‹ Nos quatres Evangiles [microform]Chapitre 51 sur 94 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

La Passion commeace.

13° La Passion

Les évangélistes ont insisté sur la Passio/î plus que sur le reste de la vie du Sauveur :

cependant aucun d'eux n'a prétendu donner un récit complet. Si leurs narrations offrent beaucoup de traits communs, chacune aussi a ses particularités. Les trois synoptiques, dérivant de la catéchèse primitive, ont entre eux plus de rapports étroits. Saint Jean, dont l'Évangile a un dessein à part, se rapproche un peu plus de ses devanciers en cette partie. Il se garde toutefois de répéter ce qu'ils ont dit, à moins qu'il ne trouve un intérêt spécial à rappeler un traitj comme celui d'y ajouter des détails qui vont à son but, ou de préciser le récit synoptique ^ Grâce à ces compléments les faits delà Passion s'harmonisent, et se déroulent d'une façon plus naturelle.

I . Il n'y a aucune raison de croire que saint Jean ait modifié le récit synoptique d'après certaines préoccupations dogmatiques ou mystiques. On peut voir une excellente réfutation des accusations, portées par les exégètes symbolistes, dans le livre de M. Lepin, La Valeur historique du quatrième Evangile. V* partie, Les récits et les faits. Paris, 19 lo, cb. v.

Après le dernier repas et les discours d'adieu, le quatrième évangile passe sous silence l'agonie et la prière de Jésus, bien qu'il ait conduit le Sauveur dans le jardin de Gethsémani, comme les synoptiques. Ce n'est pas qu'il veuille nous montrer un Christ impassible : ce qu'il nous a dit précédemment de son trouble (XI, 33 ; XIII, 21) nous garantit que tel n'est pas son ;dessein. Il omet, simplement parce qu'il n'a pas à faire d'addition importante au récit des synoptiques. Il revient au contraire sur l'arrestation de Jésus, pour ajouter quelques détails qui intéressent son Evangile, en particulier le trait de la troupe des soldats et des serviteurs du temple renversée à la parole du divin Maître. Il signale seul cette manifestation de sa puissance, tandis qu'il omet le baiser de Judas déjà raconté.

Si l'on ne possédait que le résumé synoptique, on pourrait croire qu'après son arrestation Jésus avait été conduit directement chez Caïphe, devant le sanhédrin assemblé et que, pendant cette comparution, avaient eu lieu les trois reniements de Simon Pierre. Là encore saint Jean apporte des précisions : d'après lui, Jésus est amené cC abord chez Anne ; donc ensuite seulement chez Gaïphe. Le premier interrogatoire chez Anne, qu'il nous rapporte, ne ressemble pas en effet à la comparution chez Gaïphe, racontée par les synoptiques. Ge n'était

qu'une simple enquête préalable, qui permettait, pendant qu'elle avait lieu, d'avertir et de rassembler les membres du sanhédrin. Il fallait du temps ; on était en pleine nuit : il pouvait être minuit ou une heure du matin environ. On 'devait attendre qu'ils fussent tous réunis dans la chambre haute du palais sacerdotal, pour que le prévenu fût régulièrement introduit. Un interrogatoire chez Anne, distinct du jugement chez Gaïphe, se justifie donc parfaitement.

On avait chance aussi de trouver quelque grief contre l'accusé. D'après saint Jean, pendant que Jésus est encore chez Anne, son disciple Pierre le renie pour la première fois.

Il est vrai que nombre d'exégètes ont proposé une disposition différente du texte de saint Jean, en plaçant le verset 24 aussitôt après le verset 13, ainsi que le faitla version syriaque découverte au Sinaï en 1893. Gomme dans les versets 14 à 23, le grand prêtre lui-même interroge, il leur paraissait plus logique de considérer Jésus comme déjà introduit dans son palais : ce qui a lieu en effet, si le verset 24 est transposé après le verset 13. On s'explique, croit-on, plus aisément la présence de Simon Pierre dans la cour du grand prêtre pendant ses différents reniements. Le texte du quatrième évangile se trouve ainsi disposé : xvii, 12-13; le verset 24; puis les versets 14-15 et 19-23. Les reniements deSimoii

LA PASSIOxN 177

Pierre sont ainsi réunis en un seul tout : versets 16-18 suivis de 25-271.

Le bouleversement de tout ce passage, et même la simple transposition du verset 24, ne sont pas autorisés par les plus anciens et les meilleurs manuscrits. En cherchant un ordre plus logique dans la suite des événements, eston sûr de ne pas s'écarter de la réalité ? Ces changements ne sont nullement nécessaires.

Ce n'est pas pour rien que saint Jean mène Jésus d'abord chez Anne : c'est parce qu^l a quelque chose à nous dire sur cette première comparution. Et d'autre part, si le verset 24 dans la pensée de l'auteur avait dû faire suite immédiate au verset 13, il n'aurait pas été rédigé tel qu'il est. Après avoir écrit : « Ils l'emmenèrent d'abord chez Anne, car il était le beau-père de Caïphe^ qui était grand prêtre cette année^là », l'auteur n'aurait pas ajouté, avec une répétition inutile : « Anne l'envoya lié chez Caïphe^ le grand prêtre. » Cette répétition suppose d'autres phrases intercalées et se comprend au contraire très naturellement après le verset 23 .

La raison donnée par saint Jean, en conduisant Jésus chez Anne, est que le vieux pontife

I. Dans ce remanieirient des textes, sous prétexte d'ane suite plus logique, on ne comprend plus guère, au t 26, la répétition de la remarque du t ^8.

Nos quatre Evangiles. 12

était le beau-père de Gaïphe. D'autre part iî fait entrer directement dans la cour du grand prêtre Pierre qui a suivi de loin son Maître et veut voir comment va se terminer l'affaire.

Cette cour donne donc entrée non seulement chez Caïphe, le grand prêtre, mais encore chez Anne, son beau-père. Par une disposition fréquente dans les grandes maisons orientales, une cour intérieure sépare plusieurs carps de logis : d'un côté devait demeurer Anne, de l'autre Gaïphe. Gomme les d'eux demeures communiquent et que le prisonnier fait chez Anne une halte assez longue, pour permettre aux membres du sanhédrin, avertis par des envoyés du grand prêtre, de se réunir dans la salle haute du palais sacerdotal, il n'y a rien d'étonnant à voir Caïphe accourir chez son beau-père pour interroger Jésus : c'est à lui, grand prêtre, chef du sanhédrin, que cette charge incombe; et sa haine n'a pas la patience d'attendre que sa proie soit amenée devant le tribunal qui doit se constituer dans son propre palais. Quand les juges, mandés à la hâte, seront arrivés, il reviendra se mettre à leur tête et c'est alors qu'Anne fera conduire à la demeure de Caïphe son prisonnier, qui est aussitôt introduit dans la salle du jugement (MATTH.,xivi, 57; Marc, xiv, 53^)

I . Pour abréger, les synoptiques conduisent directement JésH 'ans la salle où le sanhédrin est réuni. En i-eaite

Quand aux trois reniements de Simon Pierre, on a dit souvent et avec raison qu'il faut les entendre, non pas de trois paroles, mais de re. niements renouvelés à trois reprises, après un certain intervalle, d'une heure même (Luc, XXII, 59), entre ces occasions distinctes. A chaque fois, plusieurs paroles ont été prononcées en réponse à des questions variées, adressées par diverses personnes, qui n'ont pas été sans changer d'attitudes. Les évangélistes signalent ces trois occasions, mais loin d'avoir l'intention de raconter les faits avec la dernière précision, ils se contentent de relever l'une ou l'autre des paroles des divers interlocuteurs. Chez les synoptiques, qui, pour abréger, ne racontent pas l'interrogatoire dans la maison d'Anne, les reniements paraissent avoir tous eu lieu pendant la comparution devant le sanhédrin et son chef Gaïphe. Saint Jean précise, et nous indique que le premier se fit dès le début, pendant que Jésus était encore retenu chez Anne.

Après le premier reniement, Pierre sort de la cour et se retire sous le vestibule (Màtth., XXVI, 71 ; Marc, xiv, 68). C'est alors sans doute que Jésus quitta les appartements d'Anne pour se rendre chez Gaïphe. Quand l'apôtre revint dans la cour, après le premier chant du coq (il

il ne pouvait encore être assemblé, quand Jésus arriva chez Anne.

pouvait être trois heures du matin ^), son Maître comparaissait devant le sanhédrin ; interpellé une seconde fois par des servantes et des valets, Pierre perdit encore contenance et accentua son reniement. Environ une heure après (Luc, XXII, 59), à la fin de la séance où le Christ fut condamné par ses ennemis, le disciple s'associait à sa façon à cette condamnation par un troisième reniement, accompagné d'imprécations. Le coq chanta pour la seconde fois. A ce moment Jésus descendait dans la cour pour être livré aux insultes de la valetaille. Son regard rencontra celui de son disciple infidèle, et, pénétrant jusqu'au plus intime de son âme, lui fît sentir la gravité de sa faute. Pierre repentant s'enfuit pour aller cacher sa douleur et ses larmes dans quelque retraite solitaire.

Dès le matin (Matth., xxvi, 1; Marc, xv, 1), lorsqu'il fit jour (Luc, xxii, 66), se tint un nouveau conseil de tout le sanhédrin réuni. Saint Matthieu et saint Marc n'y font qu'une allusion rapide, et, à en croire le premier évangéliste, on s'y occupa surtout des moyens d'obtenir du gouverneur romain la ratification de la sentence

Page 1