DAVID DE DINANT KT HENRI DE GAND
certains articles déterminés. » L'historien de l'université nous apprend que, dans ce synode, le parti de l'indépendance avait à sa téte Henri de Gand. Le synode de 1277 va plus loin : il condamne une thèse de l'école : que la matière est le principe d'individualisme, et il déclare formellement que sa sentence est portée contre saint Thomas : contra fratrem Thomam. L'enseignement de l'élève d'Albert le Grand fui comme l'empire du fils de Pépin : il commença à être démembré dès la mort du dictateur.
Saint Thomas mourut en 1274, Henri de Gand en 1293. Duns Scot ne vint professer à Paris que plus tard ; il y trouva la doctrine du Docteur Solennel et dut compter sérieusement avec elle. Entre les deux maîtres illustres, saint Thomas et Duns Scott la philosophie n'avait pas eu à souffrir d'interrègne; Henri de Gand avait tenu le sceptre de la pensée.
M. Huet, dans «on excellente biographie de Henri de Gand, s'appuie sur des raisons sérieuses pour supposer que ses petits traités, comme un livre sur la pénitence et un autre sur la chasteté, comme des sermons, quelques Quotlibeta séparés, et un* commentaire sur les derniers livres de Physique d'Aristote, etc., auraient été écrits, par le philosophe, à Tournai ou à Gand, dans les dernières années de sa vie; tandis que ses deux grands ouvrages : les Quotlibeta, qui parurent en 1278, la Somme théologique, ainsi que leCatalogue des écrivains illustres, furent composés et mis au jour à Paris. La publication de ces œuvres capitales couronnait l'enseignement du maître et marquait son règne en Sorbonne.
Ces ouvrages eurent une grande influence et une vogue européenne. Gerson dit que saint Thomas est grand dans sa Somme et Henri de Gand dans ses Quotlibets. Ce livre, en effet, fut nommé un livre d'or; titre que lui conservent ses éditeurs : Quotlibeta aurea. C'était la plus belle formule élogieuse du temps. Au quinzième siècle, quand Platon fut préféré à Aristote, Pic de la Mirandole juge saint Thomas solide, Albert le Grand, ample, Henri de Gand, sublime. Philippe de Bergasse avait déjà appelé la Somme de Henri de Gand une œuvre des plus belles: Perpulchra. Les écoles platoniciennes du seizième siècle reconnurent notre philosophe pour leur maître, et, en 1609, un Chapitre général de l'ordre des Servites, tenu a Rome, l'adoptait encore pour son guide et le revendiquait comme sa gloire. Dante avait négligé de le nommer, avec saint Bonaventure et
LA PHILOSOPHIE AU MOYEN AGE
saint Thomas; les paroles de Pic la Mirandole, dit Y Histoire littéraire de France, le vengèrent de l'oubli du poète.
Le Docteur Solennel, en effet, se rapproche de Platon, ou, pour mieux dire avec Muzzoui, « il est le seul scolastique qui mérite le nom de platonicien. » Aristote commenté par Platon, voilà notre auteur. Sou grand rêve était de marier, d'harmoniser les deux doctrines : Conjungendum est, dit-il.
La Somme de Henri de Gand a soutenu la comparaison avec celles d'Albert le Grand et de saint Thomas; c'est le plus bel éloge qu'on puisse en faire.
Le Catalogue des écrivains illustres est concis. Henri de Gand ne connaissait guère Platon que par Richard de Saint-Victor qu'il cite eu toute occasion: «Richard, dit-il, procéda, non d'après l'autorité des Écritures, mais par l'autorité de laraison,» et il conclut : « Puisque le génie d'un seul homme a pu s'élever si haut, on doit admirer en lui le génie commun de l'humanité ! » Ce qu'on peut remarquer encore dans ce livre et ce qu'on peut y mettre à profit dans notre pays, c'est le grand nombre de Belges qu'y fait entrer l'auteur parmi les écrivains illustres de son temps . citons Alaiu de Lille, Gérard de Liège, Gilbert de Tournai, Gauthier de Lille ou de Châtillon, qui a a détrôné les anciens poètes », Odon de Cambrai, Simon de Tournai, etc., etc.
Je n'ai pas lu la Somme, ni les œuvres encore manuscrites. Sauf le Catalogue, ces ouvrages sont difficiles à se procurer, et j'ai préféré prendre connaissance du Livre rf'or des Quotlibeta : deux volumes in-folio, qui rempliraient largement quinze de nos in-octavo modernes.
Je dois vous le dire, j'ai cherché dans ce livre le sublime annoncé par Pic de la Mirandole, et je n'y ai trouvé de sublime, que le bon sens. Le philosophe, qui contredit Aristote, disserte comme Aristote, bien plus qu'il ne s'élève comme Platon. Au premier aspect, quand on voit chaque sujet remis en question, chaque thèse commençant par ce mot : utrum, est-il vrai que, on est porté à admirer la méthode du doute préalable et méthodique. Mais cette méthode n'appartient pas au Docteur Solennel ; saint Thomas l'emploie avant lui, Albert le Grand avant saint Thomas, Abeilard avant Albert, et l'école de Saint- Victor avant Abeilard. « A vrai dire, dit le père Matignon, c'est la méthode de l'espi it humain lui-même, du moment qu'il raisonne. » Les Quotlibeta, leur nom l'indique assez, passent d'une ques-
DAVID DE DINANT El UENR1 DE GANU
tion à une autre et parient au hasard de tout ce qu'on veut : Quoi libet. Mais on peut classer en ordres distincts les sujets qu'ils traitent, en sautant d'une branche à l'autre. Il y a d abord lesgrands thèmes métaphysiques, ontologiques et théologiques; puis, une série de sujets exclusivement ecclésiastiques ; viennent ensuite les questions morales; enfui les grands problèmes sociaux de l'époque. Dans chacune de ces divisions, on rencontre de ces thèses qui nous semblent aujourd'hui oiseuses, même ridicules, mais dont s'occupaient sérieusement les hommes du moyen âge qui avaient à défricher bien dus broussailles. Ainsi le philosophe doit discuter : si Dieu peut (aire le vide; si delà côte d'un homme on peut former une femme; si le Christ avait conservé dans le sépulcre une forme substantielle qui eût conscience que l'âme était partie du corps; si, pour le cas où il serait mort de maladie, son cadavre eût été soumis à la putréfaction; s'il faut baptiser deux fois un enfant à deux têtes; si l'enfer est placé au centre de la terre; si les saints, admis à contempler Dieu, voient distinctement en lui les trois personnes delà Trinité; si le prêtre peut absoudre une femme du péché qu'il a commis avec elle, etc. Mais, pêle-mêle avec ces subtilités de la dialectique ou de la casuistique, Henri de Gand aborde les plus grands problèmes. Il n'en est pas d'important qu'il ne traite; j'en signalerai quelques-uns.
Le philosophe étudie successivement tout ce qui louche à l'essence, à la puissance, aux attributs de Dieu : si les idées pratiques, si les idées de relation, si les causes du mal sont en lui ; s'il peut faire ce qui ne convient pas; si, n'ayant pas en lui la pluralité des idées, il aurait pu créer des choses diverses, etc. Il se demande tour à tour : si la matière existe sans la forme, en dehors des phénomènes et avant eux ; si les êtres et les choses out pu exister, être créés de toute éternité; si l'intelligence est nulle d'abord, comme une table rase, sicul tabula complanata, et si elle ne sait rien que par l'exercice de nos organes, et en rayonnant, lumière spirituelle, sur les phénomènes, comme la lumière physique sur les couleurs : sicut lux materialis super colores; si l'esprit est actif ou passif, on dirait aujourd'hui inconscient, quand il nomme les choses et crée le verbe; si les hommes possèdent leur libre arbitre et*i la prescience de Dieu ou une prédiction leur impose leurs actes, prévus ou prédits, etc.
LA PHILOSOPHIE AU MOYEN AGE
Henri de Gand s'explique sur toutes ces questions avec une grande sûreté de raison, en gardant une impartialité sereine entre les philosophes opposés, aimant mieux les juger que les suivre, et leur empruntant avec mesure tout ce que sa haute raison peut admettre. Ge n'est pas un génie réformateur qui jette la hardiesse de ses conceptions, comme le Brenn gaulois son épée, dans la balance de l'école. C'est plutôt le patricien flamand, calme et réfléchi, indépendant et mesuré, cherchant la noblesse de l'idée dans la sagesse du juste milieu.
Ainsi, lorsqu'il touche à la question de l'antagonisme de la raison et de la foi, en se demandant si Dieu peut-être connu plus clairement par l'une ou par l'autre, ou si les articles de foi peuvent être démontrés; déjà, dans sa Somme, M. Huet nous apprend qu'il a dit que la vérité n'appartient pas plus aux fidèles qu'aux hérétiques, mais qu'elle est en Dieu. Dans ses quotlibeta, il distingue les vérités nécessaires des articles de pure foi, et il affirme que la raison est toute -puissante pour éclairer l'homme dans les choses de nécessité morale, et qu'elle précède la foi, même dans les autres : ail est impossible, dit-il, que des vérités soient nécessaires et que la raison leur manque. — Nul ne croit à une autorité, si quelque raison ne lui a persuadé d'abord d'y croire. » Mais il élève très haut la puissance de la foi, qui réunit en elle les trois moyens de certitude : croire, comprendre et voir. Croire, dit-il, c'est accepter, d'après une autorité, une vérité compréhensible à la raison, comme lorsqu'un savant, lors d'une éclipse de soleil, sans nous la démontrer, sans nous la faire voir, nous dit : C'est une éclipse. Comprendre, c'est se convaincre d'une vérité, soit par le raisonnement, soit par la définitiou, soit par le syllogisme, comme lorsque l'astronome nous explique, sans nous le montrer, comment la lune, s'interposant entre la terre et le soleil, produit l'éclipsé. Voir, c'est plus que comprendre et que croire, comme lorsqu'on voit des yeux du corps la lune placée entre nous et le soleil. C'est .ainsi que la loi réunit les trois modes de conviction et nous fait voir Dieu avec les yeux de la pensée.
Los questions ecclésiastiques montrent l'indépendance 4u philosophe dans les mêmes limites. Se demande-t-il si le pouvoir des évêques vient de Dieu ou du pape médiateur, ce n'est ni pour attribuer une puissance absolue au pontife, ni pour lui nier toute autorité. S'il s'agit de Tordre lui-même ou de la juri-