HISTOIRE DES LETTRES EN BELGIQUE
de deuil. Mais la Belgique ne mourra poinl! L école de Rubens jetle un éclat glorieux sur cette tombe de la pairie, et la France prélude à deux grands siècles : le siècle de Pascal et de Molière, le siècle de Voltaire et de Montesquieu.
C'est en vain qu'un cordon sanilairc est établi entre les Belges vaincus et leurs anciens frère* vainqueurs et libres; c'est en vain que chaque année les édils contre la librairie sont renouvelés et renforcés, qu'on détruit tous nos livres anciens, qu'on prohibe à la frontière les œuvres nouvelles : Fleury el Voltaire, Hume et J. J. Rousseau, Crébillon, Mirabeau et le père Qucsnel; c'est en vain qu'on brûle les livres sur les places publiques, que la découverte d'un ouvrage à llndex est payée jusqu'à 1,000 florins au délateur, que les pasquinades sont défendues sous peine de la hnrt, et la détenlion d'une Bible sous peine de mort; c'est en vain que les jésuites régnent el que Marie-Thérèse fait encore réimprimer une sorte de code de procédure, avec tout l'ancien appareil de torlures et de supplices : la Belgique ne mourra poinl.
Et tout d'abord, voici les grandes collections nationales qui se succèdent : les biographies d'écrivains, les descriptions du pays; les Mirœus, les Bollandus, les Zandcrus, les Paquol, que la persécution ne ménagera pas toujours. Puis, les grands recueils de chartes, de traités et d'ordonnances; les placards de Flandre, les gloires du Brabant, les coutumes de Liêye, les chartes du Mainaul. Tout le passé revit dans ces publications, pour le jour où le pays pourra relever ses droits avec son histoire. El ce n'est pas un nécrologe, c'est un pieux monument, éditice de gloire du passé, pierre d'attente de l'avenir. Ou croit voir un de ces anciens peuples, forcés de chercher une nouvelle patrie, qui rassemblaient pieusement, pour les emporter partout, les cendres, et, avec les cendres, lame de leurs ancêtres.
Non, la Belgique ne mourra point, car la France marche vers la lumière, el la Belgique a les yeux fixés sur elle.
Après avoir élé le siège de la monarchie mérovingienne el le berceau de la dynastie de Charlemagne, nos provinces avaient vu naître la langue gauloise et donné de grands portes, de grands ministres, de grands historiens à la France. Plus lard, la monarchie ennemie nous avait cmprunlé noire
Al'Elta GÉNÉRAL.
infanterie, et l'armée des nobles s'était transformée en armée populaire, à l'imitation de nos milices victorieuses. Puis, que de bons auxiliaires la France avait trouvés en nous, dans la navigation, dont presque tous les termes français sont empruntés au flamand, dans l'industrie, témoin la draperie et les Gobelins, dans les conspirations incessantes de la liberté, qui unissaient les Etienne Marcel et les Jacques d'Arteveld !
Nous voilà vaincus; que la France vienne à notre rescousse ! Belges du xvnc et du xvmc siècle, vos pères ont maudit la France de Philippe le Bel, de Louis XI et de Philippe de Valois! Maudissez encore la France de Louis XIV, qui vous tue et vous pille! Mais salut à la France de Pascal et de Molière, à la France de Voltaire et de Montesquieu! La France du despotisme a toujours été notre ennemie; la France de la liberté sera toujours notre sœur. Tout ce que ses maîtres nous ont causé de maux pendant des siècles sera racheté, si la France nous aide à redevenir libres!
Quelques faits littéraires seulement. D'un côté, tandis que des muses courtisanes essayent d'importer chez nous le théâtre espagnol, pour que tout y porte la livrée de nos vainqueurs, et tournent en ridicule la gallomanie, Ypres devient le centre d'un mouvement littéraire flamand et national; l'école de Cals continue à parler sa langue au peuple flamand, et la Flandre traduit Rolrou, Corneille. Molière, Voltaire. D'un autre côté, le Journal encyclopédique de Pierre Rousseau, publié à Bouillon, fait chorus avec l'œuvre glorieuse de Diderot et de d'Alembert.
Non, la Belgique ne mourra point. Car ce n'est pas seulement du dehors qu'elle attend le salut ; c'est en elle-même qu'elle cherche l'énergie delà renaissance.
Nos provinces sontdevenues le camp retranché des jésuites; ils y régnent à tel point qu'au commencement du xvnc siècle, le confesseur de l'infante Isabelle n'obtient d'elle la permission d'imprimer un livre espagnol, que sous la réserve de l'approbation du révérend père supérieur, et qu'à la fin du xvmc siècle, ils font emprisonner Paquot et condamner le vénérable Van Espen.
Mais nous ne sommes pas nés pour subir de tels maîtres. Nos provinces sont le foyer d'uue double résistance aux saints pères.