‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 55 sur 61 · VAN MAR1U.ANT · texte numérisé non relu

VAN MAR1U.ANT

resté intact. Du haut de la tour, on pouvait embrasser ces plaines fertiles, autrefois si peuplées, aujourd'hui livrées à l'agriculture, l'emplacement du port si riche, et le canal creusé par les Gantois en 125-2. C'était sur la ruine d'une ville qu'on allait relever la mémoire d'un poète.

Un double concours historique et poétique avait été ouvert; après les premiers discours, le poète lauréat fut appelé à lire la pièce couronnée. Jean van Beers se lève, il parle ou plutôt il chante, car la déclamation est un chant, et l'on voit, dans une poésie imagée et harmonieuse, se détacher toutentière la grande figure de Van Maerlant; le voici qui s'irrite de la corruption et de l'ignorance; le voici qui flagelle les nobles et les prêtres; le voici qui repousse de sa patrie les trouvères qui y répandent le poison de l'esprit étranger; le voici qui instruit le peuple et sème à pleines mains dans la langue flamande la science de son temps; le voici qui défend et propage toutes les hautes idées de justice et d'égalité, et venge le pauvre peuple! Le père des poètes flamands revit là tout entier, créant la science profane, pratiquant la liberté de pensée et préparant la grandeur des communes. C'était un magnifique prologue à la fête, car Van Beers est un poète.

Alors, au milieu de l'émotion produite par ces beaux vers lus avec âme, le gouverneur de la Flandre occidentale prend la parole et il proclame la fraternité des deux peuples qui célèbrent le père de leur littérature commune; aussitôt, une voix, une voix autorisée, la voix d'un savant professeur, député de l'Académie de Leyde, répond au nom de la Hollande. Après avoir salué dans Van Maerlant le « précurseur de ces principes qui bientôt, traduits en fait par les Artevelde, devaient porter la gloire de la Flandre à son apogée et faire voir à l'Europe étonnée ce que peut un peuple libre, » M. De Vries porta ses regards plus haut :

« Mais me trompai-je? s'écria-l-il. La fête que nous célébrons aujourd'hui n'a-t-elle pas un sens plus profond, une signification plus belle? Est-elle une fête pour la Flandre seule ou bien pour toute la Néerlande, autant pour celle du nord que pour celle du sud? Oui, il en est ainsi, car le grand Flamand que nous honorons en ce moment n'appartient pas seulement à vous, Belges, il appartient aussi à nous, Bataves.

« La force des circonstances politiques nous a séparés, mais

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trente ans onw passé sur cette séparation, et les anciennes inimitiés sont oubliées. Si les frères ne demeurent pas dans la même maison, ils poursuivent fraternellement leur route. La Belgique et la Hollande sont plus que jamais unies par une amitié fidèle; Belges et Hollandais se préparent à célébrer dès demain déjà une nouvelle fêle fraternelle. Que la fête actuelle en soit aussi le symbole et le gage. En contemplant un beau passé, nous renouvelons la promesse de tendre ensemble vers un brillant avenir. Au pied de la statue de Van Mnerlant, la Flandre serre la main à la Hollande et la Hollande répond cordialement à cette étreinte. Elevons unanimement ce cri : Vive l'union entre la Belgique et la Hollande! »

C'est avec cette solennité que, sur la tombe du vieux poète, mort avant la bataille de Courtrai, deux peuples, longtemps unis, toujours frères, ont proclamé les principes de leur existence : Arrière à l'invasion des armes et des préjugés de l'étranger! mais à nous la science universelle et les lumières de la civilisation! A nous la fraternité des peuples, et, comme premier gage, comme premier exemple, la fraternité de deux peuples qui eurent des héros comme d'Artevelde et des poètes comme Maerlant. — Non ! la statue du vieux Jacques n'a pas été inaugurée sur des ruines, mais sur les fondements mêmes de l'existence des peuples libres! Laissons passer les dissidences ambitieuses et les passions étroites; ne nous effrayons pas des exagérations de partis! Jamais l'égoisme de race ne prévaudra dans nos provinces; jamais l'appât de la fausse grandeur, qu'il nous soit jeté par un Bonaparte ou par un d'Orange, ne nous détournera des nobles attraits de la liberté commune, ne nous fera abandonner cette sainte proie pour les ombres de l'unité de race! Pour nous, lorsque notre histoire, dans ses vues générales les plus vraies et les plus hautes, nous montre que cette alliance de deux races et de deux langues a donné au pays ses grands siècles de prospérité libre, nous osons en tirer des conclusions patriotiques; nous osons penser que le type de la civilisation est là, que l'égoisme de race est borné et relativement stérile comme les mariages consanguins, et que l'union seule est largement féconde; nous osons penser qu'il fut utile à la civilisation européenne qu'entre la race latine et la race germanique, poussées à perpétuer entre elles l'antagonisme des principes et la lutte violente des ambitions, un peuple ait essayé et réalisé l'union des deux génies, et se soit

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habitué ainsi, par la vie en commun, par la défense du droit, par le respect mutuel, aux conditions mêmes de la liberté des nations ; que cette civilisation d'ordre composite, après avoir donné à l'Europe, dès le treizième siècle, le modèle d'une fédération démocratique, est encore aujourd'hui le type de la constitution d'une Europe libre, et que les petits peuples, parlant plusieurs langues, unissant plusieurs races, comme la Suisse, comme les Pays-Bas, comme la Belgique, sont des traits d'union entre les nations, des asiles de la liberté, des oasis de la fraternité universelle* Voilà ce que proclamaient nos communes fédérées sous d'Artevelde. Voilà ce que proclama, une heure, par la voix du Taciturne, la République des Provinces-Unies. Voilà ce que, sur les ruines de Damme, la statue du vieux poète répète à tous les rêveurs d'annexion, panlatine ou pangermanique !

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