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CHAPITRE PREMIER

Les apôtres elles disciples de Jésus sont rentrés au Cénacle après l'Ascension. Ils ont reçu du Maître la mission d'être ses témoins à Jérusalem et en Judée, en Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre (Agt., i, 8). Jamais on ne vit gens moins aptes, humainement parlant, à conquérir le monde par la parole. Pauvres pécheurs de Galilée, sans lettres, avec quel embarras devaient-ils envisager d'abord ce rôle extraordinaire ! Sans doute pendant la vie de Jésus- Christ, ils avaient bien essayé quelques prédications : mais elles s'étaient bornées à répéter quelques-uns des enseignements du Maître les plus simples; et on les avait vus revenir tout joyeux du résultat obtenu, étonnés surtout de ce que les démons avaient obéi à leur voix (Luc, x, 17). Après la mort du Sauveur, au lendemain de la résurrection, combien étaientils loin de vouloir reprendre ces courses

apostoliques ! Tout tremblants, ils se tenaient renfermés par peur des Juifs. Il fallut qu'à la Pentecôte PEsprit de Dieu descendît sur eux pour les transformer et leur donner l'audace de tout braver en même temps que la claire vision de leur mission de témoins du Christ.

Gomment vont-ils procéder ? Ce ne sont pas des philosophes, préoccupés d'exposer des vues personnelles ou de se faire un système de doctrines parfaitement coordonné d'après les 'enseignements du Maître. Un système de philosophie tire sa valeur de la force des raisons sur lesquelles on l'appuie et de l'enchaînement rigoureux de ses parties. Ce ne sont pas non plus des historiens se proposant de donner une biographie de Jésus-Christ, à la façon dont l'aurait comprise, non pas un historien moderne, mais même un historien grec ou romain, soucieux de la suite naturelle des faits et d'une certaine précision dans l'indication des lieux et des dates pour les principaux événements.

Les Apôtres sont loin de ces préoccupations.

Ce sont des témoins qui s'en vont par le monde affirmer d'abord, simplement, sans commentaire, ce qu'ils ont vu et entendu. En vertu de la mission reçue d'en haut, ils prêchent dicta etgesta Christi, pour amener à la foi toutes les nations (Matth., xxviii, 19; Marc, xvi, 15-16). Et ce témoignage n'a d'autre garantie que le

témoignage lui-même, appuyé de leur vie sainte et de miracles (Marc, xvi, 17). Ce que le Christ a fait et a dît, vailà l'essentiel de leur témoignage; indiquer exactement, pour ces faits ou ces paroles, les circonstances de temps et de lieu n'a souvent qu'une importance secondaire par rapport au but qu'ils se proposent. Des raisgns multiples peuvent les engager à grouper les faits, ou à fondre ensemble plusieurs enseignements, bien qu'ils aient été distincts dans le temps et dans l'espace. Le Christ a vraiment accompli telle action : voilà pour eux l'important.

Pour ces témoins le but de la prédication n'exigeait pas l'exposé de toutes les paroles et de toutes les actions du Christ. Il y avait une telle abondance (Joan., xxi, 25), qu'elle aurait surchargé la mémoire des premiers prédicateurs et de leurs auditeurs, et amené forcément des redites ou produit une certaine confusion. Jésus, parlant et agissant, en divers lieux de la Palestine, devant des auditoires souvent renouvelés, avait dû nécessairement revenir quelquefois sur des enseignements déjà donnés et accomplir beaucoup de miracles semblables.

Pour les apôtres, qui, au début à Jérusalem, avaient, devant les mêmes auditeurs, à rappeler la vie du Christ et sa doctrine, il fal^rt choisir

parmi tant de faits et d'enseignements, raconter les uns avec quelque détail et grouper les autres de même genre sous des formules générales. Le but qu'ils se proposaient et, comme nous le verrons, le plan adopté par eux ne leur permettaient qu'un choix assez restreint. Un historien proprement dit aurait naturellement désiré recueillir le plus grand nombre de faits et de discours en fixant, autant que possible, leur date et leur place. Mais la prédication apostolique avait d'autres soucis que de satisfaire même la plus sainte curiosité. Beaucoup de paroles et d'actions de Jésus-Christ vontelles donc être par là condamnées à tomber dans l'oubli sans avoir produit leur effet? Non, même négligées dans la prédication des apôtres, elles ont eu leur utilité et leur profit. Sans compter les foules de Judée et de Galilée qui ont vu et entendu le Christ et ont plus ou moins bénéficié de sa présence, ces faits et ces enseignements ont servi à former les disciples et les apôtres, à mieux graver dans leur intelligence la doctrine du Maître selon son véritable esprit. Ce qu'ils nous ont conservé contenait, à leur avis, la substance de ce qui est tombé dans l'oubli. La divine Providence ne répand-elle pas à profusion les graines des plantes sans que toutes arrivent à germer? Ainsi les paroles du divin Semeur sont tombées à profusion sur la

terre d'Israël : les unes ont eu leur fruit immédiat ; d'autres ont servi à la formation progressive des disciples qui devaient être les prédicateurs de la Bonne Nouvelle; d'autres enfin ont été conservées pour le bien des générations à venir. Ce que TEsprit de Dieu destinait à son Église nous a été fidèlement transmis et dans ce dépôt se trouve la substance de renseignement du Maître.

Dans cette sélection pourquoi les Apôtres ont-il choisi tel fait plutôt que tel autre ? Evidemment, ce n'est point d'après un plan concerté d'avance dans tous ses détails. Parmi les actions du Christ et les miracles dont ils avaient été témoins, tel fait s'est présenté plus volontiers sur leurs lèvres parce qu'il les avait plus ou moins vivement impressionnés, comme étant un des premiers accomplis, ou parce que les circonstances en avaient été plus remarquables ou les résultats plus importants.

Parmi les maladies miraculeusement guéries à peine une dizaine d'exemples, un de chaque espèce, devait faire le fond plus ordinaire de la prédication primitive ^ A ces exemples, racon-

1 . Nous trouvons conservés, dans les trois synoptiques, neuf miracles, comme types des différentes guérisons, en y comprenant une résurrection :

Aveugles : Matth., xx, 29; Marc, x, 46; Luc, xviii, 35.

Lépreux: Matth., vni. 2; Marc, i,4o; Luc., v, 12.

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tés habituellement, venaient s'ajouter, plus ou moins fréquemment, quelques autres miracles, rentrant, il est vrai, dans un des types précédents, mais dont les circonstances avaient particulièrement frappé l'attention^. Quant aux autres miracles, beaucoup plus nombreux, ils

Paralytique: Matth., ix, i ; Marc, n, 3; Luc., v, i8.

Main desséchée: Matth., xir, g; Marc, ni, i ; Luc; vi, 6.

Épileptique: Matth., xvii, i4; Marc, ix, i3; Luc, ix, 87.

Possédé de Gérasa : Matth., viii, 28; Marc, v, 1; Luc, VIII, 26.

Grandes fièvres : Matth., viii, i4 ; Marc, j, 29; Luc, IV, 38.

Hémorroïsse : Matth., ix, 20; Marc, y, 26; Luc, viii,/i3.

Mort ressuscité : Matth., ix, 18 ; Marc, 5, 21 ; Luc, vin, 4o«

I. Les trois synoptiques les ont relevés plus ou moins. Ainsi en dehors des neuf guérisons types mentionnées plus haut, saint Matthieu a trois miracles en commun, soit avec l'un, soit avec l'autre des synoptiques : serviteur du centurion, Matth., vin, 5; Luc, vii, i; démon muet i Matth., xn, 22; Luc, xi, i4 ; fiUe de la Chananée: Matth., xv, 21 ; Marc:., vu, 24 ; et deux miracles en propre : deux aveugles ; Matth., ix, 27, et le possédé muet t Matth., ix, 32.

Aux neuf miracles types, saint Marc en ajoute deux autres qu'il a en commun soit avec le premier, soit avec le troisième évangile : possédé de Capharnaum : Marc., i, 23 ; Luc, IV, 33; la fille de la Chananée : Marc., vu, 24; Matth., xv, 21, et un en propre, aveugle de Bethsaïde ; Mar€., vm, 22.

Aux neuf miracles types, saint Luc en ajoute trois qu'il a en commun soit avec le premier, soit avec le second évangile : possédé muet : Luc, xi, i4 ; Matth. xii, 22; possédé de Capharnaum ; Luc, iv, 33 ; Marc, i, 33; serviteur

LA PREMIÈRE PRÉDIGàXION 11

n'étaient sans doute pas décrits, mais mentionnés simplement sous des formules générales^.

Ainsi, pour répondre à la question des discipies de Jean-Baptiste : Etes-vous celui qui doit venir? Jésus accomplit sous leurs yeux les miracles qui devaient signaler la présence du Messie. « Il guérit beaucoup de personnes qui avaient des maladies, des plaies et des esprits mauvais, et il rendit la vue à de nombreux aveugles. Puis il dit: Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent. » (LuiC., VIT, 21-22; Matth., V[, 5.)

du centurion : Luc, vn, i ; Matth., viii, 5; et trois en propre : la femme courbée : Luc, xni, 1 1 ; les dix lépreux: Luc, XVII, II, et le ressuscité de Naïmi Luc, vn, ii.

Ce qui fait ig miracles conservés dans la catéchèse primitive sans compter le miracle de la Résurrection du Christ : et sur ce nombre saint Matthieu en a relevé 1 4 ; saint Marc, 12 ; saint Luc, i5.

I . Ces formules générales sont restées assez nombreuses dans le premier évangile: Malades et infirmes: Matth., IV, l4; vni, 16 ; ix, 35; xi 5 ;xiv, i4, 35; xix, 2; aveugles^ boiteux^ estropiés: xv, 3o;xxi, \t^', possédés, paralytiques, IV, 24. Elles sont moins fréquentes dans le troisième évangile : infirmes : iv, 4o ; v, i5 ; vi, 18; viii, 2 ; possédés : vi, 18 ; VIII, 2; aveugles et autres maladies : vn, 21, cf. iv, 28. Elles sont plus rares encore dans le second évangile ; malades: i, 34; m, 10; vi, 56; possédés : i, 34, Sg. Ces mentions générales supposent au moins plusieurs centaines de miracles.

Les guérisons étaient naturellement plus nombreuses que les autres miracles. Avec elles divers prodiges étaient entrés aussi dans la catéchèse primitive, qui les racontait avec plus ou moins de détails et plus ou moins fréquemment ^. Il en était de même pour le reste des actions de la vie de Jésus-Christ qui ne sont pas des miracles.

Ces faits, en petit nombre, souvent racontés par les Apôtres, avaient fini par prendre non seulement dans leurs lignes générales, mais jusque dans le choix de certaines expressions, une forme fixe, pour ainsi dire stéréotypée. Il est d'expérience que ceux qui racontent souvent les mêmes histoires en résumé, finissent par adopter une sorte de schéma dont les traits et les tours ne varient guère.

Ce qui se produisit dans le récit de faits particuliers, s'est rencontré également pour certains groupes de faits, reliés ensemble par des

I. La tempête apaisée: Matth., vin, 28; Marc, iv, 36; Luc, VIII, 22.

La multiplication des pains: Matth., xiv, i3; Marc, VI, 3i ; Luc, XX, 10.

La transfiguration: Matth., xvii, i ; Marc, ix, i ; Luc, IX, 28.

La marche sur les eaux : Matth., xiv, 22 ; Marc, vi, 45.

Le figuier desséché: Matth., xxi, 18; Marc, xi, 20.

La seconde multiplication des pains : Matth., xv, 82 ; Marc, viii, i.

Le poisson et la didrachme réclamée : Matth., xvii, 26.

circonstances spéciales qui les ramenaient dans îa mémoire, toujours associés*. Ces faits et ces groupes de faits se présentaient dans le témoignage apostolique, selon les besoins des auditeurs et selon les occasions. Il en était de même pour les paroles du Christ, les paraboles ou les discours plus étendus. On devait rappeler un fait ou un discours, tantôt un autre, sans un ordre toujours bien suivi. D'autres fois, et sans doute assez fréquemment, on se plaisait à raconter en raccourci la vie du Christ.

Pour cela il fallait un plan. Le plus simple et le plus commode fut adopté. Ce fut de faire entrer la vie de Jésus dans un cadre divisé en quatre parties : l°la préparation c^ Christ à son ministère; 2° la prédication en Galilée; 3** le passage de la Galilée à Jérusalem ; 4° la dernière semaine dans la ville sainte avec la passion, la mort et la résurrection. La V^ et la 3® section donnaient naturellement lieu à moins de développements. Quelques traits de la prédication du Précurseur, avec le baptême et la

I. Des cycles de faits invariables se sont conservés dans nos synoptiques par exemple : une journée du Christ à Capharnaûm (Marc, i, 21-39; Luc, iv, 3i-44), ou encore l'excursion à Gérasa, avec la tempête, la guérison du démoniaque et au retour la résurrection de la lîlle de Jaïre (Marc, IV, 35 ; Luc, vm, 22-56). Cf. aussi, à la un du ministère galiiéen, le dernier cycle (Matth., xvi, i3-xvii, 22; Marc, vm, 27-ix, 28; Lug.,ix, i8-45).

14 NOS QUATRE ÉVANiilLES

tentation au désert, suffisaient pour la première partie. Trois ou quatre récits permettaient de répondre au troisième point. Au contraire, pour le séjour en Galilée on avait abondance : il fallait se borner et se contenter, dans une catéchèse élémentaire, d'un choix assez limité parmi les faits, miracles et discours, qui avaient rempli cette période. Pour la dernière semaine à Jérusalem, il y avait lieu de s'étendre sur les circonstances de la passion et de la mort. N'estce pas là le plan suivi par saint Pierre dans la maison du centurion Corneille (Act., x, 37-43) ? Son discours, résumé de la vie du Christ, s'arrête au baptême, à la prédication en Galilée, et, passant de cette région à la cité sainte de Jérusalem, il y montre le Christ dans âa passion, sa mort et sa résurrection. (Cf. p. 53).

Ce plan quadripartite, commode pour la prédication, avait cependant un inconvénient au point de vue historique. En négligeant la mention des voyages de Galilée à Jérusalem aux grandes fêtes de l'année, on supprimait les points de repère dans la vie du Christ et la distinction des années de son ministère. Le récit prenait par là même l'apparence de se développer dans une seule année commençant en Galilée et s'achevant à Jérusalem. Il est vrai que, pour le but qu'on se proposait en prêchant la vie de Jésus Christ, la disposition chronologique des faits

n'avait qu'une importance secondaire ; et d'autre part ce plan quadripartite avait de sérieux avantages : il était plus simple, plus facile à retenir. Il n'est pas probable que le développement de chaque partie, surtout de la seconde, atteignît dans une même prédication l'étendue qu'elle a dans nos synoptiques. On devait s^attachertantôt à tels faits ou groupes de faits, tantôt à certains autres, avec plus ou moins d'abondance. Mais ce plan, si bien adapté à un enseignement populaire, fut tellement consacré par Tusage que nous le verrons exactement suivi par nos synoptiques, qui jamais n'ont voulu le briser.

Si dans la multitude des faits et des paroles du Christ, il se fit un choix assez restreint, adapté aux nécessités de la catéchèse primitive, il dut s'en faire un autre sur la nature et la portée des enseignements. N'est-il pas naturel, de commencer par ce qui est plus accessible et approprié aux auditeurs auxquels on s'adresse, en s'élevant ensuite par degrés ? C'est la méthode qu'avait adoptée le divin Maître, et les Apôtres furent instinctivement portés à suivre son exemple.

Jésus s'était d'abord présenté au milieu des Juifs de Palestine comme l'envoyé de Dieu, mais un envoyé prenant une position supérieure aux prophètes et à tous les personnages de

rAncien Testament. Il est le Messie promis, qui vient opérer le salut et il prouve par sa vie et ses miracles la vérité de sa doctrine.

Son enseignement commence par se rattacher à l'enseignement déjà reçu en Israël. Il ne vient pas abolir la loi, mais l'accomplir, l'amener à sa réalisation et à sa perfection (Matth., v, 17). Comme Jean-Baptiste dont la parole ardente avait ébranlé la Judée tout entière (Marc, 1, 5), il proclame que le royaume de Dieu est proche ; que, pour y entrer, il faut faire pénitence et croire à la Bonne Nouvelle annoncée (Marc, I, 14-15). En rappelant la justice, la sainteté, la bonté de Dieu, Jésus insiste d'abord sur les devoirs proclamés dans la loi juive, l'amour de Dieu et du prochain. Mais par ce dernier mot il veut qu'on entende aussi bien l'étranger que les membres du peuple élu, les ennemis aussi bien que les amis (Matth., v, 43-48 ; Luc, VI, 27 ; X, 27-37). Il faut chercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice (Matth., vi, 31; Luc, XII, 31). La vertu consiste à aimer Dieu par-dessus tout (Luc, x, 25), à faire sa volonté (Matth., VII, 21-23), à garder son âme dans la patience, à être doux, humble, miséricordieux, à être détaché des biens de ce monde qu^au besoin il faut savoir quitter pour suivre Tappei de Dieu (Matth., v, 3-12, etc. ; Luc, xri, 22 ; xviii, 22).

La religion doit avant tout être sincère, intérieure, ne pas consister uniquement dans des pratiques extérieures, mais atteindre les dispositions les plus intimes du cœur (Matt., vi, 1-18 ; Luc, XI, 34).

En donnant ces enseignements d'ordre moral, Jésus le fait d'une façon toute différente des docteurs d'Israël : il parle tanquani auctoritatem habens, et non comme les scribes (Matth., VII, 28; Marc, i, 22; Luc, iv, 32). Les foules en sont frappées d'étonnemént : il affirme la vérité, non comme un légiste mais comme un législateur. Il se donne comme l'envoyé de Dieu, il faut croire à sa parole.

Il demande qu'on l'aime plus qu'un ami très intime, plus qu'un père ou une mère : prétention incompréhensible s'il n'est qu'un prophète.

Il invite à tout quitter pour le suivre. Etre persécuté pour lui et pour la justice, c'est tout un. Il exige qu'on lui soit fidèle jusqu'à la mort : celui qui le renierait serait rejeté de Dieu ; et si l'on perd sa vie pour lui, en réalité on la sauve (Matth., x, 37-39; xvi, 24; Luc, ix, 23; xiv, 26-27).

Il prodigue les miracles sur ses pas : la vertu de les produire sort naturellement de sa personne (Luc, VI, 19),

Il se met au-dessus des anges (Marc, xiii, 52). Il s'attribue des pouvoirs qui scandalisent

les Pharisiens, comme le pouvoir de remettre les péchés qui n'appartient qu'à Dieu (Matth., IX, 6; Marc, ii, 14; Luc, v, 27). Il se dit maître du sabbat (Marc, ii, 28). Il se représente descendant un jour du ciel avec ses anges, dans la gloire de son Père et venant juger les hommes (Matth., xvi, 27), etc.

Si dans le cours de son ministère en Galilée, tout en se donnant comme l'envoyé de Dieu, il ne prend pas le titre de Messie, c'est que la notion en a été altérée en Israël. On y rêve d'un monarque temporel qui doit délivrer la nation du joug des Romains et lui procurer la puissance et les richesses du monde. Jésus, loin de favoriser ce rêve, ne veut pas, par la publication de ses miracles, lui donner un aliment. Il se comporte autrement en des milieux moins excitables (Luc, VIII, 39). A Jérusalem même, quand il n'y a plus lieu de garder ces règles de prudence et qu'il est interrogé devant le tribunal du grand prêtre, au nom de l'autorité religieuse d'Israël, il répond de la façon la plus catégorique et s'affirme comme le Messie, envoyé de Dieu à son peuple.

L'attitude exceptionnelle que prend Jésus parmi les prophètes d'Israël ne se conçoit pas, s'il est simplement un homme. Elle se -comprend au contraire parfaitement, s'il a la

conscience d'être le Fils de Dieu. Mais, s'il se sait Dieu, il doit à ceux qui croient en lui, qu'il s'attache comme disciples, de le dire en temps opportun.

La relation unique du Père céleste avec son Fils sur laquelle se fonde l'union du Christ avec les âmes; la vie intime de Dieu, Fincarnation, et la communication aux hommes de la vie surnaturelle : tout ce qui forme le caractère transcendant de la nouvelle religion et la distingue du Judaïsme, tout cela ne peut se vérifier en soi et ne peut se croire que sur la parole de renvoyé divin.

En se présentant à Israël, Jésus n'avait pas à donner premièrement et principalement cet enseignement transcendant. N'est-il pas nécessaire qu'on le reçoive lui-même d'abord pour l'envoyé de Dieu, avant qu'on puisse, sur sa parole, admettre qu'il est Dieu et croire à tout un ordre de vérités qui sont essentiellement des mystères?

L^unité divine est si strictement admise dans ce milieu juif, que tout ce qui paraîtrait au premier abord y porter atteinte, scandaliserait Israël et attirerait sur le prédicateur le châtiment des blasphémateurs. L'affirmation par Jésus de sa divinité et la révélation des vérités d'un ordre absolument surnaturel, invérifiable par la raison, ne pouvaient donc venir qu'au

second plan, progressivement, par intervalles e selon les occasions. Son enseignement devai cependant renfermer cet ordre de vérités, auss bien que les vérités d'ordre moral plus accessibles. Celles-ci formaient le terrain commur où sa doctrine se rencontrait avec celle d'Israël tout en l'épurant, en l'élevant, et préparaieni les esprits à croire à sa parole. Celles-là étaiéni l'objet propre de la révélation nouvelle transcendante, qui devait transformer le monde.

La divine Providence n'agit pas d'ordinaire pai des coups de force pour emporter l'assentiment de l'esprit; elle ne brusque pas les choses, mais elle va progressivement, s'adaptant d'une certaine manière aux temps et aux milieux. Le premier enseignement plus élémentaire, plus de la terre (terrena^ Joan., m, 12), formait les âmes, les disposait à croire au Christ, à sa parole appuyée sur la perfection de sa vie et sur ses miracles. Une fois convaincues de sa mission divine, elles pouvaient alors recevoir son enseignement tout à fait transcendant (c^Ze^^/âî,JoAN., III, 12). Cette partie de sa doctrine reposant sur sa seule parole, il fallait qu'il la dît, qu'il l'annonçât lui-même, étant le seul témoin autorisé de ces mystères. Il n'est pas nécessaire qu'au moment où elle était dite, cette parole fût parfaitement comprise de tout point; il suffisait qu'on entrevît ce qu'il voulait dire, sans qu'on

pénétrât encore toute la portée de cette révélation.

Pour dire ce qu'il était et ce qu'il apportait dans cet ordre transcendant, Jésus a pris les mêmes moyens que pour annoncer sa mission messianique. Ce n'est pas de prime abord, ni d'une manière directe, mais peu à peu, suivant les occasions, plutôt par des images et des symboles ^ Ce sont les mêmes précautions, c'est la même économie, peut-on dire, de révélation; et cela en particulier devant quelques docteurs d'Israël ou au milieu des foules, devant les âmes simples aussi bien que devant les savants, et surtout en face de ses ennemis disposés à épier ses paroles. Ses auditeurs ont compris, dans la mesure nécessaire à son but. Ses ennemis ne s'y sont pas trompés ; saisissant bien la portée de son affirmation, ils se sont scandalisés, et c'est en l'accusant de blasphémer que les docteurs d'Israël l'ont condamné à mort.

Une distinction semblable à celle des terrena

i.Gf. JoAN.jin, i3, i6; vu, 37;viii,ia, 28, 29, etc. Quand les Tiiifs, qui épient ses paroles pour l'accuser de blasphème, lui demandent : Toi (qui fais dépendre le salut de la foi en

ta mission), qui es-ludonc? Tu quis e$? (vm, 26), il répond en évitant le piège, mais en maintenant catégoriquement ses déclarations antérieures : Je suis tout à fait ce que je ne cesse de voiis dire : donc, d'après ses discours précédents, le vrai temple (ch. n), le vrai Fils (v), le pain du ciel (vj), la lumière du monde (viii, 12).

et des cœlestia^ que nous venons de constater dans la prédication de Jésus-Christ, devait se rencontrer dans celle des Apôtres. Gomme le divin Maître, ils durent procéder par degrés, et, pour convertir leurs auditeurs, commencer par annoncer ce qui de sa nature est plus accessible, ce qui peut d'une certaine façon se vérifier. La première prédication prit sa forme dans le milieu palestinien et c'est delà qu'elle passa dans les milieux grecs et romains avec certaines différences particulières d'adaptation. Devant des Juifs si fortement attachés alors au monothéisme, il n'était pas opportun de prêcher de prime abord et directement la divinité de Jésus, et les mystères de l'ordre surnaturel : toutes choses, avons-nous dit, qui ne peuvent se vérifier expérimentalement et qu'on ne peut croire que sur la parole même du Christ. Elles n'auraient pu qu'être mal comprises. N'était-il pas plus sage auparavant de montrer en Jésus l'envoyé de Dieu, le Messie annoncé par les prophètes et de présenter un enseignement moral capable de préparer les esprits et les cœurs et de les rendre plus aptes à recevoir la révélation des mystères de la vie surnaturelle ?

Ce n'est pas que la séparation entre ces deux ordres de vérités fût toujours nettement tranchée; des vérités de l'ordre supérieur apparaissent parfois au milieu de la doctrine la plus

élémentaire. Ce sont comme des pierres d'attente; mais ces vérités, amenées par le. lien nécessaire qu'elles ont avec le premier enseignement, ne viennent qu'en passant, rapidement, et restent d'ordinaire à l'arrière-plan. On n'y insistait qu'avec les auditeurs rendus aptes à les saisir. Il n'y avait point là évidemment de discipline de l'arcane ou de secret, mais simplement adaptation de l'enseignement à des auditeurs nouveaux ou déjà formés.

Il paraît donc très naturel de distinguer, dans la prédication apostolique, un double enseignement donné à Jérusalem, puis dans les autres milieux soit grecs, soit romains.

A Jérusalem, devant les Juifs qu'on cherchait à convertir, auxquels on voulait donner une première initiation chrétienne, un enseignement élémentaire exposait les principaux faits de la vie du Christ et sa doctrine, de façon à montrer en lui l'envoyé de Dieu, le Messie annoncé par les prophètes. Dès que ce premier enseignement était admis, un second insistait sur les points à peine touchés dans la catéchèse élémentaire ou laissés dans l'ombre, comme la divinité proprement dite du Christ et les mystères de l'ordre surnaturel. A la lumière de cette doctrine, la catéchèse élémentaire elle-même prenait une signification plus profonde. Des expressions ou des récits (comme

par exemple le nom de Fils de Dieu, ou la dernière cène) dont on n'avait pas d'abord saisi toute la portée^ révélaient leur sens plus intime et plus complet.

Les Épîtres de saint Paul nous ont conservé la trace de ce double enseignement superposé. Dans sa première lettre aux Corinthiens (ch. ii et m), l'Apôtre leur rappelle qu'en se présentant à eux pour la première fois il ne leur a enseigné autre chose que Jésus et Jésus crucifié, c'est-à-dire la vie du Christ et surtout sa passion. Ces récits, il les a présentés de la façon la plus simple, sans les revêtir des artifices de l'éloquence humaine. Il a laissé parler les faits eux-mêmes. Ne dit-il pas aux Galates (m, i), qu'en leur annonçant la bonne nouvelle, la première fois, il leur a retracé la passion du Christ avec de tels détails et d'une manière si précise et si vivante qu'ils avaient, pour ainsi dire, devant leurs yeux l'image du crucifié ? En parcourant les Epîtres, toutes écrites à des chrétiens déjà formés, il ne serait pas difficile d'y recueillir ici et là les traces de cette catéchèse élémentaire sur la vie et la doctrine du Christ, et d'y retrouver la substance de l'Evangile oral, tel qu'il nous a été conservé dans les synopliques^

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