cheval, vint à Charlemagne, s'inclina et lui rendit son manteau ; et Charlemagne obtint à la fin l'hommage de ce fief, à cause du récit que l'archevêque avait mis en latin.

LES TROUVERES.

Le trouvère ajoute en guise de morale :

Pour ce, dit-on : Qui a mauvais voisin Souvent advient qu'il a mauvais matin.

Mais, me direz-vous, les trouvères ne parlent-ils que des seigneurs et des évêques, et jamais des bourgeois et des communes? Ce serait en effet une véritable lacune dans la partie historique de ces poésies, si l'on n'y trouvait aucun souvenir de ce grand mouvement populaire. La muse du peuple n'est point dans ces épopées, écrites pour les cours; mais on trouve dans les écrivains de l'époque un écho des luttes de la bourgeoisie pour l'affranchissement. Plus d'une fois, les trouvères mettent en scène des manants se plaignant de la lourde charge des impôts, comme dans Berihe aux grands pieds, et dans vingt endroits ils font mention des communes.

Ici, dans \ePerceval en prose, un bourgeois voulant empêcher Gauvain de le poursuivre pour lui reprendre l'épée de saint Jean qu'il vient de lui voler, lui crie : « Ne venez pas après moi en la cité, car ce sont de quemunne »; soit que le bourgeois veuille arrêter Gauvain par la terreur de ces terribles communiers, soit plutôt qu'il lui rappelle le droit de neutralité ou d'asile, si souvent réelamé et conquis par les communes, droit qui les exemptait de toute intervention armée et de toute rançon de la part des chevaliers. Ce texte est de la fin du douzième siècle.

Là, dans le Perceval en vers, ce sont des bourgeois qui font commune pour venger leur seigneur sur le même Gauvain :

Aussitôt, le mayeur s'est levé et tous les échevins après ; ils brûlent de s'emparer de Gauvain. C'est à qui prendra hache ou gisarme. L'un saisit un bouclier, l'autre une solive, l'autre un van. Le crieur crie le ban, et tout le peuple s'assemble; les cloches de la commune sonnent, afin qu'aucun ne s'abstienne. Il n'est si chétif qui ne prenne fourche ou fléau, pique ou massue.

Ailleurs, dans la Chronique rimée de Philippe Mouskes, Valenciennes a juré commune en faveur du faux Bauduin, et les bourgeois réclament, dans les conférences du Quesnoy :

Que leur kemugne soit estable.

LES TROÏJVÈRKS.

Ou bien l'évêque de Cambrai obtient de l'empereur l'autorisation :

De commugne et de cloque abattre.

Ailleurs, dans la Chanson des Lorrains, un baron féodal appelle les bourgeois de Metz à la rescousse :

Faites commune, votre ville fermez !

Dans le même poème, les communes et les vilains font souvent partie de l'une ou de l'autre armée :

De toutes parts viennent les paysans,

Et les quemugnes, dont le secours fut grand.

Quand Lohier, fils de Charlemagne, envoyé par son père, vient menacer Beuves d'Aigremont et que le combat s'engage, la commune intervient « comme foudre », dit le poète, et Lohier est tué. {Chanson des quatre fils Aymon.)

La révolte des paysans de Normandie est célèbre dans l'histoire; Philippe Mouskes la rappelle en quelques mots : « Deux faux légats, dit-il, allaient partout faisant jurer aux vilains de faire commune ». La chronique rimée des ducs de Normandie, du douzième siècle, qui s'appelle le Roman du Rou, met cette insurrection en scène. L'auteur, maître Wace, dédie son livre au roi d'Angleterre, Henri II ; il ne pouvait prendre parti pour des rebelles écrasés par un roi. Mais il est vrai et naïf, avant tout; il a beau maudire les révoltés et prendre un barbare plaisir à raconter leurs châtiments ; il les fait parler, et leurs griefs présentent avec l'atroce vengeance du maître un contraste qui éclaire l'histoire. Ce passage mérite d'être lu ; j'en rajeunirai un peu le langage :

Les paysans et les vilains, Ceux du bocage et ceux del' plaiu, Ne sais par quel entichement Ni qui les mut premièrement, Par vingt, par trentaine, par cent, On tenu plusieurs parlements :

LES TROUVÈRES

it

Le chroniqueur énumère leurs griefs :

Ils ne peuvent avoir justice,

Ni leurs profits, ni leurs labeurs ;

Chaque jour vient à grand'douleurs;

En peine sont et en enhan;

L'autre an fut mal, et pir' cet an.

Chaque jour, sont leurs bétes prises

Pour les aides et les services,

Tant y a plaintes et querelles

Et charges vieilles et nouvelles ;

Ne peuvent une heure avoir paix ;

Toujours sont accablés de plaids,

Plaids de forêts, plaids de monnoies,

Plaids de pourprises, plaids de voies,

Plaids de moulins, plaids de moutures,...

Plaids de fiefs, plaids de redevances...

Tant y a prévôts et bedeaux,

Et tant baillis vieux et nouveaux!...

Du pays faudra déguerpir.

Puis, maître Wace fait parler les vilains et il semble repro duire au moins le sens d'une chanson populaire :

« Pourquoi nous laisser dommager?

Mettons-nous hors de ce danger !

Nous sommes hommes comme ils sont !

Tous membres avons comme ils ont; Le cœur nous manque seulement!

Allions-nous donc par serment, Nous et notre avoir défendons Et tous ensemble nous tenons, Et, s'ils nous veulent guerroyer, Bien avons contre un chevalier Trente ou» quarante paysans, Maniables et combattants!

Mauvais seront si vingt ou trente Bacheliers de belle jouvente (jeunesse), D'un seul ne savent se défendre, S'ils le veulent ensemble prendre, A massues et à grands pieux, A flèches et à gros bâtons, A arcs, à haches, à gisarmes, Et à pierres, qui n'aura armes 1 Avec la grand gent que avons, Des chevaliers nous défendons.

LES TROUVÈRES

Alors, pourrons aller au bois, Arbres trancher et prendre à choix, Aux viviers prendre les poissons, Et aux forêts les venaisons; De tout ferons nos volontés, Des bois, des ondes et des prés. »

Après avoir fait parler ainsi les vilains en hommes libres, le chroniqueur reprend son récit :

Par ces dits et par ces paroles, Et par d'autres encor plus folles, Ils ont ce conseil assuré, Et se sont entresermentés Que tous ensemble se tiendront Et ensemble se défendront.

Elus ont ne sait qui, ni quand, Des plus fiers et des mieux parlants, Qui par tout le pays iront Et les serments y recevront...

— Ne peut être longtemps célée Parole à tant de gens portée ; Soit par homme, soit par sergent, Soit par femme, soit par enfant, Soit par ivresse, soit par ire, Assez tôt Richard entend dire Que vilains commune faisaient Et ses droits lui enlèveraient, A lui et aux autres seigneurs.

Le roi confie le soin de réduire les révoltés à son oncle le comte d'Êvreux ; le comte surprend les vilains dans un parlement, il en fait justice sommaire et cruelle :

Ne les veut mettre en jugement; A plusieurs fit traire les dents, Et les autres fit empaler, Traire les yeux et poings couper ; A tous il fil les jarrets cuire; Ne lui chaud guères qu'on en meure!

Les autres fit tout vifs brûler, Et les autres en plomb bouillir.

Tous les fit ainsi arranger; Hideux furent à regarder :

Ne furent depuis en lieu vus Qu'ils ne fussent bien reconnus.

LES TROUVÈRES

Les riches sont rançonnés : On ne leur laissa rien à prendre, dit le chroniqueur ; puis il ajoute en forme de conclusion :

Et la commune en resta là !

Non, messieurs, vous le savez bien, la commune n'en resta point là. Les hommes qui se savaient cent contre un et qui en étaient venus à dire de leurs maîtres :

Nous sommes hommes comme ils sont,

ne devaient pas tarder à leur imposer les franchises communales!

Tels sont, au point de vue important de la peinture des mœurs historiques, les poèmes des trouvères. On y voit toute une société nouvelle, avec ses passions, son langage, son idéal. Où sont les empereurs romains et francs, maîtres du monde, et leurs armées et leurs serfs? Voici les seigneurs féodaux, émiettant la société, et les bourgeois, faisant commune. Où sont les écrivains latins de la décadence, qui étouffaient la poésie et Phistoire sous l'imitation du merveilleux ou sous des discours de rhétorique, prêtés aux Barbares, à la manière de Tite-Live? Voici le chant naïf, naturel, vigoureux, de la vie nouvelle. Les dates manquent, les noms sont confondus, les faits sont mêlés ; mais tout y est vrai, même l'invention; tout y est vivant, même ce qui n'a pas vécu ; et l'on y trouve mieux que nulle part ailleurs l'esprit de l'époque.

Où est aussi cette langue latine, épuisée, décharnée, expirante, qui se traînait dans l'imitation et le faux, qui n'osait plus penser, et qui ne reprenait quelque vigueur que dans la polémique, comme un esclave abruti, dans le pugilat? Où est cette poésie latine qui portait au cou la rime barbare et qui, toute rimée qu'elle était, n'osait plus s'appeler que de la prose? Voici une langue jeune et pleine de séve, à peine formée comme l'adolescent, mais ayant comme lui les gracieuses gaucheries et les naïvetés de la jeunesse, l'incarnat et les ardeurs de la vie !

Plus de Bas-Empire, plus de chaos barbare ! L'ère moderne a commencé. La langue universelle est morte; elle a fait place aux gazouillements des langues modernes.

Cette poésie a tous les caractères du renouveau. Elle est

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naïve, ses peintures sont sans artifice, ses procédés sans calcul, sa forme sans art. Elle est libre. Naïveté, c'est liberté : une liberté qui n'a pas conscience d'elle-même, mais qui a puissance sur toute chose ; une liberté qui ne vient pas de la volonté, mais de la nature.

Elle est laïque, tout aussi naïvement et tout aussi naturellement qu'elle est libre. L'art dans l'antiquité avait fait partie de la religion. La poésie moderne, dès son berceau, se place dans un domaine purement profane.

Enfin, cette poésie est de la poésie. Elle n'a pas seulement la rime, elle possède l'àme du sujet. Si sa forme est peu plastique, dans une époque où la langue n'est pas formée, elle ne manque ni de grâce ni de naïveté, et le vers lui-même chez plusieurs de ses poètes atteint à la beauté, par la splendeur du sentiment :

Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays!

Enfin, elle a la vérité et l'émotion. Elle peint les mœurs du temps en les éclairant de la lumière de l'idéal le plus brillant de l'époque. Et cet idéal n'est ni factice, ni utopique; ce n'est ni un écho philosophique ou religieux dans le vide, ni un sermon dans une chaire banale, ni un rêve dans les nuages. Cet idéal, borné comme l'esprit de l'époque, est vrai comme la passion, possible comme le devoir, humain comme la vie.

L'influence de cette poésie fut générale; elle dure encore. Le Dante et le Tasse y ont trouvé leurs sujets esquissés ; l'Arioste lui doit son genre nouveau et la plupart de ses héros ; les actes sacramentels du théâtre espagnol sont des Mystères ; Shakespeare a pris le roi Lear dans le Roman du Brut, Sthylock dans le Dolopathos, Cymbeline dans le Roman du comte de Poitiers. Rabelais et la Fontaine ont puisé à pleines mains dans ce trésor * Molière y a pris plus d'une scène et l'idée du Médecin malgré lui; la Bibliothèque bleue perpétue encore dans les masses le souvenir des héros de cette époque, et un grand poète moderne, voulant peindre le moyen âge, n'a rien imaginé de mieux que d'imiter la Chanson de Roland et le poème ô'Aimery de Narbonne, pour ajouter deux pages à la Légende des siècles.

L'importance historique des chansons de gestes n'est pas moins grande. Nulle quant aux faits, que les trouvères traves-

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tissent, quant aux dates, qu'ils faussent ou négligent, quant aux noms des rois et des personnages qu'ils confondent, elle est complète, elle est unique pour la peinture de l'époque. De grands faits historiques restaient dans la mémoire des peuples : d'abord les péripéties de l'invasion, les disputes de domaines entre les vainqueurs, les luttes des grands vassaux contre le souverain; puis, les dernières invasions et surtout celles des Arabes; ensuite, les guerres de Charlemagne et les nouvelles agitations qui signalent le démembrement de son empire ; enfin, les Croisades. Ces souvenirs, mêlés, confondus, travestis, animent les chansons de gestes. C'est là que l'on trouve le tableau le plus complet, le plus vivant de la vie féodale. On y voit se heurter tous les éléments de la société, tous les types de l'époque dans leur vigueur naturelle : c'est le feudataire fidèle mais fier qui n'accepte les liens du vassal avec le suzerain que comme un pacte entre égaux; c'est le vassal révolté, combattant pour le butin ou pour la vengeance; exigeantou conquérant des fiefs ; les rendant au roi au premier accès de colère, et appelant aux armes sa famille, ses alliés, ses vassaux et même l'étranger; ce sont les hommes libres, jaloux de leurs droits et ne souffrant aucun empiétement de la force ni du fisc ; c'est le roi, chef militaire, servi, abandonné, appelé à la rescousse, menacé, combattu; n'ayant d'autorité que dans ses propres domaines et de puissance que par le concours de ses pairs ; voyant avec joie les divisions intestines qui les affaiblissent, et en profitant pour s'agrandir; c'est l'évéque, soldat et baron, avec ses vassaux armés, ses esclaves et ses châteaux forts, penchant pour le pouvoir unitaire dont il reçoit des donations sans nombre, et mettant la ruse et la science des clercs au service de la force des rois. Toute une époque revit là, guerrière, farouche, et l'on assiste à l'enfance agitée des peuples modernes, reproduite par le procédé le plus sincère et le plus brillant : la poésie.

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