‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 45 sur 61 · ALAIN DE LILLE · texte numérisé non relu

ALAIN DE LILLE

Messieurs,

La philosophie est la mère des sciences. C'est elle qui leur donne une base solide, en écartant ces fins de non-recevoir du scepticisme et du mysticisme, où la pensée veut se nier à ellemême ses droits au nom de l'impuissance de l'homme ou de la puissance de Dieu. Après avoir ouvert la carrière aux sciences, la philosophie leur donne une méthode, chose si importante qu'on a pu dire : telle méthode, telle civilisation, et que l'on doit dater le progrès des sciences modernes du jour où commence à renaître la méthode expérimentale.

Ces deux points fondamentaux de la certitude assurent à l'homme le domaine entier de ses investigations, où chaque science à son tour prend son lot particulier, et la philosophie y conserve une large place : elle recherche les lois générales, les lois de l'être physique, intellectuel et moral, et, si une science est portée à oublier tout ce qui n'entre pas dans son cadre, à ne voir rien de réel que dans son champ d'observation et à conclure contre le reste, la philosophie est là pour lui rappeler les droits éternels de la raison.

Le couronnement de toute science est une application pratique. Le couronnement de la philosophie est la plus noble de

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toutes les sciences d'application : la morale, dans le large sens que lui donnaient déjà les anciens, la science de la vie, embrassant tous les intérêts humains : les bonnes mœurs, l'éducation, les lettres, les arts, la politique, la science sociale. Le but de la philosophie est d'enseigner sa route à l'humanité.

Un autre point de vue se présente encore. Si l'on cherche l'action de la philosophie dans les institutions populaires, on voit que la mère des sciences est aussi la mère des religions. Toute religion est une philosophie, réalisée, incarnée dans un dogme; pratiquée et vécue, si Ton peut ainsi parler, dans un culte. Une fois qu'elle a pris un corps de formules religieuses, la philosophie, il est vrai, disparaît comme la chrysalide; elle tombe comme ces feuilles qui ont contenu la plante naissante et qui se fanent quand la plante est née; on la déclare inutile, dangereuse, vaine; le dogme renie, persécute sa mère, et, comme il a reçu d'elle tout ce qu'elle avait de vie et de vérité, cette proscription s'accepte d'abord comme naturelle et juste : A quoi bon la philosophie? la voilà éclose en une religion! Pourquoi des philosophes encore? ils sont devenus prêtres 1 — La philosophie serait-elle morte à jamais dans cet enfantement d'un culte? Oui, si une religion pouvait être assez large, assez mobile, assez libre d'allures, pour accepter toutes les audaces de l'esprit, toutes les recherches de la science, tous les progrès de la société. Mais une telle religion ne serait autre que la philosophie dans sa réalité et dans son idéal; et rien n'est absolu, ni parfait sur la terre. La philosophie ne peut se contenter de mettre au monde des cultes; elle les surveille, elle les gourmande, elle les transforme, ou elle les remplace par une couvée nouvelle. Elle est en eux comme un levain de progrès ou de révolution. Elle reste au dessus d'eux comme la patrie immortelle qui survit aux générations qui passent. Chaque grand événement, chaque découverte, chaque bouleversement est un creuset qui éprouve la religion et la dépouille de son alliage d'erreurs scientifiques ou morales. La philosophie renaît dans la religion, à côté d'elle, ou contre elle : d'abord respectueuse et conciliatrice, bientôt sévère et ennemie. Alors, c'est à son tour de rêver la fin de ces institutions hostiles : Cesset superslitio! But sublime, quand la philosophie pourra se faire assez simple et assez artistique pour s'incarner dans les masses, pour unir la perfectibilité de tous les instants, exigée par la

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science, à ces affirmations des idées générales, bases de la certitude morale, dont les consciences sont avides, et pour concilier la puissance des principes éternels avec la mobilité du progrès! Instituée ainsi, la philosophie serait la religion rationnelle dans sa perfection vraie. Mais la philosophie aussi est humaine; les découvertes scientifiques la transforment; chaque jour elle doit retremper sa méthode, reprendre à nouveau l'un ou l'autre point de vue; aujourd'hui encore beaucoup de philosophes en sont, comme beaucoup de savants, à n'admettre qu'un des côtés de la science générale : le leur, et à ne pas comprendre que les systèmes partiels ne sont utiles que comme une division de ce grand travail, où chacun d'eux élucide un des points d'une science, mais où aucun n'a le droit de nier les autres sans verser dans l'étroite ornière des sectes. Alors, le doute triomphe contre cette ambitieuse qui veut régir la pensée et qui n'aboutit qu'à l'anarchie des contradictions, et la philosophie s'égare dans une période de scepticisme, ou plutôt elle s'y renouvelle, car le doute ne peut être qu'un des creusets de la raison et les vrais courants philosophiques mènent toujours à une réforme religieuse.

Voyez Pantiquité. Je pourrais remonter à l'Inde, à la Perse, à la Chine, le spectacle serait le même, sans être aussi net ni aussi complet. La Grèce présente le tableau dans toute sa lumière. Le paganisme y règne, mais Psammétique ouvre les ports de l'Égypte, 670 ans avant l'ère moderne; aussitôt, du contact des deux races jaillissent des clartés nouvelles; trente années ne s'étaient pas écoulées qu'une école niait la divinité, l'existence même de Jupiter et parlait aux Grecs d'une âme immortelle, premier coup porté par Thalès à la religion d'Athènes. L'histoire et la science naturelle à leur tour mettent la cognée dans le dogme païen. Puis, voici Rome qui s'avance; une prodigieuse activité commerciale et intellectuelle, une tolérance religieuse universelle, généralisent l'échange des idées et la comparaison des traditions et des cultes. C'est ainsi que le polythéisme fut sapé dans l'antiquité par les découvertes géographiques, par la culture de la philosophie, de la science, de l'histoire, par les expéditions militaires et commerciales.

L'esprit religieux ne fut pas sans essayer de réagir. Tout mouvement philosophique incomplet prête au doute ou à la superstition ; la Grèce ne manqua pas de sophistes et de scep-

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tiques, et elle eut aussi ses mystiques. Empédocle se (lisait Dieu; Platon lui-même passait pour avoir été conçu, par l'opération d'Apollon, dans le sein d'une mère restée vierge.

Quand l'historien arrive à la conversion du monde romain au christianisme, même en présence des vertus des catacombes et de l'héroïsme du cirque, il a, comme juge et comme penseur, une grave question à peser dans la balance des révolutions de l'esprit. En effet, le monde romain intelligent, à peine tombé de la république dans l'empire, avait une philosophie libre et une religion tolérante; il croyait à l'unité de Dieu et à l'immortalité de l'âme; il avait une morale élevée, qu'on vit pratiquée jusque sur le trône des Trajan et des Marc-Aurèle, une législation civile qui s'améliorait même dans les lois des Néron, et des instincts de liberté qui pouvaient arrêter la décadence. Le christianisme vint précipiter la révolution religieuse au nom de la liberté, essayer la révolution sociale au nom de l'égalité fraternelle; mais il ne put réussir qu'en donnant aux idées nouvelles un nouveau corps de formules mystiques, et, à peine vainqueur, on le voit raffermir le despotisme impérial, détruire la philosophie, la science et les arts, remplacer par une religion d'autorité un culte qui avait laissé plusieurs siècles de liberté à Rome, et livrer l'empire à la dissolution. Dès lors, comme l'on sait que les réformes les plus lentes mais les plus sûres sont celles qui n'attendent rien que de la raison et qui respectent toutes les grandes choses du passé, l'historien a le droit de se demander ce que serait devenue la civilisation romaine livréeà ses propres forces, sans cette révolution violente.

Mais, quand la philosophie reparaît dans l'ère moderne, cette question n*e?t plus possible. La situation était autre; il n'y avait plus alors ni science, ni philosophie, ni civilisation. L'empire des Marc-Aurèle n'était plus; les Barbares avaient été convertis; la double lutte, si longue et si peu connue, de la philosophie païenne d'abord, des religions germaniques ensuite, contre la religion nouvelle, avait cessé. Le christianisme régnait sur l'Europe, comme le polythéisme sur la Grèce avant Psammétique. Comment renaîtra la philosophie, avec les lettres, les sciences, les arts et libertés publiques? Cette question fait tout l'intérêt de l'histoire de la philosophie au moyen âge. Les causes de sa renaissance comme de ses échecs, sont de même ordre que celles qui ont miné l'Olympe.

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En Orient, le christianisme fut violemment renversé par le mahométisme, et la violence n'y a pas produit le progrès. En Occident, il subit toutes les phases d'une transformation philosophique régulière, et l'Occident est en tête de la civilisation.

Dans les deux empires, le point de départ est le même. Constantin avait fait mettre à mort Sopater, le dernier philosophe, quoiqu'il fût son ami; Théodose avait porté la terreur si loin que les propriétaires de manuscrits les brûlaient, pour n'être pas suspects en les conservant. Les arts comme les temples avaient été mis en coupe réglée; le vaste dépôt de la science antique, le Sérapion avait été détruit, et sa bibliothèque brûlée. La philosophe Hypatie avait été massacrée pour annoncer à Alexandrie comme à Constantinople la fin de cette philosophie « vide et fausse, » comme disait Lactance. — Grégoire le Grand fit comme Constantin, Charlemagne fit comme Théodose. Exterminer les païens, brûler les prêtres avec leurs antiphonaires ambroisiens, pour mettre en vigueur le chant grégorien, massacrer des peuples entiers avec leurs druides, pour imposer le baptême aux vaincus, l'orthodoxie à ses sujets, telle fut l'œuvre de l'empereur. Chasser les savants, brûler la bibliothèque d'Auguste, mutiler les statues, détruire les édifices, proscrire l'étude des anciens, telle fut l'œuvre du pape, plus logique que cet empereur barbare qui voulait opprimer les consciences et fonder des écoles.

La prétention des nouveaux empereurs de s'entourer du prestige des Césars fut la première ouverture faite à l'esprit humain. Charlemagne crée l'École du Palais, la philosophie, qui renaît en de puériles discussions, devient un Art impérial : à peine un demi-siècle se passe que l'art impérial produit Jean Scot Érigène, chef de l'école palatine sous Charles le Chauve et père du réalisme.

Cependant, les Arabes avaient conquis l'Espagne; on ne sait pas assez tout ce que nous devons à ces mécréants dont le dieu ni les prophètes n'étaient jaloux d'aucune manifestation de l'esprit humain. L'astronomie, la médecine, l'anatomie, les études antiques, les belles-lettres, les sciences, les arts, on peut dire que les Arabes ont recueilli l'héritage de la civilisation ancienne, qu'ils en ont conservé la lumière intacte, au milieu d'une longue et terrible éclipse, et qu'ils nous l'ont transmise, en plusieurs points augmentée. Tous les esprits qu'ef-

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frayait l'ignorance tournaient les yeux vers l'Espagne : Pierre le Vénérable, le maître d'Abeilard, parlait l'arabe et avait passé plusieurs années à Gordoue ; Gerbert avait vécu à la cour du calife. Gerbert complète Scot Érigène. Scot se dit logicien, Gerbert est savant. Scot annonce Descartes, Gerbert est le précurseur de Bacon. Le Cogito ergo sum se trouve dans le traité de la Division des choses d'Érigène : « Quand je dis : je comprends que je suis, n'est-ce pas démontrer que je suis, que je puis comprendre que je suis et que je le comprends. » Scot pense en esprit libre : « Je ne redoute pas l'autorité au point d'hésiter à proclamer les choses que la raison démontre. Si e'est là de l'orgueil, cet orgueil n'a-t-il pas sa source dans les pins nobles instincts de la conscience? »

Gerbert est le docteur universel de l'époque; ses inventions, ses décoavertes, sa science le firent passer pour sorcier, dans un temps d'ignorance. Porté par un empereur éclairé, OlhonlH, Gerbert devint pape; mais le poison coupa court aux rêves de cet empereur qui voulait réformer les mœurs de l'Église, et au règne de ce pape qui portait au saint-siége la philosophie d'Aristote, l'amour de Virgile et la science des Arabes.

Déjà la théologie s'est mise sur la défensive; elle sommeillait, le premier mot de la philosophie la réveille : « Il n'y avait plus que des moines et des évêques, » dit M. Guizot; des écoles s'ouvrent, et les théologiens reparaissent pour y régner. Voilà les deux camps en présence : la théologie et la philosophie.

Avec la théologie renaissent les persécutions. Béranger est condamné, il doit choisir l'abjuration ou la mort : « Laissez-moi du moins, disait-il, mettre ma raison d'accord avec ma foi! » C'est un crime, lui répondent les conciles, et la théologie est vengée par l'abjuration du philosophe.

Triompher par la force pouvait suffire à l'Église, non à l'École. Les écoles demandaient un corps de doctrine; la théologie cherche à remplacer la philosophie proscrite; saint Anselme essaie d'un plan hardi; il ne touche qu'au dogme, d'autres étendent son système à la morale, à la jurisprudence, à la mystique; et la méthode démonstrative, qu'emploient les théologiens, rend à la philosophie un élan nouveau. Mais l'Église veille : Béranger avait été condamné avec bruit. La tempête est à peine apaisée que Roscelin oppose au réalisme le nominalisme; Roscelin subit le même sort que Béranger. Abeilard essaie de

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ccmcilier.les deux doctrines, il est condamné à son tour, et les mystiques ne trouveront pas plus de sécurité dans l'ascétisme : "Walther sera brûlé à Cologne, il était Hollandais; Marguerite Porette sera brûlée à Paris, elle était du Hainaut.

L'esprit humain, abandonné à lui-même, s'était mis à penser, naïvement, sans songer à mal, par le simple exercice de sa liberté naturelle; des prêtres, un pape même, avaient suivi, avaient donné l'exemple : aussitôt, la théologie s'étonne, prend réveil, se sent menacée. « Les philosophes sont les patriarches de l'hérésie, » répète-t-elle avec Tertulien, et la lutte commence. Cette lutte remplira tout le moyen âge.

Le problème qui s'agitait alors était fondamental, car la première chose à considérer est l'objet de la science. « Il y fut consumé, dit Jean de Salisbury, plus de temps que n'en ont mis les Césars à dominer le monde, plus d'argent que n'en posséda Crésus. » Ce problème, indiqué par une petite phrase de Porphyre dans son Introduction à l'étude cTAristote, peut s'expliquer ainsi : Les plantes, les animaux, les hommes existent; mais, quand nous disons en général : la plante, l'animal, l'homme , y a-t-ii là une simple abstraction, rien qu'une abstraction, ou une réalité? A cette question, que Porphyre déclare la plus haute de toute, altissimum negotium, Scot répond : Le type est la réalité même; de là le réalisme, bien différent du réalisme littéraire moderne. Roscelin réplique : Le type, créé par le besoin d'abstraire, n'est qu'un nom; de là le nominalisme. Abeilard distingue : il adopte lenominalisme, mais il défend le type universel comme un être de raison, un concept réel ; de là le conceptualisme. C'est autour de ces trois doctrines que s'agitent les discussions du moyen âge, embrassant toute la somme des connaissances humaines. Mais les variations des systèmes nous intéressent moins que les luttes de la pensée. Le caractère matériel, si l'on peut s'exprimer ainsi, de la philosophie au moyen âge est le manque de livres qui la restreignait forcément à l'enseignement oral, aux débats de Técole; on l'appelle la scolastique. Son caractère intellectuel est d'être un effort d'émancipation de l'esprit humain. A un moment donné, chaque système représente le droit d'examen, et la liberté est persécutée dans chaque école. Abeilard ne dit pas avec moins de courage que Scot Érigène : « Quand il s'agit de vérité et de science, j'obéis à la raison, non à l'usage. » Ce qui

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nous intéresse, ce qui domine les divergences d'idées, c'est cette longue tentative d'affranchissement, servie par le génie et souvent par le martyre.

Le douzième siècle fut un temps d'activité générale, de recherches scientifiques, de luttes pour l'indépendance; c'est le siècle de la naissance des communes et du mouvement des écoles. Quand il commence, l'Église, après quelques hésitations, a préféré le réalisme, à la condition de le soumettre à la théologie. Cette vigoureuse négation du scepticisme règne à l'école de Notre-Dame de Paris, avec Guillaume de Champeaux. Guillaume applique sa doctrine aux sciences naturelles. Odon de Cambrai fétend à la psychologie et au mysticisme. Le réalisme prêle à d'autres applications : Gilbert de La Porée s'y essaie avec hardiesse, pendant qu'Àbeilard relève le nominalisme pour le miliger. Mais saint Bernard est au poste de l'orthodoxie et du miracle; le fougueux dompteur d'hérésies ne peut tolérer que la raison exerce son ministère, même dans les limites de la foi. Les conciles se suivent sans interruption; en cinquante ans, dans la première moitié du douzième siècle, il s'en tient cent quatre-vingt-deux en Europe, dont quatre-vingt-deux en France. L Église discute encore, mais elle va frapper. Abeilard est condamné deux fois, La Porée est condamné deux fois. Ce fut un rude coup pour les études; le relâchement les saisit. L'école, vaincue par les conciles, tombe dans une sorte d'anarchie et de marasme. La méthode démonstrative, jadis admise par les théologiens, est réprouvée partout; et, comme tout mouvement philosophique qui avorte jette les uns dans le doute, les autres dans la foi, le scepticisme et le mysticisme restent assis sur les ruines de la pensée. « Évitons les superfluilés profanes ! » dit Petrus Cantor.

Il est cependant difficile aux hommes de dépouiller tout ce qu'ils ont d'humain. Jean de Salisbury représente le doute philosophique, mais il ose proclamer qu'Abeilard lui est cher; il taxe Aristote d'hérésie, mais il aime Platon ; il vante les chartreux, philosophes pratiques, mais il aime non moins les stoïciens et il se moque des sophistes du temps, les cornificiens, gens qui aiguisent contre lajphilosophie « les cornes du dilemme », comme qui dirait : les pieds de nez de la logique, et qui s'amusent de questions comme*celle-ci : un porc qu'on mène est-il tenu par l'homme ou par la corde? Alain de Lille, de son côté,

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théologien poète, chante le triomphe de la foi; mais il le fait avec des hardiesses de raison vraiment philosophiques; ses soumissions sont mêlées d'audace; le croyant s'humilie, le poète s'aventure et pense.

Le treizième siècle approche et l'armée philosophique est debout ; elle a trouvé un chef. On ne connaissait que de rares traités, quelques traductions, d'anciens commentaires d'Aristote, et Abeilard regrettait vivement les lacunes de YOrganon du maître. Mais personne ne soupçonnait l'œuvre du philosophe antique. Cette fois, on a l'œuvre presque entière, traduite à nouveau, savamment commentée. Ce fut une révolution. Elle est due encore aux Arabes. Cette invasion des œuvres d'Arisiote va changer la position des partis : jusqu'alors la raison n'avait pu être que la servante de la foi, et son service était tout tracé : l'esprit humain ne pouvait s'exercer qu'en acceptant la doctrine chrétienne pour point de départ, pour ligne de route et pour point d'arrivée. Partir du dogme, ne jamais s'écarter du dogme, aboutir à confirmer le dogme : tel était le rôle imposé à la philosophie. Aristote apparaît, l'époque est favorable, la commune a triomphé, les croisades ont mêlé deux races et rendu à l'Europe le goût de l'antiquité, l'architecture s'épanouit dans un style nouveau, les universités se fondent par toute l'Europe, les étudiants ont des privilèges nombreux et leur corporation est puissante; Aristote apparaît et les éludes se renouvellent, la théologie est réduite à traiter. Concilier la raison avec la foi, quelle révolution dans ce seul changement des termes du problème! D'un mot, la servante s'est posée en égale de sa lyrannique maîtresse.

Le christianisme avait triomphé en faisant appel à la raison libre contre les dogmes païens et aux sentiments d'égalité contre les grandes propriétés, mainmortes laïques du Bas- Empire. Ces deux caractères se retrouvent dans toute son histoire comme deux vices originels, de sorte qu'on pourrait classer les hérésies en deux espèces, les unes philosophiques, les autres sociales.

Amaury de Bène et David de Dinant concluent logiquement du réalisme au panthéisme. L'Église s'inquiète, s'irrite, se venge. Les livres d'Aristote sur la Nature sont condamnés au feu, avec ses partisans. Amaury était mort, son cadavre est déterré pour être jeté à la voirie. Scot Érigène avait pu être

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réaliste à la cour de Charles le 'Chauve; on retrouve son livre, il est brûlé. David de Dinant et ses disciples vivent; ils sont brûlés au nombre de dix, en place de Grève, en 1209. Nouvelle éclipse! Le fils d'un proscrit flamand, le moine poète Elinand, va s'élever contre la scolastique et proposer le retour à la foi du charbonnier. Mais l'amour de la science ne s'arrête pas devant un bûcher. Elinand se prononce contre la science; il prêche en savant; il parle contre la philosophie profane, mais il est poète; il est intolérant et partisan de la théocratie, mais il s'élève contre les mœurs luxueuses et luxurieuses des prêtres, et il proclame du haut de la chaire que les volontés du prince ne font pas loi, qu'un monarque ne s'appartient pas à lui-même, mais se doit à ses sujets. Puis, des théologiens comme Guillaume d'Auvergne font de la métaphysique, et des philosophes comme Michel Scot et Jean de la Rochelle vont les suivre sur ce terrain. On ne peut plus jurer par Aristote, on le cite toujours, ce qui est déjà de l'audace; puis on le traduit. Michel Scot, que Dante mettra en enfer et dont Walter Scot s'honorera de descendre^ traduit son Histoire des animaux, et voici qu'un homme de génie va en appeler de la condamnation du philosophe antique. Cet homme de génie est le maître de Saint-Thomas, Albert le Grand. En vain, on l'appellera le singe d'Aristote, il mérite le nom de Docteur universel en refaisant Aristote tout entier. En vain, on l'accusera de donner au philosophe païen le premier siège dans l'Église chrétienne; il réclame les droits de l'examen, il fait ce que M. Bûchez appelle « une propagande rationaliste », il appelle la philosophie la science des sciences, il sape à la fois le mysticisme et le scepticisme, il parle sans détour le langage de la discussion rationnelle, et il embrasse, avec le maître de Stagyre, l'ensemble des connaissances humaines, dans une œuvre qui fut plus qu'un livre, qui fit une révolution dans la vie intellectuelle de l'Europe, et qu'on peut appeler la Somme du rationalisme scolastique.

Saint Thomas, son disciple, en fera la Somme du christianisme rationnel. Cette alliance de la raison et de la foi, cette conciliation de la philosophie et de la théologie, c'est un saint qui l'accomplit. Saint Bernard avait été inquisiteur, saint Thomas est philosophe, on l'appelle l'Ange de V école. L'Église n'a triomphé des hérésies philosophiques qu'en suivant le courant

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de la pensée. La physique d'Aristote avait été brûlée en place de Grève en 1209; un demi-siècle après, Albert le Grand a mis Aristote sur le plus haut siège de l'Église.

Chose étonnante et vaine que la popularité, messieurs! Le disciple est aujourd'hui un saint; le nom du maître, de l'homme de génie, est connu des savants seulement, et pour le vulgaire il sert de titre à un livre de magie : le Grand Albert.

Le mouvement des écoles n'était pas unique. Le flux des aspirations sociales montait et menaçait d'envahir la chrétienté. Les ordres mendiants sont des pépinières de socialistes; une partie du clergé s'élève contre le régime féodal de l'Église, prêche le renoncement des biens et l'égalité des ouailles du Christ. On rêve une Sion nouvelle, le retour dans l'Éden et la perfection au delà du christianisme. Un déluge de prophéties annonce le règne de l'Esprit-Saint. Trois traités de Joachim de Flore, réunis après sa mort, forment l'Évangile nouveau, la Bible de l'avenir, et l'on ose appeler cet audacieux essai de rénovation, YÈvangile Éternel. Toutes les causes d'une révolution religieuse existaient au treizième siècle, il n'y manqua peut-être que l'imprimerie. D'un autre côté, le mouvement était trop mystique et trop.communiste pour que l'esprit moderne, plus laïque et plus individualiste, ne réagît point. La rivalité de l'université et des ordres mendiants tourna les philosophes contre les réformateurs; Guillaume de Saint-Amour attaque les moines envahisseurs, détend les privilèges de Funiversité, brave l'exil, voit brûler son livre, dirigé contre YÈvangile Éternel, qu'il dénonçait comme le Péril du temps, tient tête a Saint-Thomas et entraîne avec lui l'université qu'il représente, les poètes qui prennent fait et cause pour elle dans le Roman de la Rose. En défendant les droits de l'enseignement, il servait, bien mieux que l'Inquisition, à entraver la plus vigoureuse tendance qui se fût produite jusqu'alors dans l'Église vers l'égalité humaine.

L'Inquisition n'avait pu que brûler, sous le nom de Vaudois, de Béguins, etc., des milliers de ces socialistes en froc. L'Université, persécutée aussi, tourna contre les novateurs une force plus grande : l'opinion publique. Ce n'étaient pas des moines qui pouvaient concilier en Europe la liberté et l'égalité.

Saint Thomas règne alors. Après lui avoir donné un adversaire : Guillaume de Saint-Amour, la Sorbonne lui donne un

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porte-voix : Siger de Brabanl. Mais la philosophie ne peut accepter de magister dixit, sans abdiquer : Henri de Gand est le digne émule de saint Thomas; les dominicains ont contre eux les franciscains, et Dans Scott va donner son nom à une nombreuse école opposée aux thomistes.

Avec saint Thomas, le réalisme, dangereux par ses conclusions panthéistes et ses audaces métaphysiques, s'est rallié à la théologie et lui soumet l'exercice de la raison. Mais le nominalisme reparaît. S'il n'y a que des phénomènes, il faut étudier surtout la nature; la méthode d'observation est relevée et la liberté avec elle. Deux franciscains marchent en tête; ils s'appellent Guillaume d'Ockam et Roger Bacon. Bacon ramèné la philosophie aux sciences exactes et affirme en maître la méthode rationnelle. D'Ockam défend l'État contre l'Église, les moines contre l'université, la liberté philosophique contre le despotisme de l'école. Déblayer les études de tout jeu de sophiste, de toute question étrangère, revendiquer la recherche du vrai pour lui seul, non en vue d'une conclusion théologique, ramener la philosophie, par une critique sévère et une liberté nouvelle, au domaine des faits, telle est l'idée de d'Ockam. Les deux philosophes franciscains furent persécutés. D'Ockam n'échappa à la mort que par la fuite; Bacon ne sortit que pour mourir, de la prison où la Méthode avait été tenue au secret avec lui pendant neuf années. Ces deux philosophes couronnent la philosophie scolastique. Tous deux, l'un en émancipant la philosophie de la théologie, l'autre en lui donnant une méthode scientifique, ont enfanté la philosophie moderne.

Alors, la scolastique s'éteint dans des procès, jugés encore au nom de la foi, mais dont la puissance est émoussée. Les premiers arrêts sont en faveur du réalisme; ils ne tiennent guère; le nominalisme gagne à son tour, il fait fuir les théologiens du camp des philosophes. Car, de même que le réalismeva au panthéisme, le nominalisme va au matérialisme. Si le type n'est qu'un mot, l'archétype de l'univers ne peut être une réalité et Dieu n'est plus qu'une abstraction. En faut-il davantage pour que la foi se rejette dans le mysticisme et y marche à grands pas? Gerson dit d'abord que la prière et non la science est utile au salut; puis, Thomas à Kempis enferme la vie dans l'imitation du Christ, et Jean Rysbroeck va plus loin : l'homme parfait doit être oisif et s'abîmer en Dieu. Gerson n'était qu'un

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philosophe mystique, le philosophe flamand mérite le nom de Docteur extatique.

Les débats des écoles au moyen âge n'avaient pu réaliser la révolution philosophique et sociale qu'ils avaient entrouverte. Mais peu à peu la distinction de la théologie et de la philosophie, le divorce de la foi et de la raison s'était accompli. La renaissance des lettres antiques, l'invention de l'imprimerie trouveront la pensée prête à s'affranchir, et l'aideront à faire sortir de la méthode de Bacon la philosophie moderne. « La scolastique, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, est dans son résultat général la première insurrection de l'esprit moderne contre l'autorité. »

Quelle part les Belges ont-ils prise à cette lente insurrection de l'esprit philosophique? La réponse à cette question est la même que nous avons trouvée, que l'on trouvera partout. Jamais nos provinces ne sont restées en arrière dans aucun des travaux de la pensée; plus d'une fois, elles ont été représentées dans la lutte par l'initiative du talent, par la puissance de la gloire. Dans cette rapide revue générale, où l'on ne peut toucher que les sommets des choses ni mentionner que les grands hommes, déjà plus d'un nom belge a dû être prononcé. Ni les réalistes, ni les nominalistes, ni les partisans ou les adversaires de saint Thomas, ni les sceptiques, ni les mystiques, ni les panthéistes, ni les hérétiques, n'ont manqué dans nos provinces. Il serait difficile d'en dresser la liste.

Dès la fin du onzième siècle, à côté de Guillaume deCharapeaux, on trouve Eudes de Cambrai qui enseigne le réalisme à Tournay; à côté de Roscelin, Raimbert qui enseigne le nominalisme à Lille; à côté de Richard de Saint- Victor , Hugues de Saint-Victor. Eudes de Cambrai, écolàtre d'abord, évêque ensuite, esprit hardi et cœur austère, après avoir écrit un poème sur la guerre de Troie et composé trois ouvragesvde dialectique, se livré tout entier à la philosophie, applique le réalisme à la psychologie, traite avec une large hardiesse les questions métaphysiques, comme l'unité de substance des âmes. Les places publiques de Tournay servaient à l'enseignement de l'écolâire et aux discussions des philosophes. Hériman raconte, dans les Aeta sanctorum, qu'un chanoine en appela à un vieux devin,

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sourd et muet, qui, pour représenter le réalisme, traça une ligne droite et, pour juger le nominalisme, souffla du vent sur sa main vide. Le sorcier de Tournay jugeait comme l'Église.

Guillaume de Champeaux a fondé l'abbaye de Saint-Victor qui devient bientôt une école célèbre et une pépinière de philosophes. Alors, à côté de Richard de Saint-Victor, nous avons Hugues de Saint-Victor dont Saint-Bonaventure nous fait d'un mot le portrait. « Saint Anselme s'occupe de doctrine, dit-il, saint Bernard de prédication, Richard de coutemptation. Quant à Hugues, il suit toutes ces études et tous ces maîtres. » Hugues tient une place spéciale parmi les mystiques. Le biographe de Guillaume de Champeaux son maître, l'abbé Micbaud complète le portrait de saint Bonaventure en ces termes : « Hugues condamne la raison dans laquelle il n'y a pas de cœur, mais il condamne également le cœur dans lequel il n'y a pas de raison. Il aime saint Bernard, mais il ne craint pas de lui faire opposition et de le mettre en demeure de s'expliquer; il félicite l'âme avide de contemplation, mais il veut quelle suive, dans ses élans, une route régulière et déterminée, et, loin de mépriser l'ordre naturel, c'est par lui qu'il commence. »

Vers le même temps, la lutte s'ouvre entre le pape et l'empereur. Alors, tandis que Robert le Frison massacre à Cambrai et menace à Liège, en faveur de la théocratie, et que le clergé proteste au nom des libertés de l'Église, Tankhelm ou Tanchelin lève contre la papauté l'étendard de l'hérésie. Ce laïque débute à Bruges, prêche dans le pays de Waes et dans la Zélande, se lixe à Anvers où il règne. Plus de baptême, plus de dîmes, plus d'intermédiaire entre la conscience et Dieu, plus de domination sacerdotale aussi bien des prêtres que du pape! Telle est la prédication nouvelle que la gilde de Tanchelm et celles de ses disciples portent par toute la Flandre. On dit que le tribun fut tué à Termonde, par un prêtre, d'un coup de pavé. Mais ses gildes lui survécurent, et l'hérésie, traquée sous toutes les formes, brûlée avec un grand nombre de Vaudois, en Flandre en 1183, à Douai en 1235, livrée au bûcher à Anvers avec Wiilems Cornelilz en 1251 , traînée à la queue d'un cheval avec Jordan de Lille en 1325, brûlée encore, à Douai en 1421, à Arras en 1459, avec les éternels Vaudois, persécutée au quinzième siècle avec les frères de l'Intelligence dont Égide Cantor est le chef, l'hérésie renaîtra sans cesse des cendres de ses martyrs,

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jusqu'à ce que cette protestation de liberté prenne corps dans la révolution religieuse et triomphe dans la réforme.

Revenons aux philosophes. Trois noms belges dominent tous les autres : au douzième siècle, c'est un poète encyclopédiste, Alain de Lille; au commencement du treizième siècle, c'est un martyr, David de Dinant; dans la seconde moitié du treizième siècle, un philosophe, Henri de Gand. Je tâcherai de vous les faire connaître.

Alain de Lille ou de Ryssel, nommé quelquefois l'Anglais parce qu'il habita quelque temps l'Angleterre, est né en Flandre au commencement du douzième siècle. Il enseigna la théologie à Paris et à Montpellier, entra dans l'ordre de Saint-Benoit, fut évêque d'Auxerre en 1151, résigna son siège en 1167 pour entrer à Clairvaux, se retira dans les dernières années de sa vie à Citeaux, où il mourut en 1202. Philosophe, théologien, naturaliste, historien et poète, l'étendue de ses connaissances • le fit appeler le Docteur universel; il a laissé des œuvres nombreuses qui touchent à toutes les questions de l'époque.

Quand il enseigna et écrivit, la raison, après les premières hardiesses d'une renaissance naturelle, venait d'éprouver un grave échec et d'être étouffée sous les conciles. Alain subit la situation, mais en esprit libre. Quelquefois, comme dans sou traité sur la foi catholique, il emploie la méthode logique, pose des théorèmes, procède par démonstrations et conséquences; mais il préfère généralement une méthode plus simple, où il fait marcher de pair les raisonnements et les autorités, la discussion et les citations ; souvent alors, comme dans son traité contre les hérétiques, vaudois, juifs, mahométans, ces deux groupes de preuves sont séparés, et un chapitre intitulé : « Idem rationalibus probatur : la même thèse est prouvée par des raisonnements, » suit le chapitre où sont accumulés les textes sacrés et profanes. Dans un autre livre, la Somme du Prédicateur, Alain prend soin d'expliquer pourquoi il passe des chrétiens aux païens, pour s'appuyer des uns et des autres : Il n'est pas, dit-il avec force jeux de mois, de ces chrétiens qui aiment mieux la bonne chère que la glose : gula quam glossa, les livres monnayées que les livres savants : librasquam libros, Marthe que Marc, et le saumon que Salomon ; ni de ceux qui, si par hasard ils étudient quelque chose, ne le font pas pour Dieu, mais pour leurs intérêts; qui cherchent, non le Christ,

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mais l'argent, non le ciel, la terre. Il sait que Moïse, si savant dans les sciences de l'Egypte , n*a pas méprisé les conseils de Jethro; que Salomon, riche d'un trésor de science, n'a pas dédaigné la sagesse d'une reine d'Orient ; que Platon se rendit en Égypte où il put connaître les livres sacrés des Hébreux.

Enfin, plus d'une fois, il suit l'exemple des premiers philosophes de l'antiquité, appelle à la rescousse la muse des vers et réfugie la liberté du philosophe dans l'asile harmonieux de la poésie.

La vie ascétique était réputée, « un ornement de l'Église » ; Alain désapprouve les hommes qui meurent vieux sans avoir vécu : « ils ne meurent pas tard, dit-il, mais lentement».

L'Église traquait les hérétiques par le fer et le feu, saint Bernard régnait, saint Thomas ne devait pas tarder à répéter que « l'hérétique doit être, non seulement séparé de l'Église par l'excommunication, mais retranché du monde par la mort. » Alain, au contraire, consacre, dans son Art du prédicateur, deux bons chapitres à la clémence et à la justice. « Le roi est armé de clémence, dit-il, et le tyran de violence ». Il invoque Sénèque : « Les abeilles sont très belliqueuses, elles laissent leur dard dans la blessure; mais leur roi n'a pas d'aiguillon, et donne ainsi l'exemple des grandes vertus ». Plus loin : « La justice sans discrétion est un glaive aux mains d'un furieux; sans, puissance, un glaive aux mains d'un paralytique; sans miséricorde, un glaive aux mains d'un tyran ». Dans son traité où il réfute les hérésies du temps, il en rencontre une qui fait honneur a celte époque et dont l'humanité n'est pas en train de se guérir; c'est celle qui nie à l'homme et à la société le droit de la peine de mort. Alain ne porte pas aussi haut son sentiment de la justice : il est orthodoxe. Il distingue, dans le magistrat, l'homme et le représentant de la société. Selon lui, ce n'est pas le juge qui frappe le coupable, c'est la loi ; ce n'est pas l'homme, c'est Dieu. Mais il mêle à cette doctrine les mêmes paroles de clémeuce ; il exige du soldat le respect de l'ennemi, de l'homme en état de légitime défense, une grande réserve, et du juge, le calme de l'impartialité. Il réprouve la peine capitale appliquée au vol simple ou à l'homicide involontaire, et, arrivant aux juifs et aux hérétiques, il dit :

« Les juifs ne doivent pas être tués, à moins qu'ils ne se soient rendus coupables d'un crime que la loi punit de mort.

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De même, les hérétiques ne doivent pas être exécutés pour cause d'hérésie. Mais ils doivent être ramenés au sein de l'Église. »

Louis XII devait emprunter à Alain la belle devise de Senèque: le roi des abeilles n'a pas d'aiguillon.

Les hardiesses du philosophe-poète ne sont pas moins intéressantes. S*adresse-t-il aux prédicateurs, pour lesquels il esquisse des homélies religieuses et des sermons sur les divers états, qui sont une des branches les plus curieuses de l'éloquence chrétienne au moyen âge, il s'élève contre ces hérétiques qui veulent discuter Dieu et le comprendre : « Dieu n'est pas objet de science, dit-il, mais de foi. -~ Ou ne peut lui attribuer un mode d'existence sans blasphème. » — Mais ouvrez les Plaintes de la nature, vous y trouverez, dans une allégorie, en prose et en vers, mêlée à la satire des mœurs du temps, ce qu'un historien de la scolastique, M. Haureau, appelle une hérésie : la doctrine des émanations successives. La Nature se plaint de la dépravalion générale : tous les vices régnent, toutes les vertus sont bannies de la terre. Le philosophe la questionne sur divers sujets, y compris l'amour. Puis, voici le Génie qui entre en scène, il va terminer le traité par l'excommunication des vices. Mais, au début, la Nature a montré -au poète la République des êtres, « où Dieu ordonne, où l'ange opère, où l'homme obtempère»; et elle lui a fait voir les anges, occupés à répartir les formes incréées entre les êtres et les choses, dans l'harmonie universelle. C'est évidemment une hérésie.

La grande œuvre d'Alain de Lille est un poème en neuf chants qu'on a souvent appelé une Encyclopédie ; son titre est TAnti- Claudien. Le poète latin Claudien, dans son poème contre Rufin, avait imaginé un complot de tous les vices, en faveur de Rufin, pour bannir, par son ministère, toutes les vertus de l'empire. Alain suppose au contraire une conjuration de toutes les vertus, à la recherche de la vérité et pour aider la Nature à créer un nouvel homme, l'homme meilleur. La Nature a formé ce grand projet : la conquête du progrès; la Raison a indiqué les moyens de réussite : elle composera, des sept sciences, un char capable de pénétrer jusqu'au trône de Dieu. La Logique en sera l'essieu, la -Grammaire, le timon ; les quatre roues seront TAritbjnétique, la Musique, la Géométrie et l'Astronomie; on y attellera les cinq sens de l'homme; la Nature, la Prudence et la

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Raison monteront ce char, pour parcourir les régions éthérées, de Vénus, de Saturne, de Mars, de Jupiter et du Zodiaque, à la recherche des secrets du ciel. La Raison a compté sur les facultés de l'esprit humain et le poète a affirmé avec grandeur le pouvoir des sciences. Mais le chrétien n'a introduit la raison en scène, que pour lui tracer des limites et la faire abdiquer devant la Théologie. Un moment arrive où les facultés physiques, qui traînent le char, se troublent, sentent leur impuissance, refusent d'aller plus loin. La Théologie est là, ce nec plus ultrà est sa sphère, elle consent à diriger la Prudence, à la condition qu'elle se séparera de la Raison. Et bientôt la Théologie ellemême ne suffit plus; la Foi seule peut mener la Prudence vers le maître suprême.

Cependant, si le philosophe chrétien en arrive à écarter la Raison des sphères célestes, avec cette vigoureuse mise en scène, le poète a débuté par un portrait de laRaison, non moins vigoureux et plus hardi. Les plaintes de la Nature ont jeté le trouble et le doute au cœur de toutes les vertus. « Ainsi l'air frémit, le vent souffle, l'eau s'agite, quand le vent Borée secoue la torpeur de la mer :

« Qualiter aura frémit, fluit aer, fluctuât unda. »

Alors apparaît la Raison, et d'un geste elle impose le silence :

« Erigitur Ratio, poscitque silentia nutu. »

Tout se calme : les vertus reprennent empire sur ellesmêmes, à la vue de la plus puissante des facultés humaines.

La Raison tient en mains trois miroirs, où elle contemple les trois grands principes métaphysiques :

Ici, l'alliance de la Substance et de la Forme; elle voit leur hymen et leurs baisers, produisant, conservant et transformant toute chose :

« Subjectî Formœque videl conjugia. »

Là, leur existence séparée, indépendante : la Matière à l'état de chaos, la Forme pure, se complaisant et reposant en ellemême.

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Enfin, l'origine même des choses, et comment l'Idée éternelle s'est incarnée dans le monde des phénomènes.

C'est du réalisme et du plus audacieux. Mais ce n'est pas tout. Si la Raison ne peut approcher du trône céleste, le poète n'hésite pas à y conduire la Prudence et à faire travailler le Créateur. La Prudence, à la recherche du progrès, voit les lois de la prédestination : Pourquoi Adonis fut beau, Hector vaillant, Ulysse prudent, Cicéron rhéteur, Milon peintre, Caton sévère, Virgile poète :

« Cur Cicero rhetor, cur Typhys navita, pictor Milo, pugil Pollux, rigidus Cato, Naso poacta. »

C'est de Dieu que la Prudence, conduite par la Foi, sollicite pour l'humanité une âme meilleure. Mais Dieu ne peut la lui donner sans appeler à son service la Pensée, personnifiée sous son nom grec de Noys. C'est Noys qui cherche et trouve, en dehors de Dieu, dans la sphère de l'absolu, ce type d'âme supérieur.

« Dieu se met au travail pour exécuter ce que la Prudence désire. Il appelle Noys pour qu'elle lui prépare un modèle divin, un type d'âme humaine, dont la forme lui serve à former un esprit riche de toutes les vertus... Alors, Noys, sur l'ordre du maître, fouille les divers exemplaires des choses et recherche un idéal nouveau : novam idœam. C'est à peine si, entre tant de types, elle peut trouver ce qu'elle désire. Enfin, le type demandé s'offre à ses regards; il réunit la beauté de Joseph, le courage de Judith, la patience de Job, le zèle de Phinée, la modestie de Moïse, la simplicité de Job, la foi d'Abraham et la piété de Tobie... Noys elle-même présente à Dieu cette forme pour qu'à son image, il en forme une âme, etc., etc. »

Alors, tout le cortège rentre en scène ; la Nature donne à cette âme un corps qui aura la beauté de Narcisse; la Concorde unit l'âme et le corps ; l'Arithmétique et la Musique président à l'hymen; la Pudeur et la Modestie lui offrent leurs dons, et la Raison la dote à son tour de ses facultés profanes. Puis, viennent l'Astronomie et toutes les sciences, la Foi et toutes les vertus, la Fortune et toutes les forces. En vain, les Vices, suscités par Alecto, ont conspiré, de leur côté. La bataille des vices et des vertus, ouverte par la Discorde, continuée par la Misère, par la Vieillesse, par la Douleur, par la Luxure et tous les pé-

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chés capitaux, est gagnée par le Rire, la Modération, la Prudence, la Raison et la Foi. Le combat cesse, la victoire appartient a l'homme nouveau, le progrès l'emporte, et le poème Unit par un cri de triomphe et d'amour, comme pourrait le (aire une épopée moderne : « La vertu s'élève, le vice succombe, la nature triomphe, l'amour règne !

« Pugnacadit, cedit juveni Victoria, surgit Virtus, succumbat Vitium, Natura triumphat, Régnât Amor ! »

Ainsi, Tidée et la matière, le typé et la substance, existent d'elles-mêmes, avant les choses, en dehors de Dieu. Cette doctrine n'avait jamais été exprimée aussi hardiment jusqu'alors. Je n'ai pas à la juger, mais peut-on s'empêcher de remarquer quelle importance elle donne à l'individu, et combien elle est favorable au libre développement de l'homme. Car tout ce qui ennoblit l'individu l'affranchit, et tout ce qui émancipe Thorame grandit l'humanité.

Ce poème chante le triomphe de la Foi sur la Raison, mais en affirmant toutes les puissances de la pensée et en donnant pour but à cette épopée philosophique l'a création de l'homme meilleur, c'est à dire le progrès même. Malgré ces hardiesses et sans doute pour sa conclusion autant que pour son style, il devint classique et servit longtemps aux études ; il fut bientôt traduit en vers; on en connaît une traduction flamande et deux traductions françaises, l'une, du treizième siècle, par un anonyme, l'autre, du quinzième, par un chanoine de Lille, Adam de la Bassée.

Alain de Lille ne devait pas tarder a devenir un personnage légendaire. On raconte de lui diverses histoires. Les uns le font vivre dans le quatorzième siècle jusqu'à l'âge de 116 ans. D'autres expliquent par un miracle sa retraite au couvent. Un jonr le Docteur universel aurait négligé d'implorer sainte Marie dans un sermon, et la bonne Vierge s'en serait vengée en lui ôtant l'usage de la parole. Puis, on assure que le docteur déchu, étant allé de Clteaux à Rome, comme palefrenier de son abbé, y assista à un concile où des hérétiques mettaient à quia les docteurs de l'Église; qu'il demanda et qu'il recouvra ta parote pour confondre l'hérésie, et le fit avec tant d'éclat que te pape s'écria : « Si tu n'es le diable d'enfer, tu es Alain de Lille. »

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Je préfère ce que raconte Étienne de Bourbon. Alain professait à Montpellier; les chevaliers des environs viennent l'interroger ; le grand succès alors était d'embarrasser un orateur. — Quelle est la plus grande marque de noblesse? lui demandent-ils. — Cest la générosité, répond le poète. Puis, les interrogeant à son tour : — Quelle est la plus grande preuve de vilenie? — Et comme ils ne savaient répondre : — C'est d'enlever continuellement le bien des pauvres, dit le philosophe, moralisant en face les puissants du monde.

Sa retraite a été expliquée autrement. On raconte qu'étant à Paris, il avait annoncé des leçons sur la Trinité, et se promenait au bord de la Seine, méditant son sujet, lorsqu'il vit un enfant qui s'efforçait de vider dans un trou l'eau de la rivière. Le savant tance l'enfant sur l'impossibilité de son réve. « Gela est tout aussi facile que de démontrer le mystère de la Trinité,» lui répond l'ange, qui se cachait sous les traits d'un gamin de Paris, pour en remontrer au philosophe de Lille. On ajoute que, frappé de cette vision, le professeur parut dans sa chaire et s'en retira sans aborder l'inabordable sujet : Qu'il vous suffise d'avoir vu Alain, dit-il et il se retira à CIteaux pour y méditer sur l'impuissance de l'esprit humain.

Plus d'une fois, Messieurs, me trouvant en présence de la philosophie scolastique, j'ai été tenté d'imiter le Docteur Universel. Cette période est si longue et si difficile que son dernier historien, M. Hauréau, ayant consacré deux années à un mémoire que l'Académie a couronné, M. l'abbé Michaud lui reproche « sa précipitation ». — « Qu'est-ce, en effet, dit-il, que deux ans passés sur un sujet aussi immense? » Je n'imiterai pas Alain, je ne veux pas essayer de vider dans un petit trou ce fleuve profond. Je me borne à vous donner une idée des faits, en me gardant bien d'entrer dans les débats de l'école. Mais permettez-moi d'imiter de loin M. Hauréau, et de consacrer à cette étude, non pas deux années, mais deux entretiens. Car, pour suivre l'exemple du Docteur Universel — il est inutile de vous le dire — je n'ai pas rencontré sur mon chemin le moindre petit ange et je ne me sens aucun faible pour le couvent.

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