LES DISCOURS
sorte de marqueterie, une simple compilation, par laquelle saint Matthieu, de plusieurs paroles de Notre-Seigneur, aurait composé luimême un discours. Non, le discours a été réellement prononcé dans la circonstance indiquée, mais à son organisme primitif la catéchèse de Jérusalem ou l'évangéliste, afin de présenter un ensemble plus complet, ont ajouté quelques compléments provenant d'autres allocutions.
Tout le monde reconnaît que les miracles des chapitres viii et ix ne sont pas groupés selon l'ordre chronologique : les écrits de saint Luc prouvent que ces miracles doivent être placés à des époques diverses de la vie de Jésus-Christ. Saint Matthieu a donc eu, en les groupant ainsi, un dessein didactique, conforme à l'intention générale de son Evangile. S'il en est ainsi pour le groupement des faits, quelle difficulté plus grande y aurait-il à reconnaître dans les discours quelques additions introduites à titre de complément ?
Ces additions se reconnaissent en ce que le lien qui les rattache au discours principal est assez lâche et que nous rencontrons dans saint Luc ces mêmes fragments placés, non pas dans les cinq grandes instructions que nous trouvons chez lui également, mais dans un autre contexte, qui explique d'une manière beaucoup plus satisfaisante la portée des paroles et l'emploi des images et des expressions.
Qu'on ne vienne pas dire que Notre-Seigneur
S7g PROCÉDÉS LITTÉRAIRES DE S. MATTHIEU
a pu reprendre plusieurs fois les mêmeis enseignements et les donner d'abord dans la circonstance marquée par saint Matthieu et ensuite de la manière que rapporte S. Luc. Il est vrai que certaines sentences ont dû revenir plusieurs fois dans la prédication du divin Maître : l'expression de ces maximes ne comporte pas beaucoup de variété, et elles se présentent naturellement et intentionnellement sous la même forme, paï* exemple : Qui se ejcaltat humiliabitur etqui se humiliât ejoaltabitur {hvc., xiv, 11; xviii, 14; Matth., xxiii, 12), ou encore cette locutionprovèrbiale : « On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le candélabre, afin qu'elle éclaire tous ceux qui ^ont dans la maison. » Sans doute aussi des enseignements assez développés ont dd être plus d'une fois repris : car le divin Maître savait bien que la répétition est une excellente métlaode d'éducation. Mais il n'en était pas réduit à redire ces enseignements toujours de là même façon, îivec les mêmes images ; il devait les reprendre sous les formes les plus variées. Ce n'est pas d'une bonne exégèse de lui faire répéter mot à mot une leçon ou de lui faire improviser plusieurs fois, albsolumenl; de la même façon, )le même discours. Il est plus naturel de diercber la cause de ces répétitions dans les procédés différents des deux évangélistes, qui suivent, celui-ci, lin dessein didactique, celui-là, un plan plus historique.
En étudiant ces cinq grandes instructions du premier Évangile nous chercherons non pas à en faire un commentaire suivi, mais simplement à montrer qne les additions de saint Matthieu ne se rattachent pas très étroite^ment au fond du discours et qu'elles trouvent dans le contexte de saint Luc une explication plus satisfaisante et plus naturelle.
1° Le sermon sur la montagne. — Quand on lit attentivement le sermon sur la Montagne, donné par saint Matthieu (v-vn) et qu'on le compare avec le discours parallèle du troisième Evangile, on y remarque trois éléments combinés. Une partie des enseignements est présentée en opposition avec les doctrines et les ex-emples des pharisiens; mêlée à cette partie s'en trouve tine autre, indépendante de cette ; relation et plus positive, sur la charité. Elle est conservée dans le discours de saint Luc^ tandis que la première en est exclue. Au milieu de ces éléments, qui répondent bien au plan et au Lut du discours dans saint Matthieu, sont intercalés d'autres éléments, qui n'ont qu'un lien assez lâche avec les premiers et que saint Lue placje tous dans un àuti*e contexte.
En laissant de coté ces additions à l'organisme primitif du sermon, le plan de ôe. discours apparaît nettement traeé. Les Béatitudes forment l'exorde : c'est une invitation faite à ceux sur qui Jésus compte principalement poar
former le royaume de Dieu qu'il vient établir. Il s'adresse à des gens d'humble condition, pauvres, vivant au jour le jour de leur travail, souvent méprisés, affligés, exposés à mille injustices de la part des puissants du monde, et d'autre part âmes avides de l'entendre et de recevoir ses enseignements. Vous êtes, leur dit-il dans ces Béatitudes, vous êtes dans les meilleures conditions pour entrer dans le royaume nouveau ; il est fait pour vous (Matth., V, 3-12).
Après cet appel, le divin Maître, répondant en quelques mots à Tobjection qu'avait^ dû faire déjà plus d'un pharisien, assure qu'il n'est pas venu abroger la loi, mais l'accomplir, la conduire à sa perfection (Matth., v, 17-19).
Il aborde alors son sujet, qui se ramène à ces trois pensées, formulées en tête de chacun des points :
1° Je vous dis que si votre justice (conduite morale) n'est pas plus excellente que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux (v, 20).
2o Gardez-vous de faire vos œuvres de justice devant les hommes pour en être vus : autrement vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux (vi,l).
3o Ne jugez point, afin que vous ne soyez pas jugés vous-mêmes (Matth., vii, 1).
Au premier point, pour montrer comment ses disciples doivent être plus parfaits que les
scribes et les pharisiens, Jésus choisit plusieurs exemples tirés des commandements de la loi mosaïque : i° du sixième précepte de l'Exode (xx) sur l'interdiction du meurtre (Matth. ,v,21- 23) ; 2** du septième précepte sur l'interdiction de l'adultère (v, 27-32) ; 3° du troisième commandement relatif à la défense de prendre le nom de Dieu en vain (v, 33-37) ; 4° de la loi du talion (v, 38-42) ; 5° de l'amour du prochain (v, 43-47). Dans tous ces exemples le divin Maître défend le mal non seulement dans l'acte extérieur, mais jusqu'au désir età la pensée. Il veut qu'on rende le bien pour le mal et qu'on aime même ses ennemis. Ces développements se terminent par une maxime qui sert de conclusion à cette première partie : être parfait comme le Père céleste.
Pour expliquer le second point, où il veut montrer qu'il ne faut pas agir pour être vu des hommes, comme font les pharisiens, il prend trois manifestations principales de la justice pharisaïque, l'aumône (vi, 2-4) ; la prière (vi, 5- 6); le jeûne (vi, 16-18)
Le 3' point, plus court, se borne à montrer qu'il ne faut pas, comme les pharisiens, juger sévèrement le prochain, en négligeant de voir ses propres défauts (vu, 1-6), mais juger l'arbre à ses fruits (vu, 13-20).
Conclusion du discours (vu, 21-27). Il ne suffit pas d'entendre ses paroles, mais il faut les mettre en pratique : leçon qui est illustrée par
la comparaison de la maison bâtie sur le Sable ou sur le roc.
En rapprochant de ce sermon sur la Montagne le discours parallèle de saint Luc, on y trouve un exorde semblable et une même péroraison. Quant au corps du discours, une faible partie, correspondant au premier Évangile, a été seulement conservée. Tout ce qui regarde l'opposition entre le formalisme de l'ancienne justice et la spiritualité de la nouvelle, ce qui marque l'antithèse entre la justice légale pharisaïque et la justice intérieure que Jésus réclame essentiellement dans le nouveau royaume, tout cela est exclu. C'est cependant ce qui a dû surtout faire le fond du discours de Notre-Seigneur en cette circonstance, et c'est ce que la catéchèse de Jérusalem et saint Matthieu, s'adressant à des Juifs, ont soigneusement conservé. Mais le but de saint Luc était différent : il conserve la catéchèse prêchéedans les Eglises de saint Paul. Ce qui convenait dans le milieu palestinien n'est plus à propos dans ce nouveau milieu. On y parlait évidemment de l'esprit de la nouvelle loi, mais on n'avait que faire de l'opposer à l'esprit pharisien. C'est intentionnellement que la partie du discours de Notre-Seigneur relative à cette antithèse est laissée de côté. On garde seulement tout ce qui est positif, c'est-à-dire ce qui se rapporte à la charité, qui est la loi de la nouvelle vie.
Si nous prenons maintenant les éléments
qui, n'ayant qu'un lien indirect avec le fond du sujet traité, ne paraissent pas avoir fait partie du discours prononcé par Notre-Seigneur, et ont été intercalés par la catéchèse de Jérusalem et par le premier évangéliste dans un but didactique, nous les retrouvons dans le troisième Evangile, mais en dehors de ce discours, dans des circonstances diverses et dans un contexte beaucoup plus satisfaisant.
Voici ces passages mis en regard :
Matth., V, 13 z=z Luc, XTV, 34-35.