‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 42 sur 61 · LA CHANSON D'ANTIOCHE, ETC · texte numérisé non relu

LA CHANSON D'ANTIOCHE, ETC

Messieurs,

La patrie de Godefroid de Bouillon et de Bauduin de Constantinople a donné à la croisade ses premiers trouvères; après avoir été éclipsés par un grand poète italien et engloutis dans l'ingratitude générale de la Renaissance pour toute l'épopée du moyen âge, ces précurseurs du Tasse reprennent aujourd'hui leur rang dans l'histoire et dans la poésie, comme les peintres les plus exacts de ces expéditions, comme les premiers poètes qui aient chanté Tancrède, Bohemond et Godefroid :

£1 capitano Chel gran sepolcro liberô di Cristo.

Le plus ancien de ces trouvères est Richard le Pèlerin ; il assista à la première croisade, et en mit en vers l'histoire jusqu'à la prise d'Antioche (1097). On le croit orginaire de Flandre ou d'Artois; il ne nous reste de lui que son nom, invoqué comme autorité par le poète qui a rajeuni son œuvre; plus, deux cents et quelques vers, intercalés dans cette seconde édition et précieux pour les mœurs qu'ils peignent, autant que pour la date où ils remontent.

Le second poète est Graindor de Douai. Il dut écrire avant la. fin du douzième siècle, vers 1190. Il renouvela la Chanson £Antioche de Richard le Pèlerin, fit de la cantilène une épopée et y ajouta, peut-être d'après son devancier : la Prise de Jérusalem* *

LES POÈTES DE LA CROISADE

Au même moment, peut-être même avant Graindor, d'autres trouvères avaient commencé à broder sur les faits historiques les arabesques de la légende. Ils chantaient l'origine du roi de Jérusalem et rattachaient les merveilles de la croisade à la légende du Chevalier au Cygne. Ils chantaient les jeunes années du héros, les Enfances Gode froid, comme on disait alors. Ils ajoutaient à la première croisade un épisode : les Chétifs. Ces trois poèmes sont anonymes. Les Enfances ont été remaniées plus tard par un trouvère qui nous dit son nom : Renaud, et qui semble avoir appartenu au pays ou k l'abbaye de Saint- Trond.

Au quatorzième siècle, les genres se mêlent ; le roman de chevalerie envahit la chanson de gestes historique : un autre rimeur, qui appartient aussi à nos provinces, reprend en seconde et en troisième main tous ces épisodes, y ajoute, — de son cru ou d'après une branche aujourd'hui perdue, — la Mort de Godefroid, et donne, à ce cycle épique, une rédaction nouvelle dans une œuvre de 35,000 alexandrins à laquelle le gouverne^ ment belge a fait les honneurs d'une édition académique, sans qu'on puisse imaginer à cette préférence, accordée au texte le moins important, pour la date comme pour le mérite, d'autre motif que l'existence du manuscrit à la bibliothèque de Bourgogne. Les compilateurs ont des chances à l'Académie.

Enfin, dans le même siècle, d'autres poètes inconnus chant tent Bauduin de Sebourc et le Bâtard de Bouillon. Cette fois ce ne sont plus que des romans.

Tout ce cycle est écrit en couplets d'alexandrins monori^es. Avant l'édition luxueuse du Chevalier au Cygne, Bauduin de Sebourc avait été publié à Valenciennes. Depuis lors, la Chanson fAntioche a été imprimée à Paris. Le reste est inédit, et l'on peut regretter que les grands soins et les frais considérables qu'a coûtés notre publication académique n'aient pas été consacrés de préférence à l'épopée $u treizième siècle, qui célèbre la prise de Jérusalem et qui laisse à l'hist,oire sa verdeur première.

L'épopée primitive n'invente guère ; elle n'a d'autres fictions que ses croyances, d'autres artifices que ses propres illusions; ses erreurs même ont quelque chose d'historique; elles mon-, trent le point de vue d'où l'époque envisageait l'histoire. C'est la poésie dans toute sa uaïveté, la légende dans sou entière.

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bonne foi. Les historiens ont trop souvent un but préconçu, une idée à faire valoir, un homme à illustrer, un plan politique à mettre en scène. Ils voient les événements à travers un prisme; ils les interprètent, rien que par la manière de les raconter; où il n'y avait que des adversaires, ils voient des traîtres; ils voient des héros où il n'y a que des vainqueurs. Us dissimulent le fait blâmable sous l'intention meilleure, ils atténuent l'horreur des détails sous la magie des vues d'ensemble, et trop souvent l'histoire est pour les puissants un manteau de pourpre.

Le poète primitif est plus naïf et plus vrai. Il n'a pas vu beaucoup de choses et il croit facilement à ce qu'on lui rapporte; mais il dit ce qui a été vu et ce qu'il sait. Il n'a point le sens historique et ne comprend ni les causes, ni la portée des événements; mais il n'a rien à atténuer en des passions qu'il partage, en des fautes qui l'indignent, en des détails qui sont tout pour lui. Il ne peut sortir du cercle de sentiments où se meut le fait qu'il raconte, il ne peut parler d'autre langue que eefle de l'événement lui-même. C'est la bataille racontée par le soldat; le fait vu par ses côtés populaires et rendu par une sorte de photographie instantanée. Vérité naïve, inconsciente, sans profondeur, sans méthode; mais nécessaire à l'histoire, comme de bons matériaux à un édifice ; car, sans elle, la science de l'historien, réduite aux mensonges intéressés ou aux traditions vagues, se perdrait dans des théories, élevées après coup, et ne bâtirait que des pyramides de sable.

Tel est le mérite de Richard et de Graindor. Certaines chroniques feraient volontiers des croisés autant de saints; certains trouvères en font des héros de chevalerie. Eux, nous en donnent les traits exacts, pris sur le vif.

Je n'ai pas à faire ici l'histoire de la première croisade. Le récit des faits n'appartient pas à l'histoire littéraire ; nos trouvères^ du reste, les suivent pas à pas, en les dénaturant quelquefois, mais en les éclairant bien plus souvent encore^ Ce qu'on aime à trouver, ce qu'il est utile de chercher dans les écrivains, outre le génie du beau, ce sont les idées ou les passions de l'époque qu'ils représentent, ce sont les éléments de la société qu'ils font revivre, et les mœurs du temps quHto peignent. N'attendons pas des naïfs trouvères la beauté plastique; mai*, outre Témotion poétique, nous y trouverons sur ïa

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croisade une vérité particulière. Ils peignent l'époque mieux qu'aucun chroniqueur de l'époque.

L'idée de la guerre sainte appartient surtout à Grégoire VII; elle entrait dans son plan de domination universelle. Sa lettre adressée aux chrétiens, en 1074, les appelle, non pas à la conquête de Jérusalem, mais à la défense de Constantinople. Protéger la seconde métropole de l'empire chrétien, frapper l'islamisme au cœur, lancer l'Europe sur l'Asie, c'était recommencer l'expédition d'Alexandre au profit de l'Église. Car l'Église rêvait quelque chose de plus dans ces expéditions : ces princes et ces peuples, qu'elle voulait dominer en Occident, elle voulait s'en faire, contre l'Orient, une armée qu'elle disciplinerait sous sa main, et qui préparerait sa suprématie par la gloire extérieure et le despotisme par l'esprit de conquête ; on reconnaît là l'éternelle politique de l'ambition, sous la couronne ou sous la tiare. Ainsi, César avait conquis les Gaules pour opprimer Rome.

Mais on se méprendrait étrangement si l'on attribuait aux croisés, évêques ou seigneurs, rois ou peuples, qui répondirent à l'appel d'Urbain II, des idées générales et des vues politiques. L'anarchie féodale régnait sur les ruines du monde romain, comme la barbarie sur le chaos. Ne faisons pas de ces maîtres farouches, des philosophes d'État; ne prêtons pas à la confusion des ténèbres, la conscience de l'histoire. Vue de près, la croisade n'a pas cette profondeur d'horizon. Le pèlerinage de Jérusalem était la pénitence suprême, la grande ressource du remords, dans une époque qui avait tant de violences à expier. Quand le pénitent put remplacer le bourdon par l'épée, et que ces hommes qui ne respectaient rien en Europe furent appelés à tout fouler aux pieds en Asie, quand le prêtre qui juge et absout s'adressa à tous les instincts barbares, non plus pour les condamner ni les punir, mais pour les légitimer et les exciter, el que tout ce que ces barons farouches devaient contenir en eux sous peine de crime et de damnation, fut permis, sollicité, consacré au service du ciel et comme le plus sûr moyen de gagner la gloire et la richesse en ce monde, le paradis dans l'autre, — la pénitence dut plaire pour le moins autant que le péché.

L'empereur Alexis Comnènt^ dans son appel aux chevaliers

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chrétiens, leur fait valoir les trésors des Sarrasins et la beauté des femmes d'Orient : « Gomme si» dit naïvement Guibert de Nogent, comme si les femmes grecques étaient douées d'une beauté si supérieure, qu'elles dussent être préférées aux Françaises, et que ce seul motif pût déterminer une armée française à se rendre en Thrace. »

Guy de Lusignan avait commis un meurtre; il se croise : pour pénitence, il conquiert un trône.

Cette influence fut la plus puissante; elle explique le succès de la prédication. Rien n'est propre à entraîner les hommes comme d'ouvrir un libre cours à leurs violences. Le miracle de Pierre l'Hermite fut tout bonnement le déchaînement des passions barbares.

Les trouvères peignent naïvement, exactement, ce côté brutal de la Guerre sainte.

Avant tout, un idéal plane dans le poème, comme sur ces expéditions violentes. L'idéal du croisé est celui du chevalier : la force, la bravoure, le dévoûment, la foi. Godefroid de Bouillon en est le type, il est le héros de la Chanson dfÂntioche comme de la Jérusalem délivrée. Robuste comme un lion, doux comme un agneau, beau comme Hercule, sage comme Énée, Godefroid n hésite devant aucun danger, ne recule devant aucun sacrifice, n'envie aucune gloire : Jamais n'aima envie, dit Graindor. Avant de prendre la croix pour l'Église contre les Turcs, il avait tiré l'épée pour l'empereur contre le pape. Tl avait résisté aux évêques de son pays et au patriarche de Jérusalem; il avait combattu dans l'armée impériale qui avait pris Rome. Juste Lipse s'étonne que l'Église n'ait pas mis au nombre des saints le chef victorieux de la première croisade, comme le chef malheureux de la dernière; la raison en est claire : Godefroid était Gibelin.

Cependant le cri de « Dieu le veut! » retentit dans toute l'Europe, et Godefroid y répond le premier. Il vend sa terre pour conquérir la terre sainte; il renoncera à sa patrie pour régner sur la patrie du Christ. Quand Antioche souffre d'une horrible famine, Godefroid affirme son œuvre en ces termes :

Seigneurs et francs chrétiens, par Dieu de Paradis, Ne vous effrayez pas du temps qui renchérit.

LES POÈTES DE LA CROISADE

Poua l'amitié de Dieu nous somm's en ce pays,

1} ne souffrira pas que les siens soient honnis.

Pour aucune détresse l'assaut n' sera fini,

Que nous n'ayons Antioche et son palais conquis/

Puis prendrons le sépulcre où Dieu fut mort et vif;

Et le délivrerons de tous ses ennemis.

Puis, nous irons à Mecques, en briser les parvis,

En ôter Mahomet qui est en l'air assis

Et les deux candélabres qui sont mis devant lui,

Qui jamais ne s'éteignent et brûleront toudis,

Et bruteroient en mer jusqu'au jour de justice ;

Mieux seront au sépulcre devant l'autel assis

Que où le diable en est adoré et servi.

Cette fabie du tombeau de Mahomet, suspendu en l'air et qu'il faut détruire comme un enchantement, de ces candéla^ bres qui brûlent éternellement et qu'il faut conquérir pour les transporter, du tombeau du prophète ennemi, au sépulcre du Dieu chrétien : ce n'est pas l'homme politique qui parle, c'est l'homme de foi inculte et de courage naturel; cœur noble et faible, bien fait pour se laisser prendre à toutes les tentations du merveilleux et delà générosité. Que de vigoureux auxiliaires la croisade n'a-t-elle pas arrachés ainsi à la défense des droits de l'Empire!

Godefroid est l'idéal du croisé ; cherchons-en la réalité. La réalité ajoutera aux mêmes leurres politiques et religieux toutes les passions d'une époque barbare : l'ambition brutale, l'abus impitoyable de la force, l'amour des excès et du carnage, la jalousie farouche, la compétition violente de la gloire et du butin. Les luttes envieuses de Bauduin, frère de Godefroid, et de Tancrède, n'ont été racontées nulle part aussi vivement que dans la Chatison <T Antioche.

Tancrède a planté son gonfanon de soie sur les murs de Tharse. Bauduin s'en irrite, fait arracher l'enseigne de son rival et dresse la sienne à sa place. Tancrède change de couleur, fait sonner le cor et court aux armes. Mais ses compagnons le blâment et l'arrêtent : il cède, quitte le siège et se jette sur Misis. C'est contre l'ennemi qu'il va déchaîner sa rage : il fait voler la tête du gouverneur de la ville :

Une toise et demie a la tête volé.

A peine vainqueur, il marche contre Cyrrhus, il l'assiège,

LES POÈTES DIS LA CftOlSADK.

en chasse Solimah et triomphe avec emportement. Mais Bauduin l'a rejoint.

Voyez ià Bauduin qui a grand tort tous hait, Tant vous a poursuivi qu'il vous a retrouvé, Appelez vos barons, ceux qui sont vos privés, Et combattons à lui d'un Courage éprouvé.

Bauduin refuse la bataille :

N'a désir de combattre envers chrestïenté.

Tancrède ne connaît plus de frein, rejette tout arrangement, et une lutte meurtrière s'engage, où Bauduin tue Gérard de Saint-Giles. Cependant, les Turcs interviennent, frappant les deux partis. Alors Bohemont offre à Bauduin une réparation, et les deux armées se séparent : Tancrède fera amende honorable à son rival.

On voit ici le maître féodal, violent, prompt à la vengeance, oubliant vite le devoir, et non moins vite la rancune, sauf à laisser derrière lui de nombreuses victimes et à reprendre au premier geste les armes de la colère.

Un autre épisode met en présence divers côtés du caractère de ces héros.

Les croisés ont rendu & un Sarrasin son fils prisonnier; le pére par reconnaissance leur livre Antioche. Uft nuit donc, ce Turc tend une échelle de corde aux assiégeants. Mais les principaux chefs, Tancrède, Bohemond, Robert de Normandie, hésient. Ces sortes d'exploits leur plaisent moins que les grands coups d'épée. Cependant le turc les presse : surpris par sa femme, il n'a pas hésité h la jeter en bas des remparts ; la uit s'avance, le jour va poindre; si les païens le voient, il

era pendu ; si les assaillants tardent, ils perdront la ville, et

eut armée sera détruite :

Il est plus de minuit, l'aube est presque crevée, Si païens m'aperçoivent, j'aurai la têt* coupée, #t sera votre armée à martyre livrée.

Prends donc cette cité que je t'ai présentée! Les Francs sont gent mauvaise et de riert effrayée!

Le danger, les prières, l'ironie, l'injure môme, rien ne dé-

S LES POÈTES DE LA CROISADE

cide les croisés. Robert de Flandre s'indigne : il pleure de voir les Francs « couarder. » Il va s'en plaindre à Godefroid :

Ils sont devant l'échelle et n'y osent monter.

Le duc de Bouillon veut y courir, payer d'exemple. Le comte de Flandre l'arrête; sa place est ailleurs. Godefroid répond :

Ou montez le premier, ou m'y laissez monter.

C'était bien ainsi que l'entendait Robert ; il court à l'échelle* non sans avoir donné un souvenir à sa femme et à ses enfants :

J'ai quitté toute Flandre et les fiefs qu'il y a, Et ma femme Clémence qui doucement m'aima, Et mes deux petits fils que Dieu me gardera; Mais, en l'honneur de Dieu qui le monde créa, Je serai le premier qui là haut montera.

Alors le poète fait intervenir un dévoûment obscur qui grandit la scène et l'emplit d'émotion. Foucart de Flandre est orphelin, et il n'a pas d'enfants; il réclame la place de son seigneur. Robert n'écoute rien et s'élance, il a déjà monté deux échelons. L'orphelin insiste :

Plus vaillant nom' que toi terre ne peut tenir, Grand dommage sera si tu viens à mourir, Car vous avez grands fiefs, beau sire, à maintenir, Avez femme et enfants, Dieu vous en laiss' jouir. De moi n'est point dommage, si je viens à périr Si je meurs, il n'importe et c'est pour Dieu servir !

Cependant le Turc est toujours au haut du rempart, qui s'impatiente, et presse les croisés; le jour approche, Robert cède ; Foucart prie et monte à l'assaut, suivi des barons qui hésitaient tout à l'heure. Ils reculaient devant le danger, le dévoûment les entraîne, et la place est prise.

Le comte de Flandre a donné ici l'exemple aux plus braves : H va nous dévoiler, en deux grandes scènes, le mobile général de l'armée, et rien ne peint mieux ces héros mondains que le

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cri jeté par l'illustre comte et le noble chevalier à la vue de Jérusalem, et que son refus du trône.

Voyons ces deux épisodes.

L'armée enfin campe devant la ville sainte; ses chefs sont réunis sur une hauteur d'où Ton aperçoit tout le pays. Les chrétiens ont devant eux les lieux où a vécu, où a prêché, où est mort le Dieu des chrétiens ; toute la vie du Christ semble se dérouler à leurs yeux, dans les sites consacrés par son passage. Pierre l'H ermite réveille ces souvenirs; ses paroles se pressent avec une simplicité grandiose :

« Là, est le mont Olive où le Christ demanda l'ânesse; là est la porte sainte par où il fit son entrée, quand le peuple jetait devant ses pas des palmes et des tapis; là est le prétoire où il fut jugé, où Judas le vendit ; là, il fut lié, battu des verges; là, mis en croix. Voilà le Calvaire, voilà le sépulcre, voilà le temple de Salomon, où l'Esprit descendit sur les apôtres; voila la montagne du Sion où Marie est montée au ciel... Prions Dieu ! Prions la Vierge! Prions!

Amen! amen! répondent les croisés, dans une émotion qui est partagée par le trouvère et que la poésie, survivant à la foi, nous fait partager encore après six siècles.

Mais le pays contrastait avec ces souvenirs. Comme aujourd'hui les voyageurs à l'aspect de Rome, les croisés s'étonnent de ne voir qu'un désert aride et désolé, au lieu de cette terre de richesses et de bénédictions qu'ils ont rêvée. Le comte de Flandre parle après Pierre l'Hermite, et c'est pour opposer aux visions du moine ce profane contraste :

Depuis que Dieu naquit de la Vierge Marie, Jamais en tel désert cité ne fut bâtie! Ici point de forêt, ici point de prairie, Ni source, ni fontaine, vivier ni pêcherie. J'aime bien mieux d'Arras la grand* chatellenie, Auprès du bois de Niepce la large chasserie, Et de mes beaux viviers la riche pêcherie.

Ce tableau des richesses du sol natal, malgré sa couleur matérielle et toute flamande, est de bonne et franche poésie. Mais quelle poésie profane, et comme on y voit l'esprit mondain des croisés !

LES POÈTES DE LA CROISADE

La seconde scène n'est pas moins concluante. L'élection de Godefroid au trône de Jérusalem, fut avant tout un hommage rendu à son héroïsme et à sa constance; mais elle met au grand jour le mobile des vainqueurs. Godefroid a refusé d'abord la couronne par humilité : d'autres en sont plus dignes. Les plus dignes la refusent pour des motifs plus mondains. Ils ont cueilli des rameaux dans le jardin sacré, l'aventure est termi*née, le vœu rempli. Qu'un autre garde la difficile conquête dans ce triste désert! Eux, ne songent qu'à leurs beaux domaines, à leurs trésors, à leurs épouses ; ils ont hâte de retourner en Europe jouir du repos et de la gloire.

Le comte de Flandre, en des adieux touchants, avait promis à son épouse de ne pas rester plus de quinze jours en Orient, après la prise de Jérusalem. L'aspect des lieux saints n'a pas changé son cœur. Quand on lui offre la couronne, il répond :

Aujourd'hui, plaise à Dieu et à saint Siméon Que je fusse à Arras en ma maître maison, Et que Bauduin mon fils se tint dans mon giron, Et je le baiserais cent fois en un randon.

Robert de Normandie, Bohemond, Hue le Maine, ne font pas meilleur accueil à la couronne : ils ont cueilli leur palme ! Et l'évéque courbe la tête devant cet esprit mondain qui anime i'armée du Christ.

Quand l'évéque l'entend, il baisse le menton.

Godefroid, seul, représentant toujours l'idéal rare, accepte la couronne, mais une couronne d'épines.

Ainsi, une aventure extraordinaire, quelque chose comme une grande chasse d'hommes, bénie de Dieu, avec ses péripéties chevaleresques : les voyages d'outre mer, les batailles et les amours, le pillage et le massacre, la victoire ici-bas et le paradis là haut : telle apparut la croisade à ces fils des vainqueurs de Rome, qui conservaient le goût des invasions et les mœurs des barbares.

Le but final de l'entreprise touchait à la religion, il est vrai; mais ce but disparaissait devant le plaisir tout mondain de la

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guerre, et ces fougueux batailleurs, pour être des chrétiens, n'étaient ni des esprits religieux, ni des cœurs soumis à l'Église. Les trouvères en rendent aussi témoignage.

L'évêque du Puy, toujours prêt à montrer la victoire aux combattants et le ciel aux mourants, est, dans Graindor de Douai, le chef spirituel de l'armée des Seigneurs. Mais, lorsqu'au siège d'Àntioche, il jette de l'eau bénite sur l'armée, un chevalier s'indigne et lui crie :

Sire, laissez votre eau! Pourquoi donc en jeter? Ne mouillez pas mon heaume, car je le dois aimer, Je le veux clair et beau aux Sarrasins montrer !

Plus d'un miracle fut inventé pour exciter ou ranimer le zèle d'une armée exposée à tant de fléaux. La masse était superstitieuse et s'y laissait prendre. Àtbert d'Àix raconte que les soldats avaient une oie et une chèvre qu'ils vénéraient et consultaient comme des augures. Les chefs étaient moins crédules; le fameux miracle de la découverte de la sainte lance ne put les séduire. Richard le Pèlerin avait raconté déjà que le prêtre qui découvrit la lance du Golgotha fut soumis à l'épreuve du feu :

Car ils étaient beaucoup qui n'y croyaient mie.

Graindor de Douai met cette incrédulité en scène. L'évêque offre aux chefs de l'armée l'honneur de porter cette sorte de palladium dans le combat ; tous le refusent. Aucun n'a assez de foi, pour préférer une relique à son épéc, et pour sacrifier au pieux honneur de porter ce saint étendart devant les ennemis» le plaisir mondain de les tailler en pièces. La scène se renouvelle pour chaque seigneur et cette redondance expressive amène les mêmes refus :

Je ne la porterais pour le fief de Soissons ! dit le comte de Flandre.

Je ne la porterais pour l'or de Bénévent ! répond Tancrède.

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LES POÈTES DE LA CROISADE

Voici la réplique de Godefroid :

Sire, répond le duc, ne la porterai mie,

Quand vous me donneriez tout l'or qu'est en Russie.

Les Lorrains, les Frisons me feront compagnie,

Et je frapperai tant de mon épée fourbie

Que de sang jusqu'au poing elle sera rougie.

La foi dans leur épée était la première religion de ces héros; ni reliques, ni miracles n'auraient pu contenir leurs passions guerroyeuses : la croisade leva la digue à leur débordement, et ils coururent au pillage et au massacre au cri de : Dieu le veut!

Les trouvères racontent sans réserve les cruautés de cette prétendue guerre sainte. On sait qu'à la prise de Jérusalem, les vainqueurs oublièrent le Christ et son tombeau pour massacrer les païens, et que, même après la procession expiatoire au saint sépulcre, ils recommencèrent la boucherie, pour qu'il ne restât pas un idolâtre dans la cité sacrée. Le même plaisir de de verser le sang se retrouve partout dans les historiens et les poètes de la croisade. Il ne nous reste que quelques vers de Richard le Pèlerin : ils rapportent un massacre, un hachis d'hommes, à Arches.

Les assaillants avaient pris la joyeuse habitude de lancer dans les villes assiégées les têtes des ennemis tués. Graindor le dit pour Jérusalem, et c'est l'évéque du Puy qui en donne le conseil. Le poète anonyme du quatorzième siècle, publié par M. de Reiffenberg, le dit pour Nicée, et l'ordre vient de Godefroid de Bouillon.

La Chanson d'Antioche ajoute à cette barbarie un surcroît d'horreur. En creusant la terre pour élever une redoute, les croisés découvrent de riches sépultures de Sarrasins; ils les profanent et en partagent les dépouilles à l'armée. Les assiégés, à ce spectacle, font une vigoureuse sortie pour défendre la tombe de leurs ancêtres ; ils sont battus et laissent cent prisonniers aux mains de l'ennemi. Troublés ainsi dans leurs profanations, les chrétiens triomphent avec rage, ils coupent la tête aux cents prisonniers, mais cela ne suffit pas; ils déterrent 1,500 cadavres et les décapitent , puis, ils lancent toutes ces têtes, exécrables projectiles, dans la ville assiégée, ou les pères, les mères, les sœurs et les amis reconnaissent des traits chéris et poussent des cris de désespoir et d'horreur.

LES POÈTES DE LA CROISADE

Ils retiennent des Turcs cent, en la leur baillie ; Ils leur tranchent la tête, n'en laissent nul en vie; Puis déterrent les morts de la gent de Persie, Tranchent à tous la téte par dessous leur ouie, Il en est quinze cents, vous n'en douterez mie; Par les murs d'Antioche à la pierre polie Ils ont jeté les têtes et chacune est lancie. Quand les païens l'ont vu, grand' douleur fut ouïe, Les pères et les mères, les sœurs et les amies Reconnaissent les têtes, chacune pleure et crie.

Ces récits ne sont pas des satires, messieurs, mais de naïves peintures de mœurs. Ces horreurs étaient mises en rimes pour être chantées sous la tente du croisé ou dans le château du seigneur. Les cours , comme les camps , se plaisaient à les entendre; elles leur procuraient le charme des souvenirs et les alléchaient à de nouveaux exploits. Les trouvères les racontent avec un réalisme tranquille qui semble indifférent à la pitié et qui cherche, au contraire, ses effets dans le désespoir des mères et des amies. De tels témoignages sont précieux; ils tiennent, pour ainsi dire, prise sur le fait et en flagrant délit, la vérité de l'histoire. Ainsi, nous tenons l'époque en aveu : les souvenirs qu'on aimait à conserver de la croisade sont des horreurs, et c'est par des récits de crimes qu'on stimulait le zèle et qu'on gagnait de nouveaux chevaliers à la croix.

Quand les évêques donnaient de tels conseils et les princes de tels exemples, que devait faire la lie du peuple, l'innombrable armée de manands, de truands et de ribauds qui avaient suivi la croisade comme des loups affamés? Les trouvères répondent nettement et complètement à cette question. Ils peignent à grands traits et ils font agir au grand soleil ces héros en guenilles, qui parodient l'armée des seigneurs en s'appelant barons et roi, et qui ont à leur téte Pierre l'Hermite, le prophète, et le roi Thafur, le truand.

Richard le Pèlerin fixe ce portrait en quelques vers, d'un vigoureux coloris :

La gent du roi Thafur ne fut pas effrayée. Ils ne port'nt avec eux ni lance ni épée ; Mais haches vermoulues et massue plombée ; Le roi porte une faulx qui est fort bien trempée ; Il n'est païen si fort en toute la contrée

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Que, s'il l'atteignait bien de sa faulx aiguisée,

Il ne le pourfendît jusques à la corée;

Ils ont sacs à leur cou et de cordes serrée

Ils ont les côtes nues et la panse pélée,

Et les genous rôtis et les plantes crevées.

En quelque lieu qu'ils aillent, dévastent la contrée.

Ce dernier trait est d'une grande force. Les premiers vers décrivent l'extérieur de cette armée de gueux; le dernier, d'un seul coup, peint l'âme.

Graindor de Douai complète le portrait :

Là vous eussiez pu voir tant vieux draps rapiécés Et tant de longues barbes, de crânes hérissés, Tant d'échinés tordues et de ventres enflés, Et tant de jambes torses et de pieds bistournés, Tant de genoux rôtis et de chaussons crevés. Ils ont haches danoises et couteaux aiguisés, Gisarmes et massues et pieux aux bouts brûlés. Le roi porte une faulx dont l'acier est trempé, Ceux qu'il en atteindra seront mal adressés. Il dit a ses amis : Barons, or, m'entendez; Le vilain le dit bien, et c'est la vérité, Que mieux vaudroit par arme avoir le chef coupé. Voyez l'or et l'argent flamboyer par ce pré. Qui pourroit le saisir n'auroit pas pauvreté, Là peut chacun de nous être régénéré.

Ceci est l'excitation au combat; deux autres vers de Graindor montrent cette armée après la victoire :

Mil et cinq cent païens ils ont dedans occis; Des belles Sarrasines ils ont fait leur plaisir.

Mais ceci n'est pas toute la réponse à notre question. Le masacre et le viol ne caractérisent pas seulement les ribauds ; les trouvères ajoutent un ternier trait : ces croisés sont anthropophages, et les chroniqueurs parlent comme les trouvères, Foucher de Chartres le dit comme Richard le Pèlerin; Albert d'Aix comme Graindor de Douai, Raoul de Caen comme Renaud de Saint-Trond et Guibert de Nogent comme le poète anonyme du quatorzième siècle. On voit ailleurs Richard Cœur de Lion manger à sa table des têtes de jeune9 Sarrasins rôtiés.

LBS POÈTES DE LA CROISADE

Up épisode de Graindor de Douai donne à cette assertion de l'histoire un puissant relief. Ce que les chroniqueurs reconnaissent en passant, le poète s'arrête à le mettre hardiment en scène :

Pierre l'hermite était sur sa tente appuyé, Le roi Thafur y vint avec sa grande armée, Ils sont plus de dix mille qui de faim sont enflés : « Sire, conseillez-nous, par sainte charité. Vrai, nous mourons de faim, tous, et de pauvreté.

— « C'est, lui répond l'Hermite, par votre lâcheté! Allez, prenez ces turcs qui sont là morts couchés, Us sont bous à manger, s'ils sont cuits et salés. » Le roi Thafur répond : Vous dites vérité.

Donc, d'après le conseil du saint, le repas se prépare et les Turcs poussent des cris d'horreur. Le poète se complaît à raconter trois fois l'effroyable cuisine, dont l'odeur a attiré l'ennemi sur les remparts, et attire enfin les chefs de l'armée.

ris vont au cimetière, ont les corps déterrés. Ils les ont tous ensemble en un mont assemblés, Ils ont tous les pourris dans la ville jetés, Puis écorchent les autres, au vent les ont hàlés. Robert de Flandre vint, Bohemont et Tancréte Et le duc de Bouillon qui est fort honoré; Le comte Hue le Maine avec eux est alé, Et l'évéque du Puy qui était fort sensé, Et tous les hauts barons; aucun n'y a manqué ; Mais chacun d'eux s'était fervêtu et armé.

Les chefs de la croisade ne s'aventuraient pas sans armes au milieu de leur armée.

Devant le roi Thafur, ils se sont arrêtés,

En riant, lui demandent : comment vous vous portez?

— Par foi, leur dit le roi, je suis fort bien traité. Et si j'avais à boire, j'ai à manger assez.

A boire? qu'à cela ne tienne !

Le duc de Bouillon dit : Dans roi, vous en aurez! De soa bon vin lui fait un flacon présenter. Le roi TUafur en boit, à tous en a donné.

LES POÈTES DE LA CROISADE

Ainsi, Pierre l'Hermite conseille le repas, Godefroid l'arrose de vin, et l'Évêque est de ceux qui demandent aux truands comment ils se trouvent de l'horrible festin et qui rient! Et cette armée est puissante, on la consulte avant le combat :

S'ils veulent la bataille et quel est leur penser?

C'est elle que le Tasse appellera Yarmi pietose, et c'est le roi de ces cannibales chrétiens qui posera sur la tête de Godefroid de Bouillon la sainte couronne :

Et la mit sur son chef le bon roi des ribauds.

L'auteur anonyme des Enfances Godefroid semble vouloir rattacher la croisade aux guerres de l'antiquité : lorsqu'il fait entrer l'aïeul du héros dans le palais de Nimègue, il décrit la grande salle d'honneur, dont les tapisseries représentent les batailles d'Alexandre dans l'Inde, et les principaux épisodes de la guerre de Troie. Ce rapprochement est dans le vrai : qu'on les appelle entreprises nationales en guerres saintes, soit qu'elles pacifient l'Inde, la Gaule ou la Saxe, par les massacres d'Alexandre, de César ou de Charlemagne; soit que, pour venger le Christ, elles autorisent l'anthropophagie du roi Thafur et de Richard Cœur-de-Lion, ces expéditions se ressemblent; c'est toujours le même appel aux passions féroces, le même plaisir sanguinaire de l'enfance des peuples. Les noms changent, l'épopée ne change point. C'est toujours la violence tenant lieu de justice, c'est le droit du plus fort conquis dans le sang, consacré par le meurtre, le pillage, le viol et l'incendie. OEuvre de gloire, qui commence aux anthropophages, pour aboutir aux prétoriens, et qui ne sort de la barbarie que pour fonder le despotisme.

Mais, quand le mobile est religieux, quand la cause est céleste, les passions qu'elle déchaîne sont plus terribles. Cet orgueil de lèse-humanité, qui croit tout permis à la force, se sent alors consacré comme une mission d'apôtre ; l'homme, armé par Dieu, n'a plus rien d'humain, Quand on possède la vérité absolue, éternelle, et que l'en combat pour elle, a-t-on rien à respecter dans ce monde qui change et passe, ou dans l'humanité rebelle à Dieu ? Les trouvères le montrent assez ;

Lli.s POÈTES DE LA CUOiSADE.

les guerres de religion sont les plus cruelles, et Ton peut dire que ces entreprises, que le fanatisme appelle saintes, sont de toutes les plus impies.

Oui, messieurs, il est grand, il est beau, il est héroïque, de voir un peuple, de voir un homme, affirmer le droit, défendre une idée, prêt à mourir sur le champ de bataille, sur l'échafaud, et même en combat singulier. Notre plus grande supériorité peut-être est cette faculté qui fait que l'homme place sa vie en dessous de sa pensée ou de son honneur, préfère être anéanti que d'être opprimé, aime mieux abandonner à la terre un cadavre que d'y laisser survivre à soi-même une intelligence qui aurait subi la honte ou l'injustice, un être humain qui aurait laissé profaner en lui la dignité humaine. Ce noble sentiment, cette fierté sublime de l'âme a rendu la guerre possible à l'être intelligent et moral qui règne sur notre globe. Mais plus une passion est généreuse et un penchant, sacré ; plus l'abus en est facile et les égarements, redoutables. Ce combat pour la vérité, cette légitime défense de ce que l'homme a de plus grand en soi, ce martyre pour la justice, ne peuvent pas être confondus avec leurs parodies sacrilèges : les guerres d'ambition et de conquête des Césars et des Hildebrands. Non ! Marathon et les Thermopyles n'ont rien de commun avec Arbelles et le sac deThèbes. Ambiorix ne justifie pas César, il le réprouve. Mutius Scévola n'autorise pas le passage du Rubicon; ni Valmy, le 18 brumaire. Quel crime au contraire d'abuser de ce qu'il y a de plus héroïque dans l'homme, pour dégrader l'homme! et rien ne s'élève autant contre les excès de la guerre que le noble usage de l'héroïsme. Ainsi, la prédication duThaboretle supplice du Calvaire sont la réprobation la plus éclatante des massacres de Jérusalem et des festins humains de la guerre sainte, et la croix du Golgotha condamne à jamais la croisade.

Qu'ont produit d'ailleurs ces expéditions qu'un écrivain anglais appelle une sainte épidémie?

Les croisades ont échoué. Aprè3 deux siècles de gaspillage d'or et de sang, tout est perdu. Les chrétiens voulaient conquérir le tombeau du Christ : Jérusalem reste aux Sarrasins. Les politiques voulaient défendre la métropole d'Orient, ils s'en emparent; deux siècles après, l'islamisme est à Constantinople, comme à Jérusalem. Au seizième siècle, les Turcs sont aussi

LES POÈTES DE LA CKOISADK

redoutables qu'au onzième. Charles-Quint est réduit à leur acheter une paix humiliante. La France fait mieux : l'alliance avec les Turcs devient une politique traditionnelle des rois très chrétiens.

Voilà ce que dit l'histoire. La poésie le dit aussi, à sa façon. Le poème du quatorzième siècle, publié par M. de Reiffenberg, met au siège d'Antioche, dans la bouche d'un païen, une prédiction qui était déjà accomplie quand écrivait le poète :

Mahomet en mourant a dit : Un temps viendra Où ceux delà la mer passeront par deçà Et qu'il sera un roi qu'une dame engendra Qui l'armée d'outre mer par force détruira Et ce qu'elle a conquis, partout reconquerra.

L'histoire flétrit l'ambition, la cupidité, l'avarice qui firent échouer ces expéditions sanglantes. La poésie n'a guère chanté que la première croisade, et tout aussitôt l'épopée fait place à la chanson et à la satire. Quesnes de Béthune au douzième siècle et Bauduin de Condé au treizième sont à la fois le Tyrtée et le Juvenal de la croisade.

On ne sait guère que le nom des trouvères, et ils ne nous ont laissé aucun détail sur leur vie. Quesnes de Béthune, au contraire, est un des personnages les plus connus de son époque. Il naquit vers le milieu du douzième siècle, etPhilippeMouskes donne la date de sa mort, dans un âge avancé, en 1224. Cadet de la maison seigneuriale de Béthune , Quesnes eut de grands succès dans la poésie et dans la politique. Sou frère aîné, Guillaume, était poète comme lui, et Quesnes eut pour maître le châtelain de Cambrai, Hugues d'Oisy, aussi poète. Il passa sa jeunesse dans les cours, son âge mûr à Constantinople. Jeune, il chantait l'amour et osa porter les yeux sur la comtesse Marie de Champagne; il avait le style concis et le trait mordant; il n'épargna ni les belles infidèles, ni la reine de France qui avait ri de son français qui sentait le terroir artésien. Quand fut prêchée la troisième croisade, il était dans la vigueur de son âge et de son talent; il la servit de sa poésie et de son épée. L'histoire rapporte que Philippe Auguste défendit que tous ceux qui prendraient la croix fussent inquiétés pour dettes pendant trois années, et qu'il leur permit en outre, pour servir aux préparatifs de la guerre, de lever le dixième du revenu

LES POETES DE LA C1S01SADE

de tous ceux qui ne se croiseraient pas. C'était plus que jamais s'adresser aux intérêts temporels, plus puissants que la foi religieuse. Mais, une fois à l'abri de leurs créanciers pour trois années et enrichis par la Dîme Saladine, les barons et le roi lui-même négligèrent la croisade ; l'argent reçu leur semblait bon à garder. Les douleurs de l'Église, la persécution des chrétiens d'Orient, de sanglantes défaites à réparer, les chrétiens massacrés, les évêques prisonniers, les vierges et les épouses profanées, le roi captif, la sainte croix aux mains des ennemis, tous ces désastres, qui avaient précipité la mort du pape Urbain II et soulevé d'indignation l'assemblée de Gisors, étaient oubliés; le roi donnait l'exemple et le clergé, en refusant la dîme, semblait complice de la défection générale.

La poésie alors se fit l'organe de la conscience publique. Quesnes de Béthune avait chanté l'enthousiasme du départ, dans une chanson d'amour où les regrets de l'amant s'harmonisaient avec les devoirs du chevalier :

Hélas! amour! quelle séparation cruelle!

Je dois quitter la meilleure des dames

Qui fut jamais adorée et servie,

Car Dieu m'appelle à lui dans sa bonté ;

Et cependant je pars avec douleur !

Mais qu'ai-je dit! non, non, je ne pars point,

Car, si le corps va servir le Seigneur,

Tout le cœur reste au pouvoir de sa mie.

Dieu est traqué dans son saint héritage,

Et Ton va voir s'ils iront le servir

Ceux qu'il sauva de la peine éternelle,

Quand il mourut sur la croix que les Turcs ont prise.

Ceux qui n'iront pas seront bien méprisés,

A moins qu'ils n'aient misère, vieillesse ou maladie ;

Et ceux qui sont jeunes, riches et bien portants

Ne peuvent pas rester sans vilenie.

Tout le clergé, tous les vieillards,

Qui pour faire l'aumône et prier resteront,

Profiteront de ce pèlerinage;

Et les dames aussi qui vivront chastement,

Si elles sont fidèles à ceux qui partiront.

Mais, par mauvais conseil si elles sont volages,

Elles ne le seront que pour de mauvais lâches;

Car tous les bons seront partis !

LE? rOKTES DE LA CROISADE.

Les retards de l'expédition et leurs causes honteuses indignèrent le poète, et l'indignation fait les beaux vers. Jamais peut-être, depuis l'antiquité, la corde d'airain n'avait retenti d'une poésie si vigoureuse :

Vous qui volez les croisés,

Ne gaspillez pas ainsi la dîme,

Car vous seriez les ennemis de Dieu.

Non, pour aucun avantage,

Je ne resterais avec ces tyrans

Qui se sont croisés pour de l'or,

Pour dîmer clercs et bourgeois et sergents.

Plus en croisa le lucre que la foi.

Et, quand la croix ne peut garantir leurs promesses,

Dieu serait trop clément envers de tels croisés

S'il ne se vengeait point dans le plus court délai.

Puisse-t-il les frapper,

Car leurs cœurs sont plus vils que je n'en vis jamais! Honte à ses barons qui ressemblent A l'oiseau qui souille son nid.

On sait comment finit cette croisade, si mal commencée. Le siège de Ptolémaïs durait depuis près de deux ans, lorsque le comte de Flandre vint à mourir de la peste. Aussitôt, Philippe- Auguste quitte la terre sainte pour se jeter sur l'héritage. Le roi avait juré de respecter les droits et les biens des croisés, mais l'occasion était trop belle pour que le larron se souvînt de son serment. Honte éternelle au roi de France, crie au transfuge le roi chevalier, Richard d'Angleterre. Quand vous n'auriez pas juré, vous devriez respecter la paix des croisés , dit le pape Célestin au parjure, qui passe à Rome pour se faire relever de son serment.

La poésie parle comme la chevalerie et comme l'Église , et c'est encore Quesnes de Béthune qui remplit la mission du poète :

Roi, si dans ce moment vous sonniez le retour, La France, la Champagne et le monde diraient Que vous avez jeté dans le deuil votre honneur.

LES POÈTES DE LA CROISADE. 11

Et que vous avez gagné moins que néant.

Roi, ce serait trop grande honte De retourner après tous ces échecs !

Demeurez, vous ferez grand acte de vigueur, Jusqu'à ce que la France ait retrouvé l'honneur.

Roi, vous savez que Dieu a peu d'amis ;

En aucun temps il n'en eut plus besoin ;

Car tout son peuple est mort ou prisonnier.

Et nul que vous ne peut le secourir.

Car les autres seigneurs sont pauvres

Et ils craindront de rester seuls ici !

Dans ce danger si vous leur faisiez faute,

Les anges, les martyrs, les apôtres et les saints innocents

Se plaindraient de vous au dernier jugement.

Philippe-Auguste n'écouta rien. Mais il arriva trop tard. Il ne recueillit d'autre héritage que la honte. Le loup dévorant avait été devancé par un pauvre chroniqueur. Avant que le roi fût arrivé à Paris, Bauduin de Hainaut, averti par Gislebert, avait fait reconnaître son autorité en Flandre et il attendait l^nnemi de pied ferme.

La croisade échoua, et l'Europe poursuivit de sarcasmes les croisés de retour, sans oublier Quesnes de Béthune lui-même, que le châtelain de Cambrai, son maître, tança, dans une chanson mordante, qui prouve que le poète avait été à bonne école.

Quesnes ne devait pas tarder à prouver qu'il ne méritait pas ces reproches. A quelques années de là, une nouvelle croisade allait placer le comte de Flandre sur le trône de Constantin. L'expédition fut brillante. Le roi de France avait avec lui Geoffroi de Villeharduin qui devait être l'historien de cette croisade, et, avec le comte de Flandre se croisèrent les deux frères poètes : Guillaume et Quesnes de Béthune.

Cette fois, Quesnes est homme politique. Ambassadeur à Venise, c'est lui qui négocie auprès du Doge le passage des croisés. Devant Constantinople, c'est lui qui répond aux envoyés d'Alexis Comnène, et Villeharduin lui prête de fières paroles. Quand le royaume des Francs est fondé, c'est lui qui remplace l'empereur, comme régent, pendant son absence, et après sa mort, pendant l'interrègne. Il avait, un des premiers,

LES POÈTES DE LA CROISADE

planté l'étendart des Francs sur les murs de Gonstantinople. Dans une charte de 1112, il prend le titre de proto-camérier de de Roumanie. Sully fait remonter sa maison à celle de Béthune; le ministre d'Henri IV se glorifie d'avoir pour aïeul le poèteministre de Bauduin de Gonstantinople.

Un demi-siècle plus tard, saint Louis mourait devant Tunis, et les croisés se hâtaient de conclure la paix : une grande chose les préoccupait par dessus tout ; ce n'était ni la vengeance de saint Louis , ni les intérêts de l'Église ou de l'Europe. C'était l'argent. Le prince de Tunis les en gorgea. Bauduin de Gondé répète alors la satire de Quesnes de Béthune , avec autant d'énergie, avec des rimes plus recherchées et moins de style.

Les prélats de la sainte Église Sont si remplis de convoitise Et d'avarice si atteints Qu'ils en sont tous noircis et teints.

Ils n'ont souci que d'emhourser!

Le clergé et les hauts barons Sont tous piqués d'un aiguillon :

C'est l'avarice qui les bat.

Car, si quelques seigneurs se croisent,

Ils n'ont bien garde qu'ils s'en voisent(de s'en aller)

Si l'on ne leur donne l'argent,

Ou ils le volent à leur gent.

Ils n'y vont pas pour demeurer Ni les ennemis dévorer, Mais, quand ils ont là outre été Ou un hiver, ou un été, Il leur semble que tout soit fait; Ils s'en reviennent tout à fait.

Ils n'y vont pas pour conquérir, Mais pour vaine gloire acquérir.

Puis le trouvère raconte l'expédition de Tunis : les temporisations devant l'ennemi, la famine et les maladies qui déciment l'armée; la misère, plus désastreuse encore; car :

Les riches avares étoient Et les pauvres peu visitoient.

LES POÈTES DE LA CROISADE. «S

Puis, la paix vendue pour de l'or :

Mais ils convoitèrent leur or ; Ils en eurent un grand trésor.

L'entreprise ainsi fut perdue.

Enfin, le retour, la tempête qui engloutit la flotte, une partie de l'armée et cet or si convoité :

Il y eut mainte gent noyé;

Ils y perdirent tout cet or

Et avec lui assez du leur;

Et crois que c'est pour leur péché.

Le poète avait déjà comparé ces passions viles à l'idéal du croisé :

Au temps Godefroid de Bouillon, On savait en bon chevalier De son épée bien tailler.

Lui, n'emporta rien de personne , Mais il vendit toute sa terre.

Et la satire recommence, mordante et vive :

Il est encor des chevaliers Qui se pourroient bien croiser, S'ils n'aimoient pas tant leur argent.

Tout est perdu par leur péché !

Ainsi, la croisade perdit tout prestige et tout honneur ; elle échoua sous les vices des croisés et sous la satire du peuple.

C'est d ordinaire la poésie qui parodie les folies surannées et les erreurs qui ont perdu leur charme. La parodie d'une guerre religieuse n'était pas sans danger; aussi, la satire né s'attaque qu'aux vices des croisés. L'histoire s'est chargée elle-même de ce soin. Gomme Auguste a pour dernier successeur Augustule, la croisade tomba en enfance. En 1212 ou 1213, cinquante mille gamins des deux sexes, de France et d'Allemagne, se mirent en campagne pour sonner contre Jérusalem la trompette de Jéricho. Des prêtres avaient prêché l'expédition , ils annonçaient que la sécheresse serait telle, celte année , que la marmaille

LES POÈTES DE LA CROISADE

pourrait passer la méditerrannée, de Gênes à Jérusalem, à pieds secs. Ainsi, le merveilleux des croisades était tourné en dérision, et pour que leur côté odieux ne fût pas négligé, cette parodie eut une fin cruelle. Ces hordes ridicules périrent misérablement. Les uns moururent de faim et de fatigue, les autres firent naufrage ou furent vendus, par des pirates de Marseille, à ces Turcs qu'ils voulaient vaincre ; et le pape se contenta, devant cette horrible folie, de s'écrier que cet exemple était un reproche aux hommes et d'élever une église à Rome à ces gamins martyrs ; mais qui pourrait dire ce qu'il y a de plus triste et de plus honteux dans cette histoire, ou d'une société entière qui n'empêche pas de tels désordres, ou d'une Église qui les suscite et les hénit?

Les résultats indirects de la croisade ont été souvent préconisés. Mais aucun, ni l'affaiblissement de la féodalité, ni le développement du commerce, ni la fondation des communes, ni le réveil de l'esprit humain dans les sciences, les arts et la philosophie ( que n'a-t-on pas attribué aux croisades?) aucun de ces résultats n'est dans le génie de la guerre sainte ; tous furent obtenus malgré elle et contre la théocratie qui en était l'âme.

Voulez-vous connaître les véritables effets de cette sanglante folie? suivez les vainqueurs de retour; voyez Thomas de Marie, un héros en Asie, un brigand en France, et que Louis le Gros est obligé de traquer comme un loup. Suivez ces princes qui s'échappent de la terre sainte ou qui en reviennent vainqueurs, pour se jeter sur une province comme sur une proie, ou pour écraser leurs peuples et les traiter, au premier signe de liberté, comme des Sarrasins. Suivez ces truands, ces côtereaux qui, ayant aguerri leurs armes au prétendu service de Dieu, les mettent au service de tous les tyranneaux, et qui enBelgique déshonorent, pendant le onzième et le douzième siècle, le nom de Brabançons, par ce rôle de mercenaires qui plus tard marquera de flétrissure le nom de Suisse.

Les rois et les barons ne voyaient guère rien au delà des plaisirs de la bataille. Mais ce qu'ils cherchaient en Orient , ce n'était certes ni le réveil de la philosophie et des lettres, ni les insurrections des bourgeois et des paysans. L'Église avait des visées ambitieuses. Mais, sauf de nombreuses terres achetées aux croisés et des reliques rapportées de Palestine, qu'a-

LES POÈTES DE LA CtlOHADE.

t-elle obtenu? Jérusalem lui échappe; Constantinople, qu'elle

voulait défendre de l'islamisme et arracher au schisme, échappe

à la croyance et à la politique chrétiennes. L'Église rêvait l'unité

parla domination : le gallicanisme étend le schisme à la France.

Le chef de la première croisade était Gibelin,; le chef de la der- ^

nière est Gallican. ? [ oaa*^ /fr***U* f<^^^Lr^

L'espritïaïquese réveillait à cette époque, avec une admirable énergie. Les persécutions, la réforme du clergé, les luîtes contre ^ ~ ' x l'Empire ne suffirent pas pour lui résister. L'Église opposa à la raison le mysticisme : le mysticisme littéraire dans les poètes religieux , le mysticisme en action dans les ordres mendiants et les croisades. Ce but de la guerre sainte fut moins atteint qu'aucun autre, s'il est possible. Grœcia capta, ferum victorem cepit, dit Horace : la Grèce conquise conquit son barbare vainqueur. Il en fut de même dans la croisade : l'Orient , d'abord vaincu, finit par vaincre l'Occident, et l'invasion armée des croisés attira sur l'Europe cette grande et salutaire invasion des sciences et des lettres de l'antiquité. Tout ce que les Cé3ars chrétiens avaient détruit, tout ce que les conciles proscrivaient, fut restauré. Avant que Mahomet eût arboré le croissant sur les murs de la seconde métropole du christianisme, la Renaissance avait fait rentrer en triomphe dans l'Europe catholique le génie de l'antiquité païenne.

Les Chansons de Gestes ne peuvent ressentir cette influence ; mais d'autres causes les rendent profanes. Le génie individuel des peuples germaniques ne se prêtait pas à ce qu'on a nommé le merveilleux. Quand les trouvères veulent ajouter quelques tictions à leurs récits, loin d'avoir recours au mysticisme, ils font un pas de plus, loin de la poésie religieuse. C'est à la muse des amours qu'ils demandent leurs inspirations, et ces peintres, d'abord réalistes, toujours profanes, tombent bientôt dans la licence.

C'est en faveur du héros de la première croisade que les poètes se mirent en frais d'invention; mais, pour porter haut son origine, ce n'est pas à la religion qu'ils s'adressent, ils s'emparent d'une légende chevaleresque des Germains, acclimatée en BTabant : la légende du Chevalier au Cygne. Pour honorer Godefroid dans sa mère , ils n'en font pas une sainte de vertu chrétienne, mais une héroïne de fierté mondaine. On lui a prédit qu'elle aurait trois fils : un roi, un duc, un comte. Un

26 LES FOÈTES DE LA CROISADE

jour, son époux entre chez elle, et elle ne se lève point; il s'étonne de ce manque de respect; la duchesse répond :

Je suis plus haut que vous, par la foi que vous doi! Car j'ai sous mon manteau un duc, un comte, un roi.

Une autre fois, une des femmes du palais, pour apaiser les cris du jeune Godefroid, lui a donné le sein, en l'absence de sa mère ; la duchesse, irritée et jalouse de ce que son fils ait pris un autre lait que le sien, saisit l'enfant par les pieds et lui fait vomir l'indigne nourriture.

Que font les trouvères pour rehausser le courage de leur héros? Rien de bien religieux, à coup sûr. Ils réhabilitent les chefs des Sarrasins et font, de ces ennemis de Dieu, comme de Corbarant, par exemple, de vrais modèles de chevalerie :

« Corbarant, dit M. de Reiffenberg, en analysant le poème qu'il publie et où je trouve ces nouveaux épisodes, est peut-être le personnage le plus noble, le plus dramatique et le plus intéressant du poème, sans excepter Godefroid. »

Enfin, pour compléter le héros, le font-ils prêtre, comme Wolfram fait de Perceval? Non. Ils le font amoureux. Le chef de la croisade aime une idolâtre. Dans les premiers poèmes, les chrétiens massacrent les hommes , profanent les femmes des ennemis. Dans les versions plus récentes, ils luttent de courage et de générosité avec les chevaliers païens , ils aiment , respectent et épousent les belles infidèles. Le long épisode des amours de Godefroid, avec ses naïves émotions, ses luttes de courtoisie , ses traits d'audace , ses aventures romanesques et ses tournois galants, a tous les caractères des contes de chevalerie. Le pourfendeur de Turcs, qui versa du vin au cannibale Thafur, se trouble en voyant l'anneau de la belle Florie. Pour la voir elle-même, il entre seul dans la ville ennemie, où tout à l'heure il faisait jeter des têtes coupées; quand il apprend qu'elle va en épouser un autre, il se lamente comme Tristan privé d'Yseult; quand il peut lui parler, il soupire comme Lancelot auprès de Genièvre; et la belle l'admire:

Ah ! Godefroid, dit-elle, comme tu es à priser! Comme tu es beau et doux pour les dames charmer ! Comme tu es gracieux à entendre parler! Comme tu es venu ici le pays attaquer! Comme tu es venu ici les femmes conquêter!

LES POÈTES DE LA CBOI^ADE

Cependant, l'armée croit son chef tué et célèbre ses obsèques, juste au moment de son retour. Godefroid y assiste, déguisé en moine, mais il devance les plus grands seigneurs à l'offrande et marche le premier. Quelle audace et quelle folie ! s'écrient les barons, et le moine relève son capuchon :

Nouvelles vous dirai, Godefroid est en vie.

Je ne puis analyser ce long épisode d'amour, qui finit comme tous ces épisodes : Florie se convertit, Godefroid l'épouse , comme Bauduin doit épouser Margalie, comme Tancrède doit épouser la veuve de Godefroid. Les païens sont devenus des rivaux de tournois et d'amours, et les croisés ne sont plus que des héros de romans.

Une scène encore cependant mérite d'être signalée. Florie, engagée à un roi païen qu'elle hait de tout l'amour qu'elle porte à Godefroid, imagine de faire passer une de ses femmes d'honneur pour elle et de la donner sous son nom au roi allié. La dame accepte une intrigue dont le prix est une couronne ; mais, quand elle voit le prétendant, elle le trouve si peu de son goût ; quand il veut lui faire sa cour, elle le trouve si peu aimable, que peu à peu sa résolution tombe et qu'elle renonce à être reine et trahit les deux amants. L'invention est fine et ne serait pas déplacée dans une comédie moderne.

Mais où donc est la poésie religieuse? Tout ce que les trouvères ajoutent à l'histoire est profane. Le cycle de la Table- Ronde aboutit à l'Arioste, les chansons des croisades annoncent le Tasse.

Ainsi échouent les rêves du mysticisme. Ainsi tous les résultats de la guerre sainte se tournent contre cette prétendue civilisation armée.

Non! encore une fois, non! La guerre d'ambition et de conquête n'est pas féconde. Si l'époque qu'elle a troublée a porté des fruits, ces fruits sont dus à l'activité humaine, plus forte que le génie de la dévastation. Mortelles aux peuples sans vigueur, ces saignées épuisent les peuples les plus robustes, et la défaite est moins dangereuse peut-être que cette fausse gloire qui habitue les hommes à l'exercice du droit du plus fort, à la pratique de la violence, aux traditions de la discipline pour euxmêmes, de l'oppression pour les autres. La guerre prend des

LES POKTES DE LA CROISADE

hommes, seigneurs, bourgeois, manants ; elle en fait des prétoriens; elle avance une idée et elle fait de la justice, un prétexte de violence, et de Dieu, un instrument de despotisme. Heureux les peuples qui résistent ! Mais que de vitalité épuisée en vain, que de forces inutilement gaspillées, que de sang et d'or jeté en pure perte! Tandis que la guerre d'indépendance enfante un peuple et que le martyre sème le progrès, — sacrilège en principe, dangereuse ou vaine dans ses résultats, la guerre d'ambition offense la nature et l'humanité. Qu'elle échoue, la société, épuisée , glissant dans le sang, doit rechercher péniblement sa route à travers des ruines. Qu'elle triomphe, l'humanité est opprimée ! et ce triomphe même est bâti sur le sable ! Suivez les grands sabreurs de l'histoire; voyez le Bas-Empire, inauguré par César; voyez le démembrement des conquêtes d'Alexandre, de Charlemagne, de Louis XIV, de Napoléon; voyez les croisades s'évanouir comme une trombe de sang et de fumée. Il n'est pas une de ces épopées qui n'ait sa prise de Constantinople par Mahomet N, ou son Waterloo. C'est que le mal n'est pas fécond et que la violence est stérile. C'est que le travail seul fertilise le sol de l'idée, comme le champ de blé. C'est que le commerce ne se fraie pas des étapes, par le massacre, et des débouchés, par l'incendie. Cest que l'idée a pour apôtre la paix et la justice et ne se lance point dans les villes avec des têtes coupées ; que le droit n'est pas un prétorien, que la civilisation n'est pas anthropophage, et que celte grande parole de Job sera éternellement vraie contre les violents aussi bien que contre les habiles : La vérité de Dieu n'a pas besoin de votre mensonge!

LES

POÈTES DE LA CROISADE

BAUDUIN DE 8EBOURC

Mettre un cou de cheval sous une tête humaine, Puis, des membres sans choix que le hasard amène ; Les couvrir de divers plumages, ou vouloir Qu'un beau corps de Vénus s'achève en poisson noir, Qu'un peintre s'en avise en un jour de délire, A ce spectacle, amis, vous tiendrez-vous de rire? Tel serait cependant le poème diffus Où l'on entasserait mille dessins confus, Pareils aux songes vains que la Aèvre rassemble, Dont rien, tête ni pieds, ne formât un ensemble.

Cette chimère artistique ou littéraire, dont parle Horace au début de son épître aux Pisons, est le type des œuvres de décadence.

L'imagination de l'homme est bornée, messieurs ; sa force réside dans la simplicité, sa grandeur dans l'unité. Elle demande ses matériaux à l'observation et à l'analyse, elle n'arrive à rien de vrai ni de beau que par la généralisation et la synthèse. Le développement logique d'une situation, par le choc des passions humaines, suffit aux plus grandes œuvres, dans l'épopée comme dans le drame. C'est là le secret d'Homère aussi bien que de Sophocle. Veut-on faire sortir l'imagination du domaine que la raison lui assigne, tous les efforts n'aboutissent qu'à montrer son impuissance. On entasse beautés sur

BAUDUIN DE SEBOL'RC.

beautés, on ne produit qu'un mauvais ouvrage; on prodigue tout ce qui peut intéresser, et Ton n'arrive qu'à la fatigue. L'art n'y fait rien; quand les beaux vers, quand les traits charmants, voire sublimes, ne sont pas à leur place, ils brillent à faux. C'est un ongle finement ciselé sur une méchante statue, c'est un bel œil noir sur une sotte figure, comme dit encore Horace. L'ensemble manque et l'œuvre est manquée : Nescit ponere totum; on n'a créé qu'une chimère.

Et que d'efforts inutiles pour réunir les tronçons d'une œuvre sans vie ! Les allusions politiques percent à jour, les chroniques scandaleuses du temps montrent le bout d'oreille. Il ne suffit plus de compiler, de remanier les anciennes œuvres, et de réduire en menue monnaie l'or de Molière ou de Schakspeare. Il faut des liqueurs fortes aux palais blasés. Heureux l'écrivain qui eut une femme tuée sous ses amours, le bas-bleu qui vit un homme se dégrader dans ses bras ! Un adultère qui prête au roman, un divorce digne du théâtre, quelle bonne fortune pour l'art ! On en arrive à raconter ses propres vices ou ses malheurs conjugaux, et jusqu'à mettre en scène son père. Alors, la poésie est méprisée, la prose seule peut suffire à ces travaux d'Hercule. Les mœurs de l'époque, bien observées, sont pour l'imagination du poète comme une riche nourriture, dont il s'assimile la substance en rejetant le reste, et qu'on retrouve dans son talent mûri, dans sa pensée en fleur, dans son œuvre vivante et saine. Mais les grands producteurs n'ont plus le temps de digérer. Ils rôdent dans les cloaques du siècle, y cherch ant la chair humaine comme une proie, et tout ce qu'ils trouvent de lambeaux de passions saignantes ou souillées, ils le jettent tout cru au public avide. Cette littérature est comme un charnier de la décadence.

Sauf quelques couleurs modernes, ce tableau est celui de la poésie à la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième. Les romans de la chevalerie ont fait leur temps; on les compile, on les délaie, on les exagère en vain ; ils ne peuvent revivre. Si l'on sort du genre, c'est pour lui prendre ses petits défauts et en faire d'énormes aberrations : l'allégorie s'enfle, envahit tout, avec sa fille la controverse, et ce ne sont pas de pareilles muses qui régénéreront jamais l'art. Le théâtre s'essaie, mais, si le roman est rentré dans l'enfance, le théâtre n'en est pas sorti. Le goût est aux longs poèmes, d'aventures ou

BA'.'DUIN I»K SËBOl'KC.

d'allégories, bien enchevêtrés d'épisodes et de subtilités, et perdus dans un clinquant sans fin. La littérature appartient au chaos.

Une petite révolution accomplie dans la vie des trouvères aide à la confusion. Ils chantaient autrefois ou déclamaient leurs vers, ce qui exigeait certaine unité dans le sujet et quelque précision dans le style. Ils écrivent, lisent ou sont lus aujourd'hui, et ils peuvent s'en donner à cœur joie, prodiguer les phrases, accumuler les imaginations, « coudre ensemble des lambeaux de pourpre, dire l'autel d'Éphèse ou le bois d'Érimanthe, les méandres de la rivière qui coule dans la plaine on fleurs, le fleuve Rhin, la déesse Iris! » — Horace sera éternellement vrai !

Que peut le génie, que peut le talent, dans ces époques de mauvais goût? Le génie est rare alors, et il ne se laisse que trop souvent aller à la dérive de la corruption. Le vrai génie créerait un genre nouveau pour une idée supérieure, dominerait l'époque et sonnerait la renaissance. Le talent essaie de donner au genre usé une jeunesse nouvelle, ou une forme rajeunie aux idées du temps. A cette époque, le génie prendra un cycle poétique, vieilli ou non, pour le vivifier par l'unité de la pensée et la force du langage. Puis, ce sujet choisi, il y fera entrer son époque entière, son époque, hardiment placée dans la vie universelle, et jetée pour ainsi dire en pleine sphère céleste. Le génie alors adoptera les Visions d'Albéric et de Saint-Patrice, les Voyages de Saint-Brandan, les Voies de paradis et d'enfer, et il en fera la Divine Comédie. Le génie alors s'appelle Dante Alighieri.

Le talent ne peut s'élever aussi haut. Le talent essaiera un genre nouveau, pour la satire philosophique et morale ; c'est le Roman de la Rose. Le talent fera, pour le fabliau, le dit et la satire, ce que Béraoger a fait pour la chanson de Désaugiers; c'est Rutebœuf. Le talent rajeunira les genres anciens : il empruntera à Chrestien de Troyes sa science des choses du cœur et sa grùce à les peindre; c'est Jean de Condé. Il renouvellera le cycle de Charlemagne, en y mêlant les sentiments de l'époque : c'est Adenel; ou bien encore, il continuera les chansons des croisades, et mêlera à des récits de combats et d'amour les types de mœurs du temps et ses aspirations les plus hautes : tel est le roman de Bauduin de Sebourc.

BAUDLIN DR SEB01RC.

L'auteur anonyme de ce long poème ne nous dit pas l'époque ou il écrit; mais il parle de la bataille de Mons en Puelle, et l'on sait par là qu'il vécut au commencement du quatorzième siècle. Il ne nous dit pas quel est son pays, mais le dialecte dont il se sert et les lieux qu'il décrit avec exactitude et avec une sorte d'amour du sol natal, témoignent qu'il fut du Hainaut, de sorte qu'on peut le placer sans crainte dans cette phalange d'écrivains qui marque le siècle des d'Avesnes, qui a son apogée poétique dans le règne du Bon Guillaume, et qui prépare le berceau de Froissart.

L'auteur de Bauduin de Sebourc montre du talent, dans une époque de décadence. Il mène de front plusieurs histoires, plus compliquées les unes que les autres; mais il les rattache à un ensemble dont l'idée au moins ne manque ni d'unité ni d'éclat. Ses fils s'enmêlent sans cesse, mais ne rompent jamais. Il prodigue les aventures, abuse du miracle pour les trancher ; mais il sait ménager l'intérêt et tenir l'émotion en haleine jusqu'au dénoûment de ses épisodes. Il épuise l'arsenal du passé, il se met èn grands frais pour renouveler tout l'attirail des lieux communs de chevalerie, que ne dédaigneront ni l'Arioste ni le Tasse; mais il entre de ptain-pied dans son époque, tantôt pour en mettre hardiment en scène les vices et les crimes, tantôt pour s'inspirer de ses tendances les meilleures, et, sur ce fonds commun des vieux romans, il marque la forte empreinte de son siècle.

Le roi de France alors,— car le Hainaut était unjRejjkFrance et ses comtes étaient encore les alliés des rols^élFVance, — le roi de France alors n'est plus Louis IX, c'est Philippe le Bel. Aux chevaliers succèdent les intendants, aux croisés les maltôtiers. Confiscations, exactions, violence et ruse, le roi thésaurise par tous les moyens, pour tout corrompre et tout acheter. S'il s'occupe des croisades, ce sera pour accaparer sous ce prétexte tous les legs pieux. Le roi dont on a fait un saint a fait place au roi faux monnayeur. C'est l'argent qui règne et le poète s'en souviendra dans toute son œuvre.

Ces exactions avaient fait maudire dans le Hainaut le nom de Marguerite de Flandre. La Noire Dame voulait punir ce pays de sa fidélité pour ses fils d'un premier lit; elle y avait envoyé trois proconsuls flamands, et, quand le trouvère nous montrera son héros de crimes lâchant sur la Frise trois exac-

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teurs, il s'inspirera sans doute des récits de cette époque funeste.

Les violences ne manquent point à ce temps de passions cupides. Au lieu de marcher à la voix du saint-siége, avec les comtes ses pairs et les chevaliers de Jérusalem, Philippe le Bel soufflète le pape, arrête en trahison le comte de Flandre et tue les Templiers. La mort inconnue de nombreux princes croisés avait jeté des sombres visions dans l'imagination des peuples; une satire accusait Thibaut de Champagne d'avoir empoisonné le roi de France, par amour pour Blanche de Castille. Philippe le Bel était accusé de l'assassinat du pape Boniface et du comte Gui de Flandre. Toutes ces émotions de l'histoire de France devaient être partagées dans leHainaut. Cependant les d'Avesnes régnaient à la fois sur la Hollande, et le poète, par un anachronisme, fait remonter à l'époque de son poème cette réunion des deux pays sous une même dynastie. On devait se rappeler à la cour de Valenciennes et de Mons l'assassinat de Florent de Hollande, le protecteur et l'allié des d'Avesnes. Le trouvère, en personnifiant les crimes du temps, songera à ces trahisons et fera une allusion directe à l'empoisonnement du roi de de France.

Mais le peuple devait aussi conserver la mémoire des révoltes des bourgeois et des paysans. Un poème d'environ deux mille vers qui n'est pas encore retrouvé et qu'on ne connaît que par l'imitation qu'en a faite Jacques de Guise, avait célébré la révolte d'une famille de bouchers de Chièvres contre les maltôtiers de la Noire Dame; nous trouverons une imitation de l'histoire des Ronds du Hainaut dans Bauduin de Sebourc.

Les bourgeois avaient applaudi à la fin tragique des intendants et des oppresseurs : des Van Boorsel en Hollande, des Pierre Flotte à Bruges, des Marigny en Fiance. Cette dernière exécution, qui a inspiré une satire à Jean de Condé, a dicté le dénoûment de Bauduin de Sebourc. Avec quel plaisir ne devait-on pouvoir retrouver dans un roman la pendaison de ces ministres d'exaction et de tyrannie!

Enfin, la grande époque des communes a commencé. Pierre de Koning a déjà triomphé à Courtrai, et Jacques d'Arteveld va entraîner le Hainaut et les d'Avesnes dans la confédération des communes libres. De beaux sentiments d'humanité et d'égalité se levaient sur l'époque; on commençait à considérer

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les bourgeois comme des hommes, les serfs comme des chrétiens. Le poète ne fermera ni les yeux ni le cœur à cette aurore; son talent s'en illumine et grandit. Aux sombres couleurs des crimes du temps il opposera ces aspirations supérieures et il aura des vers où éclateront les splendeurs de la justice.

En faut-il davantage, messieurs, pour vous intéresser aux détails d'une œuvre qui échappe par bien des côtés à la décadence. J'y consacrerai tout cet entretien.

Deux principaux personnages, deux types opposés dominent l'œuvre : Bauduin de Sebourc, le héros; Gaufroid de Frise, le traître. Gaufroid commet un crime que Baudouin doit punir : voilà en deux mots tout le poème.

Ce crime est un abus de la croisade, et la satire de l'époque commence, non pas satire dans la forme, car ce poème n'est pas une satire, mais satire dans le fond, où l'auteur semble avoir voulu symboliser l'histoire de sou temps. Gaufroid aime l'épouse de son ami, la belle Rose de Nimègue , comtesse de Bt auvais. ïl excite son mari à se croiser, le suit, le trahit et revient épouser sa veuve et régner sur le comté. Ce crime, si audacieusement conçu, si habilement caché, grâce à ces expéditions lointaines où il était si facile d'attirer et de frapper sa victime, ce crime ne peut rester impuni, la justice éternelle l'exige, et ce problème donne tout d'abord au poème une haute portée morale, première condition des œuvres d'art.

Dès le début, l'auteur met en présence les deux héros : L'un, Gaufroid, triomphant et riche, habile et robuste, seigneur de Frise, époux de la comtesse de Beauvais, second père de Bauduiu, maître de son pays et de sa famille, ayant acheté les deux pouvoirs de l'époque, les seigneurs et les moines. Car, dit le poète, qui ne manquera jamais de signaler ou de mettre en scène la puissance de l'or :

Qui peut assez donner, on l'aime mieux qu'un roi. (1,27.)

L'autre, tout enfant, sous la tutelle comtale et paternelle de Gaufroid ; non pas Bauduin, Bauduinet. C'est le jour même des noces. Rose trône dans l'éclat de la beauté, de la fortune et de la joie, qui rentre dans le palais. Gaufroid vient d'être couronné. Bauduinet, qui a été bien sage, a pu assister à la fête, avec ses

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habits, son chapeau d'or et ses longs cheveux dorés, bouclés sur ses épaules. Son second père l'admire et l'aime; je rajeunirai encore le langage :

C'est la plus douce image qui fut jamais tracée,

Pour lui sera un jour mainte dame affolée,

Car jamais ne nacquit aussi belle portée.

Certes, je l'aime autant et de bonne amour vraie

Que si sa chair était de la mienne engendrée ;

Haïr ne le pourroit nulle personne née,

Pour la grande beauté que Dieu lui a donnée. (I. 29.)

Et Gaufroid embrasse l'enfant « à deux bras », plus de trente fois de suite. Mais le crime n'a pas le droit d'aimer, ce bel enfant est destiné à venger son père ; il lève ses petits bras, saisit la couronne, l'arrache du front de l'intrus et la jette à ses pieds :

Écoutez la merveille que Dieu a démontrée :

Bauduinet l'enfant qui a tant renommée

Dresse ses bras en haut, la couronne a happée,

Que le larron Gaufroid a sur son front posée;

La couronne Gaufroid a de son front levée,

Et puis, l'a contre terre si fort en bas ruée

Que la couronne fut en mille lieux froissée. (I. 29.)

Un honnête homme rirait de ce jeu; le coupable y voit un signe, une dénonciation, une menace; Gaufroid jette l'enfant au loin, et pense lui briser la jambe ; sa conscience troublée veut punir un innocent.

Innocent! dit Gaufroid, s'innocent le pensois,

Tout ce qu'il m'auroit fait, je le pardonnerois. (I. 30.)

« Éprouvez-le », dit un chevalier. L'épreuve est bien dans l'esprit d'une époque où l'or règne. L'enfant est placé entre deux plateaux, l'un chargé de pommes, l'autre plein de florins d'or. S'il a l'esprit innocent de son âge, les pommes auront la préférence et il vivra. Si, au contraire, il a pu songer à arracher la couronne qui lui appartient du front d'un intrus, il préférera l'argent,

Ortie qui doit poindre hâtivement ortoie. (I. 30). dit le trouvère qui aime les sentences et les proverbes. Dans

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ce cas, il doit périr. Le malheur veut que l'enfant ait bien mangé et n'ait plus faim, au moment de l'épreuve ; il va préférer aux pommes qui ne flattent plus son palais rassasié, l'or qui attire toujours les yeux des enfants. Un ange détourne sa main, et le miracle jouera un grand rôle dans tout le roman, soit qu'il constitue la ressource suprême de l'imagination épuisée, soit que l'auteur ait voulu faire planer toujours sur son œuvre la providence vengeresse.

Bauduinet vivra, mais sa mère a tremblé, et l'amour maternel va le séparer pour de longues années de la famille qu'il doit venger. Car l'intérêt doit se compliquer et se compliquer sans cesse, etBauduin n'arrivera à son but providentiel qu'à travers un labyrinthe de difficultés. Remarquez cependant que cette complication n'est qu'une conséquence logique de la situation. La mère envoie donc en secret Bauduinet à Boulogne, chez une nièce; mais, maladie ou poison, le messager meurt en route et laisse l'enfant au premier chevalier qui passe, le comte de Secoure. Trop jeune pour garder la mémoire de son nom, Bau* duin portera longtemps le nom de son protecteur ; il doit venger son père , et il ne sait pas même qui fut son père. Quand le crime est dénoncé à sa famille, il n'est pas là pour crier vengeance. Ses trois frères seuls courent aux armes, ils sont vaincus, et la famille est dispersée, jouet de mille aventures, qui encombrent le roman et que j'élague, sans que l'aîné, son chef naturel, son vengeur prédestiné, soit distrait des tournois et des amours par tant de désastres.

L'amour met de nouveau les deux adversaires en présence. Cette fois Bauduinet est homme, Bauduin est chevalier. Ce héros, pour qui l'on fait des miracles au ciel, fait sur terre des merveilles qui sont loin d'être pies. Le trouvère, avec les qualités du temps, lui en a donné les vices amoureux. Fier et beau, admiré des braves, aimé des belles, Bauduin est père de trente fils ni plus ni moins, et il n'est pas marié; la mère du trente et-unième, sera la fille de son père adoptif, et il refusera de Tépouser : Fol est qui se marie! dit-il, et les motifs qu'il en donne pour son compte le peignent nettement :

Ce serait folleté D'épouser une femme, car j'en rencontre assez. L'homme qui se marie, certes, est rassoté. Si je me mariais, le prêtre tonsuré

BAUDUIN DE SEBOURC.

Me ferait m'engager, c'est une vérité, A tenir à ma femme et foi et loyauté. Avant un mois passé, je serais parjuré.

Si ma femme savait que je m'en suis allé

M'amuser près des dames et faire leur bon gré,

Au retour, je serais tancé et querellé

Et vraiment je serais en grand martyre entré. (1, 160.)

Cette licence est de l'époque. Dans un autre poème du même temps, Hugues Gapet est riche d'adultères et de dettes par centaines, mais il rachète ces peccadiles par de beaux sentiments bourgeois et de grands coups d'épée.

Cependant Bauduin a vu Blanche, la sœur du comte de Flandre, et il s'est converti au mariage. C'était à Valenciennes, dans un tournoi, dont il était le héros, et l'amour s'est mis de la fête. Bauduin sera fidèle autant que possible; au moins il n'aura pas d'autre épouse.

Cependant, Bauduin est pauvre autant que beau, il est orphelin, sans nom, sans famille, et Gaufroid, le riche et puissant comte de Beauvais, a demandé et obtenu la noble pucelle en mariage. Mais le héros est aimé, le traître est haï, il est à peine utile de le dire. Ce qu'il faut savoir : c'est que, les deux comtes devant se rencontrer à Mons, Blanche, la douce vierge, dresse une embuscade sur la route de Gaufroid pour le tuer :

Assez près de Nivelle, c'est de Brabant l'entrée ; (I, 166.>

c'est que Gaufroid échappe et demande justice, que Bauduin est chargé par le comte de Flandre d'amener Blanche devant son accusateur et qu'au lieu de l'exposer à la justice de son frère, il l'enlève. La belle lui a dit :

J'aime mieux avec vous endurer pauvreté

Qu'avec homme qui vive tenir vingt royautés. (I, 174.)

Ainsi, au moment où le lecteur s'attend à la voir s'engager, la lutte est reculée encore. Bauduin ne s'est trouvé une seconde fois en hostilité avec l'assassin de son père que pour être rejeté plus loin de tout ce qui peut amener la punition de son crime. Il était à Sebourc, à Valenciennes, non loin de Boulogne où est sa mère; il était sénéchal de Flandre et de Hainaut. Qu'il eût appris

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Thistoire de la première femme de Gaufroid, qu'il eût eu vent de sa naissance, le combat commençait terrible et sans autre fin que la mort de l'un des deux ennemis. Mais le roman ne pouvait s'arrêter si vite en si beau chemin ; à quoi servirait l'imagination du poète? L'amour prive Bauduin de son père adoptif, dont il a séduit la fille; de son seigneur, dont il enlève la sœur; ainsi désarmé, l'amour va l'écarter bien longtemps et bien loin de sa famille, et le poète peut se donner carrière.

Passons des centaines, passons des milliers de vers. Les deux champions se rencontrent une troisième fois et le miracle est encore de la partie. La fuite de Bauduin est comme une Hégire, pleine de dangers, consacrée au devoir. Il n'était guère possible que le trouvère négligeât l'occasion de donner à son héros, comme un noviciat, le rôle de chevalier errant, redresseur de torts, protecteur des opprimés, vengeur des crimes. Déjà Bauduin a trouvé un prêtre qui convoitait sa femme, ce qui a permis au poète de glisser un de ces proverbes qu'il affectionne :

Quiconque maison nette veut avoir en partage, Ni prêtre, ni pigeon ne tienne en son ménage.

Ce qui lui a donné l'occasion de relever la satire par des réflexions philosophiques et morales :

Un prêtre est digne chose, quand il fait ce qu'il doit ; Mais puisqu'il est si digne, bien garder il se doit De ne perdre son temps à de mauvais exploits. Car plus vite il se damne qu'un autre ne pourrait; Car il sait l'écriture et toute la conçoit. Mais qui en sait le moins est le mieux qui y croit.

Déjà Bauduin a pris les armes contre un ravisseur et ramené une victoire désespérée, et sa foi vive dans le succès des bonnes causes lui a fait jeter un cri du cœur que le trouvère exprime en trois de ses alexandrins et qu'un poète plus concis eût mis en un seul vers :

Dieu! pourquoi souffrez-vous que le bon droit succombe?

Enfin, Bauduin a voulu se rendre en Palestine; mais une

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tempête a donné à Blanche un grand mal de mer, et l'intervention céleste, qui prend cette forme peu agréable, l'a forcé d'aborder en Frise et Ta conduit à de nouveaux devoirs. C'est à la puissance et aux abus de Gaufroid qu'il va s'attaquer.

Le traître a déjà eu plus d'une occasion, dans les complications du roman, de mettre au jour son caractère de violence et de perfidie. Le premier crime qui lui a servi de marche-pied a mis sur le trône un tyran impie et cruel. Quand les trois fils de sa victime l'assiègent dans Nimègue, il fait jeter du haut des remparts, les vieillards, les femmes, les enfants et ceux en berceaux gisajits, toute la famille enfin des bourgeois qui ont pris le parti de la comtesse et de ses fils. Les assiégeants, dans l'indignation et le désespoir, en appellent à Dieu, au paradis , au dernier jugement, et lui, de railler avec un plaisir féroce :

Car je n'ai pas plus d'âme qu'en a une souris!

Vainqueur de tous les assauts, il déchaîne sur la Frise, comme laNoire Dame en Hainaut, trois proconsuls, pour dévorer le pays.

Bauduin de Gonstantinople, avant de partir pour la croisade, avait renoncé, comme à une vexation odieuse, au droit qu'il avait, quand il entrait dans une de ses villes, de ne payer le lot de vin que trois deniers, quelle qu'en fût la valeur. En 1290, Jean d'Avesnes avait supprimé une coutume qui lui permettait de s'emparer de tous les biens des morts dans trois localités du Hainaut, et, en 1295, voulant peupler Mons pour l'opposer à Valenciennes , il y avait aboli les droits de morte-main, de meilleur cattel, de porchon, de servage et d'aubaine, à vie et à mort.

L'énumération des impôts vexatoires que le poète prête au tyran est curieuse :

Prenez quatre deniers d'un lot de vin sur lie; Ce que l'on vend deux sols, prenez-en la moitié ; Le dixième prenez sur toute la clergie ; Et, s'il est aucun homme qui sa fille marie, Prenez la mariée chez vous en vo maisnie, Couchez avecques elle la première nuitie, A moins qu'on ne vous donne, sans faute, la demie De tout ce qu'elle aura, ou rente ou seigneurie.

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Quatre deniers par porte qui est sur la chaussie, D'une fenêtre deux, fût-elle verrouillée; De la charge de blé qui rasière est nommée, Prenez-en quatre sols, et chacun la moitié, Et au moulin autant et ne le laissez mie; D'une bête qu'on veut tuer en boucherie Douze vieux parisis, dès qu'elle est écorchie.

Pour que rien ne manque à la tyrannie, la justice est suspendue, et l'espionage règne sur la misère :

Ils peuvent pour argent relâcher un larron

Et prendre un honnête homme de tout' condition.

La ville est si menée à mal par les larrons

Qu'elle est sans marchandise; nul n'y gagne un bouton.

Et, si quelqu'un y parle au su d'un espion,

Il est vite pendu et son or lui prend-on.

Ils font leurs espions tout le jour oreiller, Et, si nul dit un mot, il a mauvais loyer, Car on le mène pendre ou tout vif écorcner ; Il ne reste à ses hoirs obole ni denier.

Avant l'arrivée de Bauduin à Luzarche, un boucher a résisté à la levée de l'impôt sur les bêtes et tué un maltôtier. Bauduin entre dans la ville, au moment où les tyrans réclament l'impôt sur le mariage, et le poète ne recule pas devant cet épisode. L'hôtelier de Bauduin marie sa fille et la mère a déjà promis et va jurer sur saints qu'avant la nuit elle aura livré l'argent ou la fiancée. Notez que le choix n'est fixé, au dire du malicieux trouvère, ni par la mère ni par le futur époux :

Le marié s'en va son conseil assembler,

Dit la mère.

Car il ne sait encor comment se décider, Ou de livrer ma fille ou de l'or se sevrer.

Bauduin s'indigne et veut résister; Blanche s'inquiète d'une

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aussi difficile entreprise ; il est seul contre tous. Alors le poète prête à ce chevalier de nobles paroles :

Belle, dit Bauduin, foi que dois saint Laurent, Cet usage qu'ils ont acquis si lâchement Est contre la droiture, et la raison m'apprend Qu'ils doivent de mal faire avoir mauvais paîment.

La fiancée entre alors et tombe aux pieds de celui qui promet de le sauver. Bauduin s'adresse encore à celle qu'il aime :

Madame, regardez. Par le saint Sacrement ! N'est-ce mie pitié et grand empêchement Que cette pucelette soit traitée vilement, Ou livre la moitié de l'or et de l'argent Que son père lui donne en droit mariement? Dieu ne m'aide jamais, Dieu qui jamais ne ment, Si je ne descoutume, avant mon partement, Ce servage vilain qui tant honnit la gent.

L'histoire ne nous laisse aucun doute. Ce droit qui nous semble si infâme restait un droit écrit au xui* et au xiv8 siècle ; plusieurs chartes le rappellent, plusieurs faits prouvent qu'on osait le réclamer. Le roman, organe de l'époque, le signale comme un ancien abus que les tyrans seuls essayaient de faire revivre, et, si le peintre caustique de mœurs nous montre les bourgeois tenant bien aussi à leur argent, le poète flétrit l'odieuse tyrannie et en fait faire bonne justice par son héros.

Le peuple avez honni, il vous en méchéera,

dit Bauduin à ces agents d'oppression, et il les tue ; puis il harangue le peuple :

Moi qui suis Chevalier Aventureux nommé, J'avisai que c'était et forfait et pitié Que l'on vous eût ainsi et taillé et volé.

Il rend l'argent aux bourgeois, la fiancée à son époux, la justice à la ville ; il refuse le trône qui est l'héritage d'autrui,

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ignorant que cei héritage est le sien ; il sera sénéchal de la ville pour la défendre. Il rétablit la sécurité publiquè, et la fortune publique revient avec elle. Le Chevalier Aventureux se prépare dignement à être le bras de Dieu ; il a combattu pour la justice et vaincu pour le droit.

Vienne à présent Gaufroid, il sera mal servi.

Gaufrbid tardera à venir, car le poète veut suspendre l'intérêt et Gaufroid est assiégé dans Nimègue par les frères de Bauduin. Passons encore un millier de vers. Le traître vainqueur a fait les trois frères prisonniers, il les envoie à ses fidèles proconsuls de Lusarches qu'il croit maîtres encore de la ville. C'est Bauduin qui les reçoit, pour leur rendre la liberté, sans les connaître. Gaufroid marche contre Bauduin et les deux adversaires sont en présence les armes à la main : l'un, à la tête d'une armée de bourgeois et défendant les droits de la commune, avec la fierté qu'inspirent les bonnes causes ; l'autre, suivi de ses serviteurs et voulant restaurer son autorité souveraine, avec l'orgueil de l'impunité et de la fortune. Laissons les coups d'épée et les miracles. Cette guerre va servir à développer l'esprit élevé du poète et le noble caractère de son héros.

Notons en passant un changement survenu dans l'armée. Bauduin attend l'ennemi hors des murs, en bataille rangée ; à l'avant-garde, les lances des chevaliers ont fait place aux arcs des bourgeois :

Il fit une bataille tout de front au sentier, Et par devant étaient cinq cents arbalestriers, Qui faisoient plus dru leur flèches décocher Que pluie au mois de mai après un temps d'hiver.

Nous allons retrouver ici le peintre de mœurs et le philosophe. Les bourgeois se battent comme des lions, mais leur courage manque de constance. Les gros bonnets ont trop à perdre, sans compter leur tête. Le premier bourgeois de haute futaie qui tombe aux mains de Gaufroid, fait sa soumission et trahit la ville, pour sauver sa vie et sa bourse. Cette trahison, déjouée une première fois par un miracle et suivie à la seconde fois de la

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prise de la ville, amène deux belles scènes. Dans l'une, le chevalier offre aux bourgeois de quitter la ville, comme il y est venu, sans emporter que sa femme et son épée, s'ils veulent rentrer sous la domination de leur seigneur. Dans l'autre, la plus remarquable, les inquiétudes de Blanche, qui se fie peu aux communes jurées inspire au héros une noble réplique :

« Sire, lui dit la dame, qui plus blanche est que fée, Vous habitez ici étrangère contrée.

Ces étrangers vous ont grand'loyauté jurée, Mais amour de commune est bien vite passée. — Dame, dit Bauduin, par la vertu discrée !

La chèvre doit brouter où elle est attachée

Dame, dit Bauduin, ceux qui en Dieu se fient

Us ne peuvent vraiment faire nulle folie;

Et je me fie en Dieu, le fils sainte Marie,

Et, quoique je demeure en cette manandie,

Ce n'est point pour ravir à nul sa seigneurie.

Dieu veut que chaque prince ait terre en sa partie;

Mais, quand Dieu fait à prince une tel* courtoisie,

Que villes et châteaux lui donne, en cette vie,

Et le fait souverain d'une cité garnie,

Si le sire à sa gent fait cette vilenie

De prendre, de voler, de faire taillerie,

Tellement que Gaufroid a ici établie,

Dame, c'est trop méfait ! Dieu ne commande mie

Aux princes et aux rois de honnir leur patrie;

Mais les a députés en la mortelle vie

Pour garder leur pays de la gent paiennie,

Des larrons, des meurtriers qui Dieu me servent mie ;

Pour ce ils sont seigneurs; et ceux-là font folie

Qui régnent faussement, et Dieu le fils Marie

Les condamne ù jamais et leur âme est périe.

Le comte qui ignore sa naissance parle en grand prince. Puis il généralise le droit :

Nul ne doit être serf, par le droit de clergie, Puisqu'il est baptisé, au nom sainte Marie.

Ces pensées sont de l'époque, mais des sphères élevées de l'époque ; elles en représentent l'idéal de justice, dont le feu sacré brûlait dans le sanctuaire des communes. Plusieurs croisés, prenant au sérieux le côté pieux de la guerre, avaient

BAUDUI.N DE SEBOURC

affranchi leurs serfs. Les serfs, avait dit saint Louis , appartiennent à Jésus-Christ et, dans un royaume chrétien, il sont nos frères. Tous les hommes naissent libres, disait le frère de Louis IX. Philippe d'Alsace avait aboli l'esclavage à Courtrai et à Alost. Louis X avait affranchi les serfs de la couronne. Mais le servage se transformait au lieu de disparaître. L'Église prenait pour son compte cette propriété que n'osaient plus garder les rois, et le servage devait durer des siècles encore ; en 1295, en offrant de nombreux privilèges aux habitants de la ville de Mons et aux étrangers qu'il voulaient y attirer, Jean d'Avesnes a bien soin d'en exempter les serfs de son domaine. Il se réserve le droit de les réclamer, pendant un an et un jour, et veut que les magistrats s'engagent par serment à dénoncer tous ceux qui chercheraient un refuge dans la ville.

La poésie n'a pas de ces restrictions; elle ne sait pas donner à la fois et reprendre la justice, et l'on doit applaudir le trouvère qui, dans cette époque, dit avec l'auteur de Huges Capet :

Nul homme n'est vilain, Car nous venons tous d'Eve, notre père fut Adam,

ou qui, dans une circonstance solennelle, fait prononcer à Bauduin de Sebourc cette grave sentence qui, prononcée au dixneuvième siècle par un grand peuple, fera la gloire éternelle des États-Unis :

Nul ne doit être serf.

Le héros est vaincu cependant ; il n'est ni assez malheureux, ni assez parfait, pour être le bras de Dieu, et le poète n'est pas à court d'invention, fiauduin a une double prédestination : dans sa patrie venger son père ; dans la patrie du Chrit, conquérir le Saint Sang. Trahi, vaincu, privé de son épouse, le voil^ tout prêt à aller en Palestine.

En terre sainte, comme au pays natal, Bauduin est toujours le même : brave et amoureux, aidé par le miracle et par les pucelles, mêlant, sans souci des discordances, la foi forte du chrétien aux folies de l'amant, la fierté farouche du chevalier à la philosophie de l'homme libre; convertissant les idolâtres, aimant leurs filles, plus fidèles que lui; tuant presque le comte de Flandre en champ clos et plaçant sur un trône un savetier.

BAUDUIN DE SEBOI'RC.

Ainsi, quand il défie le roi Poliban de se mesurer tout armé avec lui sans armure, à la condition que le roi le pende s'il est vainqueur et se fasse chrétien s'il est vaincu, et que le roi soupçonne là-dessous quelque enchantement, Bauduin répond : Non;

Mais qui se fie en Dieu bonne armure a vêtue.

Lorsqu'il arrive dans une ville où les chrétiens ont obtenu d'un roi musulman une rue et une église à eux, et qu'il les trouve persécutés par le successeur du roi, persécutés non point par les armes, mais par des défis sarcastiques de prouver leur foi, qui, selon l'Évangile, transporte les montagnes (la lutte des deux peuples et des deux religions a changé depuis la première croisade), — que fait Bauduin ? il devient apôtre et prophète au nom de cette foi qu'il se sent si vive au cœur, et le miracle obéit à la voix du chevalier chrétien.

Mais entend-il parler de la fille du Vieux de la Montagne, il oublie tous ses maux, il oublie son épouse, il aime isorine sans l'avoir vue et jure de conquérir son royaume pour la voir :

Elle ressemble fée à son corps regarder, Elle semble syrène à l'entendre chanter; Quand Bauduin entend la belle ainsi louer, Amour pour la pucelle le vient si fort navrer Que tout l'amour de Blanche se prend a oublier; Et l'amour d'Isorine le vient renouveler, De toute maladie il se sent délivrer, Hormis du mal d'amour qu'il ne peut apaiser.

Celte maladie, dontunseulrêved'amourleguérit, était terrible. Bauduin avait perdu sa force et sa santé; il était tombé dans une grande misère ; un savetier seul l'avait secouru ; Bauduin le fera roi. Ce savetier-roi présente de piquants contrastes avec ce fils de prince qui a refusé déjà plusieurs trônes. C'est le même type, mais grossier et narquois comme le peuple, et Bauduin devait être étonné de voir ses qualités et ses vices dans ce brutal miroir, tandis que cette sorte de parodie des excès du héros ne devait pas être sans produire un bon effet moral sur les lecteurs.

BAUDUIN DE SEBOUKC.

L'ouvrier n'a pas marchandé son hospitalité à Bauduin; mais, les premiers secours donnés, il l'engage à gagner son pain avec lui. Me faire savetier, dit le fils du prince :

J'aimerais beaucoup mieux que je fusse pendu !

Et le savetier répond avec un sourire caustique :

Il dit à Bauduin : N'allez pas méprisant

Notre gentil métier ; savetiers sont vaillants,

Et ils boivent le vin comme les plus fendants.

Et bien vous vient à point ce que je vais gagnant. (I, 335.)

Le savetier a le courage d'un loup ; il en a aussi les amours. Bauduin est aimé pour sa beauté et son courage dont la renommée le devance partout :

Venu est mon ami,

s'écrie Ysorine en l'apercevant. (I, 362.)

Le savetier roi traite les belles de moins douce façon. On ne l'attend pas, mais il ne se fait pas désirer. Une reine est sa prisonnière, il se jette sur son cheval avec elle, le lance dans une forêt, arrache à la belle ses vêtements et rugit :

Je suis roi de Baudas dont je suis justicier,

Vous n'êtes pas ravie par un simple écuyer;

Mais serez mariée à un vaillant princier.

Je ferai votre corps bénir et baptiser.

Si vous me refusez de votr' bouche un baiser,

De cette bonne épée le chef vous vais trancher. (I, 380.)

Ainsi apprivoisée, la belle ne tarde pas à préférer à un vieil époux son jeune vainqueur.

' Cependant l'armée chrétienne est surprise, ses chefs sont faits prisonniers; la mort les menace, et le contraste continue. Bauduin est calme et fier devant la mort :

Je ne veuxjà mourir sur lit ni sur coussin;

Si l'on me pend à fourche, ce n'est pas pour larcin.

Prenons en gré la mort (II, 12.)

Un des prisonniers, païen converti, veut se faire chrétien avant de mourir et demande de l'eau ; baptisé, il tue un de ses

BAUDUIN DE SEBOURC.

gardiens avec le chaudron qui lui a servi de fonts baptimaux. Bauduin se prend à rire :

Ami, meurs gaiement, car bon baptême y a. (II, 14.)

Il a trouvé dans sa prison l'un de ses frères, avec sa femme et son fils, et, sans la connaître, il se sent pris de tendresse et de pitié pour cette famille:

« Plut à Dieu, dit-il à peine délivré, que ceux que j'ai laissés dans cette affreuse prison fussent libres et joyeux en douce France et que l'on me coupât la tête pour les sauver! »

Le savetier, qui sait exposer sa vie dans la mêlée, n'a pas de ces idées de sacrifice :

Dit le roi de Baudas : Vous allez trop avant, Car moi j'aimerais mieux, par Dieu le roi vivant, Qu'ils fussent tous pendus et accrochés au vent Que d'avoir en mon pied une épine piquant. (II, 36.)

Bauduin a été délivré par l'épouse même du roi vainqueur. Mais, quand elle est venue le visiter dans sa prison et lui offrir un bon repas, il a refusé :

Je sais très bien jeûner, n'ai souci de manger. Le savetier n'est pas aussi fier :

On doit en bien mangeant tous ses maux oublier.

Et le poète s'écrie , par la bouche d'un des rois prisonniers :

Voici bon savetier. (II, 30.)

Ainsi, les trouvères varient leurs épisodes. Mais le caractère du héros offre assez de contrastes en lui-même. Les miracles en le servant ne l'ont pas corrigé. La vue du paradis et de l'enfer ne le rend pas meilleur. Car le poète imite à leur tour les visions de l'autre monde. En Paradis, Bauduin plaisante. En enfer, le poète philosophe. Poliban, son compagnon, a mangé de la pomme de vie et a été rajeuni. Le héros veut aussi mordre au fruit merveilleux. Mais il est trop jeune pour rajeunir, il vieillirait, au contraire, lui dit Elie. N'importe! qu'on lui donne

BAODUIN DE SEBOURC.

deux pommes, l'une en fera un vieillard, et, quand il aura goûté de cet âge de sagesse, l'autre lui rendra ses belles années. L'ardent jouvenceau ne supporte pas longtemps la vieillesse :

J'aime mieux mourir jeune, qu'attendre ce temps-là, Et jamais espargnée ma vie ne sera.

Ainsi, l'épreuve du paradis tourne en faveur de la témérité et des plaisirs, préférables à la vie !

L'enfer inspire une hardiesse au trouvère. Les voyageurs rencontrent Judas à mille lieues du gouffre. Deux jours de la semaine, le traître qui a vendu le Dieu des chrétiens sort de l'enfer chrétien, en récompense de deux bonnes actions. Dante met Caton en paradis ; notre poète aussi proteste contre l'inflexibilité farouche, prêtée au Dieu de justice et d'amour.

Le spectacle des peines éternelles produit des effets tout différents sur le héros chrétien et sur le roi païen converti qui l'accompagne. Poliban fait vœu de prendre le froc; et, quand la fille d'un roi, éprise d'amour pour lui, le poursuit de ses instances, il s'arrache un œil pour se punir de l'avoir regardée avec concupiscence. Bauduin n'a pas de ces scrupules. La pomme du paradis l'a fortifié dans son amour du danger ; le feu de l'enfer ne l'empêche pas de railler les hommes noirs et d'aimer les fraîches jeunes filles.

Bauduin veut revoir son pays; déguisé en moine, il va à Saint-Amand, il va à Sebourc, il va à Nimègue. A Saint-Amand il demande à l'abbé de belles nonnains, et la satire continue. A Sebourc, il revoit la fille de son pèreadoptif, qu'il a rendue mère. Il y entend raconter son histoire.

C'était le Dieu des femmes*!

lui dit la comtesse. Il y confesse la mère de son fils, qui lui avoue un second amour. Tenez- vous-en à celui-là, dit Bauduin,

Car vous n'aurez jamais Bauduin pour époux. II, 106.

Et le libertin éclate de rire, si haut quela chapelle en a retenti. Il se nomme et s'éloigne, poursuivi par les mères de ses trente fils qui lui crient :

Viens donc voir ton enfant! retourne ton cheval! II, 107.

BAUDUIN DE SEBOURC

SI

ÀNimègue, une épouse fidèle l'attend, et la confession est le triomphe de Blanche. Mais Bauduin ne peut la délivrer; il doit retourner dans la terre sainte, conquérir le Saint-Sang et la belle Ysorine. J'ai dit que ces poèmes sont interminables, et inépuisables ces poètes.

La fidélité de son épouse, qui croupit pour lui en prison, ne changera pas plus que la vue de l'enfer, le cœur de Bauduin, et le Saint-Sang, qu'un miracle lui livre, n'aura pas une meilleure influence. Il oublie tout pour la belle païenne convertie. Mais une épreuve terrible l'attendait là ; au moment où Bauduin tient Ysorine dans ses bras, le lion, gardien du Saint-Sang, se jette sur elle et la dévore. L'innocente jeune fille est punie des désirs adultères du héros.

Pour un homme qui a vu le diable, la leçon est forte. Bauduin se fait ermite, et sept ans encore Gaufroid peut respirer, se jouer de toutes les attaques et régner dans le triomphe de l'impunité. Bauduin expie ses amours.

Passons, passons encore des milliers de vers; le poète a sept années à remplir et il raconte les exploits du bâtard de Sebourc, fils de Bauduin, qui n'a point de père légitime, mais qui se sent un cœur de roi.

Les sept ans accomplis, Bauduin est guéri de ses amours folles, mais non de sa téméraire fierté. Une voix lui a ordonné de se rendre en Syrie, lui annonçant que là il apprendrait le secret de sa naissance et le nom de son père. Après de nouvelles aventures, il est fait prisonnier et se trouve dans le même cachot avec le comte de Flandre, dont il se croit haï. On les frappe, ils tuent l'insolent, à qui mieux mieux. Le roi condamne le meurtrier à être pendu; mais le choix est difficile ; aucun des deux prisonniers ne prend le fait sur lui. Le roi s'en remet au sort des armes, et Bauduin accepte, avec une sorte de rage, le combat avec le frère de son épouse. En vain oflre-t-on l'échange de quatre cents prisonniers sarrasins pour racheter le comte de Flandre :

Qui me donneroit l'or qui est dedans Paris, Ne me feroit quitter le combat entrepris. Voila plus de quinze ans passés et accomplis Que je chèrche le comte qui est mon ennemi.

Le combat est terrible et long. Bauduin renverse le comte

BAUDUIN DE SEBOURC

de Flandre et va l'égorger, en lui criant le nom de son vainqueur :

Sire comte de Flandre, il faut ici périr!

Vous ne connaissez pas qui vous fera mourir,

Mais je vous le dirai, si le voulez ouïr.

Car c'est l'homme en ce monde que plus devez haïr.

Je suis ce Bauduin de Sebourc, le vaillant,

Qui ravit votre sœur qui a le corps charmant,

Et, si vous me teniez où sont vos gens puissants,

Vous me feriez pendre com' larron malfaisant. (II, 303.)

Sept ans d'ermitage ont laissé au héros toute sa vigueur d'àme; on ne comprenait pas alors l'idéal mystique et larmoyant. Cette colère de Bauduin décide le dénoûment. Le comte de Flandre n'a pas de ces haines contre le ravisseur de sa sœur; il connaît sa noble naissance et s'alliera volontiers à un descendant du chevalier au Cygne. La réconciliation est bientôt faite, et Bauduin, qui connaît son origine, ne tarde pas à rentrer en France pour venger son père.

Ici, l'on sent que le roman est fini, car aucun obstacle n'arrêtera un tel héros. Que Gaufroid ait tout vaincu et tout séduit, qu'il épouse la sœur du roi et qu'il puisse s'écrier : Je serai roi de France! qu'il jette le comte de Flandre et Bauduin de Sebourc en prison, qu'il empoisonne le roi de France, et séduise la Cour et l'Église contre son légitime héritier, qu'il ose enfin s'écrier, dans le paroxisme de l'orgueil triomphant :

Je serai Jésus-Christ si je vis longuement. (II, 337.)

Qu'il veuille même abolir les impôts, protéger les serfs, et, danger suprême pour un peuple, affermir par la justice le succès du crime ! Rien n'y fait ; l'argent et le glaive sont impuissants contre le héros. Bauduin se lève devant le traitre et l'assassin, au nom de l'honneur de la France.

C'est pour l'honneur de France qu'à toi mon corps se prend!

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