‹ Nos premiers siècles littérairesChapitre 56 sur 61 · LA · texte numérisé non relu

LA

BATAILLE DE COURTBAI.

Messieurs^

J'ai consacré deux entretiens aux poètes qui se sont inspirés de ces aventures, moins religieuses que sanguinaires et plutôt barbares que chrétiennes, qu'on a appelées la guerre sainte ; le spectacle que je viens vous présenter aujourd'hui est plus digne de l'histoire. C'est encore la guerre, cette ennemie du travail; mais pour nous, c'est le combat de la défense nationale, c'est la bataille de l'indépendance, c'est la sainte guerre du patriotisme et de la liberté!

L'époque de l'histoire de Flandre qui correspond au règne de Gui de Dampierre et dont le point culminant, le sommet glorieux, est la bataille de Courtrai, réunit tous les intérêts qui touchent l'homme dans son intelligence et dans son cœur. La poésie et la philosophie peuvent y tailler un drame ou une épopée, digne d'Augustin Thierry, de Shakespeare ou d'Homère. L'historien ou le poète mettrait en scène une belle princesse, la plus belle des filles du comte de Flandre, qui avait huit filles, fiancée au prince de Galles, arrêtée en trahison par son par- ^ rain le roi de France. Vierge douce, fière et résignée, qui passe kr dans la prison du Louvre une existence promise au trône d'Angleterre, pendant que le sang coule durant des années pour la venger, Philippine de Flandre représente par sa naissance une grande classe qui tombe : la féodalité; par son mariage, une

î LA BATAILLE DR COlKTKAl.

grande politique qui point pour son pays : l'alliance anglaise; par ses malheurs, les terribles épreuves de la Flandre, qui grandit chaque jour. La victoire des communes ne lui rendra ni son fiancé ni sa patrie, et la belle princesse mourra prisonnière comme pour attester que ce n'est pas la noblesse féodale qui triomphe.

Le Louvre, comme il convient à un palais de l'absolutisme, était à la fois trône et prison. A côté de la pucelle captive, comme on eût dit alors , apparaît l'impérieuse Jeanne de Navarre, reine envieuse et violente, que le luxe et la beauté des bourgeoises flamandes irrite et qui se venge du cri d'admiration qu'elles lui arrachent, par un cri de férocité jalouse : « Je me croyais seule reine ici, a-t-elle dit à Bruges, et j'en vois plus de six cents. » Puis, quand Robert d'Artois marche à la conquête de la Flandre : « Va égorger ces porcs flamands, lui crie-t-elle, et n'oublie pas d'éventrer les truies brugeoises. »

On verrait ensuite en présence, les deux souverains : l'un, vieillard doux et bon, chevalier sur le trône, avec la générosité et l'orgueil de l'ordre ; auquel il a manqué d'abord de comprendre les communes autant que la chevalerie, et d'aimer mieux être un comte de Flandre qu'un pair de France; mais que l'adversité grandit, qui garde sa foi, même au roi parjure, qui préfère rentrer en prison pour y mourir, que de conseiller à son pays une faiblesse, et qui a mérité de l'histoire le surnom de Regulus flamand. C'est Gui de Dampierre.

L'autre a nom Philippe le Bel, c'est a dire un Louis XI et un Philippe-Auguste dans un seul roi. Son rêve est de dominer la France et l'Europe; ses moyens seraient la force, s'il le pouvait; mais la ruse lui est plus utile, et il se joue de toutes les choses divines et humaines. Souffleter le pape, il applaudit à Nogaret dans ce rôle, mais il préfère le poison. Déchirer une bulle à belles dents, il le laisse faire à Robert d'Artois; mais il préfère fabriquer une bulle fausse pour la brûler. S'il s'oppose au mariage de Philippine, ce sera en invitant sa filleule à lui rendre visite. S'il marche à la vengeance de Courtrai, ce sera avec une fausse oriflamme. Vainqueur, il trahira toutes ses promesses; vaincu, il réparera la honte des défaites par l'iniquité des traités, et, lorsqu'il renonce à épuiser son peuple d'impôts, c'est pour falsifier les monnaies. Le Regulus flamand a pour ennemi le roi faux monnayeur.

LA BATAILLK DE COL'HTRAl.

Autour du roi et du comte, se groupe une féodalité sans cohésion et sans principe, que le roi veut diviser pour régner, et doit discipliner pour vaincre ; noblesse agitée dans les cours, armée surannée dans les batailles, portant partout l'orgueil de la race et la présomption du courage; classe à part, changeant de parti au gré de passions éphémères ou d'intérêts passagers, et plus attachée à son ordre ou à son suzerain étranger qu'au sol natal et aux devoirs de la patrie.

En dessous, le peuple qui se lève.

Et, si le poète ou l'historien était digne de ces beaux noms, il donnerait à cette lutte dramatique la hauteur d'une question de civilisation, il porterait son sujet dans la sphère des intérêts généraux de l'humanité. Jamais, en effet, le problème de la constitution de la société, cette grande énigme de tous les temps et de tous les pays, qui, pareille aux sphinx, a dévoré tant d'empires, n'avait été posée à l'Europe d'une manière plus menaçante, et c'est sur les bords de l'Escaut et de la Lys que va se débattre la question d'être ou de ne pas être. Aucun des principes qui se disputent le monde ne prédomine alors; aucun pouvoir n'a triomphé, pape ni roi, seigneurs ni peuple. Une sorte d'équilibre, ressemblant au chaos féodal, tient la société en suspens, comme dans un armistice. L'Église n'a pas renoncé à la lutte, car le pape s'appelle Boniface VIII; la féodalité n'est pas vaincue, car le premier pair de France est le comte de Flandre; mais la royauté, plus forte, marche à la domination, avec plus d'énergie et plus de suite, et Philippe le Bel l'emportera, il sera maître de l'Église et du royaume, s'il soumet la Flandre. Aussi, l'Europe entière est attentive, et la France même sent que ses destinées sont enjeu. Tant que le roi n'eut devant lui que l'Église et la noblesse, il put compter sur le succès ; son habileté suffit à tout : il oppose au pape l'orgueil des seigneurs et l'indépendance des États généraux; il sépare le comte de ses alliés féodaux : les princes voisins; de ses auxiliaires naturels : ses bonnes villes; et il triomphe. Jusque-là, les trois adversaires représentent le même principe d'autorité; mais la féodalité, c'est le passé ; le passé croule ; l'Église est la forme la plus dangereuse de l'autocratie, l'Église fléchit. La monarchie, plus mondaine et plus jeune, l'emporte, et la pairie de Flandre est annexée au royaume de France. Alors, un principe supérieur entre en lutte; un pouvoir naissant représentait

LA BATAILLE DE COLRTRAI

l'avenir : la liberté vivait dans les bourgeoisies. L'Église fléchit, la féodalité croule, place aux communes! Elles se jettent dans la bataille et tout change : victorieuses ou vaincues, elles balancent le principe opposé et suspendent ses conquêtes. La royauté, qui se croit colosse, est arrêtée par ce pygmée ; car ce pygmée tient en main l'arme de David qui s'appelle le droit. Ainsi les communes de Flandre ont tranché l'énigme sociale en faveur de la liberté du monde.

Considérée à ce point de vue, aussi vrai qu'il est haut, la défense de ce petit peuple prend de grandes proportions et une noble place dans l'histoire de l'Europe. Sa victoire ne fut ni complète ni définitive, c'est le propre des choses humaines; l'autocratie fut conjurée, sans que la démocratie fût fondée; mais que de réformes, que de franchises, posées comme des jalons sur la route des peuples! et quelles larges perspectives l'écrivain pourrait ouvrir à son sujet dans l'avenir! Car la victoire de ce peuple ne fut pas comme un météore qui passe, elle reste comme un exemple qui porte fruit, comme un titre de noblesse qui oblige une race de citoyens, comme une tradition d'honneur et de patriotisme qu'on n'oublie pas, et chaque fois que l'autocratie envahissante posera, avec le fer et le feu, la question de vie ou de mort, chaque fois, à l'Écluse, à Rosebeeke, a Gravelines, à Malplaquet, à Waterloo, ce peuple répétera le mot d'ordre de Courtrai, et ses plaines fertiles seront l'écueil du despotisme.

L'histoire de dix ans qui commence a l'arrestation de Philippine de Flandre et s'arrête au traite de 1304, a été racontée dans un grand nombre de chroniques du quatorzième siècle, en prose et en vers, en latin, en français cl en flamand. Je n'ai pas à élucider ici les faits, j'ai à étudier les œuvres qu'ils ont inspirées. La bataille politique est pour nous le fond seulement du tableau, notre sujet est la bataille littéraire qui Ta suivie. Car les contradictions intéressées et les erreurs des écrivains forment une véritable mêlée, dont la vérité a plus de peine à sortir victorieuse, que Pierre de Koning et Guillaume de Juliers n'en eurent à vaincre la chevalerie française.

que l'esprit des chroniques, toute l'Europe est pour la Flandre. L'Europe applaudit à l'héroïsme d'un peuple défendant son in-

LA BATAILLE DE COURTRAl. 5

dépendance. Un pareil effet moral était trop dangereux pour que le roi de France ne s'efforçât point de donner le change au sentiment public et de détourner des impressions qui pouvaient compromettre son autorité autant que son honneur. Il n'y épargna rien. Le cri de délivrance et de gloire, dont l'écho blessait Philippe le Bel au cœur, indigna un ménestrel qui servait dans son armée. Sergent de quatre-vingt-dix hommes d'armes, fournis par la ville d'Orléans, Guillaume Guiart, blessé à l'assaut du château de la Haingerie, avant la bataille de Mons en Puelle, se retira à Arras. Là, il se souvint que les Flamands avaient composé un livre où ils diffamaient la France et son roi, se raillaient du malheur de Gourtrai, cachaient leurs pertes, tournaient le roi en mépris etsa noblesse en déshonneur. Le blessé jura d'opposer rime à rime et de raconter lui-même toute la campagne :

J'en fus à trop grande détresse Et me prit au cœur volonté Que, si Dieu me donnait santé, Contre ce livre, un en ferois Où leurs bourdes redresserois.

Cette tâche n'était pas bien difficile : il suffisait de donner un style d'épopée à des fables, propagées dans l'intérêt des vaincus. Guillaume Guiart ne va pas seul à cette bataille nouvelle : un autre poète, Godefroid de Paris, est son tenant d'armes ; et les Grandes Chroniques de Saint-Denis, la Chronique anonyme de Philippe le Del et de Gui de Dampierre, la chronique qui porte le nom de son éditeur Denys Sauvage, et plusieurs autres, toutes en français, le précèdent ou le suivent a l'assaut. Cependant, même dans le camp littéraire français, nous verrons percer la vérité des événements • tant le vrai s'impose aux consciences et domine les partis. /C • m<H-V,,!' ' "f

Cette histoire se divise en périodes bien distinctes, dont / '., y , chacune est marquée d'un fait saillant, d'un événement grave,., x , , , que les chroniques se disputent. ^ \'r L J., .,, . ,

Le drame s'ouvre entre le pair et le roi par l'arrestation du , / j / comte de Flandre et de sa fille. Aussitôt, le feu commence sur • ' • toute la ligne. Écoutez les Grandes Chroniques de Saint-Denis :

« En cest an ensement, Gui le comte de Flandre, occultement

6 LA BATAILLE DE COL'RTKAI

et céléement, contre son seigneur, le roy de France, au rot d'Angleterre allié, vint avec sa fille à Paris, laquelle il vouloit envoier en Angleterre pour espouser au roy d'Angleterre Édouart. Lors, par le commandement le roy Plielippe, roy de France, avec icelle furent détenus en garde, mais icelle fille après ce demoura avec les enfans le roy, pour estre ensegniée et nourrie avec eux; et le comte assez tost après fu délivré. » (Ed. P. Paris, V. 107.)

Une chronique latine de Flandre riposte aussitôt et nous tombons dans l'extrême contraire :

« Philippine, la plus belle de toutes, fut promise à Édouard le Grand, pour son fils aîné Édouard, qui devait la prendre en mariage. Alors, le roi de France mande Philippine à Paris pour prendre congé de son royal parrain, avant de se rendre en Angleterre ; mais c'était une ruse. Dès que Philippine, à la demande du roi, fut arrivée à Paris, avec une suite noble et nombreuse, tant de chevaliers que de dames et de demoiselles, la reine fit empoisonner en secret la fiancée du roi d'Angleterre et étrangler ses compagnes, qui furent jetées les unes dans la Seine, les autres dans une fosse de sable. »

(Desmedt, I, 161.)

Une chronique flamande publiée par MM. Blommart et Serrure met les mêmes accusations dans la bouche de Gui de Namur :

« Illustres Flamands, dit-il en s'adressant à l'armée avant la bataille de Gourtrai, n'oubliez pas la mort perfide que la reine a fait subir à ma sœur et à ces nobles filles de Flandre, misérablement étranglées et jetées dans un sac à la Seine! »

Ges deux récits s'éloignent également de la vérité. Une chronique flamande rimée insiste avec raison sur la bonne foi du comte de Flandre, et deux chroniques, en prose française, favorables à la France, rétablissent les faits avec des détails circonstanciés qui ne permettent pas le doute.

« Le comte, dit le poète flamand anonyme, avait pris l'invitation en bonne part, et croyait être bien reçu et sans tromperie par le roi qui s'appelait Philippe le Bel. Le roi avait été le parrain de cette pucelle qui portait son nom , et c'était là une autre raison qui faisait croire qu'il était appelé pour un bon motif. » (Desmedt, IV, 767.)

LA BATAILLE DE COURTRAl. 7

Deux chroniques françaises racontent l'entrevue, je citerai celle de Denys Sauvage :

« Le comte de Flandre feit moult grant appareil pour envoyer sa fille en Angleterre (il ne s'en cachait donc pas). Mais le roy de France feit dire au comte, ainsi que ce ne fust pas de par luy, que moult se tiendroit le roy de France mal payé, s'il envoyoit sa fille outre mer, sans prendre congé de luy. Par quoi fust tantost conseillé qu'il alast vers le roy de France et menast sa fille avec luy; dont il feit que fol. Le comte Guy et sa fille feirent leur appareil et alèrent à Corbeil et là trouvèrent le roy et la roy ne Jehan ne, qui estoit sa femme. Le comte prisl sa fille et la mena devant le roy et lui dit : Sire, voyez cy vostre cousine qui a pieu a Edouard d'Angleterre, si ne veut pas partir de vostre royaume sans prendre congé de vous. » Tantost le roy respondit : « En nom Dieu, sire comte, ainsi n'ira mie. Vous avez fait aliance à mon ennemy sans mon sceu. Parquoy, vous et elle demourerez devers moy.» Tantost, feit le roy mener le comte au Louvre et le tint en prison et sa fille avec luy. »

Ce guet-apens, cette félonie, comme l'appelle Wieland dans ses Antiquités de Flandres, soulève l'indignation de la noblesse flamande. Le comte en appelle aux deux tribunaux suprêmes du temps : la cour des pairs et la cour de Rome. Pressé par le pape, pressé par sa cour et par les fils du comte, Philippe le Bel rend Gui à la liberté, mais il garde sa fille, et le comte et ses fils ont dû souscrire à un humiliant traité. Ce qui n'empêche pas Guillaume Guiart d'ajouter :

Le roi ne le daigna poursuivre.

{Édition Buchon, II, 131.)

Une fois libre, Gui s'allie au roi d'Angleterre, assemble sa noblesse à Grammont, s'assure de l'appui du pape, repousse les sommations du roi, se déclare solennellement délié de toute fidélité et répond à ses ambassadeurs que, si le roi veut en savoir davantage, il vienne au bout de sa terre.

Le roi en effet marche aux frontières de Flandre et la guerre commence. Guerre cruelle :

« Toute la terre de Flandre, de Douai à la Lys et au delà, dit une chronique latine, est pillée, dévastée, incendiée; ni une maison, ni une église n'échappe au feu, pour abriter les

LA BATAILLE DE COI RTRAI

gens du roi. Oh! quelle pitié eût saisi ie cœur d'un chrétien à voir les prêtres et les moines, les veuves et les vierges, chassés nus de leurs monastères et un grand nombre inhumainement frappé du glaive. » (Desmedt, I, 163.)

Guerre malheureuse, où la trahison accumule les désastres ! Abandonné de son peuple, — qui était mécontent de lui et de ses alliés et agité par les intrigues du roi, — mal soutenu par la féodalité du pays qui hésite, par l'empereur qui se laisse acheter, par le roi d'Angleterre qui fléchit, trahi à Bulscamp par une partie de la noblesse et du clergé, trahi a Fumes par son bailli même qui passe à l'ennemi avec ses troupes, trahi à Lille par Robert d'Aohies, le comte voit tomber sa puissance pièce à pièce, triste représentant de la féodalité qui se dissout. Guillaume de Outre a résumé cette guerre en quelques vers latins, où une recherche de forme, défaut usité alors et qui consistait à faire rimer la césure avec la fin de l'hexamètre, produit un effet qui peint bien cette chute coup sur coup des villes de Flandre, comme les branches d'un chêne sous la hache du bûcheron.

Insula firmatur, obsessa fit ut capiatur; Ipsa reluctatur, tandem famé superatur; Citrtracumque datur inimicis et spoliatur, Comene turbatur, gladiatur et incineratur; Furnis flammatur, ubi sexus uterque necatur;

Flandria vastatur et pars sua magna crematur; Brugis vallatur et rex in ea dominatur; Dam resiauratur, comitique suo revocatur; Pars ibi mactatur, pars autem fune ligatur.

Francia laetatur. De fine tandem dubitatur.

(Desmedt, II, 731.)

Le pape cependant s'était prononcé pour le comte de Flandre; sa sentence ordonnait que Philippine fût rendue à son père. Vain arbitrage, que ne sanctionnait pas la force! Robert d'Artois déchire la bulle à belles dents et la papauté est humiliée autant que la Flandre vaincue. Les Flamands avaient su résister aux empiétements de l'Église, et ils y résisteront bien des fois encore. Mais la papauté était alors comme le conseil

LA BATAILLE DK COIKTRU.

suprême des peuples chrétiens, grande institution, si, fondée sur un meilleur principe, elle eût moins prêté aux éternelles prétentions de la théocratie ! Le moyen âge y rêvait l'arbitre supérieur de la paix des nations, ce que nous demanderions aujourd'hui à un congrès international et permanent de la fédération des peuples. Gui de Dampierre fit appel à cette haute cour des chrétiens. Ce fut en vain. Compromise par les Hildebrand, la papauté commençait à perdre sa puissance sous les coups de Philippe le Bel ; Boniface VIII est le dernier héritier du génie de Grégoire VII.

Une nouvelle trahison achève le comte de Flandre, qui offre de se rendre à merci; le frère du roi lui promet de bonnes conditions s'il va se jeter avec sa suite aux pieds du trône. Gui croit encore à la bonne foi du roi. Philippe ne daigne prononcer une parole et le fait mener en prison, avec deux de ses fils et cinquante chevaliers flamands, fidèles au malheur. C'est à ce moment du récit que Guil. Guiart, pour donner une rime riche à Audenarde, appelle les Flamands la gent renarde. Est-ce par euphémisme?

Voici cette scène :

« Or, vous dirons du comte Guy de Flandres et de ses enfants qui à Wuinendale estoient, quant ils veirent qu'ils eurent le champ perdu et que leurs gens leur failloient du tout, feit le comte traiter par devers le comte de Valois que pour Dieu il voulsist tant faire par devers le roy, qu'il le voulsist recevoir à mercy. Tantost le roy assembla son conseil : car le comte de Valois emprit la chose et mostra comment le comte de Flandres Pavoit fait requerre qu'il le voulsist recevoir à mercy. Si fut déterminé, du conseil du roy, que, si le comte de Flandres et ses eufans, vouloient venir à Paris et eux mettre en la volonté du roy, qu'ainsi seroient receus, et autrement non. Quant messire Charles eut la response du roy, il prit avec luy le comte de Savoie et veint à Bruges, et envoyèrent par devers le comte de Flandres, et lui mandèrent la response du roi de France, et fu tant la chose traitée que le comte Guy de Flandres et missire Robert de Béthune et missire Guillaume s'accordèrent à ceste chose, sauf ce que le comte Charles et le comte de Savoye les asseuroient de leur vie. Mais onques messire Philippe, le tiers fils, ne s'y voulut accorder : ains s'en ala hors du païs et demoura dehors un espace de temps. Le comte de Flandres, avec ses deux fils et moult de chevaliers de son païs, s'en alèrent devers le roy, qui lors estoit en son palais et la royne aussi. Quand les novelles vindrent que le comte de

LA li A i AILLE DE C0UKTRA1.

Flandres se venoit rendre, la royne se mist aux fenestres, mais onques le comte ne sire Robert son fils ne la regardèrent, ains passèrent leurs chefs baissés. Mais Guillaume osta son chaperon et salua la royne. (// avait épousé la fille du connétable de France.) Quant ils furent venus au perron, le comte et ses enfans descendirent, et le comte de Savoie les mena devant le roy. Là s'agenouillèrent et se rendirent, et se meirent du tout en sa voulonté. Le roy les regarda, mais mot ne leur disoit; ains les feit issir hors et puis ordonna que le comte fust mené à Compiengne, et là fut mis en prison en une fouit forte tour de marrien, telle que chacun le pouvoit veoir; et sire Robert, son fils, fut mené eu prison au chastel de Ghinon, et sire Guillaume fut mené à Montlehéry, et les aucuns des autres chevaliers furent menés en prison en Auvergne, à la Nonete. » (Denys Sauvage, 84.)

L'anonyme de Denys Sauvage qui raconte cette scène, ajoute :

« Après ces choses... feit-on par toutes les villes de Flandres les offices et mandemens de par le roi de France. »

La Flandre est donc annexée à la France. Le vieux lion cède partout la place aux fleurs de lis. La patrie de Bauduin de Constantinople et de Philippe d'Alsace appartient à Philippe le Bel. Le comte en prison, les nobles captifs ou traîtres, les alliés dispersés ou haïs du peuple, les villes vaincues, qui vont être démantelées, et tout se faisant au nom du roi, que restet-il au pays? Le pays accepte le vainqueur; Douai, Lille, Courtrai, Dam, Ardenbourg l'accueillent en roi ; Gand lui fait une réception splendide : « Ils dépensèrent bien jusqu'à 27 mille livres » dit un chroniqueur latin, le Moine de Gand. Bruges lui prépare de non moins belles fêtes. « Le roi, dit Michelet, ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa conquête. » Il la comprit à voir ce luxe, succédant à la défaite. L'annexion estelle donc consommée? Non! messieurs, non! De fine tandem dubitatur, a dit le poète. La Flandre féodale seule est vaincue, la Flandre communale va entrer en scène.

« Le roi, dit le moine de Gand, vint à Gand en grande pompe et gloire, pour visiter le pays au milieu des jeux, mais ces jeux devinrent pour lui et les siens l'occasion des plus cruels désastres. »

Tant qu'il faisait la guerre au comte, le roi, pour détacher

LA UATAlLLt DK COL'HTHAl.

Jes communes de son parti, avait pu flatter leurs instincts de liberté, se prononcer pour leurs droits, leur ouvrir le commerce de ses États, leur promettre l'abolition des maltôtes ; et, en entrant dans ses bonnes villes, il avait dû jurer leurs privilèges. Mais, une fois comte lui-même et maître et roi, le tyran et l'exacteur ne devait pas tarder à reparaître et, s'il avait vaincu, ce n'était certes pas pour la prospérité et la liberté des communes.

Déjà, pendant la guerre, un court colloque entre le roi et Charles de Valois, rapporté par une chronique française encore manuscrite, avait pu faire juger l'avenir :

renommée l'un des plus riches païs du monde... il faut que, à ma bienvenue, ces Flamens me facent un.ayde de deux cens mille frans.

— Sire... Flamens, par renommée, sontfiers ; et par doulceur les convient attraire.

— Vous en saurez bien faire, dit le Roy... » (Paris, Ms. No 8380. fol. 118).

Le premier voyage du roi met tout aussitôt en présence les deux pouvoirs.

Cette pompe de fêtes et de jeux, qu'affectionnent les populations flamandes, ne marche guère en Flandre qu'accompagnée de réclamations de privilèges. Il semble que de tout temps ce peuple n'aime tant à faire étalage de ses richesses matérielles qu'à l'appui de ses trésors politiques.

« Au moment de son entrée à Gand, dit le frère mineur de Gand, la Commune vint à sa rencontre et, poussant de fortes acclamations, lui demanda avec instance d'être libérée d'une lourde exaction qui frappait, à Gand et à Bruges, toute marchandise et spécialement la cervoise et l'hydromel et qu'on appelait à Gand la maltôle, à Bruges l'accise. Le roi, vu son nouvel et joyeux avènement, y consentit. » (Desmedt, I. 379).

Bruges veut suivre l'exemple ; ses magistrats léliards le lui défendent, sous peine de mort. Alors la scène change : ce déploiement de luxe n'est plus une marque de bienvenue, mais un signe de force , et l'hommage prend les allures de la menace.

« Vous m'avez amené

Flandres qui est par

LA BATAILLE DE COUKTRAI

« La commune offensée, dit le même chroniqueur, resta muette sur le passage du roi, ce dont le roi s'étonna fort. »

Ce luxe qui jette l'envie au cœur de la reine, ce silence qui porte la terreur dans l'âme du roi : voilà en deux traits tout le peuple flamand.

Ce silence annonçait les Matines de Bruges. Presque aussitôt, l'émeute gronde et Pierre de Koning apparaît.

Les chroniqueurs français négligent ces deux épisodes de la joyeuse entrée du roi ; tous sont d'accord sur les causes du soulèvement et sur le caractère de Pierre de Koning. Mais, quand les Matines de Bruges sonnent, les avis se partagent : Guetapens, disent les uns; bataille, disent les autres.

Les causes sont la tyrannie et les exactions des agents du roi :

« Ils s'efforçaient, dit en frémissant le moine de Gand, de réduire toute la Flandre à la plus grande servitude et d'anéantir toutes ses libertés, ce qui souleva la haine du peuple. »

(Desmedt, I. 379.)

Godefroid de Paris ne parle pas autrement :

Messire Jacques de Saint Pol Fut la cause de cet outrage ; Par coutume et mauvais usage Qu'il voulut en Flandre lever, Il fit les Flamands soulever; Par avarice et convoitise La guerre fut en Flandre mise.

(Buchon, IX. p. 18.)

Mézeray, cherchant à expliquer par la laideur physique la difformité morale, parle en ces termes :

« Ces peuples, irréconciliables ennemis de l'injustice et de l'oppression, ne purent souffrir les violences et les impôts dont leur jeune gouverneur, Jacques de Chaiillon, les vexoit, par les méchans conseils de Pierre Flotte, homme violent et avare; aussi étoit-il borgne. »

Pierre de Koning aussi était « aveugle d'un œil, » comme dit Villani. Laissons faire son portrait aux ennemis :

« Or, avint, dit la chronique anonyme de Philippe le Bel, Tune des plus partiales de toutes, que en ce temps avoit à Bruges

LA BATAILLE DE COURTRAI

un homme que on appeloit Pierron le Roy, qui estoit petit de cors et de povre lignage et estoit tisserans, et à tistre avoit toudis waaignet son vivre et n'avoit onques eu vaillant, quant la were commencha, X livres, ne nus de son lignage aussi. Mais il avoit tant de paroles et d'autre parti! savoit si bel parler que cli'estoit une fine merveille, et pour chou li tisseran, li foulon, et li tondeur le créoienl tant et amoient, qu'il ne seut cose dire ne commander qu'il ne fesissent. » (Desmedt. IV. 467.)

Van Velthem est plus naïf :

« C'est remarquable qu'un tisserand, presque un nain, ait ainsi dominé toute chose. Cela est plus étonnant que si le ciel tombait. Car ce Pierre, étant petit de corps, sans naissance et sans richesse, se mit au dessus des rois. »

Le portrait du chroniqueur français est un grand éloge. Cet ouvrier, pauvre et ignorant, qui, à soixante ans, doit gagner au jour le jour le pain de sa famille, mais qui devientéloquent au service du droit, qui possède l'influence du patriotisme et qui mène un peuple à la victoire, que peut-on rêver de plus beau pour honorer le nom d'homme et pour représenter la vraie grandeur du peuple! Villani, qui imite ce portrait, n'a-t-il pas raison d'ajouter : « Il poussa son pays aux grandes choses et c'est justice que l'on fasse mémoire de lui! E bene rayione difare di lui memoria. »

Nos chroniqueurs racontent avec une émotion patriotique les épisodes qui précèdent et décident les Matines de Bruges : les réclamations, la grève d'un peuple qui ne veut pas travailler pour ses tyrans, l'émeute à Gand, à Dam, à Bruges ; les menaces des gens du roi ; enfin, les Matines de Bruges.

Lorsqu'un homme injustement enchaîné brise ses chaînes en tuant ses bourreaux, peut-on le nommer traître et meurtrier? Combien à plus forte raison un peuple qui frappe, comme il peut, les geôliers de sa liberté! Telles furent les matines de Bruges. La lutte avait commencé; Chalillon était entré dans la ville pour la châtier ; les patriotes en étaient sortis en armes; « Le gouverneur menaçait de pendre le lendemain les bourgeois suspects et d'en faire une grande correction, » dit la chronique rimée flamande anonyme. Ainsi, la terreur croissait d'heure en d'heure, et le prêtre Louis Van Velthem, qui a écrit une chro-

i A BATAILLE DE COURTRÀI

nique rimée du Brabant, rapporte un épisode qui, vrai ou faux, montre bien l'alarme qui se répandait dans toute la ville :

« Il y avait là un chevalier craignant Dieu, il se leva avant le jour et fit seller son cheval, il paya son hôte et prit congé de son hôtesse. — Seigneur, lui dit-elle, que veut dire cela? et quelle nécessité vous force à partir ainsi? — Femme, dit-il, je ne suis pas volontiers en ce moment à Bruges. Le peuple est vendu, on va le tuer par le fer; pour cela je pars. On en fera le massacre le plus épouvantable qui fut jamais dans une ville. — Seigneur, dit-elle, est-il vrai? — Oui, femme, et c'est le seul motif pour quoi je pars, je ne veux pas être présent à un tel désastre. Personne de nous dans la ville ne s'est dépouillé de ses armes cette nuit. — Alors l'hôtesse dit aux siens qu'ils prissent garde à eux, et répandit la nouvelle dans le public. C'est ainsi que le meurtre projeté fut connu ; aussitôt les portes sont fermées, le peuple sort en grande masse, armé, cherchant les Français, dans les maisons, dans les rues, dans tous les coins, et avant qu'ils puissent parler, ils sont morts. » (P. 232.)

Le peuple doit être châtié au point du jour; au point du jour, circa ortum solis, il se défend en attaquant. Les chaînes des rues sont tendues, ce sont les barricades du temps. Les femmes jettent les meubles par les fenêtres pour écraser l'ennemi et embarrasser sa marche. La ville se lève ; l'attaque, le carnage, le combat commencent à la fois et se confondent. Ne voilà-t-il pas les caractères bien connus de la défense légitime des peuples opprimés ?

Le moine de Gand discute :

« Les Français prétendent, dit-il, qu'ils ont été tués en trahison; mais je puis dire, d'après mes investigations sérieuses, que, s'il y eut complot, peu de Brugeois le connurent, et je n'ai pu même en acquérir la preuve. Ce sont eux bien plutôt qu'ils doivent accuser, eux qui, sans prudence, sont entrés dans une ville ouverte, au milieu d'une si grande multitude de leurs ennemis mortels, puissants, bien armés, et qu'ils avaient presque poussés au désespoir. »

Mais référons-nous-en à un chroniqueur qui n'est pas suspect, maître Guillaume Guiart. Guillaume Guiart crie à la trahison, mais il raconte aussitôt la bataille : Cruauté, dit-il, et il donne

LA BATAILLE b'S. COLKTRAl.

les épisodes du combat, montre les Français se ralliant à la voix d'un de leurs chefs :

Vers le grand marché nous traions, Car, si là nous pouvons étendre, Grand bataille devons attendre.

Tout stfn récit est un combat de rue :

L'estrif et la noise commence.

Grand fut la noise emmi la rue, Et la bataille bien férue.

La bataille ! Le mot y est ! Et nous, messieurs, dans une époque qui a vu tant de journées pareilles, nous connaissons le vrai nom de cette bataille emmi la rue, c'est une insurrection populaire.

La colère du roi fut grande. En une nuit, il perdait toute la Flandre :

Ainsi, fut, du soir au matin, Toute Flandre mise en la main Des Flamens.

dit Godefroid de Paris.

Philippe le Bel court à la vengeance; il s'y acharnera ; mais en vain.

Sa première tentative fut malheureuse. Elle s'appelle la bataille de Courtrai ! Cette fois, le combat des rues a fait place à la bataille rangée ; les bourgeois contre les chevaliers, les tisserands et les bouchers contre les nobles, la Flandre du peuple contre la France du roi ! Philippe le Bel a donné des ordres terribles : la Flandre doit être détruite. Le général français Robert d'Artois a peint sur sa bannière un balai en flammes, pour montrer qu'il veut détruire, balayer et brûler la Flandre. Chatillon apporte des tonnes de cordes pour pendre les Brugeois. Aussitôt, l'effet suit la menace.

« Ils n'épargnaient, dit te moine de Gand, ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards décrépits, tuant tout ce qu'ils ren-

16 LA BATAILLE DE COURTRAI

contraient et décapitant même les images des saints dans les églises, comme s'ils étaient des Flamands vivants. Mais, au lieu de faire trembler les Flamands, cette violence les remplit d'une ardeur et d'une fureur nouvelles pour le combat. »

(Desmedt, I, 390.)

La cause des Flamands était sainte et les chroniqueurs français en témoignent :

« Ceux de Bruges, dit la Grande Chronique de Saint-Denis, estudians et cuidans mourir par la justice, libéralité (les auteurs flamands disent liberté) et franchise du pays. »

Godefroid de Paris donne les deux opinions : l'éternelle haine et révolte des Flamands contre les royaux de France, d'un côté; de l'autre, la défense légitime du droit, et il ne sait qui en croire. Mais il expose avec netteté la cause flamande :

Ils ne payeront plus de servage, Mais défendent leur héritage.

Et ne doivent pas être haïs Si ils défendent leur pays.

Ce que les Français essayeront de rabaisser, ne pouvant la nier, c'est la victoire. L'histoire de la bataille de Courtrai est bien simple : les Flamands avaient pris une bonne position, appuyés sur la Lys, défendus en avant par un de ses affluents, le ruisseau de Groninghe. Les Français connaissaient cette plaine pour l'avoir traversée et ils avaient de bons guides, non le petit pâtre de Waterloo, mais de nombreux chevaliers flamands et entre autres Guillaume de Mosehere, le seigneur même du lieu, dont le château était au haut de la montagne, dit Van Velthem. L'armée populaire était toute de fantassins, les chevaliers s'étaient mis à pied comme les bourgeois pour leur inspirer confiance. Le roi avait aussi une troupe de manants, mais la chevalerie française méprisait cette piétaille et faisait état de l'infanterie flamande comme de poules mouillées, dit Oudegherst. Le premier choc fut entre les deux corps d'archers, et, soit que l'attaque des Français eût été rude, soit que les Flamands ne fussent pas aguerris, soit plutôt qu'ils voulussent, par une fausse retraite, attirer l'ennemi sur un terrain choisi, les Flamands reculèrent. Alors, l'orgueil des chevaliers français n'y lient pas! La canaille va seule décider la victoire ! Ar-

LA BATAILLE DE COURTRAI

rière les manants! et l'armée, la véritable armée royale se précipite. Le ruisseau amortit le premier choc, si redoutable, de la furie française; puis, cette charge à travers tout jette le trouble dans l'infanterie du roi, lui ôte son premier succès, et la bataille commence d'une manière avantageuse pour la Flandre. Cette bataille fut chaude, longue, obstinée. Groupés en une seule masse, fermes comme le roc, les Flamands attendent la chevalerie française, comme le chasseur, l'épieu à la main, attend le sanglier, dit Godefroid de Paris, et la chevalerie va se briser contre cette forêt de gaedendags. Le combat fut terrible. Tout ce qui fuit est arrêté par le fossé et es! massacré. Les Flamands vainqueurs n'ont plus de frein ; un frère lai de l'abbaye voisine, le frère Jean des Entomeures flamand, se jette au carnage et tue le comte d'Artois. On eût dit des tigres dans une étable, dit la Chronique de Saint-Denis. Ainsi, les manants, la piétaille, les poules mouillées triomphèrent de la chevalerie française.

Cette vérité des faits ne pouvait guérir la vanité des vaincus. On inventa toute sorte de fables pour y mettre un baume. Le clergé avait pris parti pour les bourgeois. Guil. de Juliers était archevêque, il avait quitté la crosse de l'Église de Cologne pour prendre l'épée du comte de Flandre. On en fit un sorcier qui avait vendu son âme au diable. La bourgeoisie a pied a triomphé; ce n'est pas par son courage, c'est par la ruse; ce ne sont pas des hommes qui ont vaincu les Français, c'est la matière. Vous connaissez tous ce fameux chemin creux de Waterloo et la charge de cavalerie qui s'y engouffre. Cette fable remonte à Tan 1302. Seulement la fondrière est un ruisseau qui s'enfle dans l'histoire, devient une rivière, puis un marais, puis un canal en demi-lune, enfin, un gouffre de bourbe; ei, si quelque chroniqueur n'en parle pas, M. Michelet ne manquera pas de lui dire que c'est sans doute pour rehausser la gloire des Flamands.

Ce n'est pas qu'on néglige les autres causes du désastre. On s'accorde à accuser la présomption des chevaliers :

« Y furent les Franchois desconfis par lor orgheuil, dit une « Chronique anonyme des Pays-Bas et de France. »

(Desmedt, III, 127.)

« Nos soldats, trop présomptueusement confiants dans leurs

LA BATAILLE DE C0URTRA1

forces, méprisaient les bourgeois comme des ruslres », dit le deuxième continuateur de Nangis, et la scène où les chevaliers, enviant la victoire aux archers, se précipitent à un succès qu'ils croient certain, est rimée par les deux poètes de cette guerre.

Sire, ces vilains tant feront Que tout l'honneur emporteront!

fait dire Guil. Guiart au sire de Villepaiele.

Faisons retirer la piétaille,

crient les chevaliers, dans Godefroid de Paris,

Ils ont très bien fait leur devoir; Or, nous convient l'honneur avoir.

Mais ce motif ne pouvait suffire. Et pourquoi avouer ses fautes, quand un gouffre de bourbe permet d'accuser la ruse des ennemis et le hasard des combats? Van Velthem signale déjà celte tactique. Van Velthem est contemporain, c'est un esprit naïf et de bonne foi. Il dit ce qu'il a vu ou entendu. Il était curé de Sichen en 1304, curé de Velthem en 1313; son Spiegel historiael s'arrête à l'an 1316. Il était Brabançon, il écrit pour le sire de Voorn. Le duc de Brabant était allié du roi; il avait assisté à la réunion des pairs qui avaient à juger l'arrestation de Philippine, et son chroniqueur dit qu'il voyait d'un meilleur œil la guerre que la paix. Un jour, le poète lui-même l'entendit s'exprimer ainsi :

« Si je pouvais voir le roi entrer en guerre avec Gui, je ne m'y opposerais pas. Car je vous le dis sans détour, si j'avais déjà un pied en paradis, je l'en retirerais pour courir à cette bataille. »

Ce duc connaissait les chansons de gestes. Nous avons déjà vu et l'on trouve plusieurs fois dans le poème des Lorrains une phrase pareille.

Van Velthem n'est donc pas suspect; cependant il fait justice de cette plaisanterie, de cette tromperie, comme il l'appelle.

Guil. Guiart tient à cette plaisanterie, il y revient à plusieurs reprises. Le gouffre de fange arrête le premier choc et engloutit les fuyards. En vain, dirait-on que tant d'hommes et de che-

LA BATAILLE DE COURTRAI

vaux ont dû combler ce ruisseau, et Mézeray parle de ce pont de cadavres; mais ce pont sert aux Flamands, non aux Français. Écoutez le sergent Guiart :

Courent vers le fossé tremblant; Pour passer s'y entre-con fondent, Chevaux tombent, cheveux s'effondrent; Les plus droits y deviennent courbes, Chevaliers tombent dans la bourbe.

Guiart n'a guère de style ; il est verbeux et lourd. Godefroid de Paris est plus poète, poète par la forme, poète parla pensée. Guiart n'est qu'un sergent ménestrel, Godefroid doit être un bourgeois philosophe. Il donne la charge de chevalerie, mais il y ajoute des considérations élevées.

Tout ainsi, la chevalerie Vint au marais par sa folie.

. Ce fut vrai et ce n'est pas jangles Que les chevaux jusques aux sangles Se jettèrent dedans la fange.

Et de tant plus qu'ils s'efforçoient D'en sortir, plus ils s'enfonçoient, Et, quand l'un l'autre aider vouloit, Chacun d'eux arrière tomboit.

De Dieu seul vint ce vengement, Qui leur montre, c'en est la somme, Que victoire ne vient pas d'homme, Mais de Dieu qui est dans les cieux, Qui met à fin les orgueilleux.

Le poète ne s'arrête pas là. Les Flamands attribuèrent aussi Ja victoire au Dieu de la justice. Mais Dieu, c'est encore un vainqueur, et ce sont les vaincus qui veulent avoir triomphé. « Si les Français furent vaincus, ce fut sans bataille; les morts eux-mêmes se sont vaincus et c'est être encore vainqueurs :

Je dis que déjà morts estoient Quand défendre ne se pouvoient; Je dis qu'aux morts, c'est chose voire, Non aux vivants fut la victoire.

tO

LA BATAILLE DE COL RTltAl.

Car eux-mêmes se déconfirent, Quand dedans le marais chéirent, L'un dessus et l'autre dessous.

Ils se mirent la hart au cou Quand ils s'occirent sans bataille.

Ce n'est pas tout. Robert d'Artois est tombé percé de vingt coups mortels ; n'importe! C'est lui aussi qui fut vainqueur de lui-même : Ce qu'il eut, il le fit;

Il eut victoire et fut vaincu !

Il ne manque, comme vainqueur suprême, que le mot de Cambronne !

Les chroniqueurs flamands n'ont pas autant d'imagination, et nous ne savons pas déposer du sublime dans l'histoire. Le Moine de Gand raconte sobrement cette bataille, et lorsqu'il épanche sa passion contenue, c'est en quelques mots profonds :

« Ainsi, par la grâce et la volonté de Dieu, des tisserands, des foulons, des hommes du vulgaire, à pied, mais forts et courageux, ayant de bonnes armes, de bons cœurs et des chefs expérimentés, renversèrent la fleur de la chevalerie, et la splendeur et la puissance de cette grande armée française fut anéantie et changée en un fumier destiné aux vers, stercus et vermis. » (Desmedt I, 890).

Le danger de ces fables de la vanité nationale est grand, messieurs; elles font considérer aux peuples des défaites méritées, de justes réparations des fautes ou des crimes de leurs despotes, comme des coups du hasard à réparer, comme des malheurs à venger. Le devoir et la liberté s'oublient devant ces passions mauvaises, et l'honneur, mal compris, sert, dans des représailles sanglantes, les projets de la tyrannie.

Philippe le Bel appelle aussitôt son royaume à la vengeance. Il convoque le ban et l'arrière-ban : « Car on ne se souvient pas, dit la charte, que la France en ait eu jamais autant besoin. » Il marchera de sa personne au combat, il ne rentrera au Louvre que vengé.

La France répondit à l'ordre de son souverain. Mais la Flandre aussi entendra l'appel de la liberté.

Une première campagne échoue misérablement et vraiment sans bataille cette fois.

LA BATAILLE DE COL'RTKAI

Le roi a 100,000 hommes, d'autres disent 140,000; ils sont 10 contre un; il a juré d'exterminer ces bêtes sauvages; il les voit prêtes au combat et il recule, négocie et rentre au Louvre sans vengeance. « Son armée eût pu conquérir le monde, dit le continuateur de Nangis, et il retourna en France sans gloire, suivi des sarcasmes de tous ses ennemis. »

Un peu de vue politique ou de sincérité eût fait comprendre d'où venaient les hésitations du roi, qui avait perdu la fleur de sa chevalerie et qui comptait peu sur l'armée des manants, et comment l'attitude d'un peuple, décidé à vaincre encore ou à mourir, avait arrêté l'envahisseur. Les chroniqueurs inventèrent de nouvelles histoires. Le roi d'Angleterre, disent-ils, fit plus pour la Flandre avec une parole que s'il lui avait envoyé 30,000 soldats. Il feignit d'avoir un grand secret, qu'il confia à une image de la Vierge, en présence de sa femme, sœur du roi : « Image, dit-il, c'est gran domage que le roy de Franche est traïs et qu'il n'a prinche en son ost qui ne l'ait tray et vendu à Flamens. » Chron. des P.~B. Desmedt, III, 125.

La reine, ajoute-t-on, prévint le roi qui recula.

Toutefois, cette fuite, que Guiart, de son côté, attribue aux rigueurs de l'hiver, souleva l'indignation populaire et Godefroid de Paris s'en fit l'écho, dans une longue et dure satire.

Roi, vous avez eu le cœur lâche, Pensez aux fossés de Courtrai !

Et l'on dit, roi, que sur la joue Dormez, mais ceux de Flandre veillent Bien y parut à Vittery Où les Flamands le feu jetèrent, Lorsque vos gens le camp levèrent, Et vous, vous y étiez présent.

Et en France vous retournâtes Chasser en la forêt de Bière.

Celte chasse au royaume est chère.

L'année mil trois cent et trois, Pour venger le comte d'Artois, Le roi manda, de son barnage, Ce qu'il eut et son vasselage; Et s'en vinrent devant Douai; Mais Flamands n'en eurent esmai,

LA BATAILLE DE COUKTRAl.

Mais tous les jours les attendirent Et assez de reproches firent Aux Français, puis dirent au roi Qu'il s'en allât devant Courtrai, Aux fossés ses gens repécher, Et puis qu'il s'en tournât coucher, Ou chasser dans le bois de Bière.

En tel guise et en tel manière, Furent devant Douai Français Comme l'espace de deux mois.

Puis ont une trêve bâtie Qui ne valait pas une alie.

Ce n'est mie honneur, c'est honte !

Le roi est dur ensemble et tendre, Dur aux siens, doux aux étrangers.

S'il avait cru les gens d'État, Il eût déjà échec et mat Fait les Flamands ; mais il croit ceux Qui pour les Français sont haineux, Et qui aux Flamands sont amis, Et son royaume à honte est mis !

France est tournée en serveté!

Car Français n'y sont écoutés!

Mais se perd la chevalerie,

Et demeure hocqueterie.

La France est pleine d'avocats!

Les chevaliers de bons États

Qui voient la France mal tournée

Et en servitude tournée,

Quittent le pays et s'en vont;

Car Français sont et francs ne sont.

Ce dernier vers est beau. Être français et n'être pas libre, quel noble et quel saint'motif pour quitter sa patrie! Le bourgeois de Paris est plus poète que le sergent d'Orléans et son sentiment politique annonce Étienne Marcel. Qu'auraient pu dire de plus les vainqueurs contre le roi ? La chronique perdue qui scandalisa tant Guil. Guiart était moins mordante, je le gage. Qu'est-il besoin de railler des vaincus, lorsqu'on peut fêter sa délivrance? Mais, quand ce sont les maux de sa patrie qu'on a à venger et qu'on les sent vivement, l'indignation ne se modère point et l'on a des accents de colère pour maudire sa servitude et son deshonneur, pires que la défaite.

LA BATAILLE DE COlllTRAl.

Deux campagnes nouvelles se suivent coup sur coup, l'une où le roi ne vient point et où les succès se balancent ; l'autre que Philippe commande et qui se termine par un traité.

Un traité, ce n'est pas ce qu'avait juré Philippe le Bel. Il n'a rien ménagé pour la destruction de la Flandre ; une flotte soutient son armée; une diversion dangereuse, la guerre en Zélande, vient à son secours; il abandonnera sa couronne plutôt que sa vengeance, lui fait dire Van Velthem. Sa flotte remporte à Zerickzee une victoire bravement disputée ; la bataille de Mons en Puelle, reste douteuse.

Res nova, res mira, nain partes utrœque fugantur.

Chose étonnante et nouvelle, on fuit des deux côtés, dit le poète qui continue la chronique de Tielrode. Mais le roi se proclame vainqueur, et il annonce la destruction de la Flandre. Il va donc pouvoir venger les Matines de Bruges et la bataille des Éperons d'or. Qui pourrait l'arrêter? Il est maître du pape, il triomphe sur terre et sur mer; Guillaume de Juliers a succombé, Pierre de Koning n'est plus. Le roi a une infanterie venue d'Espagne et d'Italie; jamais roi de France n'a réuni tant de soldats, dit un chroniqueur. S'il faut en croire le sergent Guiart, pendant toute cette campagne, les Flamands se noient, les Flamands tombent, les Flamands fuient et l'on vend aux encans les dépouilles du pays dévasté, de l'armée vaincue.

« Ce fut à Mons en Puer que le bon roy vaillant occist moult de Flamands et en abattit tant, dit une chronique du quatorzième siècle, que ceulx qui là estoient jurèrent loyalement que plus belle prouesse ne fit oncques Rollant. » (Rev. rétrospective normande.)

Enfin, ce nouveau Roland n'a rien perdu de sa rancune furieuse; il vient de défendre de donner une tombe aux Flamands tués à Mons en Puer.

Cependant, le roi traite, le roi fait la paix, le roi laisse la Flandre libre et maîtresse d'elle-même. Que s'était-il donc passé? Maître Guiard a vite tranché la question. Devant Vitry, c'était le froid; ici, c'est la chaleur, dont il fait une description grossière; et puis, les Flamands demandaient grâce :\

Merci, stigueurs Français, merci !

LA BATAILLE DE COLRTRAI

Les rois de France sont piteux, ajoute Godefroid de Paris, qui cependant vient de rapporter un massacre de femmes et d'enfants, ordonné par ce piteux roi.

La vérité se trouve dans nos chroniques. La vérité est que la bataille de Mons en Puelle n'était pas une victoire ; le roi avait failli y périr et les pertes s'étaient balancées. La vérité est que les Flamands, qui auraient pu s'en attribuer aussi l'avantage, se levèrent en masse, pour réparer l'échec, si c'en était un, ou compléter la victoire, si victoire il y avait, et que le roi n'osa plus longtemps braver l'héroïque désespoir d'un peuple. Un rugissement du lion avait brisé ses chaînes, dit un poète latin du temps : Rugiit leo, vincula fregit. (Contin. de Tielrode).

Il faut lire dans Adrien de Budt, dans Van Velthem, dans Meyerus, cette levée en masse de la Flandre :

a On voyait l'armée flamande au long et au large, dit Van Velthem ; ils avaient tout bien compté 19,000 tentes, dressées sur des mâts; ils avaient envoyé partout appeler les défenseurs de la patrie; ils avaient 1,700 tentes encore en plus, dont le Lion de Flandre pouvait disposer. Cette masse qui semblait de fer était si considérable que je ne saurais l'exprimer. Il y avait bien 12,000,000 hommes, et c'était terrible à voir. »

« La justice est suspendue, dit plus tard Meyerus, les tavernes sont fermées, les ateliers chôment, sauf pour fabriquer des armes, le travail s'interrompt, l'étude cesse, l'art fait silence. On ne veut que des armes et on court à l'ennemi ! Tous, enrôlés volontaires, jurent de ne rentrer dans leurs foyers qu'avec la paix ou la victoire. »

« Les Flamands, dit Adrien de Budt, conduits par Jean et Robert, font de nouvelles tentes, mais moins nombreuses que celles qu'ils ont perdues, et huit jours avant le terme fixé (pour la capitulation de Lille, si la ville n'était pas secourue), une grande armée se réunit devant Courtrai. Cette armée croissait sans cesse ; le troisième jour avant le délai fatal, elle marche sur Lille avec une grande audace et une formidable puissance et va asseoir son camp à deux ou trois stades des tentes du roi. Le roi avait fait creuser un fossé large et profond entre son armée et le lieu où il croyait que viendraient les Flamands et où ils vinrent. Plusieurs corps flamands n'avaient pas de tentes, soit qu'ils n'eussent pas l'intention de séjourner longtemps sans combattre, soit que la célérité de la prise d'armes ne leur eût pas laissé le temps d'en préparer; ils s'en firent avec des branches d'arbre. L'armée était si grande que jamais comte de Flandre n'en avait réuni de pareille. Et l'on dit que

LA BATAILLE DE COUITRAI

le roi la regarda du haut d'une colline et qu'il en fut frappé d'étonnement et d'admiration. Le lendemain, les Flamands commencèrent, malgré les Français, à remplir le fossé, pour se faire un accès dans la plaine, et de nombreuses batailles s'en suivirent, préludes du combat, où, de part et d'autre, on perdit beaucoup de monde. Et lorsque le roi apprit de ses espions que tous les Flamands, sauf quelques peureux, marchaient en volontaires et voulaient engager le combat la nuit même, pour éviter d'être tournés par la cavalerie qui ne peut marcher aussi vite la nuit, ou, s'ils engageaient le combat pendant lé jour, ne pas l'attendre, mais marcher à lui et tuer tous les ennemis ou être tués par eux et terminer ainsi la guerre, le roi trembla. » {Desmedt, I, 422-3.)

Van Velthem en ce moment fait parler le roi : « Je vois les Flamands en fureur, dit-il, on dirait qu'ils ont mangé du chien enragé. Voyez-les se presser, comme si personne ne pouvait les vaincre! » Et Van Velthem ajoute : C'est ainsi que le roi prit la fuite. » — Le mot qu'une chronique anonyme de Flandre et le moine de Gand prêtent au roi est plus expressif; il est resté à l'histoire, à l'honneur de cette levée en masse d'un peuple qui veut être libre. « Il pleut des flamands! »

Le reste est connu. Ce ne sont pas les Flamands qui offrent de traiter, les Flamands demandent la bataille. C'est un allié du roi, le duc de Brabant, qui propose la paix ; le roi l'accepte, et la Flandre est libre. Quand Philippe le Bel essayera de reprendre l'avantage, en rédigeant le traité d'Iniquité, la Flandre refusera d'exécuter des clauses judaïques, et Enguerrand de Marigny écrira ces paroles, écho de celles de son roi et conclusion dernière de cette longue lutte : « Les Flamands veulent la guerre, ils ne l'auront jamais! »

Je ne sais, messieurs, si des citations, forcément écourtées, et comme des hachures de manuscrits , ont pu vous faire partager mes impressions ; mais je puis vous dire qu'on sent dans la simplicité de ces vieux récits une rare vigueur de patriotisme et que l'on y comprend ce brave peuple qui arrache des cris d'admiration, même aux despotes qu'il a vaincus !

Aux siècles précédents, les cours de Flandre et de Brabant donnaient la préférence aux trouvères français ; le règne de Philippe d'Alsace et celui de Henri III sont de grands siècles littéraires de l'histoire de France, et le poète favori d'Henri III Adonet rapporte, dans des vers souvent cités, que de son temps :

LA BATAILLE DE COURTRAI

Avoit une coutume ens li tyois pais Que tout H grant seignor, li comte et li marchis, Avoient, entour aus, gens françoise toudis, Pour aprendre françois leurs filles et leurs fils.

Après Van Mariant, en Flandre, et avec Jean V, le duc Minnesinger, en Brabant, la langue flamande acquiert droit de bourgeoisie. Van Heelu chante la bataille de Woeringen, Van Veltbem écrit son Miroir historique, et, tandis que le latin sert encore à la prose et à la poésie des couvents, les événements de cette grande époque sont racontés aux Flamands dans leur langue en vers et en prose. La Flandre s'appartenait tout entière.

Ce n'est pas la Flandre seule qui a triomphé à Courtrai. Le cri de victoire court de peuple en peuple, et le chant qui scandalisait Guillaume Guiart a des échos enthousiastes dans toute l'Europe. Villani consacre des pages nombreuses à la gloire des Flandres. Mathieu de Westminster compare le roi à Pharaon et Pierre de Koning à Moïse. Le goedendag, non sans de nombreuses écorchures à l'orthographe, devient partout célèbre ; sa description passe de langue en langue. Les Allemands ont une chronique en vers sur ces événements.

Les Anglais chantent une ballade :

« Écoutez comment les Français, si fiers et si hardis, ont été battus par les Flamands, un jour de vendredi.

« Le roi Philippe dit alors : Comtes et barons, je veux mettre tous les Flamands à mes genoux.

« Et le comte de Saint-Pol jura : Sur mon honneur! nous mettrons à la raison ces ribauds et nous chasserons par milliers ces bêtes sauvages.

« Nous tuerons De Koning et lui rôtirons les reins.

« Mais les Flamands vinrent fièrement à la rencontre de ces fiers chevaliers français.

« Ils les frappèrent en face et n'en acceptèrent point de rançon.

« Et il faut que le roi appelle d'autres chevaliers et fasse sortir d'autres chevaux de l'écurie; car le roi a bu la coupe d'amertume sur la terre desséchée. »

LA BATAILLE DIS COURTRAI

Lorsque Dante fera maudire à Hugues Gapet sa race déshonorée, il n'oubliera pas la Flandre :

Ma se Doagio, Lilla, Guanto et Bruggia, Potesser, toto ne saria vendetta.

Ah! si Douai, Lille, Gand et Bruges pouvaient, tout serait vengé !

C'est que la cause de ce petit peuple contenait celle de tous les peuples : il avait servi la liberté du monde.

« Au bruit de la bataille de Courtrai, dit un historien catholique de la Flandre, un cri de liberté avait retenti dans toute l'Europe. En France, Toulouse et Bordeaux s'insurgèrent et chassèrent les officiers de Philippe le Bel. En Italie, Florence s'émut, et les communes de Bologne, de Mahtoue, de Parme et de Vérone conclurent une fédération intime, tandis que du sein des Alpes helvétiques, les échos de Morgarten répondaient à ceux du champ de bataille de Groninghe. Dans le Hainaut, à Liège, en Brabant, en Zélande, le môme enthousiasme se manifestait de toutes parts. » (Kervyn, II, 40).

Les peuples respiraient, et la France des communes avec eux. Cinquante évêques osent aller à Rome et abandonner l'Église gallicane pour la cause du pape. Le roi, après Courtrai, avait réuni un parlement, où le tiers état avait été admis, pour excommunier le pape. Après sa retraite de Vitry, il convoque encore les États généraux et publie cet édit de réformation du royaume, qui est comme la condamnation de son règne, car il y promet de respecter les personnes, les propriétés, la justice, la monnaie. Pour conquérir la Flandre, il lui avait promis des franchises ; la Flandre triomphe, il doit recourir au simulacre de la liberté dans son royaume. C'est Pierre Flotte qui lui conseilla cet appel au tiers état pour contre-balancer la noblesse et le clergé et se créer des ressources fiscales, impossibles autrement, et un écrivain français moderne se demande pourquoi la statue de cet homme ne décore pas la Chambre des députés de France. Quoi ! la Flandre doit maudire ce conseiller de rapines et de tyrannie, et la France pourrait le bénir; l'humanité violée ici, serait servie là, par un agent du despotisme? Non ! mille fois non ! L'histoire s'en tient au mot d'un historiographe de France

LA BATAILLE DE COUKTRAI

sur cette réputation borgne. Les précurseurs de la liberté ne sont pas ceux qui s'en font un jouet et un instrument de règne. Ce sont les braves bourgeois , les nobles tribuns qui opposent le cri du droit aux intrigues et aux violences. Pierre Flotte ne sera jamais qu'un Séjan ; la statue qu'il faudra élever dans le sénat de la France libre, c'est celle de l'ami de d'Arteveld, Étienne Marcel.

De cette époque, date une révolution qu'on n'a pas assez remarquée. L'infanterie des communes l'emporte sur l'armée chevaleresque. On a beau faire mille suppositions ridicules sur la victoire des bourgeois; ce qui résulte de cette campagne, c'est que l'infanterie est supérieure et que cette piétaille est l'armée de l'avenir. A Courtrai , on la méprise. Place aux chevaliers! Mais à Vitry, Philippe le Bel a 40,000 fantassins; à Mons-en-Puelle, il en a 60,000. La noblesse féodale est la brillante armée des tournois, des croisades et des aventures. Pour défendre un peuple, il faut un peuple en armes. Les gros, bataillons ne signifient rien, c'est la meilleure organisation militaire qui triomphe et, en toute chose, la victoire est au progrès. L'infanterie flamande a accompli un grand progrès dans l'art militaire pour la défense nationale.

Ce fait n'est guère acquis encore à l'histoire. Mais il est incontestable. Sismondi l'entrevoit :

« Presque dans toutes (ces escarmouches), dit-il, le fantassin flamand, avec son pieu ferré, emporte l'avantage sur le cavalier français....

« Philippe, qui n'avait point de bonne infanterie française et et qui n'en pouvait point avoir; car la noblesse française, en tenant le tiers état dans l'esclavage, ne lui avait pas permis d'acquérir ni bravoure, ni sentiment d'honneur, s'était déterminé à prendre à sa solde un corps d'infanterie italienne qui, avec ses longues lances et sa discipline régulière, tenait seule tête aux Flamands. » (V, 248).

Mais Sismondi ne généralise rien et ne conclut pas. Un écrivain belge, M. Lenz, a seul approfondi et fixé irrévocablement ce fait historique. Le peuple flamand avait plus que la bravoure et le sentiment d'honneur; l'amour de la liberté faisait sa force, et le patriotisme sa discipline. Cette campagne que l'Europe a fêtée comme une victoire, marque dans l'histoire de l'Europe les premiers pas d'une révolution militaire, dont abusera plus

LA BATAILLE DE COURTRAI. 29

tard le despotisme, mais qui confiait aux mains du peuple la force armée, si nécessaire à l'indépendance des nations. Par ce côté encore, la défense héroïque de la Flandre se rattache aux intérêts généraux de l'humanité.

La poussière des morts a disparu des champs de Groninghe, 1 a lutte a cessé, et le combat s'apaise aussi dans l'histoire. Si je l'ai rappelé ici, ce n'est pas, je m'en garderais bien, pour flatter un amour-propre national, dangereux partout ; c'est pour tirer de ces événements une leçon supérieure.

Ce qui a été vaincu dans cette campagne, messieurs, c'est cet orgueil qui méprise le peuple, même quand il combat pour lui, qui dédaigne de chercher où est la justice, qui préfère insulter un ennemi que de le comprendre, et se venger de l'héroïsme des vainqueurs que de réparer ses propres fautes, justement punies. s

Ce qui a triomphé, c'est l'amour du droit , la confiance dans la bonne cause, l'intrépidité du devoir, la force du peuple, sachant créer le progrès dans les armes, comme la liberté dans les lois.

Un jour viendra — et ce jour est déjà venu pour beaucoup d'esprits — où ce ne sera plus la vanité nationale qui jugera les batailles, mais l'inflexible sentiment de la justice. Alors, plus de gouffre de fange, ni de charge de cavalerie qui s'y effondre. Les peuples mépriseront ces fables qui leur donnent le change sur des défaites, dont ils ont intérêt à comprendre les véritables causes; ils regarderont comme des criminels les écrivains qui flatteront ces préjugés. Vainqueurs, ils ne compteront de victoires que celles qui auront fait triompher la civilisation. Vaincus, ils diront comme Godefroid de Paris, de leurs vainqueurs :

Ils ne doivent pas être haïs Si ils défendent leur pays.

Alors, les peuples, et avant eux leurs écrivains dignes de l'auguste mission de l'histoire, feront ensemble le triage de leurs lauriers; ils rejetteront les palmes sanglantes de la conquête, ils renieront les fausses gloires de la tyrannie , qui coûtent aussi cher au vainqueur opprimé qu'au vaincu conquis. Mais

LA 1JATA1LLE DE COLRTRA1.

ils se feront un trésor commun de toutes les saintes batailles du droit et de l'indépendance, qui toutes ont également servi l'humanité. Pour moi, et c'est la morale que j'aime à trouver dans ce grand souvenir de Courtrai, je ne sens que de l'indifférence pour la vaine gloire de nos batailles où je ne vois en jeu que l'intérêt d'un prince ou l'orgueil d'une province ; mais j'applaudis avec le même enthousiasme à la défense d'un peuple libre, aux Thermopyles comme à Franchimont , avec la jeune vierge de Vaucouleurs, comme avec le vieux tisserand de Bruges, avec les volontaires de Valmy comme avec la levée en masse après Mons-en-Puelle, et m'est avis que, lorsque l'histoire sera ainsi comprise, le règne de la concorde sera proche, et que les nations pourront alors instituer par la liberté ce que le moyen âge a essayé par l'Église : ce conseil suprême, arbitre des peuples et des rois, qui tiendra les grandes assises de la paix du monde.

LE

Messieurs,

Lorsque le 28 février 1261, Henri III, duc de Brabant, mourut dans son palais à Louvain, un ménestrel assistait à ses derniers moments, et c'est à lui que nous devons le récit de cette mort, digne de l'histoire. Henri II, avant de mourir, avait aboli la mainmorte. Henri III, deux jours avant sa mort, avait fait un testament pour abolir la taille; quand vint la dernière heure, il fit ouvrir les portes du palais et ordonna qu'on laissât pénétrer tout le monde jusqu'à son lit de mort, afin que grands et petits, riches et pauvres, pussent voir mourir un souverain de la terre. Le duc était calme et mourait en homme. « Il n'avait pas besoin qu'on l'encourageât, dit le poète, ni qu'on lui parlât de Dieu; c'est lui qui s'admonestait lui-même et qui prêchait les autres, et jamais aucun prince ne fit une si noble fin. »

Ce ménestrel avait été élevé par Henri III et protégé par lui. Son nom était Adam ou son diminutif Adenet; mais il ne s'appelait pas Adam tout court, il s'appelait le Roi Adam ou Adenet le Roi, soit qu'il appartînt à la nombreuse famille flamande et brabançonne des De Koninc, soit plutôt qu'il eût reçu la couronne poétique et eût été roi des ménestrels, en Brabant d'abord, en Flandre ensuite.

L'amour des lettres était traditionnel à ta cour de Brabant. Lorsqu'en 1121, Aléyde de Louvain, fille de Godefroid le Barbu, avait épousé le roi d'Angleterre Henri Ier, un trouvère an-

glo-normand lui avait dédié un poème sur saint Brandan ; il y félicite :

« Donna Aalis, la réine.

Par qui vaudra la loi divine, Par qui croîtra la loi de terre Et s'arrêtera mainte guerre. »

Henri Ier avait cultivé la poésie. Henri II avait aimé les lettres; Lorsqu'en 1237, il avait donné sa fille aînée, Mahaut, à Robert d'Artois, de nombreux ménestrels avaient assisté à la fête et y avaient joué des jeux scéniques. Henri III était poète, et l'on conserve de lui quatre poésies; deux chansons d'amour :

« — Amour m'est au cœur entrée De chanter m'a esméu. »

« — Si chascun au monde savoit Comment bone amour sait ouvrer. »

Puis, une pastourelle d'amour :

« L'autre jour j'étois monté Sur mon palefroid ambiant. »

C'est l'histoire d'une jeune fille qui résiste à la promesse de beaux présents, car elle a vu maints prometteux, dit-elle; mais qui cède au présent quand elle le lient.

Enfin, ce qu'on appelait un jeu-parti, c'est à dire un dialogue. Le duc s'adresse à un poète nommé Gélibert; il lui soumet une question toujours nouvelle : L'influence de la possession sur l'amour. Le trouvère, en homme de sentiment, croit que la possession redouble l'amour dans un cœur loyal :

« Jà n'en sera, pour ce, que mieux aimée. »

Le duc, en homme du monde, pense autrement :

a Ah! Gélibert, où avez-vous trouvée Cette raison? Trop vous vois ignorant.

L'on tient plus cher la chose désirée Que ce qu'on a abandonéeînent. »

Ces traditions poétiques devaient se perpétuer en Brabant. Adenet, après avoir raconté la mort d'Henri III, exprime sa reconnaissance envers ses fils : Jean I*r, duc de Brabant, et Godefroid, sire d'Arschot. Jean Ier fit aussi des chansons d'amour; mais il les écrivit en flamand, et sa gloire fut chantée par la muse germanique. Lorsqu'en 1281, il remporta la célèbre victoire de Woeringen, il avait avec lui, assistant à la bataille, un trouvère flamand, Jean Van Heelu; et, lorsqu'en 1291, il donna son fils à Marguerite d'Angleterre, ce poète composa toute une épopée sur Woeringen, pour faire connaître à la royale fiancée les exploits du père de celui dont elle allait porter le nom, et dans l'espérance qu'elle apprendrait, pour les connaître, la langue du poète.

La poésie flamande était alors dans tout son éclat. Van Maerlant, après avoir chanté la chevalerie, avait ajouté à sa lyre une corde plus utile, sinon aussi brillante, et commencé une réaction en faveur de la poésie didactique et des chroniques rimées. Lorsque Philippe le Bel eut arrêté en trahison la fille de Gui de Dampierre, pour empêcher son mariage avec le fils du roi d'Angleterre, et que le comte de Flandre en appela au jugement de ses pairs, un poète du Brabant assistait aux pourparlers : Louis Van Velthem devait continuer le Miroir historique de Van Maerlant, et y raconter en vers flamands l'histoire de son temps.

La poésie flamande ne fit pas négliger l'autre. Le duc courtise la muse thioise, mais il ne proscrit pas la poésie française. Jean Ier et son frère sont les protecteurs d'Adenet le Roi; leur sœur, la reine de France, Marie de Brabant, fait de la poésie son agrément et sa consolation; et le comte de Flandre, Gui de Dampierre, dont Jean Ier devait épouser la fille en seconde noce, protège de préférence la poésie française. Lorsqu'erM270, pour remplir son engagement de suivre Louis IX à la Croisade, il partit pour l'Italie, parcourut le royaume de Naples et de Sicile, en l'absence de Charles d'Anjou, dont son fils avait épousé la fille, et peut-être, comme le suppose l'Histoire littéraire de France, pour contenir les populations impatientes du joug d'un prince français, — il avait avec lui une suite de chan- . teurs et notamment Adam le ménestrel. Un ancien compte de la maison du comte de Flandre nous permet de le suivre dans ce voyage. On le voit débarquer en Sicile, passer en Calabre, à Naples, à Rome, à Florence, a Parme, à Milan, et

revenir en Flandre par le mont Saint-Bernard, Lausanne et Paris. Adam le ménestrel J'accompagne partout; à chaque étape, il reçoit ses gages. Le jour qu'il partit de Palerme pour Messine, on lui donna cinq sous huit deniers; à Messine, six sous huit deniers; à Gatane, vingt deniers. Le lundi après la Noël, le duc venait de quitter Palerme, il s'arrêta la nuit dans une localité que le compte nomme Calabouton ; le lendemain il y disna avec ses ménestrels.

Plus tard, nous retrouvons le comte de Flandre dans un autre voyage, en Brabant et en France, — soit à l'occasion des négociations pour le mariage du second fils du duc de Brabant avec la fille du roi d'Angleterre, — soit lorsque le duc de Brabant fit chevalier le roi de Hollande — et peut-être aussi pour assister, à Paris, à des fêtes où Jean Ier et Godefroid son frère furent créés chevaliers. Le compte des dépenses s'étend du 22 décembre 1276 au 13 juin 1277; Gui de Dampierre paie :

A trois ménestrels du duc de Brabant, nommés Tassin, Boidin et Estnol le Sot, six livres, dix sous;

Au ménestrel du comte de Hollande, qui lui présenta deux faucons de la part du comte de Hollande, 3 livres ;

A deux ménestrels du comte de Boulogne, nommés Martinet et Gérardin, 4 livres ;

A quatre ménestrels du comte de Champagne, nommés Le Roi Morel d'Angleterre, le fou de Popelgi, Jehan le Lenteur et Gilet de Loiam, 6 livres 8 sous;

A un ménestrel du comte d'Artois, 48 sous ;

Enfin, à Adam le ménestrel, sans autre désignation : une fois 40 sous, et une autre fois 20 sous.

M. Paulin Paris et M. Kervyn croient que ce ménestrel est Adam le Bossu, d'Arras. D'autres écrivains se décident pour Adenet le Roi. Ce qui est hors de doute, c'est qu'Adenet fut attaché à Gui de Dampierre. Il le dit lui-même, en faisant l'éloge du comte.

Lorsque en 1297, le • 8 novembre, le roi d'Angleterre Édouard 1er, étant à Gand, fit donner un fermait d'or au ménestrel du comte de Flandre, ce ménestrel s'appelait encore Adam. Cette fois, ce ne peut plus être le bossu d'Arras, car on sait qu'il mourut eu 1286, et il n'est pas trop invraisemblable que le ménestrel élevé à la cour de Henri III et qui assista à sa mort, ait survécu au vainqueur de Woeringen, ait vu les malheurs du

comte de Flandre et ait chanté pour le roi d'Angleterre, au moment où il promettait de le venger.

Cependant, quoiqu'il fût attaché au comte de Flandre, Adenet n'oubliait pas ses protecteurs du Brabant. S'il composa son poème les Enfances cTOgier pour Gui de Dampierre, il l'envoya a Marie de Brabant. C'est de Marie de Brabant et de son amie Blanche de Castiile qu'il reçut le sujet d'un autre poème : Çléomadès, qu'il dédie à Robert d'Artois et qu'il termine par le récit de la mort de Henri 1 1 f et l'éloge de Jean Ier et de Godefroid. Il aimait à demander ses sujets à la bibliothèque de Saint-Denis, et c'est à Paris, auprès de Marie Je Brabant et sans doute pour elle, qu'il écrivit un autre poème : Berthe aux grands pieds.

Ce treizième siècle est le règne des ménestrels. Il est dans les deux langues le siècle littéraire du Brabant.

Le quatorzième siècle ne devait pas laisser périr ces traditions. Lorsqu'en 1312, Jean II, fidèle aux exemples de sa famille, réunit avant de mourir l'assemblée de Cortemberg et y publia la célèbre charte de liberté du Brabant, un autre poète assistait aux États généraux, en sa qualité de secrétaire de la ville d'Anvers. Jean Boendale était né à Tervueren; il rédigea les Gestes du Brabant jusqu'en l'année 1350, et les rimeurs ne manquèrent pas pour continuer les Brabantsche Yeesten jusqu'au quinzième siècle.

Les ducs de Brabant ne tardèrent pas a entrer dans la confédération des provinces belgiques contre la France; le même poète célèbre en vers la guerre d'Édouard III contre les Valois. Il y suit le roi, pas à pas, dans son expédition, depuis son débarquement à Anvers jusqu'à son retour en Angleterre. Un singulier épisode, qu'on ne rencontre pas ailleurs, est raconté dans ce poème : Au siège de Tournai, des femmes enceintes prient le roi qui affame la ville, de leur procurer du poisson frais et du hareng; Édouard III leur en envoie deux charretées.

Dans le même temps, les guerres féodales que Godefroid III avaient soutenues, au douzième siècle, contre ses vassaux, inspiraient à un autre poète flamand anonyme, un roman de douze mille vers : La Guerre de Grimberghe.

La chronique rimée n'était pas l'unique genre de poésie cultivé dans le Brabant. Van Maerlant avait écrit les Fleurs de la

nature; Ghérard de Linthout écrit les Mystères de la nature. Adenet avait renouvelé en français une branche des chansons d'Ogier; Jean Boendale, outre ses chroniques, écrit un poème intitulé Ogier de Danemark. Van Maerlant avait écrit une bible rimée; Jean Boendale écrit un Miroir des laïcs, et Henri van Aken, de Bruxelles, traduira bientôt le Roman de la Rose.

La poésie française n'était pas négligée. En 1336, Renaud de Louvain traduit en vers le poème de Boèce sur la Consolation. En 1389, Jean de Malines offre à la duchesse de Brabant des stances sur Y Ave Maiia. Lorsqu'on 1385, de grandes fêtes célébrèrent à Cambrai le double mariage du fils et de la fille de Philippe le Hardi duc de Bourgogne, avec la fille et le fils d'Albert de Bavière comte de Hainaut, le même poète ménestrel du Hainaut était là ; Jean de Malines se crut au ciel :

« Bien pensai estre en paradis. »

Il décrivit en vers le cortège, le tournoi, le banquet et les jeux scéniques, sans oublier l'éloge de la duchesse de Brabant qui assistait à la fête :

« La vaillant dame de Brabant Qu'on doit aimer tout son vivant, Car elle est souffisante et sage. »

Un autre poète devait faire mention de ces noces, qui préparaient la domination de la maison de Bourgogne sur nos provinces, et dont il se dit tout réjoui. C'est Froissart. Jean, né à Malines, était ménestrel du comte de Hainaut. Froissart, né à Valenciennes, eut pour collaborateur le duc de Brabant. Lorsqu'en 1372, Winceslas, prisonnier du duc de Juliers, rentra dans ses États, Froissart célébra la joie du pays, dans une pastourelle qui a pour refrain :

« Que le duc r'avons, Dieu merci, De Lussenbourc et de Brabant. »

Froissart resta attaché à la cour de Brabant jusqu'à la mort du duc (1383) ; il y composa un livre qui n'est pas retrouvé : Meliadus ou Meliador, dans lequel il fit entrer toutes les

chansons de son royal collaborateur. Wenceslas suivait les exemples d'Henri III et de Jean Ier. Quand Froissart offrit le Meliadorau roi Richard d'Angleterre et que le jeune souverain lui demanda de quoi il traitait, le poète répondit un seul mot : D'amours.

C'est ainsi que le siècle littéraire du Brabant s'encadre dans des traditions poétiques, non interrompues, depuis Alix de Louvain, Henri III et Jean Ier, jusqu'à Wenceslas; depuis Adenet jusqu'à Froissart. Ce qui le caractérise dans la langue flamande, c'est une série de poèmes historiques, qui sont comme les chroniques rimées du patriotisme. Ce qui y domine dans la poésie française, c'est un homme, le plus grand poète de son temps, Adenet le Roi.

J'étudierai rapidement l'œuvre des chroniqueurs, et avec plus de détails les œuvres du poète.

Les chroniqueurs flamands du Brabant, comme tous les anciens chroniqueurs, partent de la légende pour arriver à l'histoire; ils prêtent à leurs héros une grande fierté chevaleresque.

Les ducs de Brabant, issus du chevalier au Cygne, restent fidèles à la race de Charlemagne. Godefroid le Barbu a inspiré d'abord les trouvères. Écoutez Jean Boendale, faisant parler cet enfant de douze ans :

« Je vous apprendrai pourquoi Godefroid de Louvain a été

nommé le Barbu C'était en l'an de Notre-Seigneur 1073 ,

sous le règne de l'empereur Henri IV, Godefroid ayant l'âge de douze ans

« C'était un jour de Noël. Le comte Henri était assis à

table dans la vaste salle de Louvain, avec ses chevaliers» accoutumés à partager son repas à chaque grande fête de l'Eglise. A côté de lui, se trouvait monseigneur Robert d'Asche, assisté de son tils Henri, écuyer-servant de grande espérance. On y voyait aussi le fier seigneur d'Orsmale et le jeune Werner de Grez, faisant bonne chère avec le maître du lieu. Ils étaient à peu près du même âge que Godefroid, le fils du comte.

« Au milieu des plaisirs du festin, le comte devint pensif et fut saisi de douleur; sa mémoire lui rappelait comment le puissant comte son père avait été assassiné dans son palais. Souvenir plein de tristesse et qui, pendant quelques instants, troubla jusqu'au plus profond de son esprit! Cela fut remarqué par Godefroid son fils qui lui dit : « Père, pourquoi cet air

pensif et affligé, lorsque les meilleurs de vos amis vous entourent? Il ne vous convient pas de faire peser sur eux vos ennuis et vous devez être gai. » Le comte répondit : « Vous dites vrai ; mais, quand je pense que mon père a été traîtreusement assassiné, je ne suis plus maître de ma douleur. Quand je me rappelle les grands biens dont mes ancêtres ont été dépouillés et dont nous sommes privés injustement, ah! mon fils, est-il possible que je ne sois pas triste? Je suis issu d'une race illustre et je n'ai plus mon patrimoine. — Soyez en paix, mon père, laissez ces regrets. L'homme est nu en naissant, l'homme est nu quand on l'enterre; n'affligez pas ces seigneurs. » Le comte repartit : « Je ne veux pas les affliger, mais j'ai le cœur navré. — Cessez vos plaintes, mon père. Ce patrimoine me reviendra. Je le reprendrai si Dieu me prête vie, quand même l'empereur en disposerait encore. — Taisez-vous, mon fils, vous êtes trop jeune pour parler ainsi; vous avez trop peu de barbe au menton pour avoir le verbe si fier. » Ces paroles excitèrent le courage de l'enfant. Il répondit : « Père et seigneur, entendez-moi; je vous le dis très sérieusement et je vous le jure ici parle Seigneur Dieu qui est au ciel et par la foi que je vous dois! Vous pouvez m'en croire, la barbe que je porte au menton ne sera plus rasée aussi longtemps que je n'aurai point reconquis le pays de Lohier et de Brabant et tout ce que le duc Charles a perdu. — Vous la porterez bien longtemps cette barbe, mon fils ! » dit le père. Et tous les seigneurs se mirent à rire.

« Cependant, Godefroid réalisa plus tard sa promesse et recouvra les biens de ses parents, excepté le trône royal de France, dont nos ducs ont été privés jusqu'aujourd'hui par l'astuce de Hugues Capet. »

Godefroid II, dit le Barbu, devint, en effet, duc de Lohier; lui et son fils maintinrent énergiquement leur pouvoir contre l'esprit d'indépendance des barons féodaux et contre la maison de Limbourg, et, lorsque le duc mourut, la minorité de son fils, menacé de perdre l'héritage du fier Godefroid à la Barbe, inspira l'héroïsme de la chevalerie brabançonne et la muse d'un poète flamand. Quelques lignes des Gestes du Brabant, de Jean Boendale, suffirent au poète anonyme de la Guerre de Grimberghe pour qu'il inventât une série d'événements, joutes, assemblées, batailles, où il s'efforce d'élever jusqu'à l'épopée les dangers du commencement de ce règne.

Le poète donne au jeune Godefroid quatre tuteurs, modèles de dévoûment. Une bataille décisive va s'engager; les deux partis ont réuni tous leurs vassaux, tous leurs alliés. Alors, un

seigneur brabançon propose que l'enfant soit amené au milieu de l'armée, comme l'enjeu de la victoire et pour que la vue d'un orphelin en bas âge inspire l'héroïsme des chevaliers. Le jeune Gode froid donc est amené sur le champ de bataille, son berceau est suspendu à un saule, et la lutte s'engage avec violence, sous l'émotion de ce spectacle. C'était le 13 août; car le poète, qui aspire au titre de chroniqueur et qui croit écrire l'histoire en la poétisant, entre dans tous les détails des chroniques rimées. Toute une journée ne suffit pas à décider le combat. Les tuteurs s'inquiètent, car les Brabançons ont fait de grandes pertes et le sire de Grimberghe a reçu de nouveaux renforts. Le conseil se décide à demander l'aide du comte de Flandre; mais ce concours doit être cher acheté : le comte de Flandre exige que le duc de Brabant, s'il lui assure la victoire, devienne son vassal. Les tuteurs acceptent cette dure condition et s'en portent garants. La bataille recommence avec acharnement; les quatre tuteurs y succombent avec de nombreux chevaliers brabançons. L'arrivée des Flamands ramène et décide la victoire. Arnould de Grimberghe, son fils et la plupart de ses alliés restent sur le champ de bataille, et les fanfares du triomphe éclatent autour du berceau, suspendu, avec les destinées du Brabant, au saule du Champ de la Longue Haie, qui, depuis ce jour, porte le nom de Haie de l'Orphelin.

Le poème ne s'arrête pas là, car le duc de Brabant doit être vassal du comte de Flandre! Arrivé à sa majorité, le petit-fils de Godefroid le Barbu pourra-t-il souscrire à cette condition de sa victoire? Le poète n'a inventé cette situation que pour en faire sortir son héros avec gloire. Godefroid III n'hésite pas un instant; il va trouver le comte de Flandre et réclame l'indépendance de sa couronne ducale. Le comte ne cède point, il s'autorise d'un engagement solennel. Alors, le jeune héros tire son épée et l'offre au comte de Flandre : « Plutôt mourir que de vivre vassal, dit-il. Voici mon épée, tranchez-moi la tête ! » Cette héroïque fierté produit l'effet voulu. Bauduin fléchit; ne pouvant réduire le hautain vassal, il s'en fait un brave allié.

C'est ainsi que la poésie prêtait aux ducs de Brabant une auréole de grandeur.

L'apogée de cette gloire est le règne du vainqueur de Woeringen. Jean Boendale fait, en ces termes, le portait de Jean Ier:

10 LE SIÈCLE UTTBRÀ1HE DU BBABANT.

« Prince sage, vaillant, hardi, généreux et bienfaisant, il répandait les richesses autour de lui. Il détruisit les brigands qui infestaient les grands chemins et détroussaient les marchands. Il aimait les tournois; il s'y montra libéral envers les chevaliers pauvres, et jouteur invincible. Guerrier téméraire, toujours prêt à venger l'honneur outragé ; prompt à la colère, mais ne manquant jamais à sa parole. Quand il s'irritait, son regard devenait terrible et nul n'osait l'approcher. On l'a vu, dans ses accès, briser un bâton entre ses dents. Mais son emportement durait peu. Dans toutes les fêtes, dans tous les lieux où il parut, il prouva qu'il était un digue descendant de la race de Charlemagne... Les Brabançons furent honorés partout sous son règne, par respect pour un prince qui rendait son peuple à la fois libre et fort. »

Il ne manque à ce portrait qu'un détail qu'on trouve dans Melis Stoke et dans Van Veltbem, et qu'un chroniqueur flamand, qui a écrit en petits vers latins, exprime en ces termes, en parlant de ce prince multigame :

« On l'appelait Lion et Dieu des armées, dit Jean de Tielrode; il aimait aussi les combats de Vénus. Il fut à la fois un excellent assaillant de chevaliers et de demoiselles.

« Duc milicise, Léo dictus, Et Deus armorum, Veneris dilexerat ictus; Jostator bellis

Fuit optimus ac domicellis. »

Les neuf chansons du duc viennent à l'appui de ce dire. Car Jean Ier fut poète flamand :

« Un beau jour de mai, levé dès l'aurore, j'allai dans mon verger, prendre mes ébats; j'y trouvai trois pucelles : oh! quelles beautés! Elles chantaient tour à tour : Herba lorifa, herba lorifa

« J'accostai la plus belle, et la pris par la, taille, et voulus la baiser, la baiser sur la bouche. Elle, dit : Arrête! herba lorifa, herba lorifa. »

Le duc parlait tout autrement aux hommes d'armes. Jean van Heelu lui prête avant la bataille de Woeringen une fière harangue :

« Songez à la valeur de vos ancêtres! Jamais ils n'ont fui, abandonnant leur prince! Faites comme eux, et vous conquerrez la gloire. Je vous ai vus souvent à l'œuvre et j'ai pu apprécier le service des chevaliers et des soldats. Mais aujourd'hui, le danger est réel : vous verrez ma mort ou mon triomphe. J'atteste Dieu que j'ai cherché la paix! C'est pourquoi Dieu nous aidera. Je marcherai le premier a votre tête; veillez à ce que je ne sois pris ni en flanc ni par derrière. Pour ceux qui m'attaqueront en face, je m'en charge. Je saurai me défendre, à l'honneur de tous; mais, si vous me voyez fuir ou me rendre, tuez-moi, je l'ordonne. »

La bataille fut longue et terrible; Van Heelu en donne les détails en historien, et son récit est accepté et suivi par l'histoire. Mais les nobles sentiments, dignes de la poésie, ne manquent pas dans cette lutte meurtrière, et l'on y retrouve, sous le duc qui triomphe avec emportement, le poète et le chevalier. Adolphe de Nassau, qui devait plus tard être empereur, est fait prisonnier, après avoir tué de sa main cinq des meilleurs chevaliers du duc. « Qui es tu, toi dont la valeur m'a causé tant de peine aujourd'hui? dit Jean à son prisonnier. — Je suis le comte de Nassau. Mais toi, quel est ton nom? — Je suis le duc de Brabant que tu n'as cessé de poursuivre. — Ah! repartit le comte, cette épée qui a tué cinq des tiens n'aurait pas dû te manquer! » — Le duc, loin d'être irrité de cette parole fière, relâcha son prisonnier sans rançon.

Un poète allemand, Ottocar Horneck, raconte une scène d'un tout autre caractère. L'évêque de Cologne vaincu fut jeté par le duc dans une étroite prison, où on le tint assis, tout armé, écrasé sous le poids incessant du heaume, de l'armure et du casque de fer. Le pape voulut intervenir; son légat invita le duc à mettre un terme aux tortures du prélat. Le duc répondit : « Moi ! faire le moindre mal à un prêtre ! que Dieu m'en préserve ! Il est vrai que j'ai fait prisonniers bien des soldats et que j'en garde un, entre autres, tel qu'il fut arrêté dans la bataille, armé de pied en cap, et comme un chevalier. Mais est-ce là ce qu'on appelle un prêtre? »

Jean Ier était poète, il se souvient dans ses chansons des pastourelles des troubadours. Mais il était Flamand, il rappelle ici la verve caustique de Reinart de Vos.

Jean Ier avait les défauts et les qualités du chevalier; il avait lutté dans soixante et dix tournois, il fut tué dans un tournoi. Il

laissa de nombreux bâtards, et Van Velthem prétend que, lorsqu'il fut tué à Bar en voulant conquérir le prix d'un tournoi, il se rendait dans cette ville dans le dessein secret d'y faire une nouvelle conquête d'amour.

Adenet le Roi vivait-il encore lorsque Jean Ier mourut? on l'ignore. Sa dernière œuvre, Cléomadès, semble antérieure môme à la bataille de Woeringen ; car l'éloge qu'il y fait de Jean Ier ne contient aucune allusion au fait culminant de ce règne. L'éloge du vainqueur de Woeringen fut fait dans la poésie flamande qu'il Cultivait lui-même, et un poète allemand écrivit aussi un petit poème sur sa mort. Le Courage, l'Honneur et l'Amour y sont personnifiés pour chanter le duc tournoyeur, poète et multigame. Enfin, les Insignia gentilitia Ducum Brabantiœ résument son règne en lui prêtant une glorieuse devise : Mternitati laboro : Je travaille pour l'éternité.

Les poètes français ne contribuèrent pas moins que les chroniqueurs flamands à illustrer ce règne.

Adenet le Roi, vivant dans la dernière moitié du treizième siècle, n'eut ni la verdeur épique des premières chansons de gestes, ni la naïveté primitive des poètes de la Table Ronde, ni l'unité de genre des uns et des autres. La poésie, à cette époque, remaniait les sujets anciens, pour leur donner des beautés nouvelles, et cherchait des effets artistiques, au lieu de» se livrer à ses inspirations naturelles. Adenet cherche et trouve souvent. Il cherche même le progrès dans la forme : après s'être servi des couplets de vers monorimes, tantôt de dix syllabes, tantôt d'alexandrins, il adopta les vers de huit syllabes à rimes suivies, deux à deux. Il imagina aussi, pour éviter la monotonie des couplets monorimes, d'alterner les rimes masculines et féminines, idée que la poésie française devait accepter pour l'appliquer aux alexandrins à rimes suivies. Cela résolu, il crut faire mieux encore; il fit suivre ses tirades de rimes masculines, de tirades en rimes féminines correspondantes, si bien qu'après un couplet en in, il s'astreint à rimer le suivant en iney après oit, il s'impose la rime eu oite, après i, iV, après é, éet etc., etc., et cela pour les 145 couplets et les 3,000 vers de Berthe aux grands pieds. C'était retomber dans la monotonie et y ajouter une de ces recherches, filles ordinaires de l'impuissance de l'imagination et de la pauvreté des idées. Ce qu'Adenet trouve, c'est un idéal plus délicat, des

mœurs plus civilisées et surtout le sentiment vrai. Car le ménestrel brabançon était né poète parle cœur, et, s'il fut de son temps par ses mauvais côtés, il est de tous les temps par la vérité et l'émotion. Fauchet dit avec raison qu'il est fâcheux en répétitions. Mais, quand M. Paulin Paris ajoute que le fond de ses narrations est en général d'autant moins poétique que son expression semble l'être davantage, je crois que c'est tout le contraire qui est vrai. Le fond des œuvres d'Adenet est presque toujours la vérité du cœur humain.

Quatre œuvres appartiennent incontestablement au poêle brabançon ; le dernier de ces quatre poèmes est un roman d'aventures : Cléomadès; Adenet y cite les trois autres, qui appartiennent au cycle de Charlemagne : Les Enfances cTOgier, Beuves de Comarchis, et Berthe aux grands pieds.

On attribue aussi au ménestrel du Brabant d'autres œuvres, et particulièrement un curieux roman dont j'aurai l'occasion de vous entretenir une autre fois : Eu s tache le Moine.

Berthe est évidemment son chef-d'œuvre. Je l'analyserai dans son entier, après avoir passé rapidement sur les autres.

Les Enfances d'Ogier et Beuves de Comarchis sont des remaniements d'anciennes chansons de gestes ; le premier, d'après la première partie de la Chevalerie Ogier de Danemark, par Raimbert de Paris ; le second, d'après le Siège de Barbastre.

Chaque époque trouve, dans les œuvres des temps antérieurs, des sujets qui l'intéressent et de nombreux détails qui lui répugnent, et elle n'accepte ce legs poétique que sous bénéfice d'inventaire. Les mœurs se sont adoucies, l'idéal de l'homme et de la femme ont changé; on aime à faire connaissance avec les héros du passé, mais on veut qu'ils soient vêtus à la moderne, et présentés, dans le monde nouveau, par un contemporain qui en connaisse les goûts et les usages. Ce fait est plus vrai pour les traditions primitives d'époques violentes; alors, cette loi s'impose même à l'histoire, qui se croit longtemps forcée de passer le vernis de la civilisation nouvelle sur les récits des temps barbares. Mais les œuvres d'imagination surtout ont cette mission de rajeunir les héros pour conserver à l'héroïsme une jeunesse éternelle, et il arrive un moment où la forme poétique elle-même n'est plus de mise et où les inspirations des vieux trouvères ne sont plus reçues à moins d'être travesties par les romanciers et de se présenter sous l'habit noir de la prose.

Le siècle d' Adenet n'en était point là. Plus tard, Ogier> Berthe et Cléomadès seront reproduits en prose. Le treizième siècle croyait encore à cette harmonie du vers qu'on a appellée la langue des dieux. Le roi ménestrel du Brabant fit comme les poètes de l'époque ; il chercha, dans les anciennes chansons de gestes, les sujets les plus célèbres, pour les présenter à la brillante noblesse de son temps, dans la langue et sous la forme qu'elle aimait, et avec l'idéal le plus avancé que pût alors rêver un poète.

Les critiques ont fait ressortir cette différence d'idéal : la rude naïveté du onzième siècle changée en scrupules d'honneur, la violence des combats, en jeux de tournois, l'indépendance farouche des féodaux, en respect du roi, et les simples mœurs des amours honnêtes ou violentes, en recherches de sentiment. Cette transformation caractérise les Enfances d'Ogier et Beuves de Comarchis. Je ne m'y arrêterai point. Nous la retrouverons dans Berthe aux grands pieds.

Cléomadès se rattache à un autre genre. Adenet le rédigea à la demande de Marie de Brabant et de Blanche de Gastille, qui lui en fournirent le sujet, comme il le raconte lui-même en confiant le nom de ses royales prolectrices à un acrostiche, ce secret de polichinelle des trouvères. C'est une histoire merveilleuse, d'origine espagnole et sans doute arabe, et qui ressemble assez aux contes des Mille et une Nuits. Le cheval de bois, qui eu est la grande machine dramatique, se retrouve ailleurs, avant et après Adenet. Il sert à Cléomadès pour ses aventures d'amour. Dans ce genre d'oeuvres, genre secondaire à coup sûr, le sujet ne compte pas et n'est guère qu'un prétexte, une convention, qu'on passe aux poètes pour leur permettre de déployer toute leur imagination dans l'abondance ou la grâce des détails. Ce sont les détails qui comptent, et trop souvent le poète s'y perd. Libre d'inventer tout ce qu'il veut, sans s'arrêter devant les choses les plus merveilleuses, il ne trouve souvent que des inventions vaines ou fausses, que des détails recherchés et prétentieux. Tant il est vrai que les grandeurs de l'homme sont en lui, dans les réalités de son esprit, dans les émotions de son cœur, et que, pour trouver le beau, pour développer le génie, il ne faut pas se jeter dans le domaine des fées, il faut rester dans la vérité du cœur humain.

Je ne vous laisserais rien dans l'esprit, messieurs, si je vous

racontais : qu'il y avait une fois un roi d'Espagne qui avait trois filles, et un fils brave et beau, nommé Cléomadès; que ta plus jeune de ses filles fut recherchée par un roi. bossu et laid, méchant et sorcier par dessus le marché, qui fabriqua pour l'obtenir un cheval de bois, assez semblable au cheval de bronze renouvelé de Chaucer par Scribe; que Cléomadès, enlevé par le cheval, descendit à la cour de la belle Glarmondine et l'éveilla d'un baiser, — car les baisers jouent un aussi grand rôle que les coups d'épée dans ces romans; — que Cléomadès enleva Glarmondine, mais que le roi bossu la lui vola et l'emporta loin, bien loin; que Cléomadès, après maintes prouesses, retrouva sa belle chez un roi qui voulait l'épouser et dont elle se défendait en feignant la folie; que, déguisé en médecin, le héros, pour la guérir, la plaça avec lui sur le cheval d'ébène et l'enleva pour de bon ^eite fois et pour l'épouser; qu'enfin — car c'est ainsi que se terminent tous les contes d'amour, — qu'enfin Cléomadès et ses trois sœurs se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d'enfants :

« Sachez que lui et ses trois sœurs Eurent fils et filles plusieurs. »

Ce que vous voulez savoir, ce que je dois vous dire, c'est la valeur de l'œuvre. A mon avis, Adenet, qui a pris ici le rhythme de Chrestien deTroyes, est loin d'atteindre son modèle pour la netteté du vers, pour la grâce de3 transitions, pour l'invention des épisodes. Trop souvent, on y sent l'effort, la recherche de l'effet, le genre factice. Mais l'ensemble est suffisamment agencé, l'intérêt, soutenu, les épisodes, variés, sinon le style, et les inventions, souvent gracieuses.

Je vous en donnerai une idée.

Le roi des ménestrels n'oublie pas les ménestrels. Quand son héros se déguise en médecin pour chercher celle qu'il aime, il ne veut d'autre compagnon que le ménestrel Pinchonnet, et il en donne deux raisons; la première c'est que le chanteur l'arrache à ses sombres pensées; la seconde, c'est que les ménestrels sont gens qui vont partout et savent toutes les nouvelles, et qu'en faisant parler ce figaro poétique, il espère découvrir la trace de l'héroïne perdue. Ce Pinchonnet joue un rôle utile dans le roman; Adenet le présente comme le modèle du mènes-

trel : joyeux quand il peut dire le bien, et se gardant de médire; car, dit le poète, on n'est ménestrel à bon droit qu'à ce prix : Le ménestrel bien élevé (de bonne affaire) doit célébrer le bien et taire le mal.

Adenet, cependant, n'est pas avare d'une pointe de satire. La situation de son héroïne lui en suggère une que voici. Elle passe pour une femme de basse extraction, compagne d'un saltimbanque, qui veut l'épouser de force; néanmoins, le roi du pays veut aussi en faire son épouse; car, dit le poète, « les grands seigneurs de ce temps-là ne cherchaient à conquérir ni terres, ni trésors ; mais ils rêvaient de trouver une belle vierge, bien faite de corps et noble de lignage, et, pourvu qu'elle fût honnête et bonne, ils l'eussent acceptée pauvre et nue, de préférence à une impératrice, laide et sotte. »

Cet idéal a pour repoussoir la satire du temps :

« Aujourd'hui, on ne veut avoir belle ni bonne, sans fortune. Jadis, roi, comte, duc ou baron était honoré quand il se mariait ainsi, et chacun l'en félicitait. Aujourd'hui, la richesse passe avant la beauté et l'honneur. »

Tai parlé des scènes gracieuses du poète. Voici la plus remarquable de toutes :

Cléomadès, transporté par son cheval de bois dans le palais de Clarmondine, l'a trouvée endormie et l'a éveillée avec deux baisers : il ne la connaissait point et la trouvait belle. Plus tard, lorsqu'il l'aime, lorsqu'il est aimé, lorsqu'il la retrouve après de longues souffrances et l'enlève pour l'épouser à la cour de son père, lorsqu'elle est bien à lui et qu'ils ne se sépareront plus, ils s'arrêtent, fatigués, près d'uue fontaine, sous uu arbre, et l'héroïne s'endort sur les genoux de son amant :

« Elle dit que là dormiroit Uu petit, car lassée étoit ; Et Cléomadès dit lui a Que sur son giron dormira. »

Elle s'endort, le chevalier a pour elle des sains de mère, il la tient sur ses genoux, il la couvre d'un pan de son manteau. Elle dort et H la regarde, il admire sa grande beauté, sa joue

fraîche, sa bouche vermeille; il ne peut en détacher ses yeux; il se souvient du premier jour où il la vit, aussi endormie, et lui donna deux baisers. Alors, le même désir s'empare de son cœur; les lèvres de Clarmondine appellent encore ses lèvres. Mais la raison l'arrête et, par un artifice poétique du temps, bien usé aujourd'hui , le poète met aux oreilles du héros deux conseillers opposés : l'Audace et la Raison. L'Audace ayant pour auxiliaire le Désir, la Raison commandant à la passion, et ayant pour elle la Tempérance et l'Honneur. Ose, dit la première, l'amour aime les audacieux. — Arrête, dif. la Raison, l'amour n'aime pas le larcin. — Tu l'as bien embrassée quand tu la vis pour la première fois, dit l'Audace. — L'amour ne t'imposait aucune réserve alors, dit la Raison.

Le dialogue se prolonge, car le poète n'abandonne pas facilement une idée quand il la tient. En (in de compte, Gléomadès écoute la raison, et Glarmondine ne sera pas éveillée cette fois par un baiser. Je me trompe, messieurs, le baiser y est ; le poète l'y introduit par un artifice poétique plein de charme.

Pendant que l'amant hésitait, la belle rêvait, et les rêves féminins n'ont point de ces scrupules; elle rêvait qu'un lion se jetait sur elle, que son amant tuait le lion et qu'elle tombait évanouie dans les bras de son sauveur, qui la baisait « près du menton » ; car l'héroïne n'ose pas dire : sur la lèvre.

Cléomadès lui explique son rêve en lui racontant les luttes de son cœur. Le lion, c'est l'audace qui le poussait à l'embrasser; le vainqueur du lion, c'est la raison et la tempérance du chevalier, qui ont résisté à ce doux désir.

A ce récit, l'héroïne, touchée de cette délicatesse de son amant, l'en remercie et lui offre, lui octroie elle-même ce baiser qui, donné et reçu en rêve, ne suffit pas; ce baiser qui n'est plus un larcin, mais que l'honneur autorise et que l'amour agrée ;

Et lors doucement la baisa, Ce baiser l'amour agréa.

Froissart, dans son dit de i'Épinette amoureuse, raconte une scène souvent citée : un jour de mai, le poète trouve dans un jardin une belle dame, lisant un roman bien fait et dicté par l'amour; il la prie de continuer sa lecture tout haut, car aucun

son d'instrument ni de lyre ne peut lui plaire autant que de l'entendre lire. Elle Lit et le jeune poète admire son sourire léger, « le doux mouvement de sa bouche ». Bientôt, elle le prie de lire à son tour. Le jeune jouvenceau lit une page, ou deux, ou trois, il ne sait. Puis, ils laissent le livre et causent et se promènent et jouent. Et le poète se prend d'amour. La belle fut-elle aussi férue de CupidoîW ne le sait. Mais, quand ils se séparèrent, la dame :

Me dit fort amoureusement :

Revenez-nous, car vraiement Je prends plaisir à votre lire.

Ce livre, dicté par l'amour et qui sert à l'amour, la dame l'avait nommé : c'était Cléomadès. Froissart ne nous dit pas si c'est la scène du baiser qu'il lut à la demoiselle. Mais il n'eût pu choisir plus belle page, pour être lue à deux, sous les grands arbres, par un beau jour du joli mois de mai.

Il est temps que nous arrivions à Berthe aux grands pieds. Ici, le sujet compte, et, sans cesser d'être gracieuse, l'inspiration est noble; le poète n'abandonne pas la corde d'or de l'amour, mais il quitte le domaine léger de la féerie pour entrer dans l'histoire.

Le roi Pépin, cherchant en secondes noces une épouse royale, a demandé la fille du roi de Hongrie, Berthe la Débonnaire. Mais Berthe est trahie et abandonnée dans une forêt. Une serve, du nom d'Aliste, a pris sa place et sa couronne, et donne deux fils au roi de France.

L'impunité sera-t-elle assurée à ce crime, habilement caché? une esclave restera-t-elle sur le trône? la trahison privera-t-elle la France d'une reine qui doit lui donner Charlemagne? Ces questions, toujours présentes à l'esprit et à la conscience du lecteur, et inséparables de ses émotions, forment le centre poétique, historique et moral, du poème.

Pour tromper Berthe et prendre sa place, la serve, que sa mère lui avait donnée pour compagne, a effarouché la pudeur de celte enfant de seize ans. L'amour de Pépin la tuerait, lui ditelle, et l'enfant effrayée consent elle-même à se laisser remplacer. Dans le court récit de Philippe Mousket, antérieur à l'œuvre d'Adenet, Pépin, instruit de la substitution, se prend à

aimer cette serve et trahit lui-même sa royale épouse qu'il abandonne. Dans l'œuvre d'Adenet, Pépin croit aimer Berthe, car l'esclave Àliste lui ressemble, et c'est sous le nom d'Àliste que Berthe, tombée dans le piège, est condamnée à mourir et est abandonnée dans une forêt par la pitié de ses bourreaux.

Le sujet étant ainsi posé par l'audacieuse ambition d'une serve qui veut être reine de France, toutes les péripéties vont sortir du développement naturel de la situation. Car il est impossible que la mère de Berthe, la noble Blanchefleur, ne vienne jamais voir sa fille au beau pays de France et dans la ville de Paris, décrite avec amour par le poète. De grands malheurs l'y décident; elle perd ses autres enfants ; alors, elle ne peut plus attendre et le drame commence.

Quand Berthe était partie pour la France, son père et sa mère lui avaient donné une riche escorte :

Car gens françaises sont de grand beubanccrie.

Ils lui avaient aussi donné de sages conseils :

Fille, lui dit le roi, ressemblez votre mère, Ne soyez vers les pauvres ni dure ni amère.

Et la mère lui a dit :

Or, faites-vous aimer des lettrés et des clercs.

Le poème d'Adenet fut mis au théâtre au quatorzième siècle. Le miracle de Berthe fait parler Blanchefleur de même :

Soyez pleine d'humilité, Fille, quand vous serez réine, Et envers tous douce et bénigne ; Et si grand bien vous en viendra Que le peuple vous aimera.

Mais la fausse Berthe s'est fait haïr de son peuple, eu l'écrasant d'impôts, et Blanchefleur ne trouve sur son passage que la haine de la France pour sa fille. La noble mère s'en étonne; Berthe était si bien née, si bien élevée, de si noble race :

Et de père et de mère de vieille ancesserie!

Le poète a mis énergiquement en scène cette réception que la haine du peuple Tait à Blanchefleur. Tout le monde maudit au passage celle qui engendra la mauvaise reine. Un paysan arrête le cheval de la mère de Berthe et lui crie : Dame! par la merci de Dieu, je me plains de votre fille! Je n'avais qu'un cheval qui m'aidait à gagner le pain de mes enfants, elle me l'a fait prendre! Que Dieu la maudisse!

Je la maudirai tant au soir et au matin

Que j'en aurai vengeance du père souverain.

Un nouvel étonneraent, un nouveau présage attendait Blanchefleur. Le roi Pépin vient à sa rencontre, sans son épouse. Berthe n'est pas venue au devant de sa mère! — Berthe est malade, dit le roi, la joie de revoir sa mère l'a trop émue. Mais elle sera guérie, quand elle vous aura vue,

Et l'aurez tendrement entre vos bras tenue.

La mère s'alarme néanmoins; ce mal doit être grave, puisque sa fille n'est pas venue à elle. Le roi lui présente ses enfants; un nouveau pressentiment la frappe. Le cœur de Blanchefleur ne parle point, en voyant les fils de Berthe; la mère n'a pas reconnu son sang! Elle ne les embrasse pas, et tout son corps tremble :

Le cœur ne lui trait point que joie en ait éue. Elle n'en a aucun baisé ni acolé.

Cependant, du haut de Montmartre, elle admire Paris, et son cri d'admiration la ramène encore à sa fille, sa fille heureuse d'être mariée en si très noble lieu.

Elle entre au palais. Margiste, la mère de la fausse Berthe, vient à elle : Où est ma fille? lui crie Blanchefleur. La duègne lui fait un conte : Berthe a besoin de repos. La mère, effrayée, respectera le sommeil de sa fille, et les criminels respirent un instant. Mais on ne retiendra pas longtemps Blanchefleur loin de Berthe ; aussitôt après le repas, elle y court. Un nouveau

LE SIÈCLE LITÎÉHaIRE DU BRADANT.

SI

conte suspend l'intérêt : Tous les volets sont fermés, la lumière peut tuer la reine. Et la mère se résigne à parler à sa fille dans l'ombre.

Enfin les deux femmes sont en présence, et le cœur va tout éclaircir. La gêne et la froideur de la fausse Berthe ont bientôt confirmé les pressentiments de Blanchefleur. Le poète fait preuve d'une grande connaissance du cœur humain dans cette belle scène. Quand Blanchefleur entend que le premier mot de sa fille n'est pas pour elle, que son premier geste n'est pas pour l'embrasser; quand elle se sent repoussée et comprend qu'on veut l'éloigner, son cœur de mère éclate : « Ce n'est pas ma fille ! Ma fille, fût-elle à demi morte, m'eût embrassée et fêtée! » Alors, dans une violente émotion, la mère n'entend plus rien, elle veut voir cette femme qui n'est pas sa fille et qui est la reine, elle court à la fenêtre et l'ouvre au grand jour, elle court au lit, arrache la couverture , aperçoit d'abord le pied de l'esclave qui se cache, n'y reconnaît pas sa race, — la grandeur du pied était signe de noblesse alors, — jette la fausse reine à terre et la foule aux pieds :

Trahi ! trahi! trahi!

Ce n'est mie ma fille! c'est la fille à Margiste !

Le roi accourt au bruit, et la mère :

Franc roi, où est ma fille? la blonde, aux longs cheveux, La douce, la courtoise, la très bien enseignée, Berthe la Débonnaire et si bien élevée !

Dans l'éclat de sa douleur, la mère sublime énumère les qualités de sa fille et semble répondre à la France : Ma fille ne serait pas haïe de son peuple !

Puis, elle tombe, suffoquée par la douleur.

Le crime est déjoué, déjoué avec un grand art; mais la victime n'est pas retrouvée. La France n'a plus pour reine une esclave; mais elle n'a plus de reine. Le double intérêt se soutient et l'œuvre est d'un vrai poète.

Le roi Pépin, d'après les légendes, a le caractère assez léger. Il s'est laissé tromper par une esclave. Cette fois, s'étant égaré à la chasse, il rencontre une villageoise, oublie Berthe, et en

devient amoureux. L'amour d'un roi ne souffre pas de résistance. Une chronique, antérieure au poème, dit grossièrement que le roi demanda au vacher de lui prêter sa fille pour une nuit, et que le vacher la lui octroya. Deux chroniques allemandes ne trouvent rien de mieux que de mettre à côté du roi un astrologue qui lui prédit qu'il doit engendrer cette nuitCharlemagne. Pépin demande donc son aînée au meunier, — car le vacher est devenu meunier; — ce n'est pas elle, dit l'astrologue; puis sa cadette, ce n'est pas elle encore ; enfin, le meunier, n'ayant pas d'autre fille, est forcé d'avouer qu'il a recueilli une inconnue; c'est Berthe. Berthe, selon la première de ces chroniques, raconte aussitôt la vérité au roi et reprend son rang d'épouse; d'après l'autre, elle accepte l'amour du roi sans se faire reconnaître. Dans les deux chroniques, Charlemagne, engendré ainsi clandestinement, est presque un fils naturel, le roi le fait élever en secret chez le meunier.

Adenet a compris son sujet tout autrement. J'ai souvent parlé d'une grande condition de l'art qui ne veut pas laisser les péripéties d'une œuvre au hasard d'inventions faciles à trouver, mais qui exige quelles se déduisent de la logique des passions et de la vérité des sentiments, difficiles à peindre. Adenet a fait preuve de cet art dans la première partie de son poème; il n'y manque pas dans la seconde.

Abandonnée au milieu d'une forêt; menacée dans sa* vie, par les bêtes sauvages qu'elle entend rugir, par les éléments que l'orage déchaîne, par la faim qui la presse ; menacée dans sa pudeur par des brigands qui se la disputent, — le poète s'est arrêté longtemps à décrire cette situation pleine de terreur, — Berthe a fait vœu de vivre dans l'obscurité et de ne révéler à personne son rang ni son nom, si Dieu la sauvait de mort et de houtage. Sauvée, elle a été recueillie chez Symon le voyer. Comment le roi retrouvera-t-il l'épouse qui doit lui donner Charlemagne, en présence de ce double obstacle : la perte de sa trace et le vœu de Berthe? La légende indiquait une chasse du roi léger. Voici ce qu'en a fait le poète. Le roi s'est égaré à la chasse; Berthe s'est oubliée à prier dans une chapelle. Pépin lui demande sa route, ne la reconnaît pas et la trouve belle. Il se dit de la maison du roi et veut la prendre dans ses bras. L'entretien est d'abord chaste et gracieux. Mais Pépin s'éprend de plus en plus de la nièce de Symon. Il se dit grand-

maître de la maison du roi; il promet, il supplie, il exige. L'honneur de Berthe est en danger. Alors, la jeune fille relève la tête : « Seigneur, par la sainte croix! ne touchez pas à la femme du roi Pépin! Je suis fille du roi Flore et de la reine Blanchefleur! Je vous défends d'avoir une pensée mauvaise contre moi et d'être larron de ma virginité! car je suis reine de France! » Berthe, qu'on a entraînée au piège en alarmant sa pudeur, Berthe qui a fait son vœu autant pour préserver son innocence que sa vie, Berthe se révèle encore par ce même instinct sublime, qui est la couronne des vierges.

Berthe a trahi son secret. Mais, à peine sauvée, elle se rétracte; et le roi, qui a un premier indice, doit recourir à la ruse pour connaître la vérité. Sa première ruse, qui est d'écouter à la porte les explications de Berthe avec sa famille d'adoption, lui apprend que Berthe a senti son cœur battre auprès de lui, sans le connaître. La jeune vierge interroge sa prétendue tante:

« Dame, dit Berthe, je vous demanderais volontiers, si j'osais le demander, ce qu'il est devenu, celui qui m'a fait tant d'ennui... — Belle, dit Constance, il est parti, mais il nous a dit une chose qui nous fait grande peine... Berthe baisse la tête et rougit un petit :

Berthe regarde à terre, un petit se hontoie.

Joli mot, forgé sans doute pour la rime.

Berthe dit à ses hôtes qu'elle a menti pour sauver son honneur. Mais Pépin va trouver le moyen de connaître la vérité. Il fait venir le roi et la reine de Hongrie, et quel contraste avec l'entrevue de la fausse Berthe et de Blanchefleur ! Berthe les voit, elle oublie tout pour se jeter dans les bras de son père et de sa mère, qui se la disputent, et cette petite scène où les parents se reprennent tour à tour leur fille pour l'embrasser, est charmante.

Cependant l'amoureux de la forêt est là ; il se fait reconnaître, et Berthe rend grâce à Dieu :

Sire, si ce est vous, Damedieu en gracie !

Pépin et la France ont retrouvé leur véritable reine, et le

poète ajoute un mot qui élève son sujet : Berthe sera la mère de Charlemagne :

Après, eut Karlemaine à la face hardie!

Les malheurs de Marie de Brabant, reine de France, sont connus; on prétend qu'en traitant ce sujet, qui rappelle la légende de Geneviève de Brabant et qui se rattache au nom de Charlemagne dont les ducs de Brabant se faisaient gloire de descendre, Adenet voulut faire allusion à la disgrâce et à la justification de la fille d'Henri III, sœur de Jean Ier. Il n'est pas rare que les poètes prennent ainsi la harpe de David pour consoler les grandes infortunes. Quoi qu'il en soit, le choix du sujet était heureux, il inspira le roi-ménestrel et lui permit de déployer toutes ses qualités dans la peinture du cœur humain;

Un crime à réparer, la France qui attend une reine, mère de Charlemagne, un développement habile des situations, une poésie de sentiment vrai, sauf les défauts inhérents à la langue et à l'art de l'époque, tout concourt à faire de Berthe aux grands pieds une œuvre de haute valeur. Que de fois ce poème ne fut-il pas imité, mis en prose, mis à la scène et traduit, depuis le Mystère du moyen âge jusqu'à Dorât qui en fit deux drames, l'un en prose, l'autre en vers; depuis la traduction en prose du quinzième siècle jusqu'à la traduction allemande de Simrok, au dix-neuvième. Si la Renaissance n'avait pas dédaigné la poésie des trouvères, si le siècle des ducs de Bourgogne ou de François Ier avait été un siècle de Périclès, combien la langue française n'aurait-elle pas de chefs-d'œuvre, qui aujourd'hui n'appartiennent qu'à la langue d'oïl ! Alors, à côté de la Chanson de Roland, on eût pu placer au premier rang l'œuvre du roi ménestrel.

Lorsque l'étude de cette sorte d'antiquités fut reprise en France, il y a quelques trente ans, le premier poème dont le texte ait été publié intégralement fut Berthe aux grands pieds. C'était en 1836; l'éditeur, M. Paulin Paris, avait eu la main heureuse.

Ce sujet est tel qu'il pourrait encore aujourd'hui, après les grands siècles de la littérature française, inspirer une grande œuvre à un poète... qui croirait à la gloire de Charlemagne.

Aucune de nos provinces, dans aucun siècle du moyen âge,

LB SIÈCLE L1TTËHAIRE DU BRADANT

n'a négligé les arts de la pensée, et Ton voit de tout temps un large et intelligent libre échange y régner dans la république des lettres. Mais chacune eut pour ainsi dire son tour de gloire, et servit de centre à ce rayonnement littéraire. Après la Flandre de Philippe d'Alsace, après Chrestien de Troyes, le roman du Renard et Van Maerlant,— avant le siècle des d'Avesnes, le siècle de Jean de Condé, de Jean le Bel et de Froissart, le Brabant tient dignement sa place dans le règne de Henri III et de Jean Ier, et, si les Van Heelu, les Van Velthem, les Jean Boendale sont plutôt des chroniqueurs patriotiques que de grands poètes, le Brabant alors donna à la poésie française un poète digne de porter la couronne des ménestrels : Adenet le Roi.

Van Maerlant a une statue; pourquoi Adenet le Roi n'en a-t-il pas une, lui qui aurait pu dire comme Jean Ier : Je travaille pour l'immortalité?

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

Le rire est bon, messieurs; c'est le rayonnement de la santé du corps et de l'esprit. Le malade ne peut que sourire; le méchant ricane; les criminels comme Charles IX ne rient plus; les tyrans comme Philippe II n'ont su jamais rire. Mais l'homme qui n'a rien de lourd sur son estomac ni sur sa conscience, peut rire des sots « à pleine gueule ». Et le rire n'a pas besoin d'être la vengeance des petits, comme dans le Renard, ou la mise au pilori du vice, comme dans Y Avare et le Tartufe, ou l'exécution des sots et des méchants, ennemis de la raison et du bien public, comme lorsque Aristophane flagelle les chauvins d'Athènes et les sycophantes religieux et politiques. La joie peut se passer de ces grandeurs, de cette utilité suprême, de ce but social. Rire pour rire est une bonne et saine chose, et l'on rit avec Polichinelle battant le diable, comme avec Sganarelle battu par sa femme; on rit avec Arlequin armé de sa batte, comme avec Diafoirus armé d'autre chose ; on rit avec Jean de Nivelles, suivi de son chien, comme avec saint Antoine, suivi d'un ami d'un autre genre ; on rit des malices d'Ulenspiegel, comme des naïvetés de Sancho Pança; on rit des représailles d'Eustache le Moine comme des sorties généreuses du Misanthrope.

Le rire n'a pas manqué à la littérature du moyen âge; avant d'avoir la farce, c'est à dire la comédie dans l'enfance, elle eut le fabliau; avant Molière, Lafontaine, le Lafontaine des contes imités de Boccace aussi bien que des fables traduites d'Ésope.

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

Les fabliaux sont innombrables; c'est la poésie de la place publique ou du cabaret, la poésie des bourgeois et des manants. Les principaux caractères des fabliaux sont la satire des mœurs, le sarcasme contre les prêtres, les farces jouées aux sots, les fredaines de l'amour. Les héros qu'ils préfèrent sont des vauriens, voleurs de cœurs ou voleurs de bourses. Les dupes qu'ils livrept au ridicule sont les mauvais maris, les bourgeois avares, et surtout les moines, auxquels ils prêtent tous les vices et jouent tous les tours du métier. Dans l'antiquité, l'esclave n'avait pas la parole, il fut le jouet des grands, battu sur la scène et prêtant le rire à l'épopée. Au moyen âge, le peuple chante, le serf rimaille : le Thersite des fabliaux, battu, trompé, volé, n'est plus l'esclave, c'est le noble, le bourgeois, le prêtre.

Quant à l'obscénité, elle se trouve partout dans cette époque ; les premiers mystères eurent beau être joués dans les églises, ils ne se firent pas faute d'une crudité de langage qui étonne, et si les fabliaux se servent davantage encore du mot propre, s'ils en usent et en abusent, c'est que leur spécialité est de peindre les mœurs et de rire de la folie des hommes. Ce n'est pas de cette époque qu'on eût pu dire :

Le latin dans les mots brave l'honnêteté, Mais le lecteur français veut être respecté.

Le lecteur gaulois ne connaissait pas ce respect dans les mots ni dans les. idées, et le public des fabliaux permettait une entière licence aux poètes, qui ne se le firent pas dire deux fois.

Cette immense production de petits contes en vers, préparait le théâtre comique; a les voir s'accumuler sans frein et sans nombre, on croit assister à ces entassements de débris géologiques qui formèrent des continents. Les fabliaux furent les sédiments de la comédie moderne.

Je me bornerai à quelques exemples.

Tous les lecteurs français connaissent Y Avarice et l'Envie, de V. Hugo. C'est un fabliau du treizième siècle. Saint Martin offre au convoiteux et à l'envieux de satisfaire le souhait de l'un d'eux, à la condition que l'autre obtiendra deux fois plus que son camarade. L'envieux , après de longues hésitations, se décide :

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

Saint Martin, dit-il, je vous prie Que Ton m'arrache un de mes yeux Et mon compère en perdra deux!

Tous les lecteurs flamands connaissent ie conte touchant de Van Beers : VÊcuelle de bois. Un vieux père a laissé tous ses biens à son fils, auquel il devient bientôt à charge et qui le réduit à manger dans une écuelle de bois. Mais cet homme dénaturé a un enfant. Un jour, l'enfant s'amuse, dans un coin, à tailler un morceau de bois; le père l'interroge : que fais-tu là? L'enfant répond qu'il prépare une écuelle, pour le traiter, quand il sera grand, comme lui-même traite son père. Cette leçon n'est pas perdue et le devoir filial reprend ses droits, à la voix de cet enfant précoce. Ce conte est un fabliau du treizième siècle, d'un trouvère nommé Bernier. L'écuelle y est une selle, unique oreiller laissé au vieillard, et que l'enfant coupe en deux, pour en réserver la moitié à son père.

Tous les enfants connaissent le conte des Souhaits ridicules, de Perrault, dont notre peintre Wiertz a tiré une composition si originale. C'est aussi un fabliau, et les Quatre Souhaits de saint Martin vont jusqu'à une obscénité dont il m'est impossible de donner une idée.

Tous les Anglais admirent, et l'Europe avec eux, la grande comédie de Shakespeare, dont le héros est le juif Shylok. C'est un fabliau du moyen âge, imité du latin, lequel l'avait imité de l'arabe; on le trouve dans le Dolopathos, d'Herbert de Paris.

Tout le monde connaît Georges Dandin, c'est un conte tiré aussi du Dolopathos.

Tout le monde connaît le Médecin malgré lui. C'est un fabliau anonyme de la même époque : Le Vilain mire, ou le Manant médecin.

Voici ce que raconte le trouvère anonyme du treizième siècle : un paysan avait tout pour lui, jeunesse et fortune, tout excepté une femme. Il en prendrait bien une, dit-il, s'il s'en trouvait une bonne. On lui indique la tille d'un chevalier pauvre et il l'épouse. Une fois riche d'une épouse, il s'inquiète et ne sait comment il gardera des voleurs ce trésor difficile à garder. Est-ce qu'une femme noble lui convenait? Quand il ira aux champs, quelque chevalier la guettera, et surtout le chapelain qui lèvera la dîme sur son bonheur conjugal. Dans cette per-

TYPES COMIQUES ET POPULA1KES

plexité, le mari s'avise d'un moyen bien digne d'un rustaud. Il imagine de battre bel et bien sa femme tous les matins, en sorte qu'elle en ait à pleurer jusqu'à son retour. A son retour, il la flattera, accusera le démon, obtiendra son pardon à force de caresses, et aura échappé un jour de plus au danger du mariage. Mais sa femme prise peu cette façon d'être aimée ; elle pleure, elle raisonne. Mon mari n'a jamais été battu, se dit-elle; car s'il savait ce que c'est, il me ménagerait davantage. De là à chercher un moyen de lui faire sentir ce que c'est que d'être battu, il n'y a qu'une conséquence à tirer. Deux messagers du roi qui passent lui en fournissent l'occasion ; la fille du roi a dans la gorge une arête qui l'empêche de boire et de manger; ils vont en Angleterre chercher un grand médecin pour la guérir. Qu'est-il besoin de passer la mer? dit la dame; mon mari est le meilleur de tous les médecins. Mais je vous préviens qu'il ne fait rien que s'il y est contraint par des coups de bâton. Et voilà que les messagers battent d'importance notre mari pour qu'il les suive à la cour; et voilà que le roi le fait battre et battre encore. Il a beau crier : Je ne suis pas médecin; il ne reçoit qu'une réponse : Battez-le moi! et les coups ne se font pas attendre. Alors, ce médecin malgré lui s'avise d'un tour qui puisse faire rire la malade, et rire à gorge tellement déployée que l'arête en sorte dans un éclat de rire. Il réussit. Mais succès oblige : ses aventures ne s'arrêtent pas là; le roi veut retenir à sa cour un aussi habile médecin et il connaît un moyen de persuasion facile : le bâton est d'une éloquence sans réplique. Bientôt, pour profiter de cet argument puissant, voilà qu'une nuée de malades s'abat sur le palais. Gomment le malheureux s'en tirerat-il? Il dit aux malades qu'il ne peut les guérir qu'en faisant brûler le plus infirme d'entre eux pour en faire prendre la cendre dans une potion aux autres. Cette seule parole les guérit tous, et sauve le paysan. Car le roi le comble de biens et lui rend sa liberté : Ce serait honte, dit-il, de battre encore un pareil homme. C'est ainsi que le mari ne battit plus sa femme, ne la quitta plus et en fut aimé, sans craindre le chapelain.

Cette dernière scène de la guérison en masse de plus de quatre-vingts malades, nous amène à Ulenspiegel qui l'a empruntée au Vilain mire.

Il arriva en effet un moment où l'on voulut réunir les fabliaux et les coudre ensemble en les attribuant à un même héros.

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

L'un de ces recueils, imité de l'Orient, s'appelle le Dolopathos; un autre s'appelle la Discipline du clergé; un autre, traduisant Esope : YYsopet; un autre, les Repues franches, ou les manières de se repaître aux dépens d'autrui; d'autres enfin, qui se rapprochent davantage de VUlenspiegel, portent le nom d'un héros auquel ils attribuent toutes les farces qui y sont réunies; ainsi l'on a : le Curé Amis, les Facéties de Gonella, les Facéties du curé de Kalenberg, nom germanique d'où est venu, dit-on, le mot Calembour.

VUlenspiegel est un de ces recueils, celui peut-être qui eut le plus de succès, car il devint célèbre dans toute l'Europe, en Suisse, en Pologne, en Angleterre, en Italie, eu Danemark. Du quinzième siècle jusqu'aujourd'hui, les bibliographes comptent plus de cent versions différentes de cette légende, versions en prose et en vers, en latin, en allemand, en flamand et en français; et récemment un écrivain belge, dont la plume est comme un crayon d'artiste, a essayé d'en faire une épopée comique en prose, pour placer la figure du vaurien au milieu delà grande révolution du seizième siècle.

On a discuté gravement si Tyl Ulenspiegel avait vécu, où il était né, où il avait passé, où se trouvent ses restes mortels. On garde à Mollen une cotte de mailles qu'il a portée, dit-on; on montre à Aix-la-Chapelle une petite maison qu'il habita; d'autres villes d'Allemagne se flattent de conserver des traces de son passage ; une ville d'Allemagne, Mollen, près de Lubeck, et une ville de Flandre, Damme, près de Bruges, se disputent l'honneur de posséder son tombeau, et un savant allemand a été jusqu'à publier la carte de son odyssée dans ce monde de fous.

Son nom cependant est bien simple à expliquer. La figure allégorique qui, de ses deux tombeaux, a passé au frontispice de presque toutes les éditions de sa légende, représente Tyl tenant d'une main un hibou, de l'autre un miroir, et quelquefois l'homme disparaît pour ne laisser que ces deux attributs de la sagesse. Or, ulen-spiegel signifie en bas allemand ou en flamand, c'était tout un : Miroir du hibou.

Les miroirs étaient de mode alors, comme les blasons, les congés, les bibles, pour servir de titre aux écrivains. Les recueils historiques sont des miroirs historiques; les recueils de morale sont des miroirs de laïques. On a le Spiegel historiael de Van Maerlant, au treizième siècle ; le Lecken spiegel, de Jean

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

Boendal au quatorzième ; le Spiegel van sonden (le Miroir des péchés) de Jean de Weert; le Spiegel desjonghen (le Miroir des garçons) de Lambert Goetman, eu 1488. De nos jour? encore, une dos meilleures revues de la Hollande s'appelle le Miroir du temps {Tijdspiegel).

C'est ainsi qu'un recueil de fabliaux reçut le titre de Miroir du hibou, ou Miroir de la sagesse.

Les traducteurs latins du seizième siècle le comprennent encore ainsi : quoique les rédactions en langues germaniques et en langue française qu'ils imitent aient ajouté au prénom du vaurien : Thyl, le titre du livre : Ulenspiegel; en français : Ulespiègle, et plus tard : Vespiègle, — - Nemius et Periander gardent au titre sa signification et ne prennent pas le Pirée pour un homme. Ni leur héros ni leur livre ne portent le nom d'Ùlenspiegel ; ils appellent le vaurien : Tyl, et ils donnent pour titre à leur poème la traduction du titre germanique : Miroir du hibou; Noctuœ spéculum, dit Periander; Ulularum spéculum, dit Nemius.

S'il faut en croire cette explication rationnelle, mais peu respectueuse, tout ce que l'on conserve de traces d'Ulenspiegel, sa maison comme ses tombeaux, ne ferait que témoigner de l'immense popularité de ce recueil comique et de l'illusion que le héros avait jetée dans l'esprit des masses. Mais, le type une fois créé pour réunir sous un même nom divers fabliaux recueillis partout, il est à croire que plus d'un bouffon s'attribua ce nom, comme nos bateleurs perpétuent, de foire en foire et de siècle en siècle, la génération de Paillasse et de Bilboquet.

La première édition imprimée de ce nouveau Miroir ne seraitelle que la reproduction ou une imitation rajeunie d'un manuscrit plus ancien? La tradition, en plaçant la vie du héros dans la dernière moitié du treizième siècle et sa mort en 1301 ou en 1350, semble autoriser cette conjecture. Quoi qu'il en soit, plus d'une aventure d'Ulenspiegel remonte à d'auciens fabliaux, célèbres dans nos provinces au treizième siècle, et i imprimerie s'empara de bonne heure de ce sujet : de 1519 à 1550, on n'en signale pas moins de seize éditions différentes, eu différentes langues. La première est eu bas allemand et date de 15 19. En 1520, Albert Durer trouve la légeude en Flandre. On en conserve une édition d'Anvers qui date de 1520 à 1530; la première version française faite à Paris en 1532, s'annonce comme traduite du

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

flamand, et, en 1567, le célèbre Bruxellois ^Egidius Periander, dont le nom profane était Giles Omma, en faisait une élégante traduction en vers latins.

Je ne puis analyser tous les fabliaux qui composent le recueil d'Ulenspiegel : « Sa vie et ses œuvres, et les merveilleuses aventures, par lui faites, et les grandes fortunes qu'il a eues. » La plupart ne sont que des traits de fripon ou des farces, dont l'esprit consiste, le plus souvent, à prendre une parole strictement à la lettre. Ainsi, un prêtre, en prenant Ulenspiegel à son service, lui a dit qu'il mangerait comme lui et qu'il partagerait le travail avec sa ménagère. Au premier repas, Ulenspiegel, chargé de mettre deux poulets sur la table, en mange d'abord un; à la première besogne, il n'apporte qu'un seau d'eau, au lieu de deux, etc., etc.

C'est là d'assez lourde malice et un esprit cousu de gros fil. Ce qui donne une valeur à ces farces, c'est lorsque le héros trompe les riches ou les méchants, pour faire quelque bien, ou lorsque ses friponneries sont une violente satire des mœurs des puissants ou une audacieuse parodie du monde.

Un jour, le vaurien rencontre douze aveugles chassés d'une hôtellerie et voyageant sous le froid et la faim. Voici vingt florins, dit-il tout haut, retournez chez votre hôte. L'hôte avare et brutal l'entend; il reçoit avec empressement les aveugles devenus riches. Mais Ulenspiegel ne leur a rien donné; chacun d'eux croit que c'est son compagnon qui a reçu la somme, et, lorsqu'il s'agit de payer l'écot, l'avare est volé par la malice d'Ulenspiegel. Les fabliaux fourmillent de pareils tours, châtiments de l'avarice.

La satire est le sel favori de cette poésie populaire. Lorsque Ulenspiegel est enterré, qu'une corde se rompt, que le cercueil tombe la tête en haut et qu'on laisse ainsi le héros debout dans la tombe, il me semble voir là une parodie de ces maîtres du monde, comme Gharlemagne et Barberousse, qu'on disait restés dans le cercueil, le glaive en main, dans l'éternelle attitude de la domination. Quand Ulenspiegel se charge d'apprendre à lire à un âne ou qu'il dispute contre les docteurs de l'université de Prague : Combien y a-t-il de muids d'eau dans la mer? lui demande le recteur. — Arrêtez tous les fleuves qui s'y jettent et je les mesurerai, répond le héros. — Où est le milieu du monde? — Ici même, vérifiez le; — ces scènes peuvent pa-

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

raître, sans que l'on s'y trompe, la parodie des problèmes prétentieux et des vaines querelles des sophistes, jouée par le bon sens populaire; Rabelais s'en inspirera visiblement.

Les fabliaux exerçaient de préférence leur causticité contre le clergé. Le Miroir du hibou ne pouvait négliger de recueillir ces satires. J'en citerai quatre.

La première scène, que l'on retrouve dans un fabliau, traduit du latin et intitulé Marcol le Vilain, la première scène est une parodie du baptême. La voici telle que M. De Coster l'a imitée :

« Ou portait Ulenspiegel à baptême. Soudain chut une averse qui le mouilla bien. Ainsi fut-il baptisé pour la première fois.

« Quand il entra dans l'église, il fut dit au parrain et marraine, père et mère, par le bedeau, maître d'école, qu'ils eussent à se placer autour de la piscine baptismale. Ce qu'ils firent.

« Mais il y avait à la voûte, au dessus de la piscine, un trou fait par un maçon pour y suspendre une lampe, à une étoile en bois doré. Le maçon, considérant d'en haut les parrains et marraine debout roidement autour de la piscine coiffée de son couvercle, versa par le trou de la voûte un traître seau d'eau qui, tombant entre eux sur le couvercle de la piscine, fit grand éclaboussement. Mais Ulenspiegel eut la grosse part. Et ainsi il fut baptisé pour la deuxième fois.

« Le doyen vint : ils se plaignirent à lui, mais il leur dit de se hâter et que c'était un accident. Ulenspiegel se démenait à cause de l'eau tombée sur lui. Le doyen lui donna le sel et l'eau, et le nomma Thylbert, qui veut dire « riche en mouvements. » Jl fut ainsi baptisé pour la troisième fois.

« Partant de Notre-Dame, ils entrèrent vis-à-vis l'église, dans la rue Longue, au Rosaire des bouteilles, dont une cruche formait le credo. Ils y burent dix-sept pintes de ilobbel kuyt et davantage. Car c'est la vraie façon en Flandre, pour sécher les gens mouillés, d'allumer un feu de bière en la bedaine. Ulenspiegel fut ainsi baptisé pour la quatrième fois.

« S'en retournant au logis et zigzaguant par le chemin, la tête plus que le corps pesante, ils vinrent à un ponteau jeté sur une petite mare; Katheline qui était marraine portait reniant, elle lit un faux pas et tomba dans la boue avec Ulenspiegel, qui lut ainsi batipsé pour la cinquième fois.

« Mais on le retira de la mare pour le laver d'eau chaude en la maison de Claes, et ce fut son sixième baptême. »

La seconde scène est une violente satire contre le monopole que s'arroge le prêtre sur son église. Periander n'a reculé devant aucune des hardiesses de cet épisode, son latin me

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

servira. Cette fois Ulenspiegel est clerc d'une église; un jour que le curé s'habillait devant l'autel, le clerc entend un bruit suspect, accompagné d'une odeur plus suspecte encore :

Qui sentait bien plus fort, mais non pas mieux que rose,

comme dit Régnier.

Parte sui pastor posteriore crepat ; Fcetorem caplat custos sub naribus imis.

Quel encens offrez-vous là au bon Dieu ! s'écrie Ulenspiegel : Hœc offers, pastor, turbida thura Deo !

De quoi- te mêles-tu? répond le maître de céans. Cette église ne m'appartient-elle pas? Ce sanctuaire n'est-il pas à moi? S'il me plaisait, j'y ferais, au beau milieu, bien autre chose :

Nonne meura tcmplum? Subsunt sacra limina nobis? In medio templi fas est mini ponere stercus.

Ulenspiegel met le prêtre au défi ; le prix du pari sera un tonneau de bière. Et, quand le prêtre a osé profaner l'église qui lui appartient à ce point, le clerc malin, fidèle à ses chicanes de mots, mesure le milieu du temple, ne le trouve pas exact et gagne son tonneau.

Peut-on rien inventer de plus fort contre cet orgueil qui fait des choses saintes la propriété du prêtre?

La troisième scène est à la fois une satire des mœurs du clergé et une parodie de la confession. Le curé, qui eu est le héros, avait un beau cheval et une belle chambrière. Ulenspiegel, qui convoite le cheval pour un duc auquel le curé a refusé de le vendre, va se confesser au prêtre; a un moment donné de sa confession, il s'arrête, n'osant aller plus loin. Le confesseur l'encourage, lui promet indulgence, lui assure qu'il n'en prendra ni colère ni haine contre lui. Alors le pendard se confesse d'avoir, comment dirai-je? d'avoir été le rival heureux du curé près de sa ménagère. Le curé, cachant sa colère : Combien de fois, murmure-t-il. Cinq fois, dit hardiment l'impudent coquin :

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

Imponens capite cornua quinque suo.

A ces mots, le curé lui donne brusquement l'absolution, sort du confessionnal, court à sa concubine, l'interroge, l'accuse, et, sur ses dénégations, bondit de colère, lui révèle la confession d'Ulenspiegel et la bat comme plâtre :

Sed, grandem capiens baculum, dat verbera tergo.

Pendant ce temps, Ulenspiegel riait à pleine gorge et, quand le jaloux le chasse, il menace le prêtre, qui a osé trahir le secret de la confession. Alors, c'est au prêtre à tomber à ses genoux. Ulenspiegel n'écoutera rien. Le curé en est quitte pour son cheval, qu'il est réduit à lui faire offrir par sa servante. Et depuis ce temps, le trouble fut dans le ménage du prêtre; oar, par avarice, il regrettait sa monture, et, par jalousie, il battait sa chambrière; si bien qu'un jour elle s'enfuit du presbytère conjugal et que le curé, puni de ses deux vices, perdit son beau cheval et sa belle maritorne.

La quatrième scène est la mort d'Ulenspiegel. Les lois de l'Église ordonnaient aux prêtres d'exhorter les malades à faire l'aumône avant de mourir, et l'on sait à combien de captations cette prescription donna lieu. Les testaments ont prêté a de nombreuses satires, et le Testament de l'âne, de Rutebœuf, est resté célèbre. Un curé aimait tant son âne qu'il l'enterra dans le cimetière bénit, comme un chrétien. Le doyen s'en scandalise et cite le coupable devant lui. Le curé, pour échapper au châtiment, assure au doyen que l'âne est mort en bon chrétien, car pour preuve, il a laissé un testament verbal par lequel il a légué une somme au doyen et à son église. Ce fabliau est spirituel; la scène d'Ulenspiegel est plus brutale. Le héros s'étant confessé avant de mourir, le prêtre lui dit : « Si vous avez de l'argent mauvaisement gagné, veuillez en disposer en l'honneur de Dieu et pour de pauvres prêtres comme je suis. »

Si tibi sunt nummi, ferat hos ecclesia nostra.

Ulenspiegel ne refuse pas. «Revenez, dit-il, après votre dîner; je vous donnerai quelque argent. » Quand le prêtre revient, le héros, fidèle à son* caractère, lui montre un pot où brillent

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

quelques pièces de monnaie et il lui dit : « Je vous permettrai d'y prendre quelques pièces, si vous me promettez de n'être pas trop avide et d'y puiser avec une sage réserve. » Le prêtre promet : «J'en prendrai honnêtement, dit-il. » Mais sa cupidité n'y peut tenir. En vain, le malade lui répète : « N'allez pas trop avant. » Quand le prêtre tient le pot, il y enfonce la main jusqu'au fond. Le fond était d'un or de la composition d'Ulenspiegel ; le prêtre sent quelque chose de gluant et de froid et retire sa main horriblement souillée :

Sordidus en pastor rapit et grave pollice stercus Extrahit educens prœmia digna viro.

Aux reproches du confesseur, le héros moraliste répond : Ce n'est pas ma fraude qui vous a berné, c'est votre avarice.

Voilà avec quelle audace et quelle violence la muse populaire brandissait le fouet de Pétrone contre l'Église. Mais ces hardiesses s'expliquent. Les poètes ont trouvé la plupart de leurs sujets esquissés par la poésie latine des couvents. Ces fables, qui devinrent si audacieuses dans les langues nouvelles, n'avaient été dans l'origine que jeux de rhétorique de moines, après boire. Pour égayer le cloître, les poètes du cloître avaient peint l'Église; cherchant le rire, ils n'avaient pas trouvé de meilleurs personnages comiques qu'eux-mêmes. Les trouvères s'emparèrent avidement de ces sujets, aux applaudissements des masses ; et ces farces, inoflfensives et sans portée à l'ombre des cloîtres, devinrent d'énergiques satires sur la place publique. Les exercices poétiques et les grosses plaisanteries de moines désœuvrés ont fourni des matériaux à la satire, et perpétué les traditions de la comédie.

Vous savez comment le succès universel du Roman du Renard ûi disparaître le nom français de l'animal : Goupil, tiré du latin : Vulpes, pour le remplacer par le prénom germanique du héros du poème. Le même phénomène se répète pour Ulenspiegel. Le mot espièglt, qui semble si français comme l'espièglerie elle-même, n'a pas d'autre origine. Le Miroir du hibou, traduit d'abord par Ulenspiègle, a passé, vers le seizième siècle, dans le vocabulaire français, pour y désigner le caractère vif sans méchanceté, enjoué sans arrière-pensée, malicieux sans fourberie, qui n'avait pas auparavant de nom dans la langue. Ron-

M TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

sard remploie, et, sans ce titre d'un recueil de fabliaux, Jean- Jacques n'aurait pas pu dire : Mes tours me semblaient des espiègleries et n'étaient pas autre chose ; Marmontel n'aurait pas pu faire de son Agathe : « la plus jolie petite espiègle que l'amour eût formée. »

II y a loin des tours fripons et pantagruéliques de Tliyl, fils de Giaes, aux grâces mignardes de l'héroïne de Marmontel. Mais telle est la puissance de personnification de l'art : il suffit que, dans un coin de la Flandre ou de l'Allemagne, un nom soit donné à un héros de roman, et voilà que la langue, une langue étrangère, une langue fière et personnelle, une langue prude, comme Voltaire l'appelle, accepte un mot nouveau, pour désigner une nuance nouvelle dans le caractère humain.

Enfin, Ulenspiegel, comme Reinart de Vos, appartient à la bibliothèque bleue dans les deux langues, et il a eu de nos jours Phonneur d'être expurgé A. M. D. G., pour la Bibliothèque Approuvée du clergé. Je vous laisse à penser quelles mutilai ions il a dû subir pour recevoir Yimprimatur épiscopal.

La muse populaire du moyen âge a essayé bien d'autres types, sans obtenir le même succès. Le fabliau a personnifié tour à tour Dans Denier ou Dont Argent, Bonhomme Misère, et cent autres. Mais nul type n'a été autant essayé que celui de la fourberie, depuis Renard, qui donne son nom au Goupil, depuis Ulenspiegel, qui sert à nommer la plus folle des malices, depuis Faux semblant, Dame Cille et Papelart, qui préparent Tartufe, jusqu'à Figaro, Scapin et Basile. Le papelart est un de ces essais, qui a passé du Roman de la Rose dans Rabelais; mais il appartient tout entier à la littérature française. Je citerai en passant un autre type du même héros, type essayé surtout dans nos provinces et tombé complètement dans l'oubli. Mais, avant de vous le nommer, je dois me défendre de toute allusion et vous rappeler que c'est l'homme qui honore le nom; vous ne me ferez pas l'injure de supposer rien de malveillant contre un de nos ministres.

Du douzième au seizième siècle, le mot barat a signifié en français tromperie. Le savant anglais Palsgrave, dans ses Éclaircissements de la langue françoise, écrits en 1S30, traduit desseyt par déception et barat. Rabelais emploie encore le veibe

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

barater pour friponner. En 1690, Furetière, dans son dictionnaire, signale encore ce mot, mais comme étant hors d'usage. L'étymologie de ce mot est contestée; selon les uns, il vient de l'arabe : barthala, corruption déjuge; mais le savant Diez fait de graves objections à cette hypothèse. D'autres le font venir du grec : xpartav, faire des affaires ; d'autres, du bas breton, barad. Quoi qu'il en soit, dès le treizième siècle, ce mot avait d'autres destinations. C'était un nom d'homme, porté par plusieurs familles du Tournaisis et mentionné dans de nombreuses chartes : un Jean Barat est resté dans notre histoire comme un célèbre enlumineur de Tournai ; — et ce nom propre servait dans les fabliaux à personnifier le héros de la fraude. Au treizième siècle, Jean de Boves, un de nos faiseurs de fabliaux les plus féconds, consacrait un petit conte à trois larrons : Barat, Travers et du Haimet :

N'a tel larron, jusqu'à Nevers, Comme est Barat, comme il me semble !

C'est l'histoire de trois larrons qui luttent si bien de fourberie qu'ils sont obligés de pactiser. Ce fabliau a été traduit en flamand, à la même époque; le poète flamand ne nomme pas les trois voleurs. Ces noms n'étaient pas naturalisés en Flandre; mais on les retrouve très souvent dans les fabliaux français, et tout atteste que Barat surtout fut célèbre.

Au quatorzième siècle, un dialogue anonyme, conservé dans un manuscrit de la bibliothèque de Bourgogne et publié par M. Gachet, met Barat en scène d'une manière nouvelle. Cette fois, le ménestrel est révolutionnaire, et sa satire est toute palpitante des rancunes du peuple.

Deux moines accostent le héros et lui demandent son nom; il répond fièrement :

Je m'appelle Barat, qui toujours baretoie.

Laisse la tromperie et reviens à la raison, lui dit un moine.

Sire, raison est morte! ne m'en parlez jamais !

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES

s'écrie Barat, et il défie les moines de lui citer un état qui puisse s'exercer sans tromperie. Là-dessus, le débat s'engage et la satire passe en revue tous les métiers pour les condamner. Est-ce le laboureur ?

Paysans de village savent plus de renard Que nulle gent qui vive.

Est-ce le boulanger? Quand le prix du grain augmente, le pain devient petit;

Mais quand le bled amende, le pain de rien ne croit.

Est-ce letavernier?

Nul homme, s'il ne vole, ne sera tavernier.

Un moment arrive où le moine l'interrompt. Mais de quel métier es-tu donc, toi qui blâmes tous les métiers? Je suis courtier, répond Barat, et je vole des deux côtés :

Quand j'ai l'un enguignié, l'autre vais barétant.

Le moine le sermonne ; Barat répond :

A peine devient riche homme qui est loyal.

Et la satire des états continue. Barat hait de bon cœur les sergents, les maires et les prévôts, car ils cherchent toujours butin. Ceux-là, dit-il :

En paradis iront quand Dieu deviendra sot!

Les merciers, les bouchers, les brasseurs, les tisserands, les teinturiers, les drapiers, les procureurs, les avocats, toute la bourgeoisie passe sous la férule, avec son avidité de lucre, ses petits tours du métier, sa concurrence sans frein et son envie mutuelle. Les prêtres aussi ont sur les ongles : « Ils mangent le pain blanc et donnent pour Dieu du pain bis aux pauvres ! »

On croit entendre à chaque strophe, dans la bouche du Barat

TYPES COMIQUES ET POPULAIRES. 15

du quatorzième siècle cette terrible formule : S'enrichir c'est tromper. La propriété, c'est le vol.

Le dernier quatrain mérite d'être rapporté. Après avoir mis au pilori tous les marchands, le poète se souvient qu'il est jongleur et qu'il ne doit pas dire trop de mal de ceux qui le paient :

Beau sire, si je ai sur les marchands parlé Et sur les ménestrels, sachez que point les hais; Pauvres gens et jongleurs cherroient en vileté Si marchands n'en avoient plus qu'autre gent pitié.

Au commencement du seizième siècle , le grand poète parisien Pierre Gringore personnifiait encore Barat, dans son Château de Labour.

Cervantes a donné à l'Ile de Mystification dont Sancho Pança devient le gouverneur, le nom de Barataria. Barato sert à désigner aussi en Espagne l'espèce de gratification que les joueurs qui gagnent donnent à ceux qui ont tenu pour eux. Enfin, au nombre des proverbes et sentences morales gravés sur les jetons de jeu français, on rencontre très souvent le nom du héros : Barat, tu seras baraté. — Défiez-vous de Barat, — etc.

Après cette longue vogue, le type se perd, le nom du héros disparaît, le substantif tombe en désuétude, puis le verbe barater lui-même, et il ne reste aujourd'hui à la langue française qu'un terme de marine : baraterie, qui signifie la fraude commise par un capitaine de navire au préjudice de l'armateur ou des assurés.

Que des types ne faut-il pas ainsi semer au vent, avant de produire un Tartufe!

La haine du privilège, l'opposition aux abus, la réaction vigoureuse contre l'arbitraire, n'ont pas seulement fait mettre au pilori de l'art les types du mal ; elles se sont de tout temps personnifiées dans des héros de résistance. La révolte de l'honneur contre les vices et l'ingratitude des hommes produit Timon d Athènes; l'hypocrisie des cours inspire le Misanthrope; la haine des abus féodaux enfante Goetz de Berlinchingen, et les vices de la société inspirent à Schiller le type de Charles Moor, ce misanthrope de grands chemins. Notre littérature du moyen âge nous fournit trois héros de ce genre, dans trois

16 TYPES CONIQUES ET POPULAIRES

œuvres bien différentes de ton; ce sont : une ballade flamande : Sire Halewyn; une chanson flamande : la Chanson des Karls, et un poème français : Eustache le Moine.

L'histoire nous montre, au retour des premières croisades, le baron féodal campé dans son château fort, comme un loup au milieu d'une bergerie, et portant autour de lui le pillage, le meurtre, le rapt, le viol et l'incendie. Louis le Gros réussit dans sa croisade contre ces nobles brigands. Charles le Bon, comte de Flandre, y perdit la vie, assassiné par une famille dont il avait reprimé les exactions. Un chant populaire flamand peint en quelques traits la figure d'un de ces barons, le sire Halewyn, et le poète oppose à cette sorte de Barbe-Bleue dont l'amour tue, une belle vierge, Judith de sang royal, qui en fait justice. Cette chanson est belle dans la sombre concision d'un drame, esquissé à grands traits, mais complet et saisissant. La voici tout entière :

Page 1