XIII
Prenons quelques exemples qui nous feront voir combien le contexte de saint Luc est prêté able, et son procédé conforme au dessein plus historique de son Évangile.
Au chapitre xi, Tévangéliste nous montre Notre-SeigneuT en prière. Les disciples s'approchent et lui demandent une formule de prière, comme celle que Jean-Baptiste, qui venait de mourir, avait donnée à ses disciples. Le divin Maître, faisant droit à leur demande.
leur enseigne le P<2^er. Puis pour les encourager à prier, il leur montre ce que peut obtenir la prière instante, par la parabole de l'ami importun, qui au milieu de la nuit va chez son ami chercher le pain dont il a besoin et ne cesse de frapper à la porte et de demander jusqu'à ce qu'il ait obtenu l'objet de sa demande. Ainsi, conclut Notre-Seigneur : Demandez et il vous sera donné; cherchez et vous trouverez ; frappez et on vous ouvrira, A plus forte raison la prière instante obtiendra-t-elle de Dieu, qui est meilleur père que tous ceux delà terre (Luc, XI, 1-13). Cet enseignement sur la prière forme un tout bien' suivi. La demande des apôtres amène la formule de prière : c'est ainsi qu'il convient de prier; mais il faut demander avec instance : leçon illustrée par une parabole, dont la conclusion pratique est exprimée dans une formule tirée de la parabole elle-même.
Tout autre est le procédé de saint Matthieu.
Cet enseignement sur la prière est coupé en deux fragments, rattachés à deux endroits différents de son sermon. Le premier fragment est rattaché à la seconde partie, et le second est placé dans la troisième, sans aucun lien avec ce qui précède.
Le second point du sermon sur la Montagne développe cette idée : ne point faire le bien pour être vu des hommes. Trois exemples sont choisis parmi les manifestations les plus ordinaires de la piété pharisaïque : l'aumône, la
prière, le jeûne. II ne faut pas prier comme les hypocrites qui ne cherchent qu'à se faire voir dans l'attitude de la prière, mais prier plutôt dans le secret. On reconnaîtra sans peine que les versets suivants (vi, 7-15) sur la multiplicité des paroles dans la prière à l'exemple des païens, et sur la formule de prière enseignée par le divin Maître, ne rentrent pas précisément dans Fobjet traité en ce point. D'autre part on ne s'expliquerait pas la demande faite par les disciples d'une formule de prière dans les circonstances que rapporte saint Luc, si déjà le Sauveur avait sur la Montagne enseigné le Pate7\ Qu'on ne dise pas que les disciples du récit de saint Luc sont différents des disciples qui ont entendu le sermon sur la Montagne :
cette échappatoire est vaine. Ce sont des apôtres qui ont accompagné le Sauveur à Jérusalem, d'après le récit de saint Luc, et précédemment ils se trouvaient tous sur la Montagne, pour entendre le discours qui a suivi leur élection. Puis, disciples comme apôtres, qui avaient tout quitté pour suivre le divin Maître et vivaient en commun près de lui, ils n'auraient pas, pencfant six mois, tenu secrète à quelquesuns de leurs compagnons une formule de prière, donnée, dans rh3^pothèse, également à la foule sur la Montagne.
Quant au second fragment (vu, 7-12), il est inséré, non pas après le Pater^ comme faisant suite aux enseignements sur la prière, mais
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dans la troisième partie du sermon, s,ans aucun lien avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Et l'évangéliste a omis la parabole qui expliquerait les images de la conclus^ion pratique (vu, 7). Celle-ci étonne par son irroplion imprévue; on ne voit plus, comme dans saint Luc Tà-propos des images : Cherchez et vous trouverez^ frappez et il vous sera ouvert.
Prenons un second exemple. L^exhortation au détachement des biens de la terre et à la confiance en la Providence est présentée dans saint Luc au chapitre xii, 13-34. Un incident, la demande de juger une question d'intérêt, amène Jésus à instruire la foute qui l'entoure sur la valeur des biens de ce monde, en lui proposant la parabole du riche insensé. Celuici ne songe qu'à s'enrichir, qu'à agrandir ses possessions, à construire des greniers plus vastes pour amasser toujours davantage et jouir en paix de ses richesses. Insensé qui ne fait rien pour Dieu et qui, la nuit même où il forme ses projets cupides, voit la mort ruiner ses rêves d'avenir! {Luc.,xii, 15-21.) Après cette leçon, se tournant vers ses disciples, Jésus les invite à chercher le royaume de Dieu et sa justice et à se confier en la Providence pour le soin des nécessités de la vie (xii, 22-32). Et il les exhorte au détachement (33-34).
Ces enseignements sont transportés dans le sermon sur la Montagne, mais morcelés et détachés des circonstances qui les ont provoqués;
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et Von n'y voit point non plus la parabole, qui explique plusieurs des expressions et des images employées par le Sauveur dans ses conseils sur le détachement et la confiance.
Les conseils sur le détachement qui terminent, comme une conclusion, les leçons du divin Maitré, dans saint Luc, sont placés par saint Matthieu en tête du même ensei2:nement (vi, 19-22). Son exhortation à la confiance en la Providence (vi, 25-34) pour les nécessités de la vie reproduit, les mêmes expressions que dans saint Luc; mais la parabole omise n'est plus là pour expliquer l'emploi des images et des expressions du divin Maître, par exemple : « Les oiseaux du ciel ne sèment^ ni ne mois^ sonnent; ils n'amassent pas dans des greniers. y>
Tous ces enseignements: n'ont pu être donnés deux fois avec les mêmes développements, les mêmes expressions, les mêmes images.
D'autre part, le contexte de saint Luc est évidemment préférable. Le souci habituel qu'il a de placer les paroles dans leur cadre historique nous est un garant que sa disposition des faits et des discours, est là encore conforme à la réalité, tandis; qu^ le dessein de saint Matthieu se reconnaît ici, comme à son ordinaire, avant tout didactique.
Dans le nombre des additions de ce sermon, il en est qui, réduites à de brèves sentences, ont pu sans doute être répétées en plusieurs
circonstances, comme celle-ci de saint Matthieu, ^v, 15 : « On n'aîlume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le candélabre afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. » De fait, on peut retrouver ce proverbe deux fois dans saint Luc, viii, 16 et XI, 33. Mais on voudra bien'remarquer cependant que, dans le second passage de saint Luc, la sentence est suivie, xi, 34, de cette leçon pratique : « L'œil est la lampe du corps. Lorsque ton œil est sain, tout ton corps est dans la lumière; mais dès qu'il est malade, ton corps est dans les ténèbres. Prends donc
garde que la lumière qui est en toi ne soit' ténèbres. Si donc tout ton corps est dans la lumière, n'aj^ant aucune partie dans les ténèbres, il sera lumineux tout entier comme lorsque la lampe l'illumine de son éclat. » Ces deux sentences forment un tout. Or la seconde sentence, détachée de la première, est placée par saint , Matthieu à la suite de la seconde partie du ■ sermon (vi, 22-23), tandis que la première est restée en tête du discours (v, 15)
On voit par ces exemples que, si saint Luc a le souci de rattacher les divers enseignements du Christ à une circonstance déterminée, une préoccupation toute différente a présidé à la formation de la catéchèse de Jérusalem, que
nous donne saint Matthieu. Dans ce milieu où tant de personnes avaient été témoins des actions et des miracles de Jésus, on s'attachait