‹ Nos quatres Evangiles [microform]Chapitre 63 sur 94 · I. Voir p · texte numérisé non relu

I. Voir p

discours transcendants qu'il met dans la bouche de Jésus soient la manière ordinaire de son enseignement : dans son récit ils ne se rencontrent que dans une douzaine de circonstances. Ce qui fait la différence de ton général de son Évangile, c'est qu'au lieu de disperser ce genre de discours au milieu d'un enseignement élémentaire semblable à celui des synoptiques, il suppose nos premiers évangiles bien connus des fidèles, ne reprend pas ce qu'ils ont dit, sauf en quelques rares exceptions et pour des raisons spéciales, et se contente pour son but particulier de faire son choix à peu près exclusif dans la doctrine transcendante.

Les circonstances diverses, pourtant assez limitées, où saint Jean prête ce langage au divin Maître, supposent une façon d'agir plus vraisemblable que le punctum unicum des synoptiques. Dans son récit la pluralité est plus dans la réalité de l'histoire que la réserve par trop parcimonieuse des premiers Evangiles.

D'après ceux-ci le Sauveur a parlé au moins une fois ce langage transcendant : mais s'il l'a fait une fois, il n'est pas croyable qu'il s'en soit tenu là^ Cette seule manifestation de sa vie

I. On reconnaît aussi quelque trace de ce langage transcendant et de ce style particulier dans Luc, iv, 43 et Marc, I, 38; c^est pour cela que je suis envoyé, c*est pour cela que Je suis sorti; ces expressions marquent non la sortie matinale

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intime ^'éitait pas ;sufïisante pour ^étre comprïise, tandis que les différentes occasions citées ^par saint Jean, s^ns franchir les bornes d'une certaine réserve, commandée pa^rle^ circonstanaes, offrent un ensemble de données transcendantes formant u^Eiitout .doctrinal.

Qu'on ne vienne pas alléguer non plus contre Pauthenticité de ces discours johanniques qu'ils ont une obscurité qu'on ne rencontre pas dans les instructions des synoptiques. Ce reproche ne va pas du reste sans exagération. Les synoptiques ont bien, eux aussi, leurs endroits mystérieux : il s'y rencontre des paroles qui n'ont point été d'abord comprises des auditeurs, et même des Apôtres : témoin les paraboles du royaume de Dieu réunies par saint Matthieu dans son chapitre xiii. La foule ne saisit ni le sens ni la portée des comparaisons de la semence, de l'ivraie, etc. Le divin Maître est obligé d'en donner la clef à ses apôtres : Vobis datum est nosse mysteria regni cdelorurti^ illis autem non est datum (xiii, 11). D'autre part, tout ne se présente pas avec ce caractère mystérieux dans les pages du quatrième Evangile :

de Jésus, mais sa mission divine. Elles rappellent l'e^tr m a Pafre, o^ le misit ri^e Pafer du quatrième Evangile. L.atEanse.endance jde J^sus-Chrisl, son idenufi^catioi^ ayejG I^l S^giesse diyine es?t jjQ.§injiée dsiijis Mà,tjh., :?:xiii, 34-3,6 et Lnç,^ ^i, 49-5i.

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ni le miracle de Gana, ni celui de l'aveugle-né, ^i la parabole-allégorie du bon pasteur n'offrent de ces paroles énigmiatiques et difiSciles à pénétrer.

L^obscurité qui enveloppe certains discours johanniques tien,t à la nature même des choses enseignées: elle leur est forcément inhérente. hes profunda Dei^ vie intime de Dieu., vie qu'il communique aux hommes, ne sauraient ne pas avoir leur aspect mystérieux : ni les sens, ni les lumières de la raison n'atteignent ces vérités absolument transcendantes. Mystères, elles ne peuvent que rester mystérieuses dans leur fond quelles que soient les lumières que 1$ raison essaie d'y projeter.

Cependant il fallait que ces vérités transcendantes, qui forment le caractère spécifique de la révélation chrétienne, fussent dites, et par celui-là seul qui les connaît et qui en est le témoin : FUluSy qui est m\sinu Patris, ipse enar^ravit. Sans en comp^eBidre toute la portée, les auditeurs ont isuffisamment saisi ce que le Christ avait dit, et l'ont retenu : il n'était p^as nécessaire que de prime abord ces vérités fussent parfaitement approfondies. Il ne leur a point échappé que Jésus se faisait vraiment Dieu, Fils de Dieu, qu'il s'arrog:eait l'égalité avec Dieu, les pouvoirs divins. Dans le discours sur le pain de vie, les Juifs ont bien compris qu'il

s'agissait de la chair du Christ et qu'elle leur était proposée comme un aliment de vie éternelle et de résurrection, et c'est pour cela qu'ils se soni écriés : Duî^us est hic sermoï Si dans la conversation avec la Samaritaine, où le Sauveur pari de l'eau du puits de Jacob pour s'élever à une réalité supérieure, elle ne saisit pas bien le vrai sens de l'eau vive quilui est promise en échange, sa curiosité est éveillée, puis bientôt sa conscience, et elle reconnaît en Jésus un prophète, le Messie. C'est tout ce que le divin Maître se proposait sur l'heure.

Il n'est pas un philosophe, un chef d'école, qui a besoin de clairement expliquer à ses disciples toute sa pensée : car, une fois mort, il ne pourra plus rien pour elle. Pour le divin Maître, il veut avant tout qu'on le croie, qu'on croie à sa parole ; et cette parole, l'Esprit de Dieu qu'il promet à son Eglise lui en donnera toujours l'intelligence in tempore opportuno.

Il faut dire aussi que ce qui contribue en partie à l'obscurité et à la difficulté de plusieurs de ces discours, c'est que saint Jean ne nous en a conservé qu'un résumé. L'entretien de Notre-Seigneur avec Nicodème, que l'évangéliste nous donne en abrégé dans son chapitre m, occupa en réalité une bonne partie de la nuit; et ce qu'il nous en conserve ne demande pas cinq minutes de lecture. Pour abréger en de telles

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proportions, le narrateur a dû nécessairement négliger beaucoup d'idées secondaires, omettre les transitions et ne prendre que le sommet des choses. Rien d'étonnant à ce que la suite et l'encliaînement des idées ne se révèlent pas de prime abord et demandent, pour être bien saisis, même par les initiés à sa doctrine, une assez grande force d'attention et de réflexion.

C'est aussi à cette condensation que, dans le quatrième Evangile, les discours de Notre- Seigneur, ceux de Jean-Baptiste et les propres réflexions du narrateur doivent de revêtir une certaine teinte uniforme. N'oublions pas que Tévangéliste transpose en grec des discours tenus en araméen; et qu'il ne les rend pas tels quels, mais qu'il les abrège. Or comment un narrateur qui résume brièvement ne donnerait-il pas un certain cachet personnel à son œuvre? Pour de tels résumés, un auteur moderne emploierait de préférence le style indirect. Mais, selon les habitudes des temps anciens, bien que toutes les paroles ne soient pas les expressions mêmes dont le Sauveur s'est servi, Tévangéliste présente le tout sous la forme de discours direct. Ce n'est pas à dire qu'en rendant fidèlement la pensée, certaines paroles plus marquantes de chaque discours n'aient pas été conservées. A travers le style de Févangéliste, qu'on peut regarder à certains égards comme personnel,

apparaissent des sentences, des paroles quisonnent bien le timbre même de la voix du Maître. Du reste si le disciple bien-aimé s'est formé à une école,: e'e&tbien à celle de son divin Maître ; et il en a retenu la manière, le style.

Les discours des synoptiques sont,, eux aussi,, des résumés; on ne fait, pas de difficulté d'y ic connaître cependant Taccent authentique de Jésus*. C'est l'accent habituel des tenrena. De son côté saint: Jean nous conserve, également, en résumés, deS) discours d'un autre caractère, qui nous révèlent l'accent, aussi authentique, àes cœlesda..

On a appelé mystique le ton particulier de ces discours. Ce ton tient en partie à la nature môme des choses dites, vérités absolument transcendantes, invérifiables à la raison, et en partie à la façon dont elles sont transmises, non pas sous une forme abstraite, mais con-' crête, comme un témoignage de choses directement perçues et senties. Ces déclarations de Jésus sur son Père, sur ses relations avec lui, sur la vie éternelle, ne se présentent point en effet comme des déductions de principes ra.^ tionnels abstraits, mais comme une sériet de perceptions des choses invisibles^ Les: petites

I. Cf. dans P. Batiffol, Orpheus et rÉvanplef le chB.pitre intitulé : L'auth en.ii cité de&; discours de Jésus*

phrases de son discours se suivent comme autant d'expériences, et traduisent au fur et à mesure ce qu'il voit et sent des cœlestia. Avec quel ac#ent le divin Maître parle de son Père et des choses divines! La contemplation de ces mystères jetterait un simple prophète dans Textase ; pour lui, il se meut en toute liberté dans son domaine. Quand il les rend dans un langage humain, il reste dans sa voix un accent de la joie, de Fadoration, de l'amour qu'il en a ressenti. Le fameux Logion^ que nous ont conservé saint Matthieu et saint Luc, garde quelque chose de cette émotion. Le ton est absolument le même dans plusieurs des discours du quatrième Evangile^. Ce n'est évidemment pas saint Jean qui a communiqué cet accent à ce passage des synoptiques ; si on le retrouve dans les discours qu'il rapporte^ il ne lui est donc pas personnel : c'est l'accent même du Christ parlant des Cdelestia. Le disciple bien-aimé a retenu cet accent particulier et l'a fidèlement rendu^.

Ces considérations diverses suffisent à mon-

1. Cf. Luc, X, 21-23 et Jo AN., in, 12-1";; v, 19-80; vi, 35-4o, 48-39; VII, 37-88; VIII, 12 ; les discours après la Cène, xiv-xvi, et la prière sacerdotale, xvii.

2. La pensée et le style johanniques se retrouvent un peu en quelques autres endroits des synoptiques . Voir p. 268, note 1. On peut citer encore Matth., xv, i3 : Omnis plan.' tatio, qiiam non plantavit Pater meus cœlùstis.e^adicabltar. Cf. JOAN., XV, 2.

trer qu'il n'y a pas opposition irréductible entre les synoptiques et saint Jean, au point de vue des doctrines. Il y a simplement différence de degré; la doctrine des premiers et celle du quatrième Evangile s'harmonisent comme deux choses qui se complètent l'une l'autre.

De tout ce travail il résulte que les faits et les discours du Christ ont été rapportés, selon un dessein différent, par les synoptiques et par saint Jean. Les trois premiers évangiles n'ont pas eu l'intention de tout dire : ils n'ont voulu que fixer par écrit la catéchèse primitive, limitée volontairement pour le nombre des faits et pour la portée des doctrines.

Ils ont religieusement gardé le plan quadripartite de cette catéchèse, si simple et si commode pour un enseignement populaire. Nous avons vu combien Pintelligence de ce plan est utile pour comprendre la composition des synoptiques et leurs divergences avec le quatrième Évangile. Il nous explique pourquoi les synoptiques se taisent sur les divers voyages à Jérusalem, mentionnés par saint Jean; il nous permet de comprendre la position de certains faits qui paraissaient défier tout ordre chronologique et de les ranger à leur véritable place, comme le fait des vendeurs chassés du temple, et les trois voyages racontés par saint Luc.

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