‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 41 sur 61 · RENARD ET L'ABBÉ DE CITEAUX · texte numérisé non relu

RENARD ET L'ABBÉ DE CITEAUX

Par une belle matinée, Renard voit, par monts et par vaux, Chevaucher l'abbé de Citeaux Sur une riche haquenée.

Six moines au teint enflambé Et deux convers lui font escorte.

L'un des frères sur son dos porte Un héron, offert à l'abbé.

Renard le voudrait pour sa table ; Il crie au scandale, à l'abus ! Les mets gras lui sont défendus !

Le voler serait charitable.

Uva pécher en le mangeant!

Renard dit et lui tend un piège, Pour empêcher le sacrilège D'enfreindre les lois du couvent.

Vous supposez bien, messieurs, vous comptez bien que je ne vais pas analyser, chapitre par chapitre, ce long poème : Comment le roi Noblon tint parlement et concile.

LE ROMAN DU RENARD

Comment le roi fit Orgueilleux son fils chevalier.

Comment, à t occasion de cette cérémonie, le fils Renard et le fils ïsengrin joutent dans un tournoi.

Comment Orgueilleux se prend de jalousie pour le fils du loup et comment Renard excite son envie.

Comment Renard joute avec ïsengrin et le frappe en trahison.

Comment sire Noble le roi va assaillir Maupertuis.

Comment Renard fait Orgueilleux prisonnier et s'associe les sept péchés capitaux en lui donnant pour dames d'honneur : l'avarice, la luxure, la colère, la gourmandise, l'envie et la paresse.

Comment Renard vient au roi en habit de moine et confesse et délivre son fils, prêt à être pendu.

Comment le roi marche à l'assaut et comment Renard lui résiste.

Comment Renard, après s'être montré supérieur en forces, vient se rendre à merci, se jette aux genoux du roi, et comment la paix est faite.

Ici finit le livre de Renard le bareteur.

Permettez-moi cependant de vous dire comment Renard vole au roi l'épouse du léopard. Le roi a une bonne fortune, il ne peut s'en taire. Un succès ignoré ne compte pas. En chassant avec Renard, le bonheur et l'impatience de l'heure du rendezvous le rendent expansif : il raconte au malin héros qu'il a un rendez-vous, le soir même, avec la léoparde.

Et vous irez seul! s'écrie Renard. Elle le désire, dit le lion. — Par saint Remi, dit Renard, il ne convient pas qu'un roi s'expose ainsi la nuit au milieu des périls! Je vous accompagnerai.

Le roi accepte, et quand, la nuit, ils arrivent à la porte du jardin où le roi est attendu, le courtisan fait de nouvelles objections : —Cet endroit est propre à un guet-apens. Qui sait si quelque médisant n'aura pas prévenu le mari? Si le rendezvous était un piège, l'empire serait perdu.

Que faire?

Que faire ? Le dévoûment de Renard pourvoira à tout. Que le roi lui donne la clef, il ira explorer le terrain, il est petit, il sera moins aperçu. En tout cas, s'il tombe dans le piège, ce sera un moindre mal pour le pays que si le roi était tué.

Tout est en Dieu! Vaille que vaille!

16 LE ROMAN DU RENARD

La flatterie a bien séduit le corbeau, ce manant ; le roi s'y laisse prendre et la leçon lui coûte sa maîtresse.

Renard tarde à revenir, mais le roi ne se croit pas trahi, il croit Renard tué. Renard est auprès de la belle, et le roi se lamente : On m'a tué Renard.

Quand le roi apprend la trahison, il court une seconde fois à l'assaut de Maupertuis.

Je passe encore tous les tours que joue Renard, avant que sa trahison soit découverte; je passe le second siège, — la sommation du roi, — le réponse de Renard — la sortie de Renard qui quitte son château et se jette en mer sur un navire, composé de tous les vices, conduit par toutes les ruses, — les lettres d'amour qu'il envoie à la fois à la louve, à la léoparde, à la reine elle-même, et que ces dames se montrent pour jouer Renard — le tour que Renard leur joue en les faisant battre pour adultère par leurs maris, et l'asile qu'il leur offre contre leur colère dans son sérail. — Je passe le combat en mer — la tempête — le débarquement à Passe-Orgueil, un nouveau château, allégorique comme le navire, — l'assaut, — comment le fils du roi est fait prisonnier et comment Renard lui fait passer son armée en revue, puis lui rend la liberté en le priant d'obtenir sa grâce; car, dit-il,

Il s'exhausse qui s'humilie.

Avec un pareil adversaire, mieux vaut traiter : Renard et le roi Noblon s'entre-baûent par paix faisant .

La tempête mérite un instant d'attention.

Renard, surpris par la tempête, '

Ne sait à qui vouer sa tête.

Il tremble, il se met à prier

Tous les saints du calendrier.

Peu s'en faut que le vent ne brise

Son mât de ruse et de faintise.

Les plus hardis meurent de peur.

— « Sauvez-moi, dit-il, doux seigneur,

Et je me croise en Palestine

Et devant le roi je m'incline,

Car il a raison et j'ai tort.

Vite un confesseur! je suis mort !

Cette vague haute et profonde

Pourrait engloutir tout un monde !

LE ROMAN DU KKN.VKD.

0 mes amis, chantez encor Chantez le Veni Creator. » — Et l'équipage avec lui prie, Et Renard tremble encore et crie :

— « De l'eau bénite, par pitié! » — Ou eu apporte un bénitier;

Les reins, les pieds, le sein, la téte, Il s'en lave, l'àme inquiète.

En murmurant : Asperges me.

Cependant le vent s'est calmé,

Le soleil reparaît, splendide,

Et la mer n'a plus une ride.

Renard sourit : — « Où sommes nous?

— Voici Passe-Orgueil devant vous!

— Du roi voyez- vous le navire? —

— Non. — Nul doute qu'il ne chavire.

Sonnez trompettes et clairons! » — El Renard avec ses barons,

Joyeux et riant des alarmes, Aborde en déployant ses armes !

Il se retranche à Passe-Orgueil.

Plus de vœux, de croix, ni de deuil ! Le danger passé, tout s'oublie; Renard avec fierté s'écrie :

Qu'on m'attaque, ou saura pourquoi !

Je ne redoute plus le roi!

Cette scène rappelle Aristophane. Chez le poète grec, c'est un dieu, le conquérant de l'Inde, Bachus lui-môme, qui a peur. Avant d'entrer aux enfers, il veut y paraître en Hercule, mais la peau de lion ne lui donne guère de courage ; au premier bruit, il la jette sur les épaules de son esclave et se fait passer pour le valet du faux Hercule, pour éviter les coups. La peur passée, il gourmande l'esclave et reprend la forfanterie d'un poltron, revêtu de la peau de Némée.

Ceci est encore de la comédie de mœurs.

Le Renard orthodoxe de M. Collin de Plancy fulmine, dans sa préface, contre Jacquts Giélée.

« Ou fait excommunier Renard par l'âne : comme c'est ingénieux! Ou l'établit grand-maître des Templiers et des Hospitaliers, portant d'un côté la barbe rase et de l'autre la barbe pleine, avec l'habit mi-parti. N'est-ce pas trivial? Ce sont là les plus beaux traits de l'esprit que nous signalions. »

LE ROMAN DU RENARD

Ces paroles signalent à notre attention deux scènes : l'excommunication et l'apothéose.

Je vous ai lu le discours satirique du Beinart de Vos contre l'interdit. Jacques Giélée parodie l'excommunication. Avant l'assaut, l'âne excommunie Renard.

L'archi prêtre alors — c'était l'âne — Contre Renard entre en champ clos; En grands habits sacerdotaux, Il marche vers la barbacane.

Les deux ànons, enfants de chœur, Portant bénitier, cierge et cloche, Le suivent, l'effroi dans le cœur; Et tout frémit à son approche; Car il marche vers le rempart Pour excommunier Renard.

L'âne aussitôt se mit à braire ; Delà les monts on l'entendit.

La cloche tintait, funéraire; Il prend le cierge avec colère, L'éteint et lance l'interdit :

« Malheur, malheur au sacrilège!

Amen! amen! qu'il soit maudit! »

L'âne, à ces mots, quitte le siège ; Car il ne sait pas, prudemment, Monter à l'assaut autrement.

Et Renard s'en moque et s'écrie :

« Que faire? l'on m'excommunie!

Je ne pourrai manger de pain.

Sans argent, ou saus avoir faim !

Ni faire bouillir la marmite, Sans feu, depuis qu'elle est maudite!..

11 veulent ma mort ! Mais on dit Que le ver du tombeau lui-même Ne louche pas un corps maudit, Et c'est une faveur extrême!

Désormais je puis donc mourir Sans avoir crainte de pourrir.

Merci, merci pour l'anathème!

Jamais je n'en veux être absous !

Ouais ! Us sont fous ! ils sont tous ! » Et toute la troupe profane Se mit à huer le pauvre âne.

Quand la paix est faite, « Timers, li anes, rasost (absout, relève) Renard k'il avoit eskemunié. »

LE ROMAN DU hl-MAHD

L'excommunication était terrible pour des peuples chrétiens. Elle rompait tous les liens de la famille, elle anéantissait tous les sentiments d'humanité, elle suspendait tous les rapports de l'homme avec le cieL Plus de père, plus d'époux, plus d'amis, plus d'hospitalité, plus de culte, plus de baptême et de mariage, plus de secours aux mourants! La sentence donnait le signal du parricide privé et des massacres publics; elle -poursuivait le condamné jusque dans la tombe, où elle profanait son cadavre, jusque dans le ciel, où elle refusait à Dieu le droit de grâce! Tout un peuple était mis hors la loi, hors l'Église, hors la vie ; Eneu semblait se retirer du monde.

Cependant, au milieu du lugubre silence de cette tombe religieuse, du sein de ce peuple qui semble enterré vivant et portant le deuil de soi-même, du fond de cet enfer terrestre, un cri s'élève, une voix siffle! Cette foudre qui a renversé tant de trônes, terrassé tant de peuples, le peuple la parodie. Ah ! que le Renard orthodoxe trouve cela peu ingénieux : je trouve cela grand! Oui, il est grand, il est héroïque, il est sublime, ce sifflet des Prométhées populaires, répondant aux foudres des Jupiters de l'Église. On dit que les Germains lançaient des flèches contre le tonnerre. Ainsi font les poètes, et ce ne sont plus des trouvères, ce sont des citoyens. La poésie au service du droit, le génie de la comédie défendant la liberté, connaissez-vous rien de plus grand sur la terre, messieurs?

Il me reste à analyser la « triviale » apothéose de Renard.

L'unité est le rêve de toutes les autorités, de toutes les religions. Vain rêve, s'il en fut jamais. L'unité n'est possible Que par la variété des aptitudes indépendantes, par la fraternisation des civilisations diverses. L'unité par la force temporelle ou spirituelle n'est qu'une mutilation de l'humanité; c'est un lit de Procruste ou de mort. Ce qu'elle fit de la Rome païenne, demandez-le au Bas-Empire? Où elle mène la Rome chrétienne? demandez-le à Mahomet, demandez-le au schisme d'Occident, demandez-le au gallicanisme, demandez-le à la Réforme. L'unité catholique, si l'Église essaie encore de reprendre les peuples dans ce réseau de fer, la démocratie brisera l'Église.

Au moyen âge, que de luttes, que de crimes, que de sang versé, pour cette monstrueuse utopie ! Les papes, les rois, les ordres religieux s'épuisèrent à marcher à l'assaut de ce château de Passe-Orgueil de l'autocratie ! Mais chaque effort contre

LE ROMAN UU RENARD

la nature tourne au profit de la liberté, et cette longue lutte est une des plus grandes leçons de l'histoire.

Galigula souhaita que le genre humain n'eût qu'une tête pour l'abattre. Innocent III écrivit : Un mot du Créateur est mon unique consolation : il regretta d'avoir fait l'homme. Le meurtre universel, voilà où aboutit le rêve d'unité des Césars. Le néant universel, voilà où aboutit l'unité des papes.

La lutte entre la papauté et l'Empire se compliquait alors des attaques des ordres religieux et surtout des ordres mendiants de Saint-Dominique et de Saint-François, contre le pouvoir civil. La poésie ne manqua pas aux devoirs de cette lutte. Le Roman de la Rose vint à rescousse de l'université de Paris. Le Couronnement du Renard et Renard le nouveau prirent parti contre les moines et les papes.

L'apothéose de Renard, l'universelle Renardie, c'est l'unité catholique qui triomphe , sanglante parodie de sa défaite et de son impuissance ! L'auteur du Couronnement a esquissé cette scène, Jacques Giélée l'a peinte à grands traits.

Crurer rapporte, dans son Histoire de l'université de Paris, que Louis IX, que l'Église appelle saint Louis, aimait les Dominicains et les Franciscains jusqu'à dire que, s'il pouvait se partager en deux, il donnerait une moitié de lui-même à chacun de ces ordres. L'auteur du Couronnement écrivait du vivant de Louis IX; J. Giélée termina son livre dix ans après sa mort. L'un et l'autre semblent avoir mis à profit cette bonne pensée. Mais Renard fait mieux, il met ce vœu à exécution. L'idée que M. Colin de Plancy trouve si triviale, j'en suis bien fâché, mais elle est d'un roi et d'un saint!

Renard et lion font la paix, Dom l'àne a levé l'anathème ; Chez les grands la joie est extrême : L'Orgueil va régner désormais Avec la Fourbe et le Blasphème.

Moutons et brebis, fuyez tous !

Les pasteurs deviennent des loups!...

Le roi veut revoir son empire; Renard lui prête son navire D'orgueil, de ruse et d'impudeur; Tous y montent avec ardeur;

LE ROMAN 1)1' RENARD

Et le roi, qui sent disparaître L'honneur de son cœur corrompu, Préfère le vaisseau du traître Au navire de la vertu.

Ce vaisseau dont Renard est maître, C'est ce monde impie et perdu.

Ses pilotes sont les évêques, Les cardinaux, les archevêques; Il a pour soldats et marins Les cordeliers, les jacobins; Tous, prélats, abbés et chanoines, Prêtres, curés, vicaires, moines, Quêteur, prêcheur, clerc ou caffard, Sous le froc, la mitre ou la chape, Sont l'équipage de Renard, Et leur amiral est le pape.

Renard veut les doter tous :

Renard bientôt fait le partage ; L'Église prend en héritage Le Lucre et la Corruption ; Il y joint, par provision, Sa sœur, la Fourberie agile, Qui fut présente à maint concile, Et puis, par dessus le marché, Pour porter le poids du péché, Sa bonne mule Hypocrisie.

Et le clergé qui s'extasie, S'agenouille et, de biens chargé, De son bienfaiteur prend congé.

Restent les deux ordres mendiants; ils se plaignent de leur sort; sans Renardie, ils ne seront jamais rien. Les Jacobins supplient Renard de se mettre à leur tête ; Renard a trop à faire ailleurs ; il leur donne son fils. Les Cordeliers font la même demande ; un autre fils de Renard les dirigera en Renardie. Les deux ordres étaient en querelle : Renardie les a rapprochés:

« Unis, nous pourrons tenir tête Aux privilèges des prélats, Leur disait Renaudin tout bas.

Nous aurons, par droit de conquête, Le bras long dans les sacrements Et la main sur les testaments.

LE ROMAN DL RI NARD

Nous pourrons défier la foudre, Si nous gardons le droit d'absoudre Qu'on fait payer cher aux mourants.

Héritiers et propriétaires, Nous pourrons avoir des notaires, Faire plaider nos différends, Nous détendre de tout sévice, S'il le faut, traîner en justice Les évêques récalcitrants, Tenir le peuple en nos lisières, Prêter aux bons rois nos lumières Et faire trembler les tyrans.

Ainsi J. Giélée combat, en les dévoilant, les prétentions des moines.

Cependant, en ce temps-là, eut lieu un grand concile où les Templiers et les Hospitaliers se disputent Renard.

Mais Renard au concile accourt; Au débat il va couper court : « Mes pères, l'assemblée oublie Que j'ai femme jeune et jolie, Et je ne veux point m'eu passer.

— Eh ! Renard, qu'à cela ne tienne, Répond Sa Majesté chrétienne, Nous pouvons vous en dispenser. »

Ranimée par cette parole, la dispute s'envenime de plus belle:

Le pape, hésite, tremble et n'ose ; Le pape y perdra son latin.

« Quoi, s'exclame-t-il à la tin, Vous ne voulez pas, je suppose, Que, pour faire à chacun sa part, Je coupe en deux maître Renard. »

Pourquoi non? Renard va tout concilier; il se coupe en deux, pour se donner aux deux ordres ; il se fera faire un costume mi-partie en templier, mi-partie en hospitalier, portera sa barbe d'un côté et se rasera l'autre joue. Il a bien mené de front trois ' adultères, il gouvernera bien les trois ordres de l'Église. Le voilà au faîte. Plus que pape et que roi : chef suprême des ordres religieux !

LE ROMAN DU KKNARD

La fortune elle-même se range à lui; elle l'invite à monter sur sa roue.

« Renard, je veux te couronner; Viens, monte au sommet de ma roue.

— Non, dit Renard, faisant la moue, Ta roue un jour pourrait tourner.

— Plus jamais, plus jamais, dit-elle; Tu Tas Axée et pour toujours,

En abattant ia foi fidèle, La pudeur, les saintes amours Et la vérité pure et belle.

Monte et ne crains aucun écueil; Monte, la terre t'y convie!

A ta droite sera l'orgueil, A ta gauche l'hypocrisie, A tes pieds l'honneur abattu, La loyauté vaincue et morte; Plus de foi, d'honneur, de vertu !

Renard règne! Renard l'emporte!

Renard des rois est le soutien, Sans lui l'Eglise allait décroître, Par ses deux fils il tient le cloître, Et par lui-même en maître il tient Tous les fils du monde chrétien.

Couronné d'orgueil et de ruse, Il exploite, il dompte, il abuse; La duplicité fait sa loi, La charité sainte est bannie; Son minisire est la félonie ; il est le pape! il est le roi!

Toute la terre est Renardie. »

Ainsi J. Giélée, après l'auteur du Couronnement, met en scène l'Église... Pardon, la Renardie universelle; et il couronne largement l'épopée du Renard. Si Goethe avait connu ces deux poèmes, écrits en Flandre, il aurait pu, en empruntant au premier ses traits comiques, au second sa large allégorie de l'apothéose, ajouter au Reineke fuchs une troisième partie qui, sous sa plume, eût été un chef-d'œuvre.

Renard ici n'est plus Tartufe, ni Robert-Macaire : c'est deux siècles avant Loyola, le jésuitisme universel.

Rutebeuf a ajouté à l'apothéose, un trait qui la complète et

LE ROMAN DU RENARD

rappelle un mot bien connu : le roi est mort ! Vive le roi. Il dit :

Renard est mort, Renard est vif Et Renard règne!

Renard est donc immortel.

Non, messieurs, Renard n'est pas immortel ! La morale de l'art n'exige pas que la vertu triomphe et que le vice soit puni , au dénoûment. Elle consiste à présenter un problème moral à la conscience publique. Ce n'est pas en tuant Renard, dans le roman , comme le fait le livre des Congrégations religieuses, ce n'est pas en montrant sur la scène don Juan précipité dans l'enfer, ou Tartufe mené en prison, qu'on débarassera l'humanité de ces ennemis. Au contraire, si l'illusion de l'art pouvait les faire supposer disparus, c'est alors qu'ils seraient plus dangereux pour la société, qui pourrait croire que justice est faite. La poésie instruit le procès, porte le réquisitoire, éclaire les esprits ; puis, elle laisse à l'opinion le devoir de prononcer la sentence et de l'exécuter.

Ainsi fait le roman: Renard triomphe! Renard est roi! Renard est pape ! Toute la terre est à Renard ! Renard est immortel ! Et le poète a dit. C'est aux peuples de conclure et de se défendre.

Le peuple belge, pendant tout le moyen âge, a brandi fièrement le fouet d'Aristophane pour chasser du temple et du forum tous les Renards. Depuis l'Isengrimus moine, jusqu'à l'apothéose du Renard, notre pays a marqué l'empreinte de sa plume libre dans ce cycle de la vindicte publique, et il y a laissé de grandes œuvres latines et gauloises et un chef-d'œuvre flamand.

Ce livre universel eut des destinées diverses : habent sua fata libeili. La renaissance des études du moyen âge le trouva traduit en prose et en vers dans toutes les langues germaniques, mais tout à fait oublié dans le pays de Lafontaine et complètement défiguré, avec l'approbation des supérieurs, dans la patrie du Reinart de Vos. Depuis lors, les textes anciens ont été retrouvés et publiés. Mais la même différence subsiste. Traduits de nouveau de toutes les façons, imprimés et illustrés pour toutes les bourses, en Allemagne, ces textes n'existent

LE ROMAN DU RENARD. 25

guère que pour les savants, en France et en Belgique. Là c'est toujours le Renard expurgé par lui-même qui règne; et notre savant éditeur du Reinart de Vos s'est cru obligé de traduire, de corriger, d'expurger pour le peuple, au gré de l'imprimatur épiscopal, le chef-d'œuvre qu'il avait rendu intact à la science. A peine, depuis quelques années, une traduction en prose française de la traduction de Goethe et des articles du Magasin pittoresque ont étendu cette renaissance au véritable public, et j'ai essayé de mettre en vers la première partie du Reinart de Vos. Mais comment lutter contre la concurrence A. M. D. G.? Renard est encore loin d'être populaire, ailleurs qu'en Allemagne.

Est-ce à dire que la France et la Belgique ne connaîtraient plus de Renard politique ou religieux? Ce ne serait pas une raison pour négliger les chefs-d'œuvre qui nous en ont débarrassés. Hélas! messieurs, n'est-ce pas plutôt que Tartufe est est encore trop puissant pour que Renard soit populaire. Voyez les pays protestants : le succès s'y maintient longtemps et s'y propage au premier réveil. Chez les peuples catholiques au contraire, le livre, proscrit au seizième siècle, ne peut renaître au dix-neuvième ; il disparaît avec la liberté religieuse ; la liberté politique n'est pas assez forte encore pour lui rendre le droit de cité, et les peuples qui auraient le plus besoin du livre justicier, sont ceux qui le connaissent le moins.

J'ai dit que la transformation de la fable en épopée était due au génie moderne. S'il est encore des peuples qui ne savent pas rendre la parole aux Molières du moyen âge, c'est qu'ils sont encore plus ou moins infidèles à ce génie qui fut chrétien, mais qui ne fut jamais ni inquisiteur, ni renard, ni jésuite, à ce génie qui est laïque, le génie même du droit et de la liberté.

Donc, les poètes ont encore raison : Renard vit ! Renard règne ! Renard est pape! Renard est empereur ! Renard menace d'être immortel! Si nous ne trouvons pas son épopée chez nos libraires ou dans nos bibliothèques populaires, si nous n'avons jamais entendu le sifflet des trouvères au théâtre, dans des drames historiques, aurions-nous à chercher bien loin pour rencontrer le héros dans la vie publique ou privée. Dites-moi, messieurs, nous faudrait-il la lanterne de Diogène pour le découvrir dans l'alcôve du léopard ou dans l'école du lièvre, dans les couvents du loup ou dans les parlements du lion, devant l'urne de peuples libres ou sur le trône des pays opprimés? Atten-

LE ROMAN DU KENAKD

drions-nous, pour glorifier nos poètes qui l'ont combattu quand il dominait le monde, que Renard soit mort et enterré avec les honneurs militaires et les pompes religieuses? Nous pourrions attendre longtemps. Et où serait alors le devoir? où serait l'utilité? où serait l'honneur? Nos pères ont eu du génie et du courage pour nous ! N'oserions-nous relever l'arme des opprimés, nous qui sommes libres, l'arme de nos pères, nous si tiers d'être leurs descendants, l'arme du moyen âge, nous qui vivons dans un siècle de lumière ! Ah! craignons, à ce compte, que Renard ne devienne immortel, comme nous en menacent les poètes .

Non ! non ! Renard n'est pas immortel ! j'en atteste la liberté renaissante ! j'en jure par le devoir civique, dont le sentiment est dans tous nos cœurs ! A nous donc le fouet des trouvères, à nous le sifflet des ménestrels, à nous le génie des poètes citoyens ! Flageller le vice, c'est moraliser les esprits et délivrer les peuples ! Éclairons et moralisons, et les Renards ne seront plus. Ce qui chasse les hibous, n'est-ce pas la lumière ? ce qui fait disparaître la vermine, c'est la propreté. La ruse et l'hypocrisie seront déjouées par l'instruction du peuple et par la moralité publique. Les rêves de la théocratie, fulminant des encycliques et des excommunications, les projets de l'autocratie, armée des grands principes de 89, deviendront de plus en plus impossibles, à mesure que la lumière se fera dans le monde. Plus nous aurons d'écoles, moins il y aura de Renards dans les coulisses du temple; plus nous nous servirons des libertés publiques, moins il y aura des Renards dans les coulisses du forum, ces confessionnaux de la politique. A nous donc les lumières ! à nous les écoles et les meetings! C'est un plaisir de roi, dit-on, de chasser le renard dans les bois ; moi, je dis : c'est un devoir des peuples de chasser les Renards de la famille et de la société. Sonnons donc sans cesse le hallali de la liberté : Tous les Renards disparaîtront, au grand jour de la démocratie.

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POETES DE LA CROISADE

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