‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 46 sur 61 · DAVID DE DINANT ET HENRI DE G AND · texte numérisé non relu

DAVID DE DINANT ET HENRI DE G AND

Messieurs,

Alain de Lille était mort, dans un âge avancé, honoré et paisible, laissant un livre que l'école devait préférer longtemps à Virgile, et une gloire que la légende allait entourer de son auréole, lorsque le réveil de la philosophie fit entrevoir au réalisme d'autres conséquences que celles que le philosophe avait chantées et qui conduisirent à une mort violente, suivie des réprobations de la calomnie, un autre philosophe né dans nos provinces : David de Dinant. Il nous reste un volumineux recueil des œuvres d'Alain ; les écrits de David ont disparu avec lui dans les cendres du bûcher.

Les Arabes venaient de transmettre à l'Europe un trésor de philosophie : 1rs œuvres d'Aristote. L'essor que celte découverte donna aux études fut magnifique; on eût dit, dans le domaine de la pensée, l'effet sublime que produit dans la nature le retour du soleil après les longues nuits du pôle. Tout d'abord, une école nouvelle poussa jusqu'au panthéisme et l'Église prit l'alarme. Un chroniqueur contemporain, Césaire d'Hiesterbach, raconte comment ces hérétiques furent dénoncés par maître Raoul de Nemours, qu'ils voulaient séduire à leurs doctrines. Aux premières ouvertures, Raoul, « en homme sage, comprend

LA PHILOSOPHIE Al) MOYEN AGE.

le péril qui menace l'Église », feint de les écouter et use de stratagème. Mais il a soin de prévenir ses supérieurs ecclésiastiques. Grandement effrayés, ceux-ci lui enjoignent, ainsi qu'à un autre prêtre, de s'affilier à la secte nouvelle, jusqu'à ce qu'ils aient possédé toute la doctrine et connu tous ses adhérents. Les deux prêtres espions mettent trois mois à parcourir les diocèses de Paris, de Langres, de Troyes et de Sens, où ils rencontrent un grand nombre d'hérétiques qu'ils dénoncent. Seul, un sous-diacre nommé Bernard était à Paris; il fallut battre les provinces pour arrêter les autres. Alors, l'archevêque de Paris, Pierre de Corbeil, réunit les évéquee des diocèses voisins et quelques maîtres en théologie, dans un concile provincial. La sentence porte que le corps d'Amaury de Bène sera inhumé et jeté à la voirie; qu'il est défendu, sous peine d'excommunication, de lire, en public ou en secret, les livres de philosophie naturelle d'Aristote; que quiconque possède les Quatrains, Quaternu/t, de David de Dînant est obligé, sous peine d'être réputé hérétique et puni comme tel, de les porter à l'archevêque qui en livrera tous les exemplaires au feu. Quatre des inculpés échappent à la mort; l'un d'eux s'appelait Pierre de Saint- Gloud, il était prêtre, c'était peut-être l'auteur de la plus belle branche du roman du Renart français; il était sexagénaire, il se fit moine pour échapper au supplice. Les trois autres subirent la prison perpétuelle. Les dix principaux accusés furent condamnés à la dégradation et livrés au bras séculier. La chronique dit pourquoi : « Ils avaient montré plus d'obstination, et, même devant la menace de la mort, ils n'avaient donné aucun signe de repentir. » N'ayant pas voulu transiger avec leur conscience, ni faire fléchir leur raison devant l'autorité, ils furent exécutés. On avait attendu l'arrivée du roi pour les livrer au feu. Ce roi était Philippe Auguste qui, pour avoir saisi le temporel de deux évêques et répudié sa femme, avait eu des démêlés avec le pape. En brûlant des hérétiques, il désarmait la puissance morale de la papauté. Henri de Dinant eu l'honneur de voir ses livres condamnés en même temps que ceux d'Aristote, et son corps brûlé en même temps que celui d'Amaury était jeté à la voirie. Plus tard, en 1215, le légat du pape dé* fendait encore à l'université de Paris la lecture de la Physique et de la Métaphysique d'Aristote ; les livres du maître David de Dinant sont compris dans la sentence.

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