CONCLUSION
En comparant les synoptiques avec le qua-^ trième Evangile, au plan si différent, leur contenu s'est éclairé mutuellement, des contradictions apparentes se sont expliquées et les années du ministère public de Jésus-Christ nous ont présenté un développement plus normal. Ce n'est pas qu'on puisse arriver à déterminer une place et une date pour tous les faits ou miracles, pour toutes les paroles du Sauveur : il en reste un certain nombre en suspens, par exemple en saint Matthieu : ix, 27-33; xx, 1-16; xxii, 1-14 et xxv, 14-46, faute de données fournies par les évàngélistes, qui n'ayant point nos préoccupations de précision historique, ont suivi plus d'une fois un ordre purement logique sans laisser dans le récit rien qui permette de fixer la véritable place. Saint Luc cependant nous fournit le moyen de remettre en leur vrai contexte les additions qui entrent à titre de complément dans les grands discours du premier Evangile 1.
Nous avons vu aussi comment s'explique la différence si profonde des discours du Sauveur dans les synoptiques et dans saint Jean. A côté de Tévangile élémentaire, il s'en prêchait un autre qui s'appuyait sur celui-ci et dont le dessein était plus élevé. De ce trésor de vérités
1. On le verra plu s loin dans une élude séparée, p. 294-300.
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supérieures^ les Epîtres de saint Paul eiï constatent l'existence contemporaine de la catéchèse élémentaire) saint Jean a tiré son Evangile de Jésus, Messie, Fils de Dieu, dont le plan et la doctrine diffèrent des synoptiques. Nous avons montré comment ces deux plans se superposent sans se contredire et s'harmonisent très bien et pour les faits et pour les discours.
Quelques procédés littéraires de saint Matthieu^
On connaît le but du premier évangéliste :
montrer que Jésus est bien lé Messie annoncé par les prophètes, qu'il a fondé le royaume promis au vrai Israël, et que, s'il n'a pas été reconnu par la majeure partie de la nation et par ses chefs, c'est qu'obstinément renfermés dans leurs préjugés et leur infidélité aux avances divines ils se sont exclus eux-mêmes de ce royaume, en laissant la place aux Gentils empressés d'y entrer. Pour développer cette thèse, et dans le milieu même on s'étaient passés les événements, il n'était pas besoin d'insister sur le détail des faits et sur leur enchaînement réel, ni de les replacer exactement dans les temps et les lieux de leur accomplissement. La plupart des premiers auditeurs de la parole apostolique, à Jérusalem et dans la Palestine, n'avaient-ils pas
!• Nous donnons ici en appendice deux articles parus dans la Revue Biblique, en janTier et en juillet 1916, qui serviront à compléter et à expliquer plusieurs des idées émises dans le cours de ce Tolume.
Nos quatre Évangiles. 18
été témoins de ces faits qui avaient eu un si grand retentissement par tout le pays? Dans un tel milieu, il importait davantage pour un Evangile, écho fidèle de la première prédication, de présenter de préférence. leS: enseignenients du Maître, et, afin d'en mieux faire saisir la portée, de les réunir sous certaines idées principales, sans trop se préoccuper des circonstances particulières de toutes les paroles.
Cette absence de préoccupation vraiment historique se révèle au premier abord dans les grands discours et dans le groupement des faits miraculeux. Elle se révèle aussi dans certains procédés de composition sur lesquels nous voudrions nous arrêter. Prenons d'abord les discours qui forment une des parties les plus importantes du premier Evangile.
On ne peut lire le premier Évangile sans re^ marquer cinq grandes instructions qui forment comme cinq chapitres delà doctrine du Royaume de Dieu : l'esprit du nouveau royaume et sa justice (ch. v-vii), l'apostolat; de ce royaume (ix, 35-xi, 1), la description; du royauin;e luimême dans ses origines, ses conditions et ses progrès (ch. xrii), les relations des membres du nouveau royaume (ch. xviii), enfin la consommation du royaume et la fin de toutes choses
LES MSCOURS 275
(ch. xxiv-xxv). Nous voudrions étudier particulièrement ces grands discours, pour en montrer le procédé de composition.
Chacun de ces discours est placé par Tévangéliste dans une situation détermiaée : le lieu, les auditeurs sont indiqués. Gkacan aussi se termine par une formule semblable :
Gh. vii, 28 : Et il arriva^ lorsqu'il eut achevé ces paroles, que les foules étaient dans Fadmiradon de sa doctrine.
Ch. XI, 1 : Et il arriva, lorsqu'il eut achevé d'instruire ses disciples, qu'il partit de là pour enseigner et prêcher dans leurs villes.
Ch. xiii, 53 : Et il arriva^ lorsqu'il eut achevé ces paraboles, qu'il partit de là.
Ch. XIX, 1 : Et il arriva^ lorsquHl eut achevé ces paroles, que Jésus sortit de la Galilée.
Ch. XXVI, 1 : Et il arriva^ lorsqu'il eut achevé toutes ces paroles, que Jésus dit à ses disciples.
Il y a lieu de remarquer cette expression tout à fait hébraïque : et il arriva lorsqu'il eut achevé ml l-yhzxQ oT£ Itûso-cv. Chose curieuse, elle ne se trouve que dans le premier Évangile, et seulement à la fin de ces cinq grands discours.
On croit entendre une formule adoptée par les premiers prédicateurs de l'Évangile à Jérusalem, pour terminer les gi-aiides iasrtrueUons qui résumaient, à l'usage de la catéciièàe élémentaire, les principaux enseignements du Christ.
Quant à ces discours en eux-mêmes, ils sont tous construits suivant le même procédé : à un fond principal, qui forme l'essentiel et se rapporte à une situation déterminée, sont ajoutés d'autres éléments tirés d'enseignements du Maître, donnés en des temps et des lieux différents, mais se laissant plus ou moins étroitement rattacher par l'analogie des idées.
Sans doute plus d'un commentateur se refuse à admettre ce caractère composite des grands discours dans le premier Evangile. Pour ces exégètes, saint Matthieu, en qualité de témoin, pouvait mieux connaître ce qui avait été dit par le Christ dans ces diverses circonstances, et, s'il donne plus de choses que les autres synoptiques qui n'ont pas entendu le Christ, c'est qu'en réalité ces développements particuliers, plus fidèlement retenus par lui, ont fait partie de ces discours mêmes. Observation peu démonstrative : car il n'est pas interdit à untémoin de préférer un ordre logique, et, pour donner un ensemble plus complet sur un point de doctrine, de réunir des paroles prononcées en des temps divers. Du reste le contenu du premier évangile ne se présente point en général comme le témoignage direct et particulier d'un témoin; il paraît plutôt impersonnel, comme la fixation par écrit de la première prédication des apôtres à Jérusalem.
Ce n'est pas qu'on doive regarder ces cinq instructions du premier Evangile comme une