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LES TEMPS ANTÉ-HISTORIQUES

institutions embryonnaires.culles féroces; mais.sous ces formes grossières, l'homme a affirmé de grands principes; déjà il s'est relié a la vie générale, il a conçu dans l'idée de cause et de justice quelque chose qui ne périt point; il a affirmé dans des lois sauvages qui passent, la conscience universelle. Que de difficultés, que de souffrances, que de siècles il a fallu! n'importe ! l'intelligence s'est développée sous ce crâne étroit, la conscience a battu dans ce cœur brut, l'homme a paru dans le sauvage et Dieu dans l'humanité.

Tout cela avant les conquêtes civilisatrices de Rome' messieurs.

Ces siècles anté-historiques, qui présentent un spectacle plus grand peut-être que les autres, ont leur histoire dans ces tombes de fossiles, puis dans divers monuments qu'on nomme Druidiques et Cyclopcens, faule d'en connaître la date et l'origine; enfin, dans ces mythes religieux ou poétiques qui symbolisent l'histoire perdue et en sont comme les fossiles littéraires, plus défigurés que les crânes humains des grottes d'Engis, d'Ëngihoul et du Frontal.

Ces traditions nous viennent des différents peuples et des religions diverses. La grande race arienne, pour me borner à elle, les trouve dans les vastes épopées de l'Inde; la branche germanique dans l'Edda. Rome et la Grèce nous apportent leur mythologie, et le christianisme, la Bible d'une autre race. La science a l'esprit trop large pour rien exclure de ces archives générales de l'humanité; il n'y a point d'évangiles apocryphes pour la science, elle constate et interprète partout les mêmes traditions, les mêmes symboles. Partout, les livres sacrés ou les premières épopées rappellent les cataclysmes du globe. Ici, c'est la révolte des géants contre le dieu Thor; la, l'insurrection des enfers contre le ciel ; ailleurs, ce sont les titans entassant rocher sur rocher pour escalader la nue, c'est Typhoë luttant contre Jupiter, quand la terre fond comme l'étain, sous le feu qui jaillit de la poitrine du géant ; ailleurs encore, c'est la course des héros du Ramayana, qui ouvrent la terre, courent aux entrailles du globe, où le cheval de feu les dévore et ne laisse qu'un monceau de cendres. Ainsi, les grands souvenirs géologiques palpitent dans celle poésie puissante de la Grèce ou luxuriante de l'Inde.

LES TEMPS ANTÉ-IUSTORiyl'ES.

Partout In lutte de l'homme contre les monslres, et ses conquêtes sur les éléments sont personnifiées dnns des héros ou des dieux ; c'est Hercule ou Tubalcaïn ; Promélhéc ou Pandore; ce sont les runes d'Odin, les mystères d'Orphée ou les secrets de Wanamoinen, l'Orphée et l'Esculape de la Finlande, qui chante l'origine du fer, l'invention de la bière et les premiers secrets de la chirurgie; c'est la Toison d'or des Argonautes ou le Trésor des Nifflungs; mythes religieux ou poétiques où l'esprit humain glorifie ses premiers travaux, si utiles, et divinise les premiers éclaireurs de l'activité sociale.

Partout aussi, on célèbre . la naissance de la société, les dieux portés aux forêts, les désordres réprimés, îe mariage institué, la cité bâtie aux sons de la lyre, et, Moïse on Orphée, Brahma ou Baldur, le chemin de la vie tracé aux hommes, comme dit Horace : Et vilœ monstrata via est..

Enfin, vient la chronologie des empires, la généalogie des maîtres de la terre. Pour les rois comme pour lesdieux,chaque peuple, chaque culte a les siens, mais le fond se ressemble, et l'humanité suit les mêmes phases.Icûcependant, la division se marque davantage, les branches se multiplient, les peuples se séparent. Rien n'est scientifique ni exact encore ; c'est ailleurs, dans les sciences modernes, qu'il faut chercher l'histoire des migrations des races ; mais tout se spécialise : après les souvenirs des grands faits généraux de la nature et du genre humain, viennent les fastes personnels des nations, alors In Bible n'est plus que l'histoire du petit peuple hébreu ; Hésiode chantait le Cosmos, Homère célèbre Achille et les Grecs; les Vedas font place aux grands poèmes historiques de l'Inde ; à la mythologie religieuse de Rome succède celte mythologie historique qui va d'Enée a Romulus et au delà; l'Edda passe de sa partie cosmogonique aux chants guerriers qui préparent l'épopée des Niebclungen. On descend du ciel sur la terre, et la terre se divise en nombreux empires ; le type est toujours l'humanité, mais les traditions deviennent nationales.

C'est ici que l'histoire générale et ses symboles ne nous suffisent plus, et qu'après avoir retrouvé dans les fastes do la tombe, l'existence et les mœurs de l'homme fossile en Belgique, après avoir constaté, dans les mythes des diverses races ou des différentes religions qui se sont succédé sur notre sol, le

LES TEMPS ANÏÉ-IIISTOKlyiES.

souvenir des premières conquêtes de la civilisation générale, nous avons ;i ( . relier, s'il en est, les traditions particulières aux Belges sur leur antique histoire.

Ces traditions ne nous manquent, point. Quand les peuples, respirant de la conquête romaine ou sortant du chaos des invasions germaniques, rassemblèrent, à la voix de leurs bardes ou de leurs rois, leurs chants nationaux qu'ils avaient craint de perdre pour toujours; à côté de l'Kdda, des poèmes recueillis par Charlemagne et des chants des bardes gallois, de vieilles chroniques, légendes ou fables, furent conservées ou ' ne sait comment ni par qui; bientôt confiées au latin, du i\p au xic siècle sans doute, elles furent reprises ou renouvelées par les langues modernes naissantes, du xr" au xiif siècle, et nous sont parvenues, soit sous cette forme, soit dans de nouvelles traductions ou compilations latines. Ce qui en reste est une série de fables qui racontent l'histoire de l'Europe depuis la chute de Troie et, pour m'en tenir à ces trois peuples, donnent la généalogie des rois d'Angleterre, de France et de Belgique, depuis Enée.

Or, au xiv° siècle, ce grand siècle littéraire du llainaut, vivait à Valenciennes, dans un couvent de Cordeliers, un moine, issu d'une noble famille; après vingt-huit ans d'études spéculatives, il était rentré au pays, avec le grade de docleur en théologie; il y avait trouvé la théologie en mépris et ceux qui en cultivaient la science réputés insemés et en délire; ce moine mendiant se disait le serviteur non-seulement de Dieu, mais de ses concitoyens ; il chercha comment il pourrail servir son pays dans les sciences communes, et vit avec douleur que les nations voisines, longtemps soumises aux belges, avaient leurs histoires noblement rédigées, solennité)' wmpositm, et que, si sa patrie en possédait, elles étaient inconnues.

t 11 lui sembla,— dit-il en parlant de lui-même à la troisième personne, comme il convient à un écrivain latin, — il lui sembla extrêmement honteux que tant d'histoires longtemps dispersées tussent restées sous le boisseau et il résolut de les remettre sur le chandelier. C'est pourquoi il s'en alla, comme la Moal)ite daus le champ de Booz, et, à la suite des moissonneurs et non sans peine, il recueillit des épis qu'il réunit en gerbe et, comme la veuve de la Bible, il apporte sa moissou dans le trésor des comtes du llainaut. »

LES TEMPS AMÉ-IIISTORigiES.

Ce moine, qui suit les moissonneurs de I histoire, dans les villes, dans les églises, dans les bibliothèques cl dans la niémoire des hommes, s'appelle Jaeques de Guyse. Ce qu'il glana tout d'abord c'est l'histoire des Belges depuis la chute de Troie jusqu'à César.

* Quelques-uns, dit-il, traitent cette histoire en vers latins bien faits, comme Nicolas Rucleri ; d'autres en rimes vulgaires comme Clerembaud, qui, au milieu de nombreuses choses indigestes, a laissé des récits conformes aux autres histoires, et il nous est bien permis de nous appuyer sur des témoignages étrangers. D'autres ont écrit en prose et de deux manières : l'un, comme Lucius de Tongres, a écrit sérieusement en grossier gaulois et paraît avoir traduit une chronique latine. L'autre, comme Hugues de Toul , s'est servi de sa langue vulgaire et, creusant la généalogie des Lotharingiens, a écrit magistralement l'histoire des Belges. »

La gerbe de ee moine, vous le voyez, n'est pas à dédaigner. Ce que Hunibald, résumé par Trislhemius, a fait pour les rois francs, de Franeion à Clovis; ee qu'a fait, pour l'Angleterre, de Brut à Arthur, Geolfroid de Monmoulh, traduisant eu latin une chronique bretonne et bientôt traduit en breton et en français, et mis en vers gaulois par Robert Wace ; Lucius de Tongres, appuyé sur Rucleri, Clerembaud et Hugues de Toul, trois écrivains étrangers qui célèbrent en vers latins, en vers gaulois et en prose provençale l'histoire des Belges, l'a fait pour nos prétendus Rois, de Bavo a LJrsus, d'Ursus h Ursarius el à Andromadas.

Jacques de Guyse ne s'est pas contente de résumer ces auteurs, il les a traduits et nous conservons ainsi Lucius de Tongres.

Un siècle plus tard, en U46, les Annales du Hainiiulde Jacques de Guyse étaient translatées en français pour le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, dans un manuscrit d'une rare beauté. Lucius de Tongres reparait alors dans sa langue rajeunie, et je citerai de préférence le gaulois du xvK siècle \ plutôt que la tradition française moderne de M. le marquis Fortia d'Urban. Le traducteur de Philippe le Bon est moins exaet, mais son style garde un cachet de vétusté qui sied à de

D'après le manuscrit de la bibliothèque de Uotirgogne.

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