‹ Nos quatres Evangiles [microform]Chapitre 58 sur 94 · I. On pourra consulter avec grand profit: J. Tixbroni · texte numérisé non relu

I. On pourra consulter avec grand profit: J. Tixbroni

Mais il suffira, pour établir solidement notre thèse, de nous ari'êter aux points les plus importants de la doctrine et de mettre en lumière quelques constatations générales .

1^. Les synoptiques . — Que les synoptiques ne renferment pas la doctrine supérieure qui fait le fond du quatrième Évangile, il n'y a rien là que de naturel et de facile à comprendre.

Tout autre était leur but : ils ne se sont proposés, avons-nous vu\ que de fixer par écrit la catéchèse élémentaire, restreinte pour la portée des doctrines aussi bien que pour les faits. Cet Evangile de conquête et de première formation des fidèles montrait en Jésus F envoyé de Dieu, avec les nuances exigées par la différence des milieux. Une fois convaincus de sa mission divine, les convertis n'avaient plus qu'à croire à ce qu'il affirmerait sur lui-même du les biens surnaturels apportés par lui aux hommes, quelque inaccessible à la raison que pût être ce second enseignement.

C'est pourquoi la catéchèse élémentaire n'insistait pas sur les déclarations par lesquelles Jésus avait affirmé sa nature divine. Les termes qui désignent habituellement le

Histoire des dogmes, t. I, e. ii; J. Lksretgn, Les Origiriçs du. dogme de la Trinité; F. Prat, La théologie de saint Paul. i . Cti. II, p. 36 et SHiv.

Nos quatre Évangiles. 14

Sauveur dans les synoptiques, tels que Fils de David, Messie, Fils de l'homme, ne révèlent pas, par eux seuls, ce caractère transcendant. Les^raalades, le peuple saluent en lui le Fils de David (Matth., ix, 27 ; xv, 22; xx, 30; Marc,

X, 47 ; Luc. , xviii, 38-39 ; Matth., xxi, 9, 15 ; Marc,

XI, 10). Par ce nom, on entendait bien désigner le Messie ; mais il ne dévoilait rien au delà. L'appellation même de Messie, Jésus évite de la prendre ou de se la laisser donner, parce que le peuple y attachait l'idée d'un libérateur national. Pour se présenter à Israël, il préférait un titre plus humble, moins populaire, cependant messianique (Daniel., vu, 13), mais qui n'avait pas été détourné de son véritable sens comme celui de Messie. 11 n'éveillait pas non ptus les susceptibilités d'Israël comme le nom de Fils de Dieu. C'est Jésus lui-même qui se donne de préférence le nom de Fils de l'homme, tandis que ses disciples l'appellent» Maître, Seigneur. Cette appellation revient fréquemment (31 fois dans saint Matthieu, 14 fois dans saint Marc, et 25 fois dans saint Luc). Par là, Jésus se donne comme le Fils de l'Homme, personnage mystérieux qui inaugure le règne de Dieu dans la vision de Daniel (vu, 13)^. Ce

I. N'y a-t-ii pas aussi allusion à la postérité annoncée dans le protévangile de la rédemption {Gen.jUi, i5)?Le fils d'Adam, le fils de l'homme. Est-ce le genre humain, une

nom met sans doute en relief l'humanité du Fils de Dieu venu en ce monde pour racheter l'homme : il a rapport à la Rédemption, au royaume de Dieu etau jugement final. Mais l'humilité du terme, le mystère qui l'enveloppe écartaient les inconvénients qu'aurait présentés l'appellation ordinaire de Fils de Dieu. Toutefois cette dernière expression même, comprenant alors plusieurs acceptions, ne pouvait être saisie dans sa plénitude de sens qu'éclairée par le contexte.

Les premiers auditeurs de la catéchèse^ comme aussi les contemporains de Jésus, devaient, il est vrai, aisément reconnaître, à son attitude et à son langage ordinaires, qu'il se mettait au-dessus des prophètes et des plus grands personnages de la loi ancienne, audessus de David et de Salomon, de Moïse et d'Elie, au-dessus même des anges. Ils pouvaient comprendre qu'il était uni à Dieu d'une façon tout à fait exceptionnelle, que la puissance du Très-Haut lui était remise entre les mains.

I Mais dé là, à saisir son caractère absolument transcendant, son égalité avec Dieu, il y avait

race, ou un individu, qui procurera la victoire annoncée : le texte ne précise pas. Mais à la luBaière des prophéties postérieures, les Septante avaient vu dans cette postérité lin indivit^u. (Revue du Clergé français, i^^ mars 1896,

une distance qui ne pouvait guère être franchie sans une instruction supérieure, setablâble à celle que nous trouvons dans saint Jean ou dans saint Paul, enseignement qui ne tardait pas du reste à être donné aux néophytes.

On objecte sans doute qu'on trouve dans les synoptiques des déclarations faites par les démons chassés du corps des possédés, où ils proclament Jésus Fils de Dieu. Mais qu'entendaient par là ces esprits mauvais eux-mêmes, qu'entendaient surtout les témoins des miracles, les auditeurs de la catéchèse, sinon un envoyé de Dieu, à qui une partie de sa toute-puissance était confiée? De même, en écoutant le récit du Baptême et celui de la Transfiguration, oîiDieu déclare que Jésus est son fils bien-àimé, eïiqui il met toute ses complaisances, que pouvaientils comprendre, à la première audition, sinon un envoyé divin dont l'union avec le Père céleste était exceptionnellement intime, mais dont le caractère véritable restait mystérieux?

C'est dans le même sens qu'ils devaient entendre la parabole des vignerons homicides, où la divinité du Christ est insinuée. (Mâtth., xxi, 33-46; Marc, xii, 1-12; Luc, xx, 9-19.) Cette parabole expose en raccourci tonte l'histoire du royaume théôcratiqùe, ïnessiânique, depuis, sa fondation jusqu'à l'heure où Jésus parlait, et même elle laisse entrevoir dans un avenir

prochain la ruine de Jérusalem et de la nation juive infidèle. Après le ministère des prophètes, serviteurs de Dieu, envoyés à son peuple, mais mal reçus et persécutés ou mis à mort par les autorités de la nation, Dieu fait une dernière tentative en envoyant son Fils unique.

Les chefs d'Israël n'auront pas plus d'égard pour lui et ils le feront mourir. Alors Jérusalem sçra rejetée et le royaume sera transmis aux Gentils. Les pharisiens comprirent qu'il s'agissait d'eux-mêmes et de Jésus : ce qui les irrite surtout en cette circonstance, c'est la menace concernant Israël. Sans doute le sens de cette parabole est clair pour nous : ce n'est pas parce qu'il est envoyé, parce qu'il est Messie, que Jésus est Fils de Dieu; mais au contraire il est envoyé, il est Messie, parce qu'il est le Fils bien-aimé du Père. Les prophètes, si grands qu'ils soieat, ne sent que des serviteurs ; lui, il est le Fils unique. Pour les fidèles qui, après la catéchèse élémentaire, avaient reçu un enseignement semblable à celui que nous exposent saint Jean ou saint Paul, il n'était pas possible de se méprendre. Mais pour les autres ou pour les auditeurs non encore convertis, la parabole ne déclarait pas de quelle nature était cette filiation : aussi leur était-il encore difficile de pénétrer le mystère. Plus d'un lié savait-il pas d'ailleurs quç le Messie

était appelé par les prophètes le serviteur de Yahveh ?

Aussi mystérieuse devait paraître la question posée par Jésus aux Scribes (Matth., xxii, 41-46; Marc, xii, 35-37; Luc, xx, 41-44). « Que vous semble-t-il du Messie? De qui est-il fils? — De David, dirent-ils. — Mais comment se fait-il que David inspiré le nomme son Seigneur, en ces termes : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis un escabeau pour tes pieds? Si David l'appelle son Seigneur, comment peut-il être son fils? » Les Scribes furent naturellement embarrassés pour trouver la solution de l'énigme. Cela ne se peut qu'en admettant une existence antérieure aux temps, éternelle, Jésus étant ainsi en même temps et le Seigneur de David et son fils. Seul un Messie, fils de David par le sang, et vrai Fils de Dieu, peut donner la solution de l'énigme proposée. La préexistence éternelle est donc ici insinuée. Mais la question ne restait-elle pas un point d'interrogation pour les auditeurs de la catéchèse, avant d'avoir entendu des déclarations plus explicites?

La confession de Pierre à Césarée, du moins telle qu'elle est rapportée par saintMatthieu (xvi, 13-20), laisse-t-elle entrevoir davantage? En disant « Vous êtes le Messie, le Fils du Dieu

vivant », Pierre ne paraît pas seulement reconnaître en Jésus la qualité de Messie, fils de David, héritier de son royaume (Luc, i, 32-38), mais entrevoir aussi le caractère surhumain de cette Messianité. C'est pourquoi il ne sépare pas de l'appellation de Messie celle de Fils du Dieu vivant. On s'explique mieux dans ces conditions que Jésus attribue sa confession à une révélation du Père céleste.

Contre cette interprétation on objectera la façon dont saint Marc et saint Luc rapportent la même scène. En ces deux évangéHstes, la déclaration de Pierre se borne à celle de Messie, avec une nuance dans la formule de saint Luc : « Vous êtes le Messie » (Marc, viii, 29) ; et : « Vous êtes le Messie (Foint, le consacré) de Dieu » (Luc, ix, 20). Oint de Dieu, marqué sans doute d'une onction exceptionnelle qui en fait un être à part ; mais le caractère de Fils de Dieu n'est pas exprimé. Même en saint Matthieu, la scène se termine comme dans les deux autres synoptiques, par la seule recommandation, que Jésus fait aux disciples de ne dire à personne qu'il était le Messie (Màtth., xvi, 20. Il est bien vrai que le silence commandé sur sa qualité de Messie entraîne, à plus forte raison, celui du caractère transcendant de cette Messianité.

Pourquoi donc les récits de saint Marc et de saint Luc et même celui de saint Matthieu en

sont-ils pas plus explicites sur la divinité ? Dans rhj^pothèse, souvent mise en avant, que les synoptiques se sont placés au niveau des croyances générales de leur milieu et de leur temps, il y a lieu de s'étonner qu'ils n'aient pas accentué davantage, dans ce passage, le caractère absolument transcendant du Christ. Cette accentuation paraît demandée logiquement par le contexte, par la réponse du Sauveur à son apôtre. Pourquoi ne Font-ils pas fait aussi expressément que saint Paul, dont la plupart des épîtres étaient déjà écrites et circulaient dans les Églises?

Mais, si les trois premiers évangiles n'ont fait, comme nous l'avons vu, que recueillir la catéchèse élémentaire, dont le but n'était point de démontrer la nature divine du Sauveur, mais seulement son caractère d'envoyé divin, de Messie, on comprend qu'ils ne précisent pas davantage et qu'ils laissent à peine entrevoir quelque chose de plus.

Des circonstances se rencontrent où il était difficile aux synoptiques, en racontant des faits d'importance capitale dans la vie du Sauveur, de ne pas laisser tomber quelque éclair de lumière sur ce côté mystérieux. Lorsque Jésus comparait devant le Sanhédrin, le grand prêtre, après avoir en vain cherché une cause de condamnation, l'interpelle en ces termes: « Je t'adjure^

par le Dieu vivant, de nous dire situ es le Messie, le Fils de Dieu (Matth., xxvi, 63; d'après Marc, XIV, 61 : le Fils du Dieu béni). Jésus répond affirmativement, et pour bien préciser le sens de son affirmation il ajoute : « Vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel. » (Matth., XXVI, 64 et Marc, xiv, 62.) Il s'agit donc d'un Messie, Fils de Dieu, assis sur le trône du Très- Haut, en égalité de gloire et de puissance avec lui.

A s'en rapporter aux deux premiers synoptiques, les questions posées par le grand prêtre auraient été fondues en une seule. Le récit de saint Luc(xxn, 66-71) permet de voir une gradation dans les questions. Le grand prêtre demande d'abord à Jésus s'il est le Messie. Et le Sauveur de répondre : « Si je vous le dis,. vous ne me croirez pas, et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas. Sachez bien que le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ^), allusion au tableau du jugement tracé dans Daniel (vu, 13). Par cette réponse, Jésus réclamait non seulement les droits à la dignité messianique, mais bien aussi à la puissance et à la gloire divine. Elle amène naturellement la question suivante du grand prêtre : « Es-tu donc le Fils de Dieu ? — Vous le dites, je le suis, » On le voit, c'est seulement au

prononcé de la seconde affirmation que les membres du sanhédrin, ne pouvant plus se méprendre sur le sens de sa déclaration, crient au blasphème et jugent, d'après leur loi, ce crime digne de mort. A se dire seulement Messie, il n'y avait point de blasphème : c'est donc que dans le titre de Fils de Dieu ils reconnaissent une prétention plus haute et attentatoire à la gloire du Dieu unique, dont la Majesté, dans leur pensée, est incommunicable à quelque créature que ce soit.

Au lieu de marquer cette progression naturelle dans l'interrogation et les réponses, saint Matthieu selon son habitude, et à sa suite saint Marc, ont tout condensé en une seule question et une seule réponse.

Cet exemple est une des rares circonstances où la catéchèse élémentaire laisse entrevoir clairement le caractère transcendant et proprement divin de la Messianité de Jésus.

Plus étonnante encore est la déclaration rapportée par saint Matthieu (xi, 25-27) et par saint Luc (x, 21-24), mais placée chez ce dernier dans un meilleur contexte. « Toutes choses m'ont été remises par mon Père, et personne ne reconnaît ce qu'est le Fils que le Père et ce qu'est le Père que le Fils et celui à qui le Fils le veut révéler. » Par ces paroles, le Sauveur assure que le mystère du Fils est pénétré par

le Père seul, et de même le mystère du Père est pénétré par le Fils seul. Nul homme ne peut être initié à cette connaissance intime . du Père que par le Fils. Et c'est à ses disciples l qu'il a trouvé bon de révéler ces choses. Il est clair que la dignité messianique est loin d'épuiserle contenu de cette mystérieuse parole ; nous touchons à l'intime de la vie divine; l'on croirait entendre un des discours de Jésus selon saint Jean. Nous comprendrons, plus loin, l'importance d'une telle déclaration consignée dans les synoptiques, en la comparant avec les discours du quatrième Évangile.

Cette dernière déclaration, comme aussi les précédentes (contenues dans la confession de saint Pierre, dans la réponse devant le sanhédrin, ou dans la parabole des vignerons, et dans la question du Messie, fils de David et son seigneur), laissent plus ou moins entrevoir le caractère transcendant de l'envoyé divin, du Messie. Mais en partie énigmatiques, ou restant isolées, elles ne devaient pas laisser voir leur sens complet à l'auditeur qui les entendait la première fois. Elles avaient besoin, pour être comprises, de la lumière fournie par les explications et les développements d'un second enseignement^.

I . On peut dire la même chose de la fornaule trmitaire du baptême qui se présente d'une façon si nette à la fin de

220 NOS QUATRE EVANGïiÉS

On dira peut-être que ces quatre ou cinq échappées de vues sur un monde supérieur et transcendant sont les indices d'une élaboration lente de la doctrine, les ébauches d'un travail qui ira toujours s'accentuant et progressant jusqu'à la fin du siècle. La rédaction des synoptiques nous ferait par là assister au commencement de ce progrès, dont nous aurions l'achèvement dans le quatrième Evangile.

Dans cette hypothèse, on suppose que les synoptiques ont fidèlement recueilli toute la croyance chrétienne, contemporaine de leur rédaction. Gomment alors expliquer Texistence simultanée d'un enseignement plus développé, qui leur reste étranger et ne se mêle point à leur catéchèse ? Nous voyons en même temps deux caurants parallèles, qui ne confondent point leurs eaux. Avant la rédaction des synoptiques, saint Paul avait écrit ses Épîtres, du moins les principales, et elles circulaient

rÉvangile de saint Matthieu (xxviii, 19). EUe ne devait pas étonner des auditeurs qui dans le cours de l'Evangile entendaient parler du Fils et de l'Esprit de Dieu, aussi bien que du Père. Mais pour en saisir la pleine signification, ils avaient besoin d'un enseignement plus complet que ûe l'était la catéchèse élémentaire. Il en est de même du récit de la Gêne dans les synoptiques : ils racontaient un fait dont le sens profond ne pouvait être compris qu'après que le néophyte avait reçu un enseignement semblable à celui qui se trouve au ch. vi de saint Jean ou dans la première épître de saint Paul aux Corinthiens.

DOGTHINE : LES SYNOPTIQUES 221

dans les Eglises. L'enseignement, qu'il y répète, après sa prédication de vive voix, est évidemment plus accentué, plus développé sur la transcendance du Fils de Dieu que la catéchèse synoptique. On ne voit pas alors pourquoi ces premiers évangélistes, qu'on nous représente avides de récueillir les croyances de la communauté chrétienne contemporaine, ont négligé de se mettre sur ce point au niveau des Epîtres.

Une telle différence de niveau entre ces deux œuvres contemporaines, lés synoptiques et les épîtres de saint Paul, s'explique au contraire par la différence de leur but et de leur dessein. Les uns se sont bornés à fixer par écrit la catéchèse élémentaire primitive ; les autres nous présentent un enseignement qui était ensuite donné aux fidèles. Si dans les synoptiques apparaissent, à quelques rares intervalles, quelques éclairs d'une lumière supérieure, quelques traces d'une doctrine transcendante, on ne doit pas les considérer comme les premières ébauches d'une élaboration progressive, mais comme les indices, les amorces d'un enseignement supérieur, qui se trouve développé dans l'évangile de saint Jean ou dans les épîtres de saint Paul, et qui était prêché antérieurement à la fixation par écrit de la catéchèse élémentaire.

Au lieu d'admettre cette solution, on dira eut-pêtre que les synoptiques n'ont pas donné

l'enseignement plus explicite et plus élevé, contenu dans les épîtres de saint Paul, parce qu'ils n'ont voulu recueillir que les paroles mêmes du Christ, et non les explications, les développements de la doctrine dus à ses disciples sous l'inspiration même de l'Esprit-Saint. Mais cette opinion soulève de graves objections.

Dans cette hypothèse, en eifet, le Christ aurait sans doute manifesté sa divinité, mais d'une manière si discrète, si réservée, que son attitude paraîtrait difficilement explicable : par elles seules ces affirmations ne sont ni assez claires, ni assez décisives pour atteindre leur but, c'està-dire révéler sa nature divine.

Que Notre-Seigneur, dans la manifestation de sa divinité, se soit comporté avec discrétion et réserve, cela se comprend. La nature humaine qu'il a voulu prendre, le milieu juif où il a vécu, la continuité et familiarité de vie avec ses disciples, l'expliquent suffisamment.

Verbe incarné, il a voulu prendre vraiment les conditions de la vie humaine : il a réalisé à la lettre le formam servi accipiens^ exinanivit semetipsum, habitu inventus ut homo. En parlant, en agissant, il avait à parler et à agi^, et il parlait et agissait, tel qu'il était dans sa nature humaine, et non pas indépendamment de cette humanité, ni tel qu'il était antérieurement à

cette humanité. C'est habituellement à travers cette humanité et non pas indépendamment de cette humanité, que saint Paul considère le Fils de Dieu. L'office de rédempteur, de médiateur, de prêtre, que le Christ est venu remplir ici-bas, sa mort, sa résurrection, son règne messianique, tout cela met au premier plan son humanité.

De plus, vivant au milieu d'Israël, attaché alors à un strict monothéisme, il convenait, pour agir d'une façon opportune, de procéder avec prudence.

Enfin les conditions de vie intime et continue, que réclamait la formation de ses disciples, exigeaient également une certaine discrétion dans la manifestation de sa divinité. Comment ses apôtres auraient-ils pu vivre avec lui dans le téte-à-tête de disciple à maître ? Ils auraient été sans cesse dans Tattitude des prophètes en face d'une manifestation divine, ou de Pierre, s'écriant après la pêche miraculeuse : Exi a me^ quia hoino peccator sum! De même qu'il ne se montra pas toujours dans la gloire de la transfî-. guration, il convenait qu'il ne signalât pas à chaque instant la transcendance de sa personne. Comme Moïse descendant de la montagne du Sinaï portait un voile sur la tête pour cacher l'éclat de son visage qu'Israël ne pouvait supporter, ainsi le Christ voilait sa divinité, n'en

parlant que par intervalles et avec certains tempéraments.

Cette réserve n'offre rien que de très cempréhensible. Il faut cependant qu'en tempérant la lumière d^un peu d'ombre pour ménager les yeux, Tombre ne soit pas si épaisse qu'on ait peine à distinguer la lumière. Or si le Christ n'avait dit de sa divinité que ce que nous en ont révélé les synoptiques, il faudrait bien avouer qu'une réserve si excessive ne serait guère explicable.

Mais saint Jean vient nous déclarer que les témoignages du Christ sur lui-même, tout en gardant certaines précautions, ont été beaucoup plus explicites.

Si nous n'avions que les synoptiques et saint Paul, on pourrait dire que les déclarations plus nettes et décisives sur la divinité du Christ sont le produit des méditations de l'Apétre sous Tinspiration de l'Esprit-Saint, et que si les synoptiques n'ont pas été plus explicites, c'est que Jésus ne Taurait pas été. Mais à côté de ces déclarations voilées que contiennent les synoptiques, se placent celles que saint Jean rapporte et qu'il donne lui aussi comme un témoignage. Elles sont tout aussi explicites que ce que nous lisons dans TApôtre des Gentils.

2® Saint Jean. — Que le quatrième Evangile ne contienne pas la catéchèse élémentaire recueillie par les synoptiques, rien de plus naturel. Puisque les Églises la connaissaient, la possédaient dans TÉvangile écrit pour elles, il n'y avait pas d'utilité à la reprendre. Le but de saint Jean est tout différent.

Il ne prétend pas plus nous exposer dans son écrit toute la doctrine chrétienne^ qu'il n'a eu l'intention de nous raconter une vie complète du Christ. 11 ne s'est pas proposé de nous donner, non plus, tout l'enseignement plus élevé qui ne se trouve pas dans les synoptiques. Son écrit n'est pas un exposé de toute la doctrine supérieure : son dessein est plus restreint. Il nous l'a indiqué lui-même à la fin de son Evangile (xx, 31) : c'est de prouver que Jésus est bien le Messie, le vrai Fils de Dieu ; et qu'en lui seul nous devons chercher la vie éternelle.

Gomme les autres apôtres, saint Jean avait reçu la mission de prêcher en témoin du Christ, et non d'écrire. Il ne se résout à le fair^ que forcé par les circonstances. Jusque-là dans les différentes Églises, fondées par les apôtres, la croyance à la divinité du Christ était en possession tranquille. Les convertis croyaient simplement sur le témoignage des apôtres, appuyé

I. Il n'y a rien, par exemple, sur le péché originel. Nos quatre ÉTangiles. 15

sur le témoignage même du divin Maître, qu'il était le vrai Fils de Dieu. Mais, ainsi qu'il s'est rencontré mainte fois depuis dans l'histoire de l'Église, la doctrine universellement reçue rencontrades esprits imbus d'une fausse philosophie qui cherchèrent à mesurer et à accommoder à leur système le mystère du Christ. Sous pré-

texte de le rendre plus accessible, ils le détruisaient. Ce n'était plus le Verbe se faisant homme ; mais un homme qui, à un certain moment de son existence, au baptême, serait devenu Dieu, ou aurait reçu la plénitude de l'Esprit divin.

Pour répondre à ces fausses spéculations Fargument le plus décisif était le témoignage du Christ sur lui-même. Parmi les actions et les paroles du divin Maître, saint Jean recueille et groupe ce qui convenait à son but, c'est-à-dire les témoignages de Jésus lui-même, sur sa divinité, sur ses relations ineffables avec le Père, sur la vie surnaturelle qu'il est venu apporter aux hommes.

Saint Jean n'est ni un philosophe, ni un théologien qui vient nous exposer le résultat de ses méditations personnelles etsa propre conception du Christ. Si belles que peuvent être de telles conceptions, elles ne valent pas pour le fidèle le simple témoignage de Jésus lui-même. Qu'il rapporte les paroles du Sauveur ou les faits de

sa viej le quatrième évangéliste se donne donc pour un témoin. Les discours^ ne sont-ils pas d'ailleurs étroitement unis aux faits, que, nous l'avons vu, il nous a racontés en témoin exact ? Mais, si en les écrivant à la fin du premier siècle, saint Jean nous rapporte ces discours comme un témoignage fidèle, on se demande naturellement pour quelle raison il les aurait gardés par devers lui dans le secret, durant plus de soixante ans. Un tel silence serait étrange de la part d'un apôtre, qui annonce que le salut est dans la connaissance du Verbe incarné et dans la participation aux trésors de vie surnaturelle apportés par lui au mondée Ces paroles de vie éternelle, pourquoi ne les aurait-il pas fait connaître aux fidèles de la première génération ? Qu'il ne les ait pas écrites d'abord, cela se comprend : sa mission, comme celle des autres apôtres, était de prêcher et non d'écrire. Il en a été de même pour les

I. S'il s'agissait d'une synthèse théologique tirée des paroles du Christ, on pourrait comprendre qu'elle demandât du temps et de longues méditations; mais saint Jean ne se propose rien de semblable : il ne fait que rapporter les paroles du Christ. S'il donne par exemple les éléments d'une profonde théologie sur le mystère de la sainte Trinité, il ne fait pas cette théologie. Et les données qu'il en expose comme, par exemple, la parole : mon Père et moi nous sommes un, ne sont pas plus difficiles pour lui à rapporter dès l'origine de sa prédication que cinquante ans plus tard- Nous considérons plus loin la théologie du Prologue.

228 NOS QUATRE ÉVANGILKS

synoptiques : si les apôtres ont prêché dès l'origine, ce n'est que plus tard seulement que les circonstances ont amené les trois premiers évangélistes à fixer par écrit la catéchèse élémentaire qui se prêchait à Jérusalem, à Rome, ou dans les églises grecques. Ainsi saint Jean a prêché, avant de l'écrire, la catéchèse supérieure, non moins nécessaire que la première pour former vraiment le chrétien. C'est ce que nous affirme Eusèbe d'après Clément d'Alexandrie {Hist. Ecoles.^ III, xxiv, 7) : «: Jean, dit-il, commença par donner de vive voix le contenu de son évangile avant d'être amené par les circonstances à l'écrire. » Non qu'il ait donné ces enseignements absolument tels qu'ils sont disposés et groupés dans son Evangile : il les prêchait suivant les occasions et la préparation de ses auditeurs. Ce n'est pas non plus qu'il bornât ses instructions, au mystère du Christ et de sa vie dans les âmes : l'objet de son enseignement devait être plus varié, comme nous le constatons pour saint Paul. Lorsqu'il se détermina à écrire, il fit un choix de ce qui convenait le mieux à sa thèse, et, réunissant les paroles du Christ, il en exposa en même temps les circonstances pour en mieux faire saisir la portée. Comme les synoptiques avaientrecueilli et groupé, suivant un but particulier, les éléments de ia catéchèse élémentaire, il en fit de

même pour renseignement plus élevé, relatif au mystère du Christ.

Il importe également de remarquer que, si saint Jean a été le seul à rapporter par écrit ces discours du Sauveur, il n'a pas été l'unique disciple à les entendre. Que si les autres apôtres les ont entendus, comment prétendre qu'ils n'en ont point su garder le souvenir? Et s'ils ont retenu des paroles si mémorables, ils n'avaient pas de raison de les taire. N'ont-ils pas d'ailleurs bénéficié, eux aussi, de la promesse du Sauveur : Paraclitus Spiritus Sanctus, quem mittet Pater in noniine meo, ille vos docebit omnia quœcumque dixero vobis (Joan., xiv, 26). Dans cet omnia quœcumque dixero sont comprises les paroles relatives au mystère du Christ et à sa vie dans les âmes, que le quatrième Évangile met dans la bouche du divin Maître. Pourquoi les autres apôtres se seraient-ils abstenus d'enseigner ce qui constitue .précisément la révélation chrétienne ? Pourquoi la première génération chrétienne n'en aurait-elle pas été instruite ?

De ce que cette doctrine supérieure n'est pas entrée de plain pied dans nos synoptiques avec la catéchèse élémentaire, il n'y a évidemment rien à en conclure contre son existence simultanée. Le dessein des synoptiques, nous Fâvons vu, n'a été que de fixer par écrit la

catéchèse de conquête etde première initiation ^ Elle était la condition préalable à l'enseignement supérieur des mystères. Il fallait croire d'abord que Jésus était Tenvoyé de Dieu pour pouvoir, sur sa parole, recevoir des vérités inaccessibles et invérifiables par la raison seule et qui reposent uniquement sur son témoignage divin.

Saint Jean, comme les autres apôtres, prêchait les cœlestia aussi bien que les terrena. S'il ne les a pas écrits plus tôt, ce n'est pas que le développement doctrinal n'était pas assez avancé pour le lui permettre, puisque, cinquante ans avant son évangile, saint Paul les enseignait de vive voix et dans ses épîtres. Ce sont, comme nous l'avons dit, les circonstances, c'est-à-dire les tentatives philosophiques d* explication ou plutôt de perversion du mystère du Christ, qui l'ont décidé à grouper en thèse et à mettre par écrit ce qu'il prêchait depuis longtemps.

Z"" Saint Paul. — A Tencontre des explications qui font reposer la composition du quatrième Évangile sur un développement doctrinal tardif, saint Paul se dresse avec ses épîtres antérieures à saint Jean et même aux synoptiques, et il nous

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