‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 47 sur 61 · DAVID DE DINANT ET HENRI DE GAND · texte numérisé non relu

DAVID DE DINANT ET HENRI DE GAND

Quels étaient donc ces Quatrains dont il ne fut pas permis de garder copie, sous peine d'encourir la mort des héréliquesT S'il faut en croire les accusateurs, ces « abominables hérétiques » disaient que le corps du Christ n'est pas plus dans l'hostie que dans tout autre objet, que les corps ne ressusciteront point, que ni le paradis ni l'enfer n'existent; que posséder la vérité c'est avoir en soi le paradis, et être en état de péché mortel, porter l'enfer en son âme ; que l'adoration des saints est idolâtrie. Enfin, ils disaient que chaque croyant est Christ. Il n'en fallait pas davantage pour qu'ils fussent réputés albigeois et que se vérifiât en eux la parole de l'Écriture : « Il s'élèvera de faux prophètes. »

Le peuple eût pu s'apitoyer sur les suppliciés; pour prévenir tout sentiment humain en leur faveur, on ajoutait qu'ils répandaient la doctrine immorale que quiconque possède l'Esprit saint peut se livrer à tous les vices sans pécher, et la chronique raconte que, lorsqu'on les menait au bûcher, il s'éleva une furieuse tempête, provoquée, personne ne le mit en doute, parles démons qui les possédaient.

Il ne suffisait pas de brûler les philosophes, il fallait les dénoncer comme des apôtres d'immoralité et des fauteurs de maléfices.

Dans l'antiquité, Zéuon le panthéiste, d'après ce que rapporte Diogène, fut aussi ardent citoyen que hardi philosophe; il résista à la tyrannie, accusa le tyran au milieu de la torture, et montra un tel courage que le peuple, indigné, entraîné, tua le tyran d'Athènes et arracha le philosophe au supplice. Les martyrs du panthéisme, au moyen âge, bravèrent aussi leurs persécuteurs et se refusèrent à toute soumission ; mais la superstition populaire fut complice de la tyrannie religieuse.

Le feu ne laissa subsister ni les Quatrains, ni un autre livre du philosophe de Dinant sur la division des sciences : De tomis. Mais, à côté des chroniqueurs ecclésiastiques, il y avait les philosophes; ils jugèrent la doctrine digne de réfutation : la doctrine a échappé aux flammes du bûcher et aux légendes de la calomnie. Saint Thomas et Albert le Grand nous la fout connaître. C'est l'unité absolue. Le philosophe analysait l'universalité des choses, et les divisait en trois modes indivisibles : la matière, Yle; la pensée, Noys; la substance, Dieu. Mais, selon lui, ces types généraux sont trois et ne sont qu'un, sont

LA PHILOSOPHIE AU MOYEN AGE

différents et sont le même, de sorte que tous les êtres ne sont qu'un être, n'ont qu'une essence, et que Dieu est la matière de toute chose, Deus materia omnium. C'est le panthéisme.

Le panthéisme n'est pas la vérité philosophique; c'est une erreur, si l'on veut, comme toute doctrine incomplète qui ne considère qu'une des faces de la vérité. Mais il était une conséquence logique du réalisme; il affirmait le principe métaphysique de l'unité; il élucidait, dans la division du travail de la pensée par où toute culture philosophique commence, un point de vue utile; si on le compare aux systèmes précédents, on trouve qu'il leur était supérieur en largeur de vue et en conception métaphysique, comme, dans la Grèce, le panthéisme éléatique fut un progrès considérable sur l'école Ionienne. Mais en Grèce, Parménide et Zénon avaient pu enseigner celte doctrine. Dans l'Église du moyen âge, Henri de Dinaut et ses disciples payèrent de leur vie cet effort vers une plus large conception de la vie.

Nous avons vu Alain de Lille affirmer le principe éternel de l'individualité, qui est l'âme de la liberté même. Mais l'individu se meut dans la vie générale, et la liberté n'est pas toute la vérité : elle doit se concilier avec l'égalité. David deDinant représente, dans les premières années du treizième siècle, ce principe d'unité dont s'inspireront tant de sectes, tant d'apôtres, tant de martyrs, qui répéteront à toutes les époques cette parole : les hommes sont solidaires. Le sang de David de Dinant n'a pas été versé en vain.

Attendons quelques années. Quand David de Dinant mourut, Albert leGrand avait seize ans; Aristote va régner sur le moyen âge. Mais Aristote ne suffira pas à une époque aussi profondément labourée par l'esprit d'égalité, et, malgré le génie d'Albert le Grand et la domination de son disciple, saint Thomas ne pourra pas imposer à l'esprit humain le magister dixit. De là une double lutte, où les rôles se confondent, où l'on voit les partisans de la liberté philosophique devenir les adversaires des prédicateurs d'égalité, et les hommes d'autorité prendre le parti des couvents, ces pépinières de moines envahisseurs et d'apôtres communistes. Nos provinces fournissent leur contingent à la philosophie et au martyre. Les frères du tiers ordre sont brûlés par milliers en Europe, par centaines en Flandre. Guillaume de Saint-Amour attaque les ordres mendiants etdé-

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