‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 38 sur 61 · LE 1S0MAN DU RKNAKO · texte numérisé non relu

LE 1S0MAN DU RKNAKO

Etait proclamé le premier.

Nul de ses gens, nul chevalier,

Ce jour-là, ne put le défendre;

Car les traîtres, pour le pourfendre,

Se ruèrent tous à la fois,

Et l'on vit de honteux exploits.

L'Orgueil y vint, la Félonie,

Et la Médisance et l'Envie,

Qui cernèrent le bon seigneur,

Et le frappèrent sans honneur.

Le comte en vain fait des prouesses ;

La targe au lion vole en. pièces,

Il est renversé de chevai.

Ah ! grand Dieu ! jamais Perceval,

Dont on célèbre le courage,

N'eut à souffrir semblable outrage.

Jamais Tristan, Bohort, Yvaiu,

Jamais Lancclot, ni Gauvain,

D'une pareille vilenie

Ne durent défendre leur vie!

Quand le comte voit le danger,

Il s'affermit sur l'étrier

Et, frappant d'estoc et de taille,

Il a grandi dans la bataille.

Mais s'agit-il d'honneur encor

Ou de gloire? Ils veulent sa mort!

Du cheval ils coupent la rêne,

Et le comte tombe en l'arène.

Que Dieu l'accueille en son pardon!

Pour moi, je dis que son grand nom,

Que sa gloire que rien n'altère,

Que même sou cadavre en terre

Vaut mieux que l'orgueil triomphant

D'un empereur traître et vivant.

Le poète croit à la trahison, mais il la personnifie. L'allégorie était de mode, c'était une heureuse ressource ; il ne met pas en cause les d'Avesnes, il met en scène la Médisance, l'Orgueil et l'Envie.

Après ce prologue, le roman commence et le poète anonyme, qui n'est pas un très bon poète pour le style, a du moins un vrai mérite : il ne se traîne pas dans l'ornière des allusions ; son invention nette ne s'embarrasse pas dans les épisodes et s'élève au dessus des personnalités. Son sujet est une satire générale de la société, semée de tableaux de genre, de scènes de mœurs,

4 LE ROMAN DU RENARD-

où apparaît souvent le moraliste et quelquefois le poète comique.

Les allusions, les personnalités, messieurs, font les succès d'un jour, des succès de curiosité, de scandale ou de calomnie; ce sont comme des jeux d'acrobates ou des scènes de cours d'assises. L'art seul reste; l'art, c'est à dire l'observation des mœurs,rétudeducœur humain, la synthèse moraled'uneépoque. f Le début du poème est un petit tableau de genre :

Renard en paix dans Maul-Pertuis, Comblé de biens, libre d'ennuis, Au far niente livrait son âme.

Dans ses bras il tenait sa femme.

Mais dame Hermengarde, en secret, Aux rêves d'orgueil se livrait :

« Renard, dit l'altière princesse, Je me le demande sans cesse, Pourquoi ne serais-tu pas roi?

Est-il homme plus tin que toi Sur la justice el l'injustice?

— Oui, je sais plus d'une malice, Dit Renard, mais je n'ai jamais Aussi haut porté mes souhaits.

Car pour mordre à pareille amorce, Que peut la ruse? Il faut la force ; Et souvent, ma chère, vois-tu,

Du bois qu'on cueille on est battu.

— Que dis-tu donc? Est-ce qu'un homme Ne doit pas toujours s'avancer?

Ton fils mérite un trône, en somme ; Ne voudrais-tu pas l'y placer?

Lorsque l'on veut bien une chose, Que sans cesse on se la propose, On finit par la conquérir.

L'homme déchoit, s'il se néglige, Et nous devrions bien, te dis-je, Porter couronne avant mourir.

— Dame, on le dit sage et futée Et ta gloire est bien méritée; Ah! si j'avais dix ans à moi,

Ou le diable dirait pourquoi, Ou tu serais bien contentée.

Mais tel compte sur de longs jours Qu'un matin la mort vient surprendre ; Dans les ruses qu'on m'a vu tendre Je ne puis persister toujours.

LE ROMAN DU RtNARD.

Il serait prudent, au contraire.

Quand la mort approche à grands pas, De prendre une vie exemplaire Pour me préparer au trépas.

— Toi, Renard ! Ah ! que Dieu m'assiste! Jamais tu ne fus aussi vert.

— Oui, majs, lorsqu'on a tant souffert, La mort vous prend à l'improviste.

Et quand vous y pensez le moins.

Après vie aussi vagabonde, Il faut bien prendre quelques soins De son salut dans l'autre monde.

Comme il parlait, passe un coucou, Et Renard jette un faux sourire :

— Coucou, dit-il, tu vas me dire, Si je dois vivre peu ou prou.

Et l'oiseau, sans plus en débattre, Pousse un coucou, deux, trois et quatre, Et cinq et six fois, coup sur coup, Et sept et huit : Coucou, coucou !

Et neuf et dix, ne vous déplaise, Puis onze et douze et jusqu'à treize.

Puis, ayant chanté treize fois, Il s'arrête et s'envole au bois.

Et Renard, que la joie enflamme, Renard saute au cou de sa femme, L'embrasse et crie : « Ah ! cher amour ! Ce jour sera mon plus beau jour.

Sois discrète; l'espoir m'enivre ; J'ai devant moi treize ans à vivre î Ah ! que le roi se tienne bien, Déjà son trône m'appartient ! »

Cette ardeur de l'ambition mauvaise, qu'amortit l'approche de la mort et qui se réveille au moindre pronostic de quelques années de vie, produit une scène d'intérieur vraie et profonde.

Renard entre aussitôt en campagne. Chemin faisant, il s'amuse à jouer l'àne, le loup et un vilain. Le héros se fait la main ; et déjà apparaît le moraliste. Renard veut prendre l'âne par l'envie, le peuple par la démagogie :

« Dom Timert, dit-il, je te plains!

Quoi! tu portes blés aux moulins, Et jamais, oubli détestable, On ne verra blés sur ta table.

6 LE ROMAN DU RENARD

L'ingratitude me confond.

L'âne le regarde et répond :

— J'aime mieux chardons sans blessures

Que blés assaisonnés d'injures;

J'aime mieux chardons à mon gré

Qu'au gré d'un autre avoine ou blé,

Et quand j'aurais du blé par tonnes,

C'est à tort que tu t'en étonnes,

Je trouverais un plaisir vrai

A paître chardons dans le pré.

L'âne n'est pas vulnérable de ce côté ; Renard change ses batteries, il le prend par un autre faible, sa belle voix. L'âne, battu et patient, moralise encore :

Bien fou qui désire, en glouton, Meilleur repas que du chardon.

Bien fou qui rend peine et transpire Et cherche mieux pour trouver pire.

J'aime mieux demeurer vilain Que d'être clerc ou chapelain ; J'aime mieux me priver d'avoine Que d'être abbé, moine ou chanoine ; J'aime mieux mes humbles labeurs Que d'aussi dangereux honneurs.

Adieu, Renard, je te fais grâce ; Je veux demeurer à ma place.

L'âne, pour notre poète moraliste, est déjà l'honnête travailleur, modeste et patient.

Mais Renard ne se fait-il donc pas roi ? Attendez, il se fait d'abord moine. Il va frapper chez les Jacobins, qui se consultent et l'acceptent; leur prieur leur donne pour cela de bonnes raisons, qui sont autant de bonnes satires. Mais Renard n'est pas homme à faire antichambre dans un couvent, et les frères mineurs n'ont pas eu à se consulter ; les Jacobins le trouvent fixé chez leurs rivaux ; ils s'en plaignent vivement. Renard apaise la querelle ; il sera des deux ordres à la fois, portera la robe mi-partie et fera bien leur éducation à tous.

Une fois maître des deux ordres mendiants, Renard peut s'attaquer au trône. Remarquez la sanglante satire, messieurs : Les couvents de mendiants étaient célèbres et dangereux alors ; le poète prend parti dans la lutte. Il les peint d'un mot : Ils sont le chemin des usurpateurs du trône.

LE H OMAN DU IlENARD.

Le loup a préparé le terrain à Renard en l'accusant devant la cour de conspirer la mort du roi. Car le roi Lion a peur de la mort; il veut mourir en paix et en grâce : au premier mot, il convoque son parlement et la scène est ouverte à Dom Renard. Il vient à la cour déguisé en moine, et fait annoncer le Prieur des Jacobins de St-Ferry !

« C'est le Prieur de St-Ferry!..

— Prieur, dit le roi, grand merci!

Je vous offre la bienvenue.

— Tel, dit Renard, au matin sue, Sire roi, qui gèle le soir.

Tel, ayant bon droit, bon espoir, Se perd bientôt et s'humilie.

Et tel croit veiller, qui s'oublie, Dans la nuit du péché plongé.

A la mort avez-vous songé, Sire? Quand vient l'aube céleste, L'honneur passe, le péché reste.

Un signe a paru vers le nord, D'un grand prince annonçant la mort.

Sire, au nom du Dieu qui m'enflamme, Réglez les comptes de votre âme.

— Vous m'effrayez, cria le roi.

— Sire, au nom du ciel, croyez-moi.

Dieu vous rappellera sans faute

Au lendemain de Pentecôte.

— Prieur, merci pour tant de soins!

Mais j'en veux une preuve au moins; Je verrai ce signe apparaître

Ou je vous tiendrai pour un traître.

— Soit, dit Renard. » Puis, à la cour Il montre Vénus en plein jour.

Soudain le roi tremble, il s'alite,

Il dit qu'il meurt : un prêtre, vite!

Pour qu'il se confesse humblement, Car il veut mourir saintement.

Les rois se figurent volontiers que Dieu fait des miracles pour les sacrer, ou pour les prévenir à temps de l'heure de la mort. Ne sont-ils pas du nombre des élus? Cette crédulité de l'orgueil, cette terreur panique qui rend le lion malade, c'est encore de la bonne comédie.

Le roi, qui se croit déjà mourant, veut nommer son successeur ; il pense au léopard. Le saint prieur se récrie : « La force

LE ROMAN DU RENARD. '

brutale n'est rien auprès de la force intellectuelle : la prudence! Le léopard a souvent été pris au piège ; le roi ne connaît-il pas un modèle de prudence invincible : Renard a toujours réussi. » Mais le prieur ne veut décider rien; que le roi s'en remette à son parlement, le jour même de la Pentecôte. Renard est déjà certain de la couronne ; il peut laisser mûrir son projet.

Après la mort de Guillaume, son fils, Marguerite de Constantinople avait frappé à toutes les portes, criant vengeance. Elle avait frappé et crié en vain : La politique avait changé. Jadis le pape et le roi de France ligués l'avaient forcée à abandonner son premier époux, le vaillant défenseur du pays. Mais, à peine avait-elle cédé que, le vent ayant tourné, une enquête avait déclaré ses fils légitimes. Marguerite, pour venger Guillaume, réclame une seconde, une troisième enquête. Les- évêques et les prélats confirment la légitimation. Le pape avait excommunié Marguerite et son mari, mais l'excommunication avait été levée quand les d'Àvesnes étaient devenus dangereux et que leur cause s'était confondue dans la lutte de la papauté et de l'Empire. Marguerite en appelle au pape ; mais les foudres, si prodigues jadis, restent muettes. N'obtenant rien de l'Église, elle s'adresse à la chevalerie; son armée est battue et ses deux autres fils, les Dampierres, sont faits prisonniers par leur frère Jean d'Avesnes. Qu'il les mange! s'écrie la comtesse, dans la rage du désespoir. La France avait toujours convoité nos provinces, Marguerite offre le Hainaut à Charles d'Anjou pour prix de sa vengeance ; mais le Hainaut fait Commune et court aux armes, et Louis IX semble revenir de la croisade tout exprès pour faire abandonner à son frère vaincu cette donation injuste. Pape, roi, évêques, barons, tout trahit la comtesse, et que de fois ne dut-elle pas maudire une politique qui défendait les d'Avesnes après l'avoir forcée à les abandonner.

Le poète flagelle toutes les puissances au gré des rancunes de sa dame.

Renard règne, fléau des petits, complice des grands, ingrat envers ses amis, favorable à tous les vicçs, conseiller de toutes les ruses. Son règue s'ouvre par un long voyage ; Renard va recevoir des ovations et propager son art dans le monde entier : Toute la terre appartient à Renardie.

Il va jusqu'en Galilée, jusqu'en Perse, en Allemagne, en Angleterre; il arrive à Paris.

LE ROMAN DU HENARD

Droit à Paris il est venu,

Où il était très bien connu

Des clercs, des maîtres et du roi.

Le roi appelle à la cour toute sa noblesse pour le fêter et apprendre de lui les manières :

De la nouvelle contenance Qui lors était venue en France, Que Renard avait apportée.

Sa renommée va jusqu'à Rome; le pape le mande dans la ville sainte, il a besoin de Renard :

« Cher Renard, lui dit le saint-père, J'ai sur les bras plus d'une affaire, Où je ne puis, en vérité, Tout soumettre à ma volonté.

Souvent encore on me repousse; Donc, je t'appelle à ma rescousse!

Tu m'apprendras tes meilleurs tours.

Jamais, dit-on, châteaux ni tours, Quelle que soit leur force extrême, N'échappent à ton stratagème.

De vieux pot tu fais neuf chaudron, De chausses tu fais chaperon, Tu changes la porte en fenêtre; Ce qui par dessus devrait être Tu sais le mettre par dessous.

— Que ne disent pas les jaloux!

Dit Renard; mais il se peut être Que d'un mouton je fasse un prêtre, D'un buffle un hermite enfroqué On d'un gueux un abbé musqué, Ou voire d'un sot un évêque Ou bien d'un âne un archevêque. »

Ainsi toute la terre appartient à Renard.

Désormais, au monde chrétien, L'on ne peut arriver à rien, Si l'on n'est maître en renardie.

La poésie prit aussi parti pour les d'Avesnes. Leur règne fut le grand siècle littéraire du Hainaut. Le Poème des Ronds, qui

10 LE HOMAN DU RENARD

n'a pas encore été retrouvé, célébrait la résistance du peuple hainuyer, conduit par une famille de bouchers de Chièvre, contre l'oppression de Marguerite, contre l'invasion de Charles d'Anjou. Une vieille chronique, le Livre de Bauduin, fait de Marguerite la fille du diable, et le nom de Notre Dame est resté dans l'histoire du Hainaut à la mère des d'Avesnes.

Mais les poètes ne manquèrent pas à l'héritière de la maison d'Alsace. Marie de France, à qui on a attribué le Couronnement du Renard, dédie ses traductions d'Ésope, Vlsopet, au comte Guillaume :

Le plus vaillant de ce royaume.

Gauthier de Belleperche, en 1270, fait encore l'éloge de Guillaume, dans son roman de Judas Machabée.

L'auteur de la Manière et facture des monstres des hommes qui sont en Orient et en Indes, écrit aussi pour ceux qui aimèrent le comte.

L'auteur du Couronnement Renart termine son œuvre comme

11 l'a commencée.

0 mort, pourquoi, mort assassine, As-tu tramé notre ruine Et si bas nous as-tu jetés, Du haut de nos prospérités?

Mort, qui disposes des couronnes, Est-ce à Renard que tu les donnes?

Sont-ce là les choix que tu fais, Mort, coutumière de méfaits?

Mort, mais il vaut mieux, sur mon âme, Mourir courtois que vivre infâme.

Mort, crois-tu qu'un traître vivant Vaille un héros mort noblement?

Mort, quels sont tes projets funèbres, De remplacer par des ténèbres Notre brillant soleil d'été?

Mort, dans quel deuil m'as-tu jeté?

Ah ! montre-nous une autre voie !

Puisque mon seigneur est ta proie, Mort, je ne veux d'autre secours Que de vivre en mourant toujours.

Mais sache bien, mort inhumaine, Que, s'il est tombé dans l'arène, Son nom avec lui n'est pas mort, Car, je te le répète encor,

LË H OMAN DU KENAKD.

Le nom d'un brave gentilhomme

Ne meurt point, et, mieux vaut, en somme,

Au cercueil un homme de cœur

Qu'un traître, vivant et vainqueur;

Mieux vaut une tombe honorée

Qu'une vie au crime livrée ;

Mieux vaut un nom nous survivant

Que Renard qui s'en va rêvant,

Dans l'orgueil, la force et la vie,

De malice et de félonie.

Comte Guillaume, ah ! tu n'étais

Conquérant que de nobles faits,

Loin de la ruse et loin du vice;

Et c'était raison et justice,

Toi qui ne vivais que d'honneur

Que nous ne tinssions à seigneur.

Ainsi, les deux cours rivalisaient dans la poésie comme dans la politique. Je ne prendrai point parti entre elles. Les filles de Baudouin de Constantinople avaient eu une vie assez malheureuse pour que l'âme des poètes s'en émût. La gloire des princes coûte cher à leur famille et à leur peuple ! Un comte de Flandre devint empereur à Constantinople, mais ses filles devinrent les victimes du roi de France, et son pays fut jeté à deux pas de l'abîme ! Tout ce que Philippe-Auguste accumula de perfidies et de violences contre les deux orphelines n'a rien de comparable, que le courage du pays à se défendre. Les nobles âmes grandissent dans la persécution; mais, quand les malheurs doivent être imputés à la trahison et au crime, quand on se sent injustement frappé par ceux qui se nomment les représentants de la justice, quand les représentants du ciel vous font de cette vie un enfer immérité, les cœurs s'aigrissent, et parfois de terribles revirements signalent les explosions de la colère, les révoltes de l'indignation. Marguerite aima et défendit vaillamment Bouchard d'Avesnes. Puis elle en vint à l'abandonner et à persécuter ses fils. Le pape lui avait fait tant de fois de son mariage un crime et de sa maternité une honte ! elle devint au gré du pape une épouse ingrate, une mère dénaturée. Elle semblait haïr les d'Avesnes pour tout le mal injuste qu'on lui avait fait à cause d'eux. Mère dénaturée pour les d'Avesnes, comtesse persécutrice dans le Hainaut, elle mérita dans ce pays le nom de Noire Dame ; mais elle fut bonne mère pour les

LE ROMAN DU KfcNARD.

Dampierres et bonne comtesse en Flandre; on l'y aimait pour sa générosité et sa grandeur d'âme, et elle répara toutes ses violences avant de mourir. Elle mourut en laissant aux deux familles leur juste héritage. Si le Couronnement de Renard a pu servir a l'apaisement de cette âme ulcérée, qu'il en soit béni! car c'est là une des plus nobles missions de la poésie. Un autre devoir du poète est de combattre l'oppression et de célébrer les soulèvements populaires en faveur de la justice et de la patrie. Applaudissons au Poème des Ronds du Hainaut. Mais l'auteur du Couronnement avait aussi des perfidies à stigmatiser, des trahisons à flétrir; il ne se contenta point de venger Marguerite, il livra aux coups de la satire la politique des Renards, rois ou papes, qui se jouent du cœur des mères couronnées et de la vie des peuples, et il accomplit cette double tâche en poète : n'acceptant du côté personnel de son but que la mission de David auprès de Saûl, il évita les personnalités vulgaires, indignes de l'art; il calma une âme passionnée, par une conception générale et satirique de la société, et quelquefois il trouva de véritables traits de comédie de mœurs.

Aussi, les rancunes tombées, l'œuvre survit (vous ne m'accuserez pas, je l'espère, de vous en avoir traduit des fragments); et le poète conserve l'honneur d'avoir créé un genre nouveau, dans le grand cycle du Roman du Renard.

Ainsi, après une première période où la fable est transformée en épopée, le sujet n'est pas épuisé, non plus que la verve des poètes, non plus que les besoins de l'histoire. La satire et l'allégorie dominent désormais, et ce genre inauguré par le Couronnement du Renard est continué par Renard li nouvel, Renard le nouveau, de Jacques Giélée de Lille.

Le Couronnement a dû être composé entre les années 1251, date de la mort de Guillaume, et 1263, date où Gui, son frère, devint marquis de Namur, titre que lui donne le poète à la fin du livre. Jacques Giélée fixe lui-même la date de son œuvre ; il l'acheva l'an de V Incarnation 1288.

Ce poème est trop long et trop obscurci par l'allégorie; c'était la mode du temps ; il semblerait court et clair, comparé au Roman de la Rose. La fable cependant n'en est pas bannie, et parmi tant d'épisodes, on rencontre de vrais fabliaux. Grâce aux li-

LE ROMAN DU RENARD

cences de l'imitation en vers, je pourrai vous en faire connaître quelques fragments :

Page 1