‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 50 sur 61 · DAVID DE DINANT ET HENRI DE CAND · texte numérisé non relu

DAVID DE DINANT ET HENRI DE CAND

diction en tant qu'acceptation, la puissance des prélats leur vient de Dieu. Mais, quant à l'exécution, elle leur vient immédiatement du pape. — Se demande-t-il si les prêtres sont tenus de payer les impôts que les laïques doivent à la cité, ce n'est pas pour attribuer au clergé un privilège exclusif, mais pour distinguer les choses imposables et déclarer les prêtres tenus deux fois sur quatre : vous n'êtes pas curieux, j'imagine, de connaître quand et comment. — Ailleurs, il avance nettement qu'on peut discuter la puissance des prélats ; mais seulement pour la bien connaître et non dans l'intention de la diminuer, ni de l'augmenter. Ailleurs encore, il se demande si les dîmes sont de droit évangélique et il répond : Non; mais c'est pour ajouter que rétribuer le culte est de droit naturel. Une autre fois, il présente une question dont les termes seuls annoncent l'audace. « Les indulgences ont-elles autant de valeur qu'elles font de bruit : tantum valeant quantum $onant ? » Mais ce long traité est une dissertation énergique, nette et courageuse, sans être un pamphlet.

Les questions morales ne permettent pas toujours ces distinctions. Henri de Gand y est plus tranché, et, plus d'une fois, ses solutions témoignent d'un beau sentiment de justice et d'humanité. Doit-on secourir son père infidèle ou criminel, de préférence à un étranger orthodoxe et vertueux? Dans un temps, où l'hérétique était mis hors la loi, où les criminels étaient traqués comme des bêtes fauves, le philosophe se prononce nettement en faveur des devoirs supérieurs de la nature.— -Doit-on, en droite raison, mourir avant tout pour la patrie? Oui! philosophe ou religieux, soit qu'on attende des récompenses dans la vie éternelle, soit qu'on n'en espère rien, la réponse est la même. « Car ce qui est vrai pour quelques-uns doit être vrai pour tous; rien n'est vrai selon la philosophie qui ne soit vrai selon la théologie. En de pareilles questions, le bon théologien ne doit pas sentir autrement que le vrai philosophe : non débet aliter sentire bonus theologus quam sentiret verus phiiosophus. » Sur ce, le philosophe suppose hardiment l'athéisme et cherche le devoir de l'athée : Celui qui, n'y croyant point, ne craint rien de la vie future, doit agir de même; car, selon la droite raison, « les actes de la vertu doivent être préférés à tous les autres, quand même on n'en espère aucune récompense. »

Henri de Gand affirme ici les fondements mêmes, les fondements rationnels de la morale.

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Le philosophe toutefois prend soin de distinguer les mobiles du martyre : « Mourir, dit-il, sans que sa mort soit nécessaire au salut de la république, ou quand on pourrait la sauver facilement d'autre façon, ce n'est pas mourir pour sa patrie, mais par sa propre témérité. Encourir la mort, non pour la république, ni pour la justice, ni pour défendre son innocence, mais en vue de l'honneur et de la gloire, ce n'est pas mourir pour sa patrie, mais pour sa jactance et son ambition. Ce n'est pas être fort, c'est le paraître... » Puis il considère les grandeurs, les félicités politiques, qui font choisir la mort pour la chose publique comme un souverain bien, et il a déjà dit avec un commentateur : « L'homme fort est celui qui brave les suprêmes périls pour la défense de la patrie, des lois, de ses amis et de la liberté! »

Je ne puis m'arrêter longtemps à aucun de ces petits traités, lien est cent qui appelleraient notre attention, et dont les titres, si clairs toujours, nous attirent. En voici un, par exemple, que vous ne me permettriez pas d'omettre; le philosophe se demande : V amitié est-elle une vertu? Oui , l'amitié est une vertu, elle est une partie de la justice. C'est une vertu spéciale, distincte des autres, ayant besoin pour fondement d'une ou de plusieurs vertus et les couronnant toutes. Voilà sa thèse. Vous en voyez la grandeur. Il la soutient avec la rectitude du raisonnement bien plus qu'avec la poésie du sentiment ; et le philosophe s'élève quand il dit : « L'amitié est une auxiliaire donnée aux vertus par la nature; car nulle d'elle isolée ne peut parvenir aux grandes choses, mais chacune peut atteindre à la perfection, si elle s'associe à une autre, et cette compagne des vertus, c'est l'amitié ». Enfin, il répète avec Cicéron : « Supprimer l'amitié de la vie, autant vaudrait ôter le soleil du monde! »

Les questions politiques et sociales ne pouvaient laisser dans l'indifférence le philosophe de Gand, le professeur de la Sorbonne. Il n'en négligea aucune. J'en signalerai quelques-unes. La première est la question sociale même : Est-il bon que tout soit commun entre les hommes? Entre le rêve de Socrate et l'état actuel d'exploitation et d'égoïsme, Henri de Gand n'hésite pas : « Au point de vue absolu et simple, dit-il, il vaut mieux que toutes les choses soient communes entre les hommes, comme le veut Socrate, que de les voir possédées comme nous l'avons

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vu, ce qui, dans la réalité, constitue la cité du démon, tandis que les institutions de Socrate établiraient, autant que le permet la fragilité humaine, la cité de Dieu. »

Mais, entre Platon et Aristote, Henri de Gand distingue et et cherche une conciliation. Nulle question ne peut être tranchée à l'absolu, dit-il, comme nulle potion, salutaire en ellemême, ne peut convenir indifféremment à l'homme sain et à l'homme malade. Platon regardait de loin et comme avec des yeux chassieux, a longinquo et quasi lippientibus oculis; il vit l'idéal de l'homme, idéal qu'il sut découvrir dans la nature et qui est son état primitif d'innocence, ce qu'ignorait le philosophe, ce que peut-être il avait appris des livres de Moïse, lors de son voyage en Égypte. L'entière communauté ne répugne qu'à la fragilité de l'homme, à ses passions égoïstes, à ses affections individuelles. Elle serait possible avec le concours de la grâce. Bene tamen pateretur cum gratiœ adjutoiio. Si l'on ne veut que des institutions purement humaines et proportionnées aux forces de l'homme déchu, Aristote a raison. Si l'on cherche des institutions supérieures à l'homme et en rapport avec son innocence primitive, Socrate est préférable. Le système de Socrate l'emporte au point de vue absolu ; celui d* Aristote, au point de vue pratique. Mais ni l'un ni l'autre n'est applicable à l'homme relevé par la grâce ; ce qui convient mieux aux chrétiens, c'est un système intermédiaire, semi-péripatéticien avec la propriété des choses, semi-platonicien avec la communauté des âmes : Imo expendit dispositio média, partim communicans cum dispositione Aristotelis quoad proprietatem possessionum, et partim cum dispositione Socratis scilicet quoad communitatem affectjonum.

Henri de Gand n'est donc pas communiste; mais il se prononce pour les institutions de la fraternité.

J'ai choisi deux questions politiques pour vous donner une idée de l'esprit qu'y apporte le philosophe. La vingt-sixième question du huitième livre des Quotlibeta est ainsi rédigée : Les sujets peuvent-ils être justement punis du crime de leur prince, par la mort , par la prison, par le ravage de leurs biens? Grave problème pour ce moyen âge qui avait vu tant de guerres, tant de dévastations, tant d'exécutions, ordonnées même parles souverains pontifes ! Henri de Gand n'hésite pas dans sa réponse. Il existe une hiérarchie dans la société chrétienne; l'offensé doit recourir à son supérieur direct et demander justice. S'il

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veut se faire justice à lui-même, il sera coupable de tout le sang versé dans cette guerre, il sera responsable de tous les malheurs, il devra réparer tous les dommages. Si c'est le supérieur lui-même qui est offensé, et qu'il ne puisse réprimer la rébellion autrement que par la force, il ne le peut ni par vengeance, ni par ambition. Car, si la guerre alors n'est pas un crime, la manière de la faire en devient un. Pour les vrais serviteurs de Dieu, la guerre ne se fait ni par passion, ni par ambition, mais en vue de la justice et pour rétablir l'ordre en faveur des bons, par la répression des coupables.

Qu'on n'objecte point que, si les peuples peuvent, pour le crime d'un roi, être frappés d'une peine spirituelle : l'excommunication, à plus forte raison, peuvent-ils être frappés d'une peine temporelle : le massacre. La peine spirituelle sert d'épreuve, . donne une occasion de mérite, assure la récompense finale aux rfm 4*+*t / fidèles, tandis que le glaive op'mtuo/ confond dans un même 7 châtiment l'innocent et le coupable. Dieu a pu frapper tous les Juifs pour le crime de David; mais Dieu seul; car il éprouvait les innocents et augmentait leur gloire. Mais il n'appartient ni aux juges ni aux princes de la terre de confondre les justes avec les impies. — Le philosophe semble ici répondre en frémissant à cette terrible parole d'un inquisiteur: Frappez, Dieu reconnaîtra les siens !

Le pouvoir supérieur, dernier recours et tribunal suprême des princes et des peuples, pour le philosophe comme pour le législateur du moyen âge, c'est le souverain pontife. La conclusion de ce problème, déjà touchée ailleurs, est la paix universelle sous l'arbitrage de la papauté.

Cette question s'occupe des devoirs des princes et limite leur pouvoir. Une autre traite des droits et des devoirs des peuples, la voici : Le sujet doit-il obéir aux lois du prince lorsqu'il n'est pas évident qu'elles sont utiles à VÊtatf Le philosophe flamand répond : S'il n'est pas évident que ces lois sont mauvaises, ou si, cette évidence étant acquise, le peuple ne réclame point leur révocation, il doit se soumettre. Mais son devoir et son droit est de résister au mal en poursuivant la révocation des lois mauvaises et même la déposition du prince :

« Je dis que le but du pouvoir, des princes comme des prélats, doit être la paix et le salut de la république, ce qui doit être

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aussi le but des sujets qui font partie de la communauté et qui sont tenus d'y travailler d'accord avec le prince. »

Mais, si le prince oublie son devoir? « Alors, avant toute chose, les sujets doivent supplier le prince de révoquer ses ordonnances; s'il s'y refuse, alors encore, ils doivent obéir, tant que le prince conserve la couronne. Mais, s'ils n'ont aucun espoir de l'amender, si non omnino spes correctionis in isto, ils doivent, debent, procéder à la déposition du prince, agere ad deposîtionem principes, plutôt que de le tolérer, et ils ne doivent plus obéir, et non obedire.

Le philosophe insiste ; il cite Aristote : « La rue procède de la maison, la ville de la rue, le royaume de la ville; ainsi de la direction de la famille procède le gouvernement de la cité et du royaume. » Et il conclut encore : « Tant que le roi règne, le peuple doit obéir, mais plutôt que de rester soumis à de mauvaises lois, le peuple doit préférer travailler à la déposition du prince : sed potius agendum ad ejus depositionem. »

Pour le moine philosophe, le recours suprême, non exprimé ici, mais signalé ailleurs, est encore la papauté. Sa conclusion vise à une sorte de liberté universelle sous le patronage de l'Église. Henri de Gand représente ici la fraternité, le sublime du bon sens.

Ces doctrines qu'on peut résumer en un mot : la démocratie, régnaient dans nos provinces, et plus d'une fois le droit à l'insurrection y avait été exercé, y devait encore être mis en pratique par les communes. Le père de Henri de Gand avait combattu à Bouvines; Henri de Gand est le digne compatriote de Jacques d'Arteveld.

On a dit trop souvent que le moyen âge, plus avide que riche, fut un temps d'arrêt, où la science, esclave du dogme, produisit beaucoup d'efforts et peu de résultats. Il me semble trop facile de rapetisser de loin l'activité de plusieurs siècles de lutte et de renaissance. L'action de la philosophie est de celles qu'on aperçoit le moins peut-être ; on ne voit pas la vie intellectuelle et morale se répandre dans les nations plus clairement qu'on ne voit circuler la séve dans le chêne. Peu d'époques ont agité avec plus de force, plus de suite, plus de succès même, la grande question de la constitution de la société, question qui procède elle-même directement du problème capital de la vie, lequel est la philosophie tout entière. Parti de la liberté natu-

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relie renaissante, ce grand mouvement populaire fonde les communes et impose aux souverains ces paix jurées dont le nom seul indique à la fois le but de la société : la paix, et le moyen de l'atteindre : un contrat. Puis, il étend ce principe, de la commune à la patrie, par la fédération des communes et par leur représentation dans les États généraux; il veut l'étendre d'un peuple à tous les peuples par la fédération des États, sous un conseil amphyctyonique de la chrétienté, régulateur suprême de la paix du monde. Ce n'était pas un vain rêve; on sait quelle grandeur et quelle prospérité nos communes doivent aux luttes héroïques, aux premiers succès de cette démocratie.

Aussi, quand je vois des philosophes approfondir le problème de la vie, faire acte de penseurs libres en face du culte, exiger que la foi se mette d'accord avec la raison, préférer les philosophes païens aux Pères de l'Église et faire régner Àristote ou Platon dans le sanctuaire du christianisme, appliquer la méthode du doute méthodique avant Descartes, mourir au bûcher avant Jean Huss pour maintenir l'indépendance de la pensée, affermir avant Strauss l'indépendance de la morale, nier aux princes le droit aux guerres ou aux décrets du bon plaisir, établir philosophiquement : la raison individuelle, le principe de la solidarité, le droit à la paix et à la justice, le recours à l'insurrection ; en trois mots : la liberté, l'égalité et la fraternité; je ne puis admettre cette condamnation d'un vaste travail philosophique. Je dis, au contraire, que la scolastique eut ses héros comme la chevalerie, ses génies comme l'art gothique, ses triomphes comme les communes; que la philosophie du moyen âge doit à ses maîtres et à ses martyrs, à ses penseurs et à ses lutteurs, des résultats aussi utiles que ceux que nous a légués son long essai de société démocratique ; je dis, au contraire, qu'il n'a été ni un temps d'arrêt, ni une époque de stérilité, ni un effort sans succès, ni une lutte sans gloire, ce long règne de la philosophie parlée qui a donné à la France Guillaume de Ghampeaux, Abeilard et saint Thomas, à l'Italie, Amaury de Bène, à l'Allemagne, Albert le Grand, à la Grande Bretagne, Duns Scott, et à la patrie des Henri de Dinant et des d'Arteveld, David de Dinant, Alain de Lille et Henri de Gand.

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Messieurs,

Depuis plusieurs siècles, deux races ont fraternisé dans nos provinces. Au dessus des luttes féodales et des rivalités personnelles, qui appartiennent Îl l'époque et non au pays et qu'on trouve aussi nombreuses et aussi vives entre les villes d'une même province, entre les classes d'une même ville qu'entre nos populations de sang divers, l'histoire nous montre les communes flamandes et wallonnes s'unissant dans un même esprit de liberté, pour fonder ce qui est supérieur à une race, un peuple libre.

Quand la révolution religieuse reprit la lutte, les mêmes principes nous trouvaient encore unanimes. A Mons comme à La Brille, sur le bûcher de Valenciennes comme sur les échafauds de Bruxelles, avec Gui de Brais et Michel Herlin comme avec d'Egmont et de Home, avec les gueux de bois comme avec les gueux de mer, les deux races étaient d'accord pour défendre l'inviolabilité de la conscience.

4815 nous rendit cette large patrie que J.d'Artevelde avait déclarée invincible et qui avait fait nommer par le Taciturne les États Généraux de toutes nos provinces une sainte Assemblée. Mais l'édifice bâti sur l'usurpation et l'intrigue n'est pas durable. Cependant le premier succès de 1830 ne fut pas une œuvre de séparation, la première Brabançonne en témoigne; et la lutte, en scindant ce grand État en deux petits royaumes, n'a renversé aucun des principes de notre existence. La liberté est toujours la base de notre édifice social, dont la démocratie doit

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être le couronnement, et nos deux races fraternisent encore et travaillent de concert à cette renaissance. La Hollande n'a pas tardé à reprendre ses libertés et à redevenir notre sœur, sinon notre associée, et l'avenir, le meilleur avenir que nous rêvions, pour le jour où les peuples pourront se grouper d'après leurs affinités libres, c'est cette fédération qui fit la gloire de J. d'Artevelde et que le Taciturne voulait appeler la République des Provinces-Unies.

Les deux langues aussi ont fraternisé dans nos provinces. Au sixième siècle, un poète latin, Fortunat, félicitait le fils de Clovis de ce qu'il entendait sans interprète le latin et le teuton :

Discernis varias sub nullo interprète voces.

Lorsqu'en 842, deux petits-fils de Charlemagne, réunis à Strasbourg, firent alliance, les serments furent échangés par les rois et par les peuples en langue romane et en langue tudesque. L'historien Nithard nous a conservé ces différents textes.

La victoire de Clotaire sur les Saxons avait été chantée en latin populaire. La victoire de Louis le Germanique sur les Normands, en 881, fut chantée en tudesque. On conserve d'autres textes plus anciens : une formule d'abjuration teutonne, d'après le concile de Leptines de 743; car il fallait que les peuples renonçassent au démon dans toutes les langues ; et un fragment d'une traduction de la Bible en vers, qui remonte au temps de Louis le Débonnaire, et qui porte le nom du Sauveur : Héliand.

Quand les langues modernes commencèrent à être cultivées, un large échange s'établit entre elles : la muse germanique apporta de nombreux matériaux aux littératures nouvelles, et la langue flamande ne négligea aucun de ces trésors poétiques. Les traditions épiques de Goedroen et des Niebelungen appartiennent à nos provinces, et l'on conserve en flamand des fragments de l'Iliade du Nord, qui chante « les héros des Pays- Bas ». La lutte d'un père avec son fils, le Chant dHildebrand, est encore un vestige du dialecte frank. Le nain, héros féerique du moyen âge, qui a inspiré à Shakspeare une si belle création, Obéron, passe pour un fils du roi frank Chlodion, qui, d'après Hugues de Toul, bâtit la ville de Mons, où une tour a longtemps porté son nom, conservé aujourd'hui à une rue. Obéron semble

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une tradition de nos provinces, passée dans la littérature du moyen âge, et Ton conserve quatre fragments d'un poème flamand sur ce sujet qui a laissé à la poésie de la langue d'oïl tout un poème : Huon de Bordeaux.

Il n'est pas douteux que la gloire de Charlemagne n'ait été chantée par les Franks dans leur langue nationale. Tous les critiques l'admettent. Mais ils se partagent aussitôt en deux camps : les uns qui veulent que toute l'épopée carlovingienne soit de rédaction française ; les autres qui rattachent à chaque fragment germanique qui nous reste la tradition tout entière. La vérité me semble ne se trouver dans aucune de ces prétentions extrêmes. Plusieurs fragments germaniques sur Roland, sur Ogier, sur Witikind et d'autres héros carlovingiens paraissent d'une rédaction antérieure aux poèmes français qui nous sont parvenus. D'autres, comme la Chanson des Lorrains, n'existent en français que sous une forme entièrement différente. Un autre poème, conservé en entier, Karl et Ëlegast, n'a plus d'équivalent en français. Charlemagne régna sur les deux races : il fut d'abord chanté par les deux langues de son temps, le frank et le latin; le plus ancien fragment de poème sur l'empereur des Franks est en latin, il a été trouvé à la Haye. Puis, chaque langue nouvelle reprit ces traditions et les fit siennes; chaque siècle, chaque poète y ajouta des inventions et des légendes nouvelles, ce qui arriva de même pour les romans de la Table Ronde et pour tous les sujets en vogue. Il serait difficile de retrouver aujourd'hui la part des deux races dans ce développement de traditions historiques qui leur étaient communes. Autant vaudrait rechercher dans nos veines chaque goutte de sang latin ou celte, gaulois ou germanique. Mais ce qui est plus difficile encore, ce qui n'est permis à aucun peuple, c'est de prétendre au monopole de l'inspiration littéraire, surtout dans une époque qui pratiquait naïvement le libre échange des lettres et qui ne songeait pas à centraliser, dans une capitale intellectuelle, le monopole du génie.

Que la race germanique ait eu ses traditions particulières, cela est hors de doute; qu'elle ait pris une part personnelle à la culture des sujets généraux, les faits le prouvent; ce qui nous intéresse et ce qui est certain, c'est que la muse des Flandres, sans songer à respecter des frontières littéraires qui n'existaient point, sans prétendre à s'assurer aucun droit de

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premier occupant, s'empara de tous les sujets, les traduisit ou les imita, les transforma selon son goût personnel, et pratiqua, pendant tout le moyen âge, un large cosmopolitisme littéraire.

C'est ainsi que la langue du Reinart de Vos eut ses Niebelungen, ses romans d'Alexandre, d'Arthur et de Charlemagne, ses légendes mystiques et ses fabliaux, ses satires, ses chroniques et son théâtre. Aucun genre ne fut négligé. Avant le quatorzième siècle, la poésie flamande possédait sa chanson de Roland, d'Ogier, de Witikind, des quatre fils Aymond et d'Huon de Bordeaux, son Fierabras et ses Lorrains, son Flore et Blanchefleur, son Éracle et son Parténopéus de Blois, son Gauvain, son Tristan et son Lancelot, son Saint-Brandan, sa vision de Tondalus et son Théophilus, sa guerre de Troie et son Guillaume d'Orange, ses distiques de Caton et ses légendes mystiques, ses bestiaires et ses fabliaux. Elle citait des poètes comme Thierry d'Assenede, Giles de Molhem, Guillaume Utenhove, Martin de Thourout, Henri van Aken, Jean van Heelu, Jean Boendale, et enfin, le plus connu de tous, celui qu'on a appelé le père de la poésie flamande : Jacques van Maerlant.

M. Gaston Paris, qui ne veut voir dans les poèmes flamands sur Charlemagne que des imitations du français, reconnaît au moins que les œuvres choisies pour la traduction sont les meilleures du temps. Les Flamands voulaient connaître les plus belles créations littéraires, à quelque pays qu'elles appartinssent. Dans le même temps, tous ces sujets, soit d'origine bretonne, soit de tradition franke, étaient traités en français.

Une chronique rapporte que Philippe d'Alsace était né de trois jours à peine lorsque toute la cour l'entendit s'écrier dans son berceau, comme s'il s'adressait aux annexionistes du temps : « Evacuate mihi domum! Sortez de mon domaine! » Ce cri patriotique, que la légende prête à un prince qui devait se montrer si jaloux de la défense du pays, a pour écho populaire les Matines de Bruges. L'époque qui s'ouvre par le règne de Philippe d'Alsace, et qui se ferme à la bataille de Courtrai, c'est à dire la fin du douzième siècle et tout le treizième siècle, forme la première, la grande époque littéraire dans les deux langues, et, comme pour caractériser l'union qui est la condition de notre prospérité, cette époque est justement celle où l'alliance de la Flandre et du Hainaut, et bientôt

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l'union des deux provinces sous une même dynastie, firent la force de nos comtes et les rendirent les arbitres de la France, et où les querelles des d'Avesnes et des Dampierre amenèrent nos premiers désastres et préparèrent les succès de Philippe le Bel.

L'art est d'abord populaire, il sort des masses en chantant; les cantilènes historiques, les bardits, les sagas, sont écrits pour le peuple et à sa portée. Plus tard, le chant historique prend du développement, le récit devient épique, il se chante encore, mais il s'adresse aux cours de chevaliers ou aux riches bourgeois, plutôt qu'aux masses des places publiques. Alors, c'est la fable et la satire qui parlent au peuple, elles représentent son esprit, pratique, narquois et vengeur. Mais bientôt, entre les classes riches qui se séparent de plus en plus de la vie générale pour former des aristocraties, promptes a la corruption, et le peuple laissé à l'ignorance et portant tout le fardeau des charges sociales, le poète se voit forcé de choisir; chanter à la fois pour les maîtres du monde et pour les masses déchues ou révolutionnaires n'est pas possible; les formes littéraires sont devenues trop aristocratiques, le peuple ne comprend plus la langue des muses courtisanesques. Alors, les poètes qui souffrent de l'ignorance des masses et sentent que la première mission du poète est de les civiliser, abandonnent les sujets qui plaisent aux grands, méprisent les beautés raffinées du style, prennent un langage simple, des sujets élémentaires, et imposent à la muse une œuvre d'instruction populaire. Un nouveau genre de poésie apparaît, la poésie qui enseigne. L'art, dans son acception la plus haute, est l'épanouissement d'une civilisation victorieuse, qui s'affirme et se complaît dans un succès durable. En attendant que le triomphe des idées de fraternité puisse créer un art vraiment démocratique, en attendant la grande poésie du peuple, les lettres deviennentdes instruments de lutte, des armes de combat; mais attaquer les abus sans instruire les classes qui en souffrent serait une œuvre vaine; les époques de lutte divisent l'art du peuple en deux genres bien différents, quoique visant au même but : la satire et la poésie didactique.

La poésie flamande embrassa tous les genres : depuis les sagas, mérovingiennes sur les héros du Rhin de la race des Niebelungen, ou carlovingiennes sur Charlemagne et Louis le

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Débonnaire, jusqu'aux satires du Renard et d'Ulenspiegel ; depuis les chansons populaires et sociales comme le sire Halewyn et le chant des Karls, jusqu'aux compositions qui mettent l'histoire, la science ou la morale à la portée des masses et qui s'appellent les chroniques, les bibles rimées, les doctrinaux et les bestiaires.

Van Maerlant représente, à la On du treizième siècle, ces diverses phases de la littérature du moyen âge. Nous les retrouverons toutes dans ses œuvres.

La dernière moitié du treizième siècle fut pour la Flandre une époque agitée, mais prospère. Le désastre de Bouvines était à demi réparé; les querelles des d'Avesnes et des Dampierre, un instant apaisées par la médiation de Louis IX, allaient se terminer par un traité. Les communes avaient grandi, la Hanse de Londres s'était fondée, la prospérité de la Flandre ouvrait ses ports et ses villes au monde entier, u Nulle terre ne peut lui être comparée en marchandise », dit un vieux chroniqueur. « Jamais, dit Meyerus, la ville de Gand ne fut plus prospère. » Bruges élargissait son enceinte, Ypres trouvait le nombre de ses paroisses trop petit pour ses 200,000 habitants, et voyait sa charte communale adoptée en France comme modèle. Lille, Douai, Saint-Omer rivalisaient de richesse et d'industrie. Cassel, Messine, Gravelines, Poperinghe, Warneton, Wervicq, Ysendyk, Oudenbourg, vingt autres communes formaient des centres importants de population industrielle. Damme formait un port fameux : Portum famosissimum qui dicituv Dam, dit Guillaume le Breton. On y avait rédigé un code maritime, le premier qui fut fait sur le continent. Lorsque Philippe'-Auguste y était entré pour la brûler, il y avait trouvé, au dire de son poète : « les trésors de l'Europe et de l'Asie, les soies des Phéniciens et des Chinois, les peaux de Hongrie* des teintures de pourpre, des radeaux chargés de vins de Gascogne et de la Rochelle, du fer, des métaux, des draps et des quantités considérables de marchandises, déposées la pour être expédiées dans toutes les parties de la terre. » L'incendie avait tout dévoré, mais la ville s'était relevée et fortifiée, et son port était resté un des centres du commerce du monde.

Ce pays était partagé en deux par la langue, « La Flandre, dit Oudegherst, a été quasi de tout temps divisée en deux par-

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ties par la rivière la Lys; tout ce qui est en deçà de la Lys est la Flandre flamingante, à cause de la langue flamande qu'on y parle, et ce qui est au delà depuis Menin, s'appelle la Flandre Gallicante et parle le français. » En 140o, Jean de Bourgogne, lors de sa Joyeuse Eutrée, promit, au dire du même chroniqueur, de tenir audience en flamand dans la Flandre flamingante, et en Français dans l'autre.

Cette démarcation existait au treizième siècle ; on la trouve sous la plume de Guillaume le Breton. Le chapelain de Philippe-Auguste avait suivi son maître dans la campagne de Flandre, avant Bouvines; en arrivant d'Ypres à Courtrai, le * poète s'écrie :

« Jusque-là nous avions entendu, en de longs ennuis, les sons inconnus d'une langue barbare; ici, nous retrouvons enfin la langue de la patrie! »

Cette diversité de langue n'empêchait pas, n'empêcha jamais l'union du pays pour la liberté. Le même poète a fait une description pompeuse de l'unanimité de la Flandre contre le roi de France; il termine son énumération en ces termes :

« Leurs antiques querelles ne retiennent ni les Isengrins ni les Blavoetins ni les Belges (les Wallons), et ne les empêchent point de se précipiter vers la guerre. Tous au contraire se réjouissent de suspendre leurs rivalités pour combattre les armées de la France. »

Un fait historique fait ressortir ce sentiment : En 1251, Marguerite de Flandre, irritée contre ses fils du premier lit, les d'Avesnes, donne leur héritage à Charles d'Anjou, qui envahit le Hainaut. Jean d'Avesnes bat l'armée franco-flamande; il fait grâce à tous les prisonniers flamands qu'il renvoie nus à sa mère ; mais il fait passer au fil de l'épée tous les prisonniers français. Un prince wallon donnait ainsi l'exemple des Matines de Bruges. Pouvait-on mieux marquer la différence entre des frères momentanément ennemis et les étrangers.

Philippe le Bel, comme Philippe Auguste, trouvera la Flandre unanime; de nombreux auxiliaires du Namurois, du Hainaut, du Brabant, du Limbourg et de la Hollande vinrent se ranger sous les drapeaux de Pierre de Coninc.

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C'est dans ce pays prospère, dans cette époque agitée par les invasions françaises et par les querelles des d'Avesnes et des Dam pierre, que naquit, que vécut Jacques van Maerlant. Il était né dans le franc de Bruges, peut-être à Damme, ou plutôt dans la petite commune dont il porte le nom, qui n'existe plus et qui devait être située entre Bruges et Blankenberghe ; il était né quelques années avant le désastre de Bouvines, vers 1225 ; il devait mourir en 1300, deux ans avant la bataille de Gourtrai.

A voir sa science et aussi ses attaques contre le clergé, on peut penser qu'il fut quelque peu clerc; mais il fut par dessus tout et toute sa vie un poète. Étant ménestrel, il dut voyager de cour en cour, en Flandre, en Brabant, en Hollande, propageant le goût des lettres flamandes. On pense qu'il passa son adolescence à Maerlant, et l'on sait qu'il finit par se fixer, avec l'emploi de greffier, dans la ville de Damme où il mourut. Il vécut pauvre, il nous l'apprend lui-même, et un contemporain ajoute que « sa vie fut honorable comme il sied à un poète. »

Lorsque Jacques Van Maerlant quitta ses études, pour suivre la carrière de poète errant, la médiation de saint Louis avait rendu à la Flandre une paix qui devait durer six années (1246- 1252). Ses premiers essais doivent dater de ce temps. La poésie était alors en grand honneur; c'est l'époque où Marie de Lille dédiait son Ysopet à Guillaume de Dampierre, l'alné de cette famille, où Graindor de Douai rédigeait sa Chanson d'Antioche, où le continuateur de Perceval venait de dédier le poème entier à la comtesse Jeanne, où Bauduin de Gondé écrivait pour les comtes de Hainaut, où le duc de Brabant lui-même, Henri III, était poète. La langue flamande avait fait de grand progrès; des ordonnances en témoignent, comme celles du duc de Brabant en 1229, et du comte de Hollande en 1234. Lorsqu'en 1286, le roi de France prétendra que les négociations se fassent en français, les Flamands considéreront cette exigence du vainqueur comme une des plus dures nécessités de la paix. La Flandre avait déjà produit son chef-d'œuvre : Reinart de Vos. Le théâtre allait y naître. Un duc, poète flamand, allait succéder en Brabant à un duc, poète français : Maerlant se dira le serviteur de ce duc minnesanger. Florent V protégeait et cultivait les lettres en Hollande : Van Maerlant lui dédiera un poème. La poésie chevaleresque dominait encore; de cette époque datent les traductions flamandes dans les trois cycles

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du moyen âge : le cycle breton, le cycle earlovingien, le cycle antique; le poète avait vingt ans, il était rentré au pays natal, une noble demoiselle, dont il nous a conservé le nom et qui s'appelait Godilde, lui avait inspiré une passion première ; il entreprit pour sa dame une œuvre de longue haleine et chanta à ses pieds le héros de la Macédoine, Alexandre le Grand. •

Un poète du douzième siècle, né à Lille, Gauthier de Lille ou de Chatillon avait rédigé en vers latins, pour l'archevêque de Reims, l'histoire d'Alexandre; ce poème, considéré comme supérieur à toutes les productions latines du temps, servait au treizième siècle, dans les écoles, à l'étude du latin et y était préféré même à VÉnéide; il est plein d'anachronismes, il parle des Grecs comme s'ils étaient des Romains, il mentionne la naissance du Christ et les États de l'Europe, au temps d'Alexandre; il suit généralement l'historien Quinte-Curce, et invente peu; mais ses inventions ne sont pas sans grandeur; par exemple, lorsque le conquérant, maître du monde indien, ne sent pas son ambition satisfaite et qu'il veut remonter aux sources cachées du Nil, chercher le paradis et subjuguer la terre entière, le poète met en scène la Nature qui s'indigne de ce qu'un homme ait l'audace de la dominer et de lui ravir ses secrets ; la Nature évoque Léviathan et toutes les puissances de l'enfer, qui conspirent avec elle la mort de ce sacrilège.

C'est ce poème, que choisit Van Maerlant pour le chanter à sa dame; il en traduisit les dix livres latins en petits vers flamands qui s'élèvent à plus de 14,000. En traduisant le Roman de Troie de Benoît de Saint-More, il dit avoir corrigé son modèle. Il n'a guère corrigé YAlexandride.

Ce temps n'était pas celui de la critique historique. Tous les anachronismes du douzième siècle passent dans le texte flamand du treizième, et y sont souvent amplifiés. Quand Gauthier de Lille, amoureux de la sculpture, fait élever par Apelles un monument à Darius, ou l'artiste a représenté, sur une voûte concave, les trois parties du globe, et que le poète latin énumère les régions du monde, sans oublier la France, le poète flamand se complaît à allonger la liste et il n'oublie, sur le monument de Darius et du temps d'Alexandre, ni le Vermandois, ni l'Artois, ni la Normandie, ni le Brabant, ni le Hainaut, ni la Flandre.

Gauthier de Lille ne manque pas de parler librement à son

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époque. La trahison de Bessus lui fournit l'occasion d'une vigoureuse sortie contre les papes qui vendent les choses saintes, contre les rois qui font assassiner les évéques fidèles à la justice. Le poète latin du douzième siècle gémit sur les meurtres qui ont affligé la Flandre et l'Angleterre :

Flandria Robertum cœsum dolet, Anglia Thomam.

Gauthier de Lille veut parler ici de la fin tragique de Thomas Becket, archevêque de Cantorbery, et sans doute de celle du jeuneRobert, impliqué à tort dans l'assassinat deCharles le Bon, et si aimé des bourgeois de Bruges qui voulurent le sauver, mais que le roi de France emmena avec lui, fit attacher sous le ventre d'un cheval et décapiter à Casset : « Il mourut en pardonnant à ses bourreaux, » dit M. Wauters.

Van Maerlant ne néglige pas ce passage, les vers latins deviennent sous sa plume une vive satire, mais il laisse les souvenirs historiques du douzième siècle pour des événements comtemporains, comme la déposition de l'empereur Frédéric IT par le pape Innocent.

La traduction de la Guerre de Troie, de Benoît de Saint-More, doit dater de la même époque de la vie du poète flamand. Cette œuvre du trouvère anglo-normand eut une grande vogue; traduite par Van Maerlant, résumée par Segher Dieregodgaf, elle devait être mise en prose française au quatorzième siècle, mise à la scène sur le théâtre français, au quinzième, et il en existe même une traduction en grec.

Cependant, la paix devait être bientôt compromise. En 1251, la mort de Guillaume de Dampierre, dans un tournois, vint réveiller toutes les haines de famille; la guerre recommence, la comtesse de Flandre appelle l'étranger contre ses fils du second lit et veut livrer le Hainaut à un prince français. Florent de Hollande prend parti pour les d'Âvesnes, et la guerre, une guerre de destruction , ravage la Flandre et le Hainaut. Une grande défaite frappe la comtesse de Flandre; ses deux fils, les Dampierre, sont faits prisonniers. Le désastre fut terrible; une seule ville y avait perdu dix mille hommes. La comtesse, irritée, porte le ravage et l'incendie dans le Hainaut. La noblesse et les bourgeois résistent : mais, quand la comtesse de Flandre dut traiter, les sources de la prospérité étaient Unes,

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quatre ans de guerre avaient ruiné les deux pays et surtout la Flandre.

La mort de Guillaume de Dam pi erre et les luttes de cette famille inspirèrent les trouvères, et la poésie prit parti dans les deux camps. Ces désastres eurent-ils aussi une influence sur l'esprit de Van Maerlant? on doit le supposer; mais l'impression fut autre; on voit vers cette époque un changement complet s'opérerdans son esprit : il prend parti pour la poésie populaire.

« Quoi! s'écrie-il en commençant une Vie de saint François, Tristan et Lancelot, Perceval et Galesloot, héros d'invention, occupent les esprits; on lit des contes d'amour et des récils de guerre! Et cependant, l'Evangile est délaissé. Cette lecture est trop sévère : elle nous parle de justice et de vérité ! »

En commençant une autre œuvre, la Bible rimée, il s'excuse d'avoir chanté les choses profanes et d'avoir souillé sa muse à des mensonges.

Ailleurs, dans son Miroir historique il dit : « Les faux poètes français nous induisent en erreur par leurs belles paroles et leurs grands récits. »

Le poète abandonnait la poésie chevaleresque pour la poésie didactique. Il nous apprend lui-même qu'il rédigea ses Fleurs de la nature à la demande de Nicolas de Cats, tuteur du jeune Florent V. C'est à Florent V qu'il dédia son Miroir historique, qui fut terminé, dit-il, en 1270, le jour où la naissance de Jésus fut annoncée à la Vierge, c'est à dire le 15 mars. De ces deux faits, on a inféré avec assez de vraisemblance que le Miroir historique fut commencé et continué pour le jeune comte de Hollande, et que l'anthologie, dédiée à son tuteur, fut écrite avant la chronique, soit vers 1260.

Quoi qu'il en soit, le changement du poète était complet, et, lorsqu'il aborda ce genre nouveau, ce fut pour ne négliger aucune branche des connaissances populaires. En quelques années, son œuvre embrassait toute l'encyclopédie de l'époque.

D'abord l'histore sainte : une Bible rimée, traduite de la Biblia scolastica de Pierre Comestor, qu'on préférait à cette époque à l'Ancien Testament lui-même; un Évangile rimé, pour faire suite à la Bible, et traduit d'après les Évangiles. Le tout complété par la Destruction de Jérusalem, d'après Flavius Josèphe ; par la vie de l'émule du Christ, saint François d'Assises, d'après

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