LA VISITATION
miraculeux tressaillement fait comprendre à son heureuse mère que le fruit de son sein a reconnu le Dieu fait homme et qu'il le proclame, inaugurant dès avant sa naissance sa mission de Précurseur . Sitôt que la voix de votre salutation est venue à mes oreilles r enfant que je porte a tressailli dans mon sein .
Ne passons pas légèrement devant ce prodige ; scrutons en toute la signification, écoutons cette voix mystérieuse et comprenons la muette prédiction du Précurseur. « A peine descendu parmi nous notre Dieu s'en vient visiter Jean, son ami. Du sein de leurs mères ils se connaissent, ils se voient. Jean tressaille et par son tressaillement semble dire : Je vois mon Seigneur, qui force les frontières de la nature et ne me fait pas attendre les mois qu'elle réclame. L'Eternel vient à moi, je viens à lui. Je suis l'Annonce de sa venue, je m'occupe, dès maintenant, de ma mission de héraut. Je suis la « Voix » ; dès maintenant, elle retentit pour annoncer le Sauveur du monde venu dans la chair de Fhomme, elle retentit pour délier la langue de Zacharie, mon père, et vivifier le sein de ma mère. Admirable mystère I Avant même de naître, Jean proclame son Dieu. Il a vu son Seigneur, il ne peut plus se contenir, il ne souffre plus les liens qui le retiennent, la prison où il est enchaîné; à tout prix il lui faut annoncer son Sauveur. Il court, il vole, il exulte, il pousse son grand cri : « Voici l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde »! Révèle nous donc, 6 Jean, comment du fond de ta prison ténébreuse, tu as pu contempler ces divines réalités? C'est ici le mystère d'une puissance surpassant toute puissance humaine. Je vois par une lumière surnaturelle Celui qui vient inaugurer un ordre divin. Je vois parce que le Soleil de justice est conçu. J'entends, car
je suis le vivant organe du Verbe fait Chair. J'exulte, car je considère le Maître de toutes choses se revêtir des livrées humaines K »
Au milieu de toutes ces grâces exultantes, Marie demeurera- t-elle privée du regard prophétique et du verbe de l'action de grâce et de la louange ? A Dieu ne plaise ! Plus que Zacharie, Elisabeth et Jean le Précurseur, Marie est inondée de lumière, de grâce et de joie. Elle aussi éclate en accents de louanges, et dans son Magnificat elle exalte, en même temps que sa bassesse2 , la gloire du Très-Haut, seul Auteur des merveilles qui s'opèrent en elle. Son regard perce les siècles, et elle contemple l'immense révolution qui va jeter bas le monde antique et faire surgir le monde chrétien. Son cantique est celui que les siècles redisent sans se lasser» comme elle même est la Reine que d'insatiables louanges proclament « bien heureuse ».
IV. — Ces joies et ces gloires regardaient l'avenir ; mais le présent devait être, pour Marie, rempli de tristesses et de douleurs. Elle ne revint à Nazareth que pour y subir le plus étrange et le plus inattendu des martyres.
Mais ce martyre, outre qull initiait Marie et Joseph à leur vie d'héroïque souffrance, entrait dans le plan général de l'Incarnation. Un ange était apparu à Marie ; Marie devenait la Mère du Messie sans cesser d'être vierge, l'ambassade angélique et la conception miracuculeuse restaient le secret du ciel et de la Vierge. Quelle garantie, dès lors, auraient la foule et Joseph lui-même
1 Sanct. Chyrsost. apud Mataphrast.
2 0 vera humilitas quae Deum peperit, vitam mortalibus edidit, cœlos innovavit, mundum purificavit, paradisum aperuit, et hominum animas liberavit! Augustin., serm. II de Assumptione.
de la réalité de ces merveilles ? On pourrait dire : où est la preuve ? Qui a vu l'ange ? Qui a entendu la promesse ? Où est la preuve qu'ainsi naîtra le Messie ? La preuve c'est Joseph, c'est son anxiété douloureuse, c'est la résolution plus douloureuse encore qu'il croit devoir prendre de renvoyer sa fiancée. Fiancée à Joseph il se trouva que Marie , avant leur union, avait conçu de r Esprit-Saint. Joseph son époux était juste. Ne voulant pas la diffamer il résolut de la renvoyer en secret { .
Deux résultats allaient être acquis. Aux yeux des Juifs, Marie étant l'épouse de Joseph avait sa réputation sauvegardée. Joseph, par son étonnement et son angoisse, montrait en toute évidence que Marie devenait mère à un titre plus haut qu'il ne pouvait comprendre. Cette maternité qui lui était étrangère restait pour lui un angoissant mystère, mais sans que sa foi en son angélique fiancée fût ébranlée. La conserver : son obéissance à la loi le lui défendait ; la diffamer en la renvoyant avec éclat : il y songeait moins encore. La résolution à laquelle il s'arrêtait était de la renvoyer en secret.
L'Evangéliste est ici comme dans tout le cours du récit d'une brièveté qui confine à la sécheresse. Dieu nous laisse à nous-mêmes à développer ce que l'Écrivain sacré ne dit pas. Quelles journées de tristesse, quelles nuits d'angoisse, nous laisse concevoir le récit sacré ! Au tendre et ardent amour qu'il avait pour son épouse, Joseph joignait le respect, la vénération, l'admiration profonde que commandaient ses vertus. Et voici qu'un mystère impénétrable se met à la traverse
* Matt., I, 19.
de cette admiration et de cet amour, et il se voit obligé à éloigner de lui Celle qui jusque-là charmait sa vie en la sanctifiant I Mais ce n'est pas sa douleur seulement ce sont les vertus qu'il y pratique que Dieu nous donne à étudier. « Voyez la sagesse de ce Saint. Voyez surtout en lui le triomphe sur la plus inexorable de nos passions : la jalousie. Elle a des fureurs terribles la jalousie de Tépoux! « Elle a des cruautés d'enfer, la jalousie » 1 Ce sont les paroles mêmes de l'Ecriture. Quels drames sanglants cette passion amène ! On en voit qui préfèrent mourir que de souffrir même un soupçon. Or en Marie, Joseph n'en était plus au soupçon mais à la certitude. Mais telle était la magnanimité de son âme, tel son affranchissement de toute passion, qu'il ne voulait pas même causer à Marie la moindre peine ; et s'il devait s'en séparer, au moins que ce fût sans qu'elle eût à en souffrir. La grâce du Rédempteur inaugurait déjà dans les âmes ses admirables influences. Encore dans le sein de sa mère nous lui avons vu projeter de vives illuminations prophétiques sur Zacharie, Elisabeth et Jean: ici c'est Joseph qu'il remplit de sagesse et de bonté * ».
Mais que dire de Marie ? Que dire de sa souffrance quand elle éprouva le contre-coup des tristesses et des angoisses de Joseph ? Quand elle le vit silencieux et absorbé jusqu'à la froideur? Quand elle démêla au travers de ses hésitations muettes la résolution prise de la congédier ? Elle ne révélait pas un mystère que le ciel ne lui avait pas dit de révéler ; elle laissait à Dieu d'instruire son époux d'une aussi extraordinaire élévation ; Elle ne se croyait pas un organe digne de telles annonces, alors qu'un ange les lui avait faites à elle-même.
1 Sanct. Chrysost., Hom. IV in Malt.
Elle se confiait en Dieu et attendait de Lui seul la fin de sa cruelle épreuve. Cette fin fut admirable autant que Tépreuve avait été cruelle.
Tandis que Joseph était dans ces pensées, l'Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains pas d'accepter Marie pour épouse, car ce gui est né en elle est de l'Esprit- Saint. Elle enfantera un Fils et tu lui donneras le nom de JÉSUS l. Cest lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Fréquemment les Anges ont reçu des missions pour la Terre et ont apparu aux hommes. Mais ces apparitions ont emprunté des événements et des personnages les formes les plus différentes. A Zacharie, l'Ange apparaît dans le temple, durant le jour, et en prenant l'aspect humain. Aux bergers, tout à l'heure, ils apparaissent en troupe harmonieuse et resplendissante. A Marie, Gabriel se montre dans la majestueuse apparence d'un envoyé du ciel. A Joseph, c'est la nuit et en songe, que le message parvient. Joseph, bien qu'agité et plein d'angoisse, reste saintement disposé à tout ce que Dieu demandera de lui ; la vision durant son sommeil suffira à sa foi et à sa soumission. D'ailleurs l'Ange, en lui révélant ses pensés secrètes, son dessein qu'il n'a communiqué à qui que ce soit, apporte avec lui sa preuve d'authenticité. Quel autre que Dieu, ou l'envoyé de Dieu, eût pu connaître ses intimes pensées ?
Etudions soigneusement les paroles de l'Ange, où la Sagesse divine est renfermée. Dès les premiers mots Joseph peut pressentir quelle révélation va lui être faite.
1 Matt., 1, 20. Tria facit Angélus. Primo enim Mariae et Joseph prohibet divortium. Secondo Incarnationis aperit mysterium. Tertio ipsius Joseph praenuntiat obsequium. San et. Thom. in Matt., C. I, Lect. I.
C'est de David que le Messie devait naître. Or il est de la race de David et son épouse en est comme lui. Joseph, fils de David. L'ange ajoute : ne crains pas. « Ingens rerum quae agebantur magnitudo ! » Telle est l'Incarnation, telle est cette œuvre de Dieu, si grande, si prodigieuse, si pleine de stupéfaction et d'effroi que Dieu, chaque fois qu'il l'annonce, soit à Zacharie, soit à la Vierge, soit à Joseph, commence par prévenir un recul d'épouvante : Ne timeas! Puis aussi il fallait apaiser la conscience anxieuse de Joseph qui, par crainte d'une infidélité à la loi, s'était résolu à renoncer à sa fiancée. Ne crains pas de recevoir Marie pour ton épouse J. Oh ! non ne crains pas ! C'est la « Femme bénie entre toutes les femmes », c'est « la Vierge admirable », c'est la Mère du Sauveur du monde. Reçois-la, non de la main des hommes, mais de la main de Dieu; reçois-la sur la parole de l'Ange, reçois-là, non pour t'approcher d'elle, mais pour en avoir la garde et qu'elle habite avec toi. Tu la renvoyais parce qu'elle était mère? 0 Joseph, c'est parce qu'elle est mère, divinement Mère, que tu dois la recevoir et la retenir avec une indicible joie ! Ne chasse pas seulement ta crainte, mais livre toi à la plus entière allégresse.
Ainsi préparé Joseph peut affronter l'annonce du grand mystère, et l'Ange la lui formule ainsi magnifiquement. Ce qui est né en Elle est de V Esprit-Saint, Elle enfantera un Fils et tu lui donneras le nom de JÉSUS. C'est Lui, en effet, qui sauvera son peuple de
1 Nota quod « Conjux » dicitur, non propter matrimonium sed propter desponsationem. Consuetudo enim est Scripturae et sponsas vocare conjuges, et conjuges sponsas. Sanct. Thom . in Matt.
ses péchés *. L'Ange a soin d'éviter l'expression ordinaire : « il te naîtra un Fils ». Car Joseph ne sera que son père putatif, quoique très véritablement l'époux de Marie. Mais d'autre part comme il relève la dignité du Saint patriarche 1 Joseph sera, dans toute la force du mot, le chef de la Sainte famille, il la régira, il la défendra, il lui donnera des ordres, qui seront religieusement obéis par la mère et l'Enfant. Aussi quand le ciel enverra des messages c'est à lui qu'ils seront envoyés. Cette autorité sublime, l'Ange Gabriel la confirme ici même : tu lui donneras le nom ; ce qui est l'incontestable marque de son autorité paternelle. JÉSUS : C'est le Ciel môme qui impose ce nom, c'est Dieu qui se réserve à lui seul de donner son nom « au Fils dans lequel il met toutes ses complaisances. » Et ce nom n'est pour nous que l'annonce et le résumé d'innombrables et ineffables biens.
Le premier et qui Iles résume tous nous est dit par Gabriel : Il sauvera son peuple de ses péchés. Qu'estce à dire : « son peuple 1 » Sans doute par une inlassable miséricorde Jésus-Christ appelait son peuple le malheureux peuple juif, qui devait le repousser et le faire mourir ; mais ce mot a un sens bien autrement profond et étendu. Le peuple que Jésus-Christ devait faire sien c'était l'immense peuple des Elus ; peuple réuni des quatre extrémités du monde, et auquel, dans toute la
1 Hic aperit Incarnationis mysterium.Et nota quod, cum tria ibi, fuerint : scii,icet ipsa Virgo concipiens, Filius Dei conceptus, et virtus activa Spiritus Sancti, duo bene exprimit Angélus, scilicet concipientem et conceptionis auctorem, sed tertium ipsum Dei Filium conceptum non exprimit nisi indefinite : « Quod, inquit, in ea natum est. » Et hoc denotetur quod Ipsum est ineffabile et incomprehensibile, non solum homini sed etiam Angelis... Sanct Thom. in Matt.
durée des siècles, tous les peuples devaient apporter leur contingent.
L'Ange devait-il ajouter aux grandes révélations qu'il venait de faire ? Oui, il fallait montrer que l'Incarnation du Verbe était voulue et préparée de Dieu dès les siècles antiques ; qu'un pareil événement ne pouvait être ni fortuit ni imprévu, mais que Dieu avait pris soin de le faire annoncer au monde bien avant sa réalisation. Tout ceci n'est que la réalisation de ce que le Seigneur a dit par son prophète : « Voici que la Vierge concevra dans son sein et enfantera un Fils et il sera appelé VEMMANUEL, c'est-à-dire Dieu avec nous.
« Hoc totum. » Oui certes « totum ! » Car c'est ici un ensemble de merveilles, un abîme, un océan sans limites de prodiges. C'est le plus grand et le plus incompréhensible des prodiges : Dieu qui nous vient du ciel, Dieu qui prend notre nature, qui entre dans la vie par un mystérieux et virginal enfantement : Dieu qui vient expier les péchés du monde, déifier l'homme et l'introduire dans d'éternelles splendeurs. Comment nous étonner qu'un ange nous le révèle et qu'avant lui Isaïe, ou plutôt Dieu lui-même nous l'ait prophétisé ?
EMMANUEL ! qui saura comprendre l'ineffable réalité enfermée dans ce mot ? « Dieu avec nous. » Il l'était par sa présence divine, mais caché, mais inaccessible : le voici au milieu de nous « doux et humble », mêlé à nos rangs, hôte de nos demeures, chargé de nos misères, pleurant sur nos maux, accessible à tous, « faisant ses délices d'être avec les enfants des hommes. »
L'Ange se retire et Joseph inondé à la fois de joie et de lumière retient Marie et en fait son épouse.
Joseph s"1 étant levé accomplit les ordres de VAnge et reçut Marie pour épouse . Mais il ne la êonnut point
jusqu'au four où elle enfanta un fils et lui donna le le nom de JÉSUS. A Dieu ne plaise que cette expression « jusqu'au jour » indique « que, après « ce jour », Joseph cessa de respecter la virginité de Marie. Arrière ce blasphème, arrière cette impiété. C'est d'une vierge que le Verbe voulait naître ; vierge après comme avant son enfantement divin, vierge toujours, vierge sans violation ni souillure d'aucune sorte. Ainsi l'entend l'Ecriture ; ainsi l'ont tenu tous les siècles chrétiens, ainsi le proclame l'Eglise. Jésus-Christ eut des proches qui, selon la coutume juive, se nomment ses « frères », mais Jésus-Christ est le seul fruit à jamais béni du sein immaculé de Marie.
V. — Le Verbe incarné par cela même qu'il se donnait une famille sur la terre, se donnait des ancêtres, possédait sa généalogie. Il eût pu nous venir du ciel par un acte spontané de sa puissance : il ne le voulut pas ; il entendit être nôtre dans la plus parfaite acception du mot. Nous naissons selon la chair, il naquit de même. Nous entrons dans une famille, cette famille elle même se compose d'une longue chaîne de générations ascendantes; ainsi Jésus-Christ eut sa famille, et par elle sa généalogie.
Mais ne cessons pas de faire la remarque : si le Verbe Incarné voulut naître comme nous d'une mère, ilne pouvait condescendre à la vulgarité de nos conceptions. En un sens sa génération dans le temps devait être comme sa génération éternelle ineffablement mystérieuse : « Generationem ejus quis enarrabit », avait dit Isaïe? Comment est-il engendré du Père ; autre que le Père selon la distinction des Personnes, le même que le Père selon l'unité de nature? Qui comprendra ces sublimes mys-
tères ? « generationem quis enarrabit » ? Or Dieu voulut que le mystère planât aussi sur la génération temporelle de son Fils. Semblable à nous en tout le reste, il ne naît pas et n'est pas conçu comme nous le sommes. Il naît d'une Vierge ; il est conçu divinement par une ineffable et toute mystérieuse opération de l'Esprit-Saint. Et là s'arrête l'exception. A partir d'elle, tout est commun entre Jésus-Christ et nous. Que dis-je? il s'abaisse davantage, et dans ses ancêtres il ne fait pas de difficulté de compter des pécheurs et de? pécheresses !
Ce n'est pas la moindre des merveilles de sa charité. Dès l'examen de sa généalogie nous voyons en Lui le Dieu plein de pitié, qui vient aux hommes coupables pour les purifier et les sauver, « Sachons nous élever à ces hauteurs de la miséricorde divine ; ne voyons pas en elle abaissement et déshonneur ; sachons entendre que le Fils unique et éternel de Dieu s'est fait Fils de David afin que par Lui nous devinssions fils de Dieu. Ainsi sommes-nous fixés sur nos destinées dès le début de l'Evangile. Avons nous quelque défiance ? La généalogie du Christ Ta fait disparaître, car pour un Fils de Dieu se faire « fils de David et d'Abraham » est une bien plus difficile entreprise que de faire de l'homme un fils de Dieu. Donc quand nous entendons ce mot de la généalogie : Jésus fils de David, fils d'Abraham, ne doutons plus que nous, le fils d'Adam, nous ne devenions le fils de Dieu. Car ses humiliations seraient sans objet si elles n'aboutissaient à notre gloire | . »
Mais combien elles sont profondes ces humiliations ! Voici des pécheurs, voici des pécheresses insignes parmi
1 Sanct. Chrysost. in Matt.
LE MYSTÈRE DE i/lNCARNATION 65
les ancêtres^de Jésus. Les saints sont passés sous silence, les pécheurs figurent aux premiers rangs.
Qui ne connaît l'adultère et l'homicide de David? Qui ne sait les prévarications de Salomon ? Et Salomon luimême, de qui était-il né ? de Bethsabée, qui flétrit sa vertu dans le crime. Voici Thamar, une autre pécheresse. Si l'Evangéliste la nomme, c'est qu'il sait bien que, déshonneur pour nous, un nom flétri n'est pour Jésus-Christ qu'un titre de gloire de plus . Il n'est notre Sauveur qu'en prenant sur lui nos iniquités, et ce n'est pas pour fuir nos ignominies, mais pour se les approprier, qu'il est descendu jusqu'à nous. Aussi sommes nous moins émus de sa mort, que des avanies et des opprobres qui l'accompagnèrent : car, plus nous le voyons honni, plus nous apparaît l'amour qu'il nous a voué. Ainsi devons-nous raisonner de sa généalogie, nous étonnant moins de sa naissance humaine, que de ce qu'il la tient de semblables ancêtres. Grande leçon aussi à notre orgueil, grande exhortation à ne jamais rougir de notre origine quelque humble et entachée qu'elle puisse être. Sachons aussi comprendre comment le péché couvrait la terre, y souillait les plus grands hommes et les peuples les plus prévenus de grâces divines. La Loi Ancienne n'y apportait que d'inefficaces remèdes; Jésus- Christ seul en devait triompher.
Aux deux noms de Rahab,la prostituée, et Ruth, la Moabite, s'attachent encore les plus touchants enseignements. Ce n'est pas la nature innocente, c'est la nature violée et déshonorée par les plus abominables promiscuités du péché que le Verbe de Dieu daigna s'unir, c'est une Rahab tombée qu'il daigne prendre pour épouse. Dans Ruth, considérons encore notre histoire. Ruth était une étrangère, une malheureuse réduite à la
plus extrême misère ; c'est le Christ adoptant l'Eglise, et faisant d'elle son épouse, oublieux de sa bassesse et de sa pauvreté. Cette merveilleuse union se consomme après que la pauvre étrangère a renoncé à sa famille et à sa lointaine patrie. Devenue l'épouse du Christ, comme Ruth de Booz, l'Eglise enfante une magnifique lignée de rois.
« Fils de David » . Pourquoi cette mention si particulière de David? Pourquoi commencer par lui? La raison en est l'extraordinaire*éclat que le nom de David conservait dans Israël. Plus rapproché qu'Abraham des temps Messianiques, le Roi-Prophète était encore sur toutes les lèvres et dans tous les souvenirs. Que de fois Jésus fut acclamé sous cette appellation de « Fils de David ! » Dieu, d'ailleurs, avait tant exalté son serviteur et si bien attaché à lui et à sa race les promesses de la Rédemption que l'Évangéliste en le nommant le premier, trouvait en Israël un puissant écho.
Comme hommes et comme pécheurs, nous trouvons dans la généalogie du Christ une double assurance. Nous y trouvons de plus une incomparable gloire. « Voici donc notre Roi parmi nous, notre Prince illustrant notre terre, notre roi sous nos propres livrées, sous notre armure de combat. Souvent un roi se dépouille de son diadème et de sa pourpre, et revêt l'armure du soldat. Mais lui c'est pour n'être pas reconnu des ennemis durant la bataille : Notre Jésus, s'il n'est pas reconnu sous sa livrée humaine, c'est pour mieux mettre en fuite nos adversaires et les empêcher. de nous perdre; c'est en même temps pour ne pas nous terrifier. Dans la même bonté ineffable, il voulut s'appeler Jésus qui signifie Sauveur. Il est la réalité dont l'autre Jésus qui vint après Moïse n'était que la figure. Le premier intro-
duit Israël dans la terre de promission, le second nous ouvre le ciel et le trésor des biens célestes. » *
I. — Comme Dieu mène les événements ! Et comme 1 les mène tous en vue de son Verbe Incarné !
Le Fils de Dieu devait, dans les décrets divins, naître à Bethléem, la patrie de David, dont il descendait selon la chair. Or, Joseph et Marie avaient élu domicile bien loin de là, dans une humble bourgade de l'humble Galilée ; et il semblait naturel que Marie donnât le jour à son divin Fils là même où elle habitait. Mais Dieu, dès longtemps, avait décidé que le Messie ne sortirait pas de Galilée, et sa parole sur ce point avait été formelle et si claire que tous savaient que le Messie ne serait pas Galiléen. « Tous les prophètes avaient annoncé que le Christ naîtrait à Bethléem ; « 0 Bethléem, terre de Juda, tu n'es pas la moindre des cités de Juda, car c'est de toi que surgira le Chef qui régira mon peuple d'Israël. * » Interrogés par Hérode où naîtrait le Christ, les Juifs rendirent le témoignage même des Prophètes 3. Quand on vint dire à Nathanael : « Nous avons découvert le Messie qui vient d» Nazareth; — de Nazareth, répondit-il, que peut-il venir de bon ? » 4 Dans la même persuasion, les Juifs disaient à Nicodème : « scrute les Ecritures et persuade toi qu'aucun prophète ne vient de Galilée. 5 » D'ailleurs, « n'est-ce pas de Bethléem, la patrie de David,
1 Sanct. Chrysost. in Matt.
2 Michée., V, 2.
3 Matt., 11,5.
* Joan., I, 46.
5 Joan., VII, 5&
que doit venir le Christ ? » Telle était la persuasion universelle et qui reposait sur la volonté expresse de Dieu.
Mais comment cette volonté aura-t-elle son exécution? C'est ici que nous devons admirer la marche providentielle des choses. Un événement, en apparence tout profane, est ménagé par Dieu pour amener Joseph et Marie à Bethléem, au moment précis où devait naître d'elle le Messie. « En ces jours-là parut un édit de César Auguste ordonnant le dénombrement universel des peuples. Ce premier dénombrement fut exécuté par Quirinus, gouverneur de Syrie . Et tous allaient se faire inscrire, chacun dans son lieu d'origine * ». Les auteurs profanes ont relaté soigneusement ce fait et nous font connaître que commencé par Saturninus, continué par son successeur Varus, il fut terminé par Quirinus, quand il prit le gouvernement de la Syrie. Joseph, qui était de la maison et de la famille de David, partit donc de Nazareth en Galilée et alla au pays de Judée, dans la ville de David appelée Bethléem afin de s'y faire inscrire avec Marie son épouse qui allait être mère 2.
Ils partirent, pauvres et obscurs voyageurs, perdus dans la foule, objet de dédain pour les riches qui se rendaient en grande pompe et en somptueux équipages à la ville royale qu'avait illustrée David. Marie, frêle et fatiguée d'une longue route, ne trouva même pas à s'abriter dans Belhléem que la foule des censitaires encombrait déjà. « 77 n'y avait pas place pour les gens de sa sorte! » 0 orgueil humain, viens contempler ce spectacle! La Mère d'un Dieu, la Reine du ciel et de la terre, Celle que a toutes les générations proclameront Bienheureuse, et,
i Luc, II, 1-4.
* Luc, 11,14-5.
NOËL DVJ
avec Elle, en Elle, le Fils de l'Éternel, le Maître du monde, « en qui tous les trésors sont renfermés », « qui possède la terre et tout ce qu'elle renferme », Jésus et Marie viennent d'être chassés d'une hôtellerie et se réfugient dans l'étable des animaux ! Et c'est là que naîtra le Dieu fait Homme, le Roi du siècle, le Dominateur du monde !
II. — Or, pendant que Marie était-là, il advint que les jours de V enfantement furent accomplis et Elle mit au monde son Fils premier-né . Elle l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, car, pour lui, il n'y avait pas place dans V hôtellerie K
Est-ce donc ainsi que devait naître l'Homme-Dieu?
Essayons de pénétrer ce mystère ; essayons-le humblement, timidement, nous appuyant, outre nos raisonnements humains, sur les révélations divines. Jésus- Christ devait être à la fois Dieu et Homme, vrai Dieu et vrai Homme, unissant hypostatiquement dans une Personne unique la nature divine et la nature humaine. Que voulait-il être comme Homme ? Que devait-ii être comme Dieu? La réponse à cette double question se fait éclatante à la crèche .
Gomme homme, Jésus-Christ ne voulait pas seulement être pour tous un semblable et un frère ; il ne nous était pas seulement un « Emmanuel », il voulait de plus et surtout prendre sur lui le fardeau de nos misères originelles. C'est dans « la ressemblance de la chair du péché » qu'il voulait venir à nous. « Pontife miséricordieux, il lui agréait de tout souffrir pour compatir à tout a » .
1 Luc, II, 6-7.
1 Hœbr., II, 17.
Et ce n'est pas à un partage égal qu'il s'arrêtait, c'est à l'excès même de la misère qu'il poussait sa condescendance : plus pauvre que les plus pauvres, plus abandonné, plus dénué, plus « Homme de douleurs », que n'importe qui d'entre les plus misérables. C'est à cette misère et à cet abandon que le monde doit reconnaître son Sauveur. Aussi les Anges ne donnent-ils pas aux bergers d'autre indication que l'aspect d'une extrême misère. « Cest à ce signe, disent-ils que vous le reconnaîtrez ! . » Marie V enveloppa de langes et le coucha, dans une crèche 2. « Le monde demeura stupéfait, contemplant un si extraordinaire spectacle et si différent de ce qu'il attendait. Il ne put croire que ce fût là le Roi du Ciel, lui qui venait sans ses anges, sans ses Archanges, sans ses Trônes, sans ses Dominations, par un chemin si nouveau. Que voyait-on? Un pauvre artisan, une crèche, un frêle enfant enveloppé de langes, une Vierge indigente, destituée des ressources les plus nécessaires, tout un ensemble de misère extrême et de complète obscurité. Mais dans cette pauvreté que de richesses ! Car n'est-ce pas pour nous enrichir que le Christ s'est fait pauvre. N'est-ce pas pour nous devenir un Sauveur que nous le voyons jeté nu dans une crèche, sans couchette molle, sans berceau opulent? 0 pauvreté, intarissable source de tous les biens ! 0 richesses infinies s'offrant à nous sous l'aspect d'une absolue indigence ! 3 » C'est donc à « ce signe, » au signe du dénument, de l'humiliation et de la souffrance, que nous reconnaîtrons Jésus-Christ le Rédempteur, le Dieu fait Homme, fait Expiateur pour notre salut. Avant tout,
i Luc, II, 12.
2 Luc, II, 7.
* Sanct. Chrysost
Jésus-Christ voulait mettre dans un extraordinaire relief la réalité de sa nature humaine et la vérité de sa mission expiatrice.
Mais d'autre part nous devions, avec un égal éclat, apercevoir en Lui un Dieu. Si la crèche est pauvre et obscure, autant qu'il le fallait pour nous certifier la vérité de l'Incarnation, Dieu l'environne, en témoignage de la divinité de Jésus, d'un merveilleux éclat. Le ciel s'ouvre et s'illumine. Les Anges chantent le cantique de la Rédemption, les Archanges éclatent en transports. Le ciel entier plane sur la crèche, les bergers avertis par les messagers célestes accourent au Nouveau-Né et l'adorent \ Une étoile apparaît au ciel et les mages se mettent en chemin pour offrir au Dieu fait Homme leurs hommages et leurs présents 2 ; derrière eux, la terre se remue et se lève, les siècles apportent leur témoignage du ciel à la terre, d'une extrémité à l'autre du temps, le cantique de la jubilation se fait entendre : « Glone à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes chéris de Dieu 3 ».
Ainsi s'offre à nous, dans une merveilleuse antithèse, l'Homme-Dieu Nouveau-né. <r II gît dans une crèche, et il remue le monde ; il est enveloppé de langes et il rompt les liens du péché ; il est muet et il prêche aux mages le sublime mystère de sa venue, il les éclaire, il les amène, il les convertit * ». Il n'est rien et il est tout. Il semble inerte et c'est lui qui gouverne les mondes. La foule passe en le dédaignant, et c'est lui qui transfigurera les peuples.
1 Luc, II. 8-19.
8 Matt., II, 2.
3 Luc, II, 14.
* Sanct. Chrvsost. in Matt.
Quilterons-nous la crèche sans faire éclate** notre joie, sans nous énumérer nos richesses ?
Ce que les Patriarches méditaient, ce que les prophètes annoncèrent, ce que les Justes aspiraient à voir, tout, aujourd'hui, vient de s'accomplir. Dieu prenant notre nature « est vu sur la terre et il converse avec l'homme i ». « Réjouissons-nous, faisons éclater notre allégresse. Si Jean, encore au sein de sa mère, tressaillit à l'approche de Marie et à la voix d'Elisabeth, .combien plus nous autres devons-nous tressaillir, nous qui voyons sous nos yeux, non plus Marie, mais notre Sauveur lui-même né pour nous selon la Chair. Contemplons, admirons, demeurons stupéfaits et ravis devant cette Incarnation dont la magnificence surpasse tout ce que l'esprit humain pourrait concevoir. Quel prodige si tout à coup le soleil, se détachant des Cieux, parcourait la terre l'inondant de ses rayons ! Et si devant ce miracle sensible tous les peuples accouraient pleins d'admiration et de stupeur : à combien plus juste titre devons- nous nous remplir d'un joyeux effroi, nous qui contemplons le Soleil de Justice dardant à travers la chair de l'homme ses divins et admirables rayons ? Unissons-nous aux Anges ; accourons avec les bergers, contemplons avec Joseph et Marie et adorons dans sa crèche l'Enfant-Dieu Sauveur du monde 2 ». // y avait des bergers qui passaient la nuit dans la campagne veillant à la garde de leurs troupeaux. Et voilà qu'un Ange du Seigneur vint à eux; la gloire de Dieu les enveloppa de sa lumière et ils demeurèrent saisis d effroi, « Ne craignez pas, leur dit V Ange,
« Baruc, III, 38.
2 Sanct. Chrysost. in Matt.
car voici que je vous annonce une grande joie pour vous et pour tout le peuple. Aujourd'hui, dans la cite de David, vous est né un Sauveur, le Christ, le Seigneur. Et vous le reconnaîtrez à ce signe ; vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche ». Au même instant se joignit à VAnge une troupe d'anges qui louaient Dieu et chantaient : gloire à Dieu au plus haut des deux, et sur la terre paix aux hommes chéris de Dieu *.
Telle fut la première manifestation de THomme-Dieu naissant. Les bergers, après avoir adoré l'Enfant à la crèche, s'en retournèrent publiant partout les merveilles dont ils venaient d'être témoins et tous ceux qui les écoutaient étaient émerveillés de ce qu'ils racontaient.
D'autres merveilles suivirent. Les premières étaient accordées aux humbles et aux déshérités de ce monde, que favorisait avant tous les autres le Dieu des pauvres, le Sauveur des petits. Mais il fallait aussi que l'éclat de la divine Naissance s'étendît sur la classe privilégiée des grands, des riches, des savants. Jérusalem et ses Pontifes devaient, eux aussi, contempler la gloire et la puissance du Nouveau-Né. Fidèles, ils eussent dans les manifestations du Temple reçu la récompense de leur foi, ingrats et incrédules les merveilles dont ils étaient les témoins obligés préparaient leur juste condamnation2.
Après que la Circoncision eût été accomplie, et le nom de JÉSUS imposé, quarante jours après la Nativité, le temps de la purification se trouva terminé 3. Joseph
i Luc, II, 15-18.
a Luc, II.
3 Luc, 11,22.
et Marie vinrent à Jérusalem et entrèrent au Temple où une double Loi les appelait. La première regardait l'Enfant qu'il fallait racheter : « tout mâle qui ouvrira le sein d'une mère sera consacré au Seigneur * ». Une somme d'argent le rachetait de Fobligation de demeurer au service des autels. Joseph et Marie donnèrent la somme des pauvres2. La deuxième regardait la mère que sa fécondité rendait souillée : durant quarante jours, si elle avait donné naissance à un fils, durant quatrevingts pour une fille. Les plus riches offraient un agneau, les pauvres, comme étaient les parents de Jésus, pouvaient se contenter de deux tourterelles ou de deux petits de colombe.
11 nous est aisé de comprendre le sens et la portée de ces deux préceptes du Lévitique. Le premier sauvegardait les droits de Dieu ; le second rappelait la chute originelle, dont la souillure s'attachait à la naissance de chaque homme et à la fécondité de chaque mère.
Mais quoi 1 Jésus, le Fils de l'Eternel; le Dieu tout puissant, on le rachète cinq schekels ! Marie, la Vierge toute pure, toute immaculée, déclarée souillée par sa présentation au Temple et son offrande des deux tourterelles ! Ainsi Jésus-Christ voulut remplir la Loi Ancienne jusque dans ses plus humiliantes prescriptions, et sa sainte Mère ne pouvait avoir ni d'autre volonté, ni d'autre idée que les siennes. Ainsi commençaient à être expiés notre folle indépendance et notre incorrigible orgueil.
D'ailleurs cette présence au Temple de l'Enfant divin avait un autre but encore que l'accomplissement de la
i Exod., XIII, 2. Num., VIII, 16.
2 Luc, II, 24.
Loi. Nous avons dit que si, en tant qu'homme et expiateur, Jésus-Christ voulait s'envelopper des voiles les plus épais de l'humiliation et de la misère, il importait à un titre égal que sa Divinité se montrât avec une irréfutable évidence, cette évidence qui jaillit à la fois de la prophétie et du miracle. Déjà Bethléem avait été remuée toute entière par les prodiges de la nuit de Noël ; c'est au tour de Jérusalem de contempler la gloire de FHomme-Dieu, dardant au travers de sa frêle humanité. Or il y avait dans Jérusalem un homme juste et craignant Dieu, nommé Siméon, gui vivait dans V attente de la consolation d'Israël. Le Saint-Esprit était en lui et lui avait révélé qu'il ne mourrait pas qu'auparavant il n'eût vu le Christ du Seigneur*. Ce n'est ni un inconnu, ni un personnage vulgaire, que nous présente ici l'Ëvangéliste. Siméon était un des Juifs les plus en renom dans Jérusalem. Aussi la scène qui se passa dans le temple, la prophétie qui y fut dite, eurent-elles parmi les sommités de la nation un considérable retentissement. Conduit par l'Esprit il monta au Temple et lorsque l'Enfant Jésus y fut apporté par ses parents, afin d accomplir pour Lui ce que la Loi ordonnait, il le prit dans ses bras et bénit Dieu, disant :
Mes yeux ont vu votre Salut.
Ce &alut préparé à la face de toutes les nations ;
Lumière apparaissant aux gentils
Gloire d'Israël votre peuple 2.
La prophétie fût restée incomplète si le Juste Siméon n'eût, en même temps que la gloire et les triomphales conquêtes de Jésus-Christ, prédit la voie douloureuse que devrait suivre le Triomphateur. Il s'adresse à Marie
i Luc, II, 25.
2 Luc, II, 29.
et lui annonce le brisement et la douleur qu'amènera sur elle la Passion de son Divin Fils. A l'apparition de ce Fils de Dieu sur la terre une double révolution va se produire, et le genre humain se partagera en deux camps opposés : les adversaires et les amis, les incrédules et les croyants, l'enfer et l'Eglise ; les premiers qui, en combattant l'œuvre du Christ, y trouveront leur ruine, les seconds qui, en l'acceptant avec foi et amour, y trouveront la résurrection et la vie. Cet enfant est né pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre. Usera un signe de contradiction. Pour vous, un glaive de douleur transpercera votre âme *.
Les merveilles du Temple ne s'arrêtèrent point là. Avec le saint et illustre vieillard Siméon, Jérusalem possédait une femme, Anne, que son rang, son âge avancé, sa haute sainteté rendaient l'objet d'une universelle vénération. Dieu, en récompense de ses vertus, l'avait favorisée du don de prophétie, et on ne la connaissait dans la cité et le Temple que sous le nom d'Anne la prophétesse. Comme Siméon, elle eut la connaissance du grand Mystère. Dans l'Enfant que Joseph et Marie présentaient au Temple, Dieu lui montra le Messie, et, dans ce Messie, la nature divine unie à notre nature ; elle reconnut et adora en Lui l'Homme- Dieu Rédempteur du monde, le vrai Fils de Dieu descendu du ciel sur la terre pour notre salut. Elle se fit dès lors son prédicateur infatigable, parlant de cet Enfant à tous ceux qui attendaient la Rédemption cT Israël 2.
A tous ces signes les Juifs ne pouvaient plus se
» Luc, II, U, 35.
* Luc, II, 36-38.
l'adoration des mages 77
méprendre sur la venue du Messie et sa divine origine. Mais voici d'autres preuves jaillissant de nouveaux prodiges. Une lumière miraculeuse vient d'illuminer l'Orient, et les Mages, prémices des nations, avec éclat et en grande pompe, entrent dans Jérusalem pour découvrir et adorer le divin Roi qui vient de naître.
: I. — Jésus étant né à Bethléem, des Mages venus de V Orient entrèrent à Jérusalem. — Où esty demandèrent-ils le Roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus V adorer l.
Cette arrivée des Orientaux à Jérusalem, leur voyage,, le but de ce voyage, leur solennelle question, le tumulte, le trouble profond que cette question produit de toutes parts, la stupeur d'Hérode, l'agitation qui secoue la cité : tout se réunit pour faire de cet événement l'un des plus considérables qu'aient consigné les doubles annales Juives et Chrétiennes. Mais ce qui nous doit frapper avant tout c'est la vive lumière qui en jaillit sur la Divinité du Nouveau-Né de Bethléem. Tout ici est divin : tout est manifestation miraculeuse de la puissance d'En Haut. L'étoile qui étincelle, les Sages de l'Orient et leur mystérieux voyage, leur attitude dans Jérusalem, leurs adorations aux pieds de Jésus, leurs
1 Matt., I, i-2-3. Nous supposons que la Sainte Famille ne quitta pas Bethléem avant la venue des Mages. Et nous le pouvons d'autant mieux que le départ pour la Galilée que nous marque St Luc, (chap. II, v. 39) n'est pas nécessairement entendu d'un départ immédiat.
78 l'adoration des mages
offrandes significatives, les messages angéliques dont ils sont favorisés, forment une suite de prodiges où la divinité de Jésus-Christ trouve de nouveaux et irréfutables arguments.
Une étoile apparaît en Orient et n'apparaît qu'aux yeux plus dignes que les autres de la contempler et mieux préparés à la comprendre. Ce ne peut être une étoile ordinaire, ni jun des astres du Ciel. Elle n'a d'autre cours que l'itinéraire même des Mages, ni d'autre mission que celle de les guider. Elle n'occupe pas les sommets du ciel, elle s'abaisse et descend jusqu'à la demeure où repose l'Enfant-Dieu. Son apparition est intermittente. Une invisible puissance l'allume quand les voyageurs ont besoin de sa lumière et l'éteint quand il n'ont que faire de ses indications. Tout montre ainsi que l'étoile des Mages est quelque miraculeux flambeau allumé par Dieu pour éveiller la foi et guider le voyage de ces adorateurs de son Fils. Le même Dieu qui envoya à son Peuple, au désert, la nuée lumineuse, députa aux Mages son étoile.
Pourquoi une étoile qui, par la singularité de son apparition et de sa course, la grandeur de son éclat, la beauté de sa forme, sollicite, de préférence à d'autres prodiges, l'attention et la foi des Mages ? Telle est l'ordinaire conduite de Dieu qui adapte son action aux objets qui habituellement nous occupent et nous captivent. Devant les Orientaux, livrés à la contemplation du ciel et à l'étude des astres, le ciel s'illumine et un astre apparaît. Ce serait néanmoins se tromper que de croire à l'exclusive efficacité de l'étoile miraculeuse. Son effet eût été nul si Dieu n'y avait fait correspondre une illumination intérieure. En même temps que l'étoile étincela aux yeux du corps, une autre lumière intime les éclaira sur le grand Mysttre de la Rédemption du
l'adoration des mages 79
monde et la venue du Messie. Pénétrons dans l'âme de ces hommes d'Orient. Pouvons-nous concevoir leur résolution d'aller reconnaître comme roi et adorer comme Dieu un Juif né au loin, sans une lumière intérieure leur découvrant l'auguste réalité d'un Dieu venu dans le monde pour sauver le monde ? Car enfin que leur importe un roi quelconque des Juifs ? Que leur importe la Judée elle-même? Que leur peut-il revenir de ce voyage insensé, voyage lointain et pénible ? A quoi d'ailleurs ne les exposent pas, en face des autorités régnantes, leur étrange adoration ? En supposant qu'ils passent outre à ces objections si naturelles et si victorieuses, comment ne pas les taxer de folie en les voyant aux pieds d'un Nouveau-Né misérable, devant une pauvre femme et un obscur artisan ? Non ! tout est ici l'œuvre de Dieu. C'est Dieu qui seul amena ainsi à Bethléem, pour proclamer la divinité du Verbe Incarné, les prémices de l'Orient.
Ce miracle premier et essentiel établi, rien ne nous défend d'y mêler les antiques traditions qui, par Balaam et d'autres prophètes, avaient cours dans la Perse, et donnaient l'apparition d'une étoile comme l'annonce de la venue du Messie. Les Mages durent connaître ces traditions et trouver en elJes une confirmation de ce que Dieu leur révélait. De toute part Dieu se montre et conduit seul la marche des événements *.
lit — C'est lui qui choisit les Mages et parmi tous les dignitaires et les sages de l'Orient les instruit seul du mystère de la Rédemption du monde par la venue de son Verbe Incarné . Et avant de les illuminer il les avait
i Matt., 11,4 etseq.
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sanctifiés. Ce n'est pas d'un coup, à l'improviste, que ces Justes sont choisis comme les premiers adorateurs du Fils de Dieu dans la Gentilité. Dès longtemps ils sont préparés à leur sublime mission. A l'orgueil des autres ils opposent une âme loyale et une foi simple et humble. Dès que les motifs de crédibilité leur ont été offerts, dès qu'il leur a clairement apparu que Dieu parlait et commandait, ils ont fait taire les vaines objections de leur esprit et les révoltes de leur cœur. A leur foi humble et loyale, les Mages joignent un intrépide courage. Ni les longueurs et les fatigues d'un long voyage ; ni les dangers faciles à prévoir de leur démarche, n'arrêtent leur obéissance à la voix de Dieu. « Nous venons l'adorer. » Le peuple n'entrera-t-il pas en fureur devant ces étranges perturbateurs? Le tyran de l'endroit ne s'armera- t— il pas contre eux de toute la sévérité des lois ? Ne paieront-ils pas de leur vie une si audacieuse entreprise? Aucune de ces objections de la crainte ne les déconcerte. Dieu a parlé : advienne que pourra ! Au courage et à la foi, les Mages unissent les nobles ardeurs de l'apostolat. Rentrés dans leur pays ils se feront les prédicateurs de Celui qu'ils ont, en Judée, reconnu comme leur Roi, adoré comme leur Dieu, imploré comme leur Sauveur.
III. — Dieu, en effet, ne les favorisait pas pour euxmêmes de ces exceptionnelles lumières. Leur voyage avait, dans les vues providentielles, un double but : dont l'un regardait Israël, l'autre la Gentilité. Les peuples Orientaux, tant de fois éclairés par les prophètes et les thaumaturges venus de Judée, devaient recevoir de leurs propres Mages, leur suprême évangélisation. Quant au peuple Juif, les Mages lui apportaient ou le salut dans la lumière, ou la condamnation dans cette lumière obsti-
l'adoration des mages 81
nément refusée. Malheureux juifs ! Ils ont méprisé leurs prophètes, étouffé les lumières que Dieu leur départait si largement. Dieu, au lieu de les abandonner, leur envoie un nouveau secours. Des étrangers viendront les réveiller de leur apathie, et les instruire de la grande vérité qu'ils repoussent. Jésus-Christ, de plus, qui doit appeler au salut la terre entière, inaugure dans les Mages l'évangélisation des nations. Que diront les Juifs? Quelle excuse pourront-ils opposer, en voyant des barbares embrasser une foi qu'ils dédaignent, rechercher ardemment un Sauveur pour lequel ils n'ont eux-mêmes qu'indifférence et dédain ! que s'ils rendent vaine cette suprême entreprise de la divine miséricorde, ils ne pourront s'en prendre qu'à eux de leur irrémédiable perdition .
IV. — Après ces considérations générales, venons-en au récit détaillé du voyage et du séjour des Mages en Judée.
Le bruit de leur venue fut profond, et considérable le retentissement de leur question: où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Mais 'lamentable aussi fut l'attitude de Jérusalem, que trois traits caractérisent: trouble, insouciance, sottise. Le #02 Hérode fut bouleversé, et, avec lui, la ville de Jérusalem. Qu'un usurpateur et un tyran comme Hérode tremblât à l'annonce d'un roi légitime, on le peut concevoir ; mais Jérusalem, mais le peuple juif ? L'objet de sa longue! attente, le libérateur depuis si longtemps promis, le Roi de gloire si continuellement annoncé par ses prophètes, lui apparaissait enfin. Avec quel élan de joie fallait-il accourir et l'acclamer 1 Or c'est le contraire qui arrive. Jérusalem s'unit à Hérode pour redouter et repousser le Dieu qui lui
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apporte le salut. Que voilà bien les mêmes Juifs qui repoussaient Moïse et préféraient à sa délivrance les chaînes et les misères de l'Egypte? Au trouble qui l'agite Jérusalem, par un étrange illogisme, joint l'insouciance et l'oubli. Les premiers prodiges de la Crèche et du Temple sont loin déjà de sa pensée. Et quand il eût fallu éclater en transports de joie et de noble fierté, voyant des Mages d'Orient venir adorer le Prince né de leur sang, il se détournent sans donner à un pareil bonheur ni une pensée ni un regard. Et quelle sottise s'unit à cette inconcevable insouciance ! Car enfin eux qui rêvent l'empire du monde, comment n'acclament-ils pas ce Roi nouveau-né qui présage par les triomphes de son berceau les triomphes plus complets et plus définitifs de l'avenir ?
Mais hélas]! pourquoi tant accuser les Juifs quand nous retrouvons en nous-mêmes la même insouciance, les mêmes dédains? Nous qui avons sous les yeux l'exemple de tant de Saints, nous que la grâce divine sollicite sans cesse, que la foi illumine, que les Sacrements soutiennent et fortifient, que les espérances éternelles devraient enflammer d'ardeur, nous restons de glace pour Dieu, pour son Christ, pour notre âme et notre salut. Oh ! prenons garde, en abusant de la lumière que Dieu nous fait luire, de partager le sort de Jérusalem et d'Hérode.
Grande est la grâce accordée aux Juifs, quand les Mages, par la question qu'ils posent : Où est le Roi qui vient de naître, provoquent la réunion des grands prêtres et des scribes, font ouvrir le trésor des prophéties et en échange des lumières qu'ils donnent eux-mêmes à la Synagogue, reçoivent de la Synagogue la grande illumination qu'ils étaient venus chercher.
Merveilleuse conduite de la Providence qui sait faire
tourner au triomphe du Christ les tentatives mortelles de ses pires ennemis ! C'est Hérode, fou de terreur et ivre de colère,* qui rassemble solennellement les hauts dignitaires de la religion et reçoit d'eux la confirmation du grand et sublime mystère dont les Mages viennent de donner la première inspiration. Tout est mené divinement. L'étoile a cessé de briller aux approches de Jérusalem, pour forcer les Mages, privés de leur guide, à venir réclamer de la Cité Sainte une indication que le ciel ne leur donnait plus. Un grand conseil se rassemble, la naissance du Messie est proclamée, la vérité se fait jour de toute part. Admirons comment Dieu fait briller dès sa naissance la divinité de Jésus-Christ et comment il n'a cessé depuis de la mettre dans une irréfutable lumière. Aux prodiges de la Crèche succèdent incontinent les solennelles prophéties de Siméon et d'Anne la Prophétesse, aux apparitions et aux messages angéliques succèdent les affirmations des Mages et des prêtres Juifs. L'éclat va croissant, et après les années d'obscurité et de silence de Nazareth, de plus vives lumières brilleront. Ce sera la voix du Père proclamant l'origine divine de lamission de Jésus-Christ ; ce sera la grande voix du Précurseur désignant Jésus- Christ aux adorations de la Judée entière, ce seront les innombrables miracles de l'Homme-Dieu, sa doctrine, ses affirmations, sa puissance, la conquête du monde, la fondation d'un indestructible empire.
Si Hérode et Jérusalem eussent dû s'incliner devant la vérité qui leur apparaissait si lumineuse, combien plus nous autres devons-nous, après tant d'invincibles preuves, reconnaître et adorer en Jésus-Christ le vrai Fils de Dieu ? Pourquoi donc, parmi nous tant d'imitateurs des Juifs obstinés à méconnaître et d'Hérode follement obstinés à persécuter?
84 l'adoration des mages
Nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l'adorer. A cette question le roi Hérode fut bouleversé et avec lui Jérusalem tout entière. Il fit appeler les Princes des Prêtres et les Scribes du peuple , et il les interrogea sur le lieu où devait naître le Christ. — Cest, répondirent-ils, à Bethléem de Juda, car voici ce que dit le Prophète : « Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n'est pas la moindre parmi les cités de Juda, puisque c'est de toi que sortira le Chef qui régira Israël mon peuple *. »
Triste et ridicule image des politiques de tous les temps ! La vérité vient d'éclater toute'entière. Le Messie doit naître à Bethléem, disent les Juifs. Le Messie vient de naître, affirment les Mages. Tout est donc révélé, et il ne reste plus qu'à se soumettre et à adorer. Non pas ! dit Hérode, et avec lui les despotes de tous les temps, mais il faut à tout prix étouffer la vérité sainte et nous débarrasser de Jésus-Christ. Il le faut mettre à mort, et employer la ruse pour y réussir.
Hérode fit venir les Mages en secret et s'enquit d'eux avec soin du temps où leur était apparue Vêtoile, et il les envoya à Bethléem. — Allez, leur ditil, informez-vous exactement de VEnfant et quand vous V aurez trouvé, revenez m' en rendre compte, a fin que moi-même faille aussi V adorer2.
Tout est ruse dans ce fourbe. C'est en secret qu'il interroge les Mages. Il a peur de la foule, il redoute chez les juifs un élan d'amour et de dévouement à leur Messie qui vient de naître, et il les connaît assez peu pour craindre en eux un sentiment de loyale affection, alors
* Matt., II, 2-6.
* Matt., II, 7-9.
que, traîtres à sa crèche, ils se feront bourreaux à sa croix ! Mais telle est l'âme d'un tyran persécuteur de Jésus- Christ : il redoute tout sauf ce qu'il lui faudrait redouter. Car enfin, s'il n'était frappé du plus étrange aveuglement, comment ne pas dire : Si l'enfant de Bethléem est Dieu, quelle folie de s'y attaquer ! S'il est homme quelle folie de le craindre I Quelle autre sottise encore de croire que les Mages épouseront sa cause au détriment de ce Roi mystérieux pour la foi et l'amour duquel ils ont entrepris un si long et si pénible voyage ?
Laissant Hérode à ses noirs projets, les Mages se rendent à Bethléem. Et voici que rétoile qu'ils avaient vue en Orient allait devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée au-dessus du lieu où était V Enfant, elle s'y arrêta. En revoyant V étoile ils furent transportés d'une extrême joie*.
Chère et aimable étoile ! Elle achevait son œuvre, et cette œuvre était double. D'abord elle devenait aux Mages un guide plus indispensable que jamais. Car s'ils avaient appris par les Prêtres juifs que c'était à Bethléem qu'il fallait chercher le Roi nouveau-né ; dans Bethléem même comment distinguer sa demeure de toutes les autres ? Deux pauvres gens et un enfant recueillis vraisemblablement par d'aussi pauvres qu'eux, cachés et comme ensevelis dans quelque réduit obscur ; comment savoir où se devaient diriger les pas et porter les adorations ? L'étoile en réapparaissant met fin à toute anxiété. Elle va devant eux jusqu'à ce qu'étant arrivée au-dessus du lieu où est l'Enfant, elle s'y arrête. Sa seconde mission est plus élevée encore. Elle affermit la foi des Mages. Certes ! cette foi était mise à une su-
1 Matt., Il, ».
prême et terrible épreuve ! Ils venaient adorer un Roi, le Roi des Cieux, le futur conquérant du monde, le Sauveur, le Fils du Très Haut, et c'est devant un pauvre petit [nouveau-né, vagissant dans les langes, entouré d'une humble femme et d'un chétif artisan ; c'est en face d'une inénarrable misère qu'ils se doivent prosterner en adorateurs ! Mais voici que l'étoile, plus miraculeuse que jamais, illumine de son éclat la pauvre demeure et se fait l'auréole et le diadème du pauvre enfant. A ce nouveau prodige comment hésiter, comment donner place au doute?
Etant entrés dans la maison, ils y trouvèrent V Enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l'adorèrent. Puis ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en présents : de Tor, de l'encens et de la myrrhe*.
C'est un grand spectacle que nous avons sous les yeux, et trois sortes d'hommes y doivent être conviés : les Juifs pour déplorer leur crime, les incrédules pour rougir de leur mauvaise foi, les chrétiens pour s'encourager à la confession généreuse du mystère de la Crèche. N'est-ce pas aux Juifs à accourir à Bethléem et à se jeter, en l'adorant, aux pieds du Verbe Incarné ? Dès les siècles Dieu les prépare à la venue de son Fils. Une tradition non interrompue, depuis les jours de l'Eden jusqu'à eux, leur a fait foi que du milieu d'eux, de leur famille, de leur sang, sortirait le Sauveur du monde. Cette tradition, leurs Patriarches la leur transmirent, leurs Prophètes y ajoutèrent de lumineux commentaires, leur Loi « était pleine du Christ. » Et telle était leur science de ce divin événement qu'ils venaient eux-mêmes d'instruire les Mages. Or les malheureux désertent un poste
J Matt., II, 9-11.
d'honneur et une grâce dont profite la Gentilité . Les Mages viennent parce que le peuple élu se retire. Qu'ils contemplent aussi les Mages adorateurs, ces incrédules qui dénient au Christ sa divinité, et qu'ils rougissent. Car c'est folie à eux de repousser les preuves aussi éclatantes que multiples, sur lesquelles s'appuie invinciblement cette Divinité. Les Mages croient parce qu'ils ont vu qu'il fallait croire et qu'ils ont docilement ouvert leurs yeux à la lumière et leur cœur à l'impulsion de la grâce. A notre tour, fidèles du Christ, de le venir adorer. « Suivons les Mages et comme eux commençons par quitter la région barbare, les préoccupations du vice et de la vie mondaine. Ceux là n'adoreront jamais Jésus-Christ qui ne se dégagent pas des liens du péché. Dans cet état c'est à peine si une étoile peut nous luire, tandis que, en quittant cette Perse idolâtre, c'est le Soleil de Justice qui nous illuminera de ses feux. Levons-nous donc et marchons sans nous laisser arrêter ni par la menace des tyrans ni par les sollicitations du monde. Voyez les Mages. Avant de parvenir à l'Enfant-Dieu et de l'adorer tout est pour eux dangers, terreurs, obscurité et incertitude. » Ils vivent et agissent au milieu d'ennemis conjurés. Leur acte d'adoration est-il accompli ? Tout devient paix et sécurité, et, au lieu d'une simple étoile, ce sont les Anges mêmes qui se font leurs conducteurs.
Puis, ouvrant leurs trésors, ils Lui offrirent en présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. C'est à un Dieu que ces présents s'adressent ; ce n'est qu'à Dieu qu'on présente l'encens. Et comment, dans un enfant misérable, les Mages reconnaissaient-ils et confessaient-ils un Dieu ? Nous l'avons dit, c'est longuement, par une suite d'illuminations successives, par
des miracles, par tous les motifs de crédibilité, que Dieu avait peu à peu amené ces barbares à la foi, et eux, dociles à la grâce, s'étaient laissés aller à ses inspirations. Cette même docilité simple et courageuse leur fait accepter de la bouche d'un Ange l'ordre de fuir sans voir Hérode. D'orgueilleux raisonneurs se fussent demandé le motif d'une fuite si étrange, alors qu'ils venaient de se mettre sous la toute puissante garde d'un Dieu? Gomment ils devaient craindre un roi de la terre, eux les adorateurs du Roi des Gieux? Gomment leur long voyage et son heureuse issue pouvaient si tragiquement finir ? Aucune de ces objections n'entra dans l'âme de ces vrais croyants. Le ciel parlait, il n'y avait plus qu'à obéir. Un Ange les ayant avertis en songe de ne pas revenir vers Hérode, ils retournèrent dans leur pays par un autre chemin*.
I. — Si la main de Dieu est dans les événements ordinaires, combien la retrouvons-nous plus puissante dans les parties diverses du drame de la Rédemption ? Rien ne va au hasard dans la marche de ce sublime mystère, et tous ceux qui y agissent reçoivent de Dieu même quelque spéciale mission.
Les Mages ne resteront pas auprès de la Sainte famille, car les joies qui les y inondent doivent faire place aux virils labeurs de l'apostolat. Dieu les destine à évangéliser cet ^Orient déjà favorisé tant de fois des lumières venues de Judée. Aux immenses régions que
* Matt., II, il, 12.
le Peuple Juif exilé et captif, ses Justes, ses Prophètes, ses Thaumaturges, ont instruites du Messie à venir, les Mages vont maintenant annoncer le Messie venu . Dieu les oblige à une fuite précipitée car ils doivent apprendre que Jésus-Christ est « un signe de contradiction » et que l'Evangile sera en but à de continuelles persécutions de la part du monde. Si l'évangéliste nous fait remarquer que les Mages, pour leur retour, suivent « un autre chemin », c'est que nous-mêmes, venus à Jésus par les sentiers du péché, nous n'aurons plus désormais d'autre voie que celle de la justice.
Le sort de la Sainte famille et la mission qu'elle est chargée de remplir doivent nous occuper maintenant. Elle fuit si précipitamment que l'Ange ne lui permet même pas d'attendre les premières lueurs de l'aube. Dès que les Mages se furent retirés, l'Ange du Seigneur apparut à Joseph, durant son sommeil, et lui dit : Lève-toi, prends l'Enfant et sa mère et fuis en Egypte \ Etrange dessein de la Providence ! Le Fils de Dieu en fuite ! Le Dominateur du monde cherchant son salut dans l'exil ! Oui, car il importe avant tout de bien mettre en lumière la réalité de la nature humaine en Jésus-Christ. Si tout y était miracle, comment convaincre de cette réalité les hérétiques, qui, malgré tant de signes de la faiblesse humaine, l'ont obstinément niée, prétendant que Jésus-Christ avait simulé l'humanité sans la prendre . Dans une multitude de circonstances Jésus-Christ subira nos impuissances et partagera nos misères, et nous saurons qu'il est Homme comme nous.
Il fallait de plus solidement fonder la première des
* Matt., II, 13.
conditions du salut qui est la soumission aveugle aux volontés divines. Marie obéit à Joseph, Joseph obéit à l'Ange, l'Enfant obéit à tous. Joseph eût pu prêter l'oreille aux objections d'une raison interdite. Fuir ! Fuir comme unique ressource et unique condition de salut? Mais l'Ange avait annoncé que l'Enfant qui devait naître sauverait son peuple . Et maintenant, loin de sauver qui que ce soit, il ne doit son propre salut qu'à une fuite précipitée ! L'âme vraiment obéissante ne connaît pas ces révoltes de la raison.
Prends V Enfant et sa mère et fuis en Egypte. Tu y demeureras jusqu'à ce que je vienne f avertir, car Hérode va chercher P Enfant pour le mettre à mort, Joseph, se leva, prit l'Enfant et sa mère et, la nuit même , alla se réfugier en Egypte. Il y resta jusqu'à la mort d' Hérode. Ainsi fut accomplie la parole que le Seigneur avait dite par la bouche du Prophète : « J'ai rappelé mon Fils de V Egypte h ». Si la fuite du Fils de Dieu est réglée dans les volontés divines, le lieu de cet exil ne Test pas moins : c'est l'Egypte. Dès les siècles passés l'Egypte avait été favorisée des lumières divines. Les Patriarches y avaient séjourné ; Israël en avait fait sa patrie, et quand ce « fils de Dieu », figure de Jésus-Christ, « avait été rappelé de l'Egypte », il l'avait été au milieu de si éclatants prodiges, que le bruit s'en était répandu et la mémoire conservée dans tout l'Orient. Mais l'Egypte, ingrate et infidèle, avait trahi ces lumières et chassé le |vrai Dieu au profit des superstitions les plus monstrueuses, à-ce point d'adorer les plus vils animaux 2. Avec la Sainte famille la grâce
* Matt., II, 13, 14.
* Sanct. Chrysost. in Matt.
lui revient. Jésus-Christ ne se rend en Egypte que pour la sanctifier, en chasser l'idolâtrie et y faire régner le vrai Dieu. Apostolat merveilleux ! Transformation admirable ! Autant la terre d'Egypte était souillée par d'abominables cultes, autant la voici parée de toutes les vertus. « Quelque partie que vous en parcouriez, elle vous apparaîtra plus belle que tout paradis. Là des multitudes d'anges sous forme humaine ; là des troupes de glorieux martyrs, des chœurs de vierges ; là les intrépides qui ont brisé la tyrannie du démon et fondé l'empire du Christ. Ses déserts se son remplis de pieux solitaires. Le ciel ne rayonne pas autant sous l'éclat de ses astres que l'Egypte sous la sainteté et les vertus de ses anachorètes et de ses moines. Ceux qui ont connu la vieille Egypte idolâtre peuvent, en contemplant la nouvelle, se rendre compte de la puissance de Jésus-Christ ». Tel fut donc le but de l'exil d'Egypte et de la fuite de la Sainte Famille. Mais ce but n'est pas unique : un autre plus général nous regarde tous. Cet Enfant-Dieu poursuivi et en fuite, cette mère éplorée, ce père adoptif, entreprenant sans ressources, au milieu de la nuit, sous la menace d'un tyran furieux, le plus douloureux des voyages, nous précisent à nous-mêmes ce que nous coûteront la vertu et la conquête du ciel. Mais c'est aux dignitaires de l'Eglise que l'enseignement de la fuite et de l'exil restera toujours d'une application plus saisissante. Ne semble-t-il pas qu'à eux devraient revenir la sécurité, la puissance et l'honneur ? « Chacun d'eux ne pourrait-il pas |se dire : qu'est-ce ceci ? Moi qui remplis l'emploi de Dieu ne devrais-je pas être honoré et béni ? Mais non, les yeux fixés sur la Sainte famille persécutée et poursuivie, le dignitaire Ecclésiastique doit intrépidement soutenir le choc de la persécution, et
suivre l'exemple des glorieux persécutés qui l'ont précédé * » .
Admirons d'ailleurs comment Dieu sait tempérer les fureurs de l'orage, et, dans la vie de la Sainte Famille, voyons comment sans cesse les larmes se mêlent aux joies, les consolations aux épreuves. « La vie des justes sur la terre est ainsi faite de biens et de maux enlacés. Aux jours où Marie devient mère, Joseph est plongé dans les amertumes et les angoisses : [qu'est donc sa chaste fiancée ? Mais voici qu'un Ange dissipe d'un mot cette obscurité douloureuse. Ce fut assurément pour Joseph et Marie un moment d'ineffable joie, quand ils virent apparaître l'Enfant-Dieu, mais tout aussitôt Jérusalem s'agite, Hérode entre en fureur, Jésus est recherché. Ces nouvelles angoisses font place un moment à l'admiration et à la joie, quand la miraculeuse étoile amène les Mages adorateurs ; mais cette heure si douce se termine dans le douloureux tumulte que produit la parole de l'Ange: « Hérode cherche Jésus pour le mettre à mort 2 » ! Ainsi fallait-il suivre la fortune du Dieu fait Homme, qui choisissait pour lui une vie de persécution et de misère. Tout le temps que le miracle ne fut point nécessaire, Jésus le refoula, et sa fuite en Egypte se passa, en dépit des récits fantaisistes des évangiles apocryphes, comme se passent toutes les fuites et tous les exils, dans la détresse, l'abandon, le dénûment, la douleur.
II. — Nous avons laissé Hérode absorbé dans ses projets homicides, nous le retrouvons ivre de fureur, au moment où il s'aperçoit qu'il a été joué par les
1 Sanct. Chrysost. inMatt.
2 Id.
Mages. Avant que ce misérable ne se jette dans son dernier crime et dans son irrémédiable perdition, voyons comment, dans sa miséricorde, Dieu travaillait à son salut. C'était pour lui une série de grâces et de lumières que tout ce qui venait de s'accomplir. C'était une grâce que cet ironique départ des Mages qui se jouaient de lui et de ses ruses. Et nous voyons souvent Dieu traiter ainsi avec des ironies miséricordieuses des coupables qu'il ne châtie que pour les convertir. Mais que d'autres ressources de salut lui avaient été laissées ! « Pourquoi donc, 0 Hérode, ces accès de fureur en te voyant joué par les Mages ? Car enfin ne savais-tu donc pas que le Nouveau-né était Dieu ? Mais toi-même tu avais convoqué les Princes des prêtres et les Scribes. Et eux, devant toi, à ton tribunal, ils avaient mis au jour la prophétie qui annonçait la Divine Naissance. Ne voyais-tu pas la parfaite harmonie entre l'annonce ancienne et la réalisation présente ? Et cette étoile miraculeuse dont te parlaient les Mages ? Et l'exemple de piété et de courage que te donnaient ces étrangers ? N'admiras-tu pas leur foi ? N'as-tu pas tremblé devant les paroles des prophètes ? Et comment ne pas réfléchir que cette trame ne venait pas des hommes mais de Dieu * » ?
Hérode n'entend rien, ne réfléchit à rien ; sa fureur aveugle ne cherche qu'à faire périr le Roi dont on lui signale la naissance. Hérode entra en fureur quand il se vit joué par les Mages. Se rappelant les indications de temps quil avait recueillies, il ordonna d'égorger tous les enfants de Bethléem et des environs, qui n'avaient pas plus de deux ans. En ce jour fut réalisée cette parole du Prophète Jérémie : une
1 Sanct. Chrysost. in Malt.
voix a été entendue sur les hauteurs : c'étaient des pleurs et des hurlements infinis : Rachel pleurant ses enfants et ne voulant point se consoler parce qu'ils ne sont plus.
Le crime est horrible, la scène de massacre hideuse et abominable : mais devant ces flots d'un sang si innocent et si pur, allons-nous accuser la Providence de laisser égorger tant de victimes, sans arrêter le bras du tyran ? Ce serait méconnaître à la fois la loi générale de la Providence et son application au cas particulier des Saints Innocents. Quelle est cette loi générale ? C'est que les enfants de Dieu accomplissent par la persécution et la souffrance deux éminentes œuvres : le paiement des dettes contractées par le péché à la Justice divine, et si ces dettes n'existent pas, l'acquisition d'une incomparable gloire dans le temps et l'éternité. Mais que dire des Saints Innocents ? Dieu, en leur faisant de leur sang une pourpre royale, en leur ouvrant d'emblée les splendeurs du ciel en les rendant illustres dans le monde entier et pour (toute la durée des siècles, leur a ménagé la plus riche de ses faveurs. Que fussent devenues ces obscures victimes ? Quelle issue vulgaire eussent eu leurs années de vie ? Peutêtre à quelle perdition les eussent vouées des prévarications sans repentir? Leur mort prématurée leur devient une victoire sans combat, un port sans naufrage .
Si la bonté de Dieu se montre dans la glorification des victimes, sa justice éclate dans le supplice de leur meurtrier. Rien d'affreux comme la mort d'Hérode, telle que nous la dépeint l'historien Juif Joseph, et les détails de cette maladie, les traits de ce vivant cadavre, rongé des vers, tombant en pourriture, défient même les
hardiesses de la plume. Dieu est terrible aux persécuteurs des siens !
Au moment où la Sainte Famille prenait le chemin de l'exil, une immense clameur remplissait Bethléem et les alentours : « c'étaient des hurlements et des pleurs : Rachel pleurant ses enfants et ne voulant pas se coîisoler parce qu'ils ne sont plus. Racheli l'épouse aimée de Jacob, apparaît ici comme la figure et le symbole d'une double douleur : pleurs sur les Juifs captifs de Nabuzardan et qui partent pour l'exil ; pleurs sur les innocentes victimes d'Hérode, victimes égorgées non loin du lieu où cette épouse du Patriarche avait sa sépulture.
III. — L'exil de la Sainte Famille fut-il de longue durée ? C'est peu probable puisque le massacre des Saints Innocents fut presque le dernier crime d'Hérode, déjà voué aux affres de la mort. L'Evangile est muet sur les angoisses, la misère, les souffrances qui assurément remplirent la vie des Saints Exilés. Mais comme toujours Dieu fit succéder la consolation à l'épreuve, l'assistance à l'abandon. Après la mort d'Hérode, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Egypte, et lui dit : Levez-vous, prenez V Enfant et la Mère et retournez dans la terre d'Israël, car ceux-là sont morts qui cherchaient la vie de l'Enfant. Joseph s' étant levé prit V Enfant et sa mère et revint au pays d'Israël*. Toujours la même obéissance, toujours la même autorité et la même sollicitude du fidèle Gardien de Jésus et de Marie. Arrivé en Judée Joseph fut, avant une nouvelle intervention du ciel, perplexe sur le
* Matt., II, 19.
point de la Judée où il convenait de se fixer. Ce ne pouvait être ni Bethléem ni Jérusalem, où régnait un fils d'Hérode, Archelaiis, aussi cruel et aussi impie que son père. Un autre fils, Hérode, gouvernait la Galilée, prince dissolu, tout entier à ses vices, mais moins sanguinaire et moins ombrageux. La Galilée offrait donc au Divin Enfant un asile plus sûr, qu'un ange indiqua à son père adoptif. Joseph ayant appris qu'Archelaùs régnait en Judée à la place d'Hérode son père, craignit dy aller, et, averti en songe, il se retira dans le pays de Galilée et se fixa de nouveau dans sa ville de Nazareth, afin que fût accomplie cette parole des Prophètes : « On l'appellera le Nazaréen l ».
Ainsi s'annonce la vie cachée de l'Homme-Dieu durant trente années. Période la plus mystérieuse, la plus extraordinaire de toute l'existence terrestre du Fils de Dieu. Le Verbe est muet; le Soleil de Justice se dérobe sous d'impénétrables nuages; le Créateur de l'univers s'emploie aux obscurs travaux du pauvre artisan. Quelle vie ! Quelle humilité I Quelle apparente inertie ! Mais ne nous y trompons pas. Durant ces trente années dévie cachée et de silence, que le Verbe Incarné ne quitte un moment, à l'âge de douze ans, que pour laisser percer un rapide rayon de sa divine sagesse2, ces trente années sont,
* Matt., II, 22-23.
2 Puer autem crescebat et confortabatur, plenus sapientiâ. Et gratia DEr erat in illo. Et ibant parentes ejus per omnes annos in Jérusalem, in die solemni Paschae. Et cum faetus esset annorum duo-decim, ascendentibus illis Jerosolyman secundum consuetudinem die festi, consummatisque diebus, cum redirent, remansit puer Jésus in Jérusalem, et non cognôverunt parentes ejus. Existimantes autem esse in comitatu venerunt iter diei, et requirebant eum inter cognatos et notos : Et non invenientes, regressi sunt in Jérusalem, requirentes eum. Et factum est, post triduum invenerunt illum in templo, sedentem in medio doc-
si l'on peut s'exprimer ainsi, plus fécondes que les années de la vie publique. A Nazareth, Jésus-Christ s'humiliait? obéissait, travaillait, priait, souffrait, c'est-à-dire qu'il réparait une à une les grandes ruines causées à l'humanité par le péché d'origine. Comme l'artiste, enfermé dans son obscur atelier, et qui refuit un chef-d'œuvre détérioré, Jésus-Christ refaisait l'homme que la déchéance avait dégradé. A l'orgueil, première prévarication de l'Eden, Jésus-Christ substituait l'humilité. A ]a désobéissance de nos premiers parents, il opposait ces années de Nazareth, où « il était soumis » à Joseph et à Marie. Par son travail, il relevait pour la suite des siècles le travailleur et le pauvre. Son incessante prière faisait retrouver à nos âmes la route du ciel. Sa souffrance, qui préludait aux douleurs de sa passion, commençait l'œuvre de notre rédemption et nous devenait une consolation et un exemple.
Afin que s'accomplît la parole des Prophètes : « on l'appellera le Nazaréen ». Que nos yeux ne se détachent pas des spectacles de Nazareth et de la vie cachée qu'y mène l'Homme-Dieu. « Il a choisi pour résidence la plus dédaignée des bourgades, dans la plus dédaignée des régions . C'était un dicton que « rien de bon ne pouvait venir de Nazareth ». Et c'est le choix du
torum, audietem illos et interrogantem eos. Stupebant autem omnes quieum audiebant super prudentiâ et responsis ejus. Et videntes admirali sunt. Et dixit mater ejus ad illum : * Fili, qutd fecisti nobis sic? ecce pater tuus et ego dolentes quaerebamus te. » Et ait ad illos : « Quid est quod me^quaerebatis ?jnesciebatis quia in his quae Patris mei sunt oportet me esse ? » Et ipsi non intellexerunt verbum quod locutus est ad eos. Et descendit cumeis et venit Nazareth, et erat subditus illis. Et mater ejus conservabat omnia verba hsec in corde suo. Et Jésus proficiebat sapientiâ et aetate et gratià apud Deum et homines. Luc, II, 39-52.
Verbe Incarné. Il n'en rougit pas et c'est de la Galilée, qu'il tirera la plupart de ses apôtres. Il ira plus loin encore, il se dépouillera même de cette patrie et de cette maisonnette obscure et « le Fils de l'Homme n'aura pas où reposer la tête » . Petit enfant on l'a couché dans une mangeoire d'animaux; l'endroit où il naît n'est pas à lui; pour mère, il se choisit une femme pauvre; ainsi prendil à tâche de toutes manières de nous guérir de nos orgueils et de nos cupidités.
Une autre leçon encore nous est donnée. Le mérite personnel, seul, comptera aux yeux de Dieu. Que nous ayons pour Patrie une terre illustre, pour ancêtres une lignée de grands hommes ; qu'importe, si nous-mêmes sommes destitués de mérites? En quoi l'humble bourgade, la Galilée méprisée de tous, le nom de « Nazaréen » donné comme une injure, ont-ils pu obscurcir la gloire de Jésus-Christ? Mais quoi! Le patronage de l'Homme- Dieu lui-même ne nous sauverait pas de la ruine, si nous nous y jettions volontairement.
Arrière donc toute prétention à la noblesse ou à l'opulence. Et, d'autre part, ni ne redoutons, ni ne méprisons la pauvreté. Pourquoi tant aspirer aux biens de ce monde, alors qu'ils ne sont de rien pour l'éternité ? Si un Roi décrétait qu'aucun riche n'aurait accès dans son palais; tous ne délaisseraient-ils pas leurs richesses? Or, que décrète solennellement le Roi du ciel, quand il déclare la richesse inapte à posséder le royaume des Cieux ?
Habitons Nazareth avec Jésus, pauvre et obscur. Contemplons ces trente années de vie silencieuse et [cachée, durant lesquelles la vie chrétienne nous est si divinement apprise. Ces années vont finir, car sur les bords du Jourdain retentit la grande voix du Précurseur, et à
cette voix l'Homme-Dieu sort de sa retraite pour inaugurer sa vie de prédications et de miracles.
Quand un grand Monarque fait son entrée dans la capitale de son royaume, tout s'y prépare, tout s'ébranle, les foules accourent, les dignitaires organisent un majestueux cortège, un héraut précède, annonçant à haute voix l'approche du Prince.
N'en devait-il pas être ainsi quand le Roi du ciel, descendu sur la terre et sortant de sa retraite, entrait enfin dans sa vie publique? La Judée s'ébranle tout entière, la Galilée s'émeut, d'innombrables foules accourent aux rives du Jourdain . Quand? Pourquoi? Au moment où un héraut, un Prophète, un Précurseur, annonce à tous d'une voix puissante l'approche de l'Homme-Dieu. Ce grand événement est ainsi solennellement présenté par saint Luc. L'an quinzième du règne de César Tibère ; Ponce Pilate étant gouverneur de la. Judée; Rérode Tétr arque de la Galilée ; Philippe, son père, tétr arque de Vlturée et du pays de la Trachonitide ; Lysinias tétrarque de VAbylène ; sous le souverain Pontificat d'Anne et de Caïphe, la voix de Dieu se fit entendre à Jean fils de Zacharie, dans le désert *. Quelle mission l'Esprit de Dieu donnait-il à Jean? Une mission unique : préparer le monde à la venue du Fils de Dieu- D'abord réunir de grandes foules, afin que sa voix s'étendît au loin ; puis disposer les âmes par la pénitence ; enfin, montrer à tous le sublime mystère d'un Dieu descendu dans le monde pour sauver le monde.
1 Luc, m, i-3.
I. — Un tel précurseur était-il nécessaire ? Nous venons d'en donner une raison première : la dignité de l'Homme- Dieu exigeait que son apparition fût solennellement annoncée. Mais cette raison n'est pas unique. Une autre est dans cette faiblesse de l'œil humain qui ne supporte pas, sans y être habitué, une trop éclatante lumière. Dieu prépare, dans les teintes adoucies de l'aurore, l'éclat du plein midi : ainsi fit-il quand apparut le Soleil de Justice. Une lumière plus faible disposa les âmes au plein rayonnement de l'Evangile. Saint Jean-Baptiste est placé aux confins des deux Testaments ; il termine la Loi Ancienne et inaugure la Nouvelle. On pressent dans sa prédication les sublimes enseignements de Jésus-Christ,, et, dans sa personne comme dans son genre de vie, on voit esquissée la perfection chrétienne. Ajoutons encore une dernière utilité de l'apparition et de la mission du Précurseur. Les humbles dehors, l'obscurité, la pauvreté de l'Homme-Dieu se rattachaient invisiblement au plan divin delà Rédemption. Jésus-Christ devait allier dans une mesure égale l'obscurité de l'homme et de l'expiateur aux splendeurs et aux puissances de la nature divine ; et, dans les intervalles où ne percerait plus l'éclat de la divinité, l'humanité devait s'envelopper de nuages. Au milieu de la foule, qui distinguerait Jésus - Christ ? Qui saurait apercevoir le Dieu du ciel dans le pauvre et l'inconnu de la terre? Voici le rôle du Précurseur. Après qu'il se sera, par sa vertu et sa prédication attiré une popularité immense, Jean- Baptiste l'emploiera à désigner le Messie. Sans cesse, partout, à tous, il montrera « l'Agneau qui ôte les péchés du monde » et dans l'humble Galiléen le Fils éternel de Dieu.
II. — Nous venons de le dire, pour que ses affirmations apportent la certitude dans les âmes, il lui faut conquérir un victorieux prestige. Ce prestige il se l'assurera par son baptême, par sa sainteté toute extraordinaire, par sa prédication, par sa préexistence dans les Prophètes.
Par son baptême d'abord, Jean fut au désert baptisant et prêchant le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés. Tout le pays de Judée, tous les habitants de Jérusalem et toutes les contrées voisines du Jourdain, venaient à lui, confessant leurs péchés et il les baptisait dans le fleuve 1 . Les derniers mots du passage de saint Marcjious donnent la nature et le but exact de ce baptême de Jean-Baptiste. N ayons garde de le confondre avec le baptême chrétien,jil n'en avait ni la vertu, ni la puissance, ni l'origine. C'est de la mort, c'est du saug divin répandu pour la rédemption du monde, que notre baptême tire son origine. « Nous sommes baptisés dans le sang du Christ ». « C'est au nom du Christ, disait encore saint Paul, que nous sommes purifiés, que nous sommes sanctifiés ». « C'est dans FEsprit de notre Dieu », que s'accomplit notre régénération. Notre baptême ne fut institué que lorsque vint notre Rédempteur. Alors, l'Esprit-Saint descendit sur le monde, le péché fut remis, l'inimitié éteinte, la malédiction enlevée de dessus nos têtes. Ainsi Jean-Baptiste ne pouvait donner à son baptême ni la même origine, ni par suite la même efficacité. Que veulent donc dire ces paroles : Jean alla dans la région du Jourdain prêchant le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés? Jean ne
i Luc, III, 3. Marc, I, 4. Matt.,111, 2.
faisait qu'une chose : forcer les pécheurs à se ressouvenir et à confesser leurs péchés. Le crime des Juifs et leur irrémédiable perdition c'est de se croire justes, exempts de péchés, supérieurs à tous les hommes, et en paix avec le ciel. Ils mettent dans leur Loi, bien qu'ils se dispensent de l'observer, une telle assurance, qu'ils repoussent jusqu'à l'idée qu'ils puissent être prévaricateurs. C'est à ces orgueilleux que Jean prêche la pénitence, et s'il les baptise dans les eaux du Jourdain, c'est pour symboliser dans ce rite purificateur les souillures de leur conscience et le besoin qu'ils ont de s'en laver.
A ce premier but du baptême de Jean s'en ajoutait un second : amener à Jésus-Christ les âmes repentantes et humUiées. Tant que persiste dans un pécheur l'orgueilleuse prétention de son impeccabilité, qu'a-t-il à faire d'un Rédempteur ? Au contraire, quand la pensée de ses crimes et des divines vengeances l'émeut et l'épouvante, il court d'instinct se jeter aux pieds de qui peut le sauver. Et par son baptême et sa prédication Jean faisait naître dans les âmes la pensée et le désir du Rédempteur promis et attendu .
Et c'est pour désigner plus efficacement ce Rédempteur que Jean rassemble sur les rives du Jourdain d'innombrables multitudes. Elle sont accourues de tous les points delà Judée et de la Galilée, et même des régions demi-païennes d'au delà le Jourdain. Toutes ces âmes sont attentives, tremblantes, avides de fuir la colère céleste et de parvenir au salut. C'est à ce moment que Jean montre, en Jésus, l'unique espérance et Tunique rédemption.
III. — S'il le fit avec une autorité suprême et une irrésistible force, c'est que tout dans sa personne rele-
vait extraordinairement sa mission. Il était de race sacerdotale, fils miraculeux de, ce Zacharie, le Pontife vénéré de tous. Mais son genre de vie, ses austérités, ses trente années passées au désert, son dénuement absolu en faisait plutôt un ange du ciel qu'un hôte de la terre, sa parole ardente, son intrépide apostolat lui assuraient plus encore une admiration et une vénération universelles. Or, Jean avait un vêtement de poil de chameau, et autour des reins une ceinture de cuir. Des sauterelles, du miel sauvage, étaient sa nourriture *. L'austère et puissante figure du prophète Elie était restée gravée dans les souvenirs, et Jean lui ressemblait à s'y méprendre. Un bruit grandissant circulait dans la foule : Jean ne serait- il pas Elie en personne ? On savait qu'Elie devait revenir sur la terre et préparer l'avènement du Messie, et une confusion entre le second avènement et le Premier favorisait cette erreur. La foule ne prenait pas garde que Jésus-Christ devait apparaître deux fois sur la terre et être deux fois précédé d'un héraut: à son premier avènement, de Jean-Baptiste ; à son second, du Prophète Élie. Ne concevant qu'une seule venue du Messie et se rappelant la prophétie relative à Elie, pour elle, c'était Elie en personne qu'elle avait sous les yeux. Cette confusion fut d'autant plus facile que la mission des deux précurseurs se ressemblait davantage, ressemblance si complète que Jean- Baptiste était annoncé dans la Prophétie même d'Élie. C'est lui dont le Prophète Isaïe avait écrit : Voici que j'envoie mon ange devant toi, pour te préparer le chemin. Sa voix criera dans le désert : « Préparez les voies du Seigneur, applanissez devant lui les sentiers. Toute vallée sera
1 Matt.,III, 4. Marc.,I, 6.
comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées. Les chemins tortueux seront remis droits, les chemins raboteux seront aplanis, [et toute chair verra le salut de Dieu h. » Ainsi Jean était, bien des siècles avant sa naissance, annoncé solennellement au monde et sacré de l'auréole de la Prophétie. Et rien n'est clair comme cette prophétie, rien ne rend mieux la mission du Saint Précurseur, l'immense succès de sa parole, l'ébranlement produit par lui dans les âmes. L'orgueil des sages est confondu en même temps qu'est relevée l'humilité des petits. Les erreurs disparaissent, les cœurs sont purifiés, le chemin du ciel est frayé. Mais surtout le Rédempteur du monde est désigné aux adorations, le salut qu'il apporte devient accessible à tous, et toute chair voit le Salut de Dieu. Dans ces foules si disparates, composées à la fois de Juifs et de Gentils, de riches et de pauvres, de savants et d'ignorants, la Lumière Évangélique commence à faire irruption, et l'universabilité puissante de l'Eglise va remplacer l'étroite Synagogue. Jean prépare d'abord tout ce peuple, puis il le jette dans les bras du Christ. Il les prépare, nous venons de le voir, par son baptême, mais plus efficacement par la sainteté qui déborde de tout lui-même.
Avec Jean commence un ordre nouveau, une vie qui ne tient plus de la terre mais du ciel, vie surnaturelle et céleste, dont Jean lui-même est le vivant symbole. L'ancienne vie est toute matérielle ; ses joies comme ses douleurs, ses désespoirs comme ses espérances, ne dépassent pas les limites des années mortelles. Avec Jean l'âme nouvelle brise les liens qui l'enchaînent aux choses terrestres, se dégage des sollicitudes d'une vie
Matt., III, 2-3. Luc, III, S.
abaissée et rampante, et prend son essor vers des destinées supérieures. Jean est l'homme du désert. Une connaît aucune des nécessités et des commodités de notre existence ordinaire. Il échappe aussi aux malédictions dont nous fûmes frappés au Paradis terrestre. Il ne répand pas sa sueur sur le sillon, il ne mange pas un pain arraché péniblement à la terre, il n'a à s'inquiéter ni de sa table, ni de son vêtement : le désert les lui fournit. S'il se couvre de sa sauvage tunique, ce lui est à la fois un vêtement royal et un cilice de pénitence. Et s'il se ceint les reins d'une rude courroie, il nous apprend à fuir les dissolutions d'une vie de luxe et de plaisirs. Ainsi nous apparaît-il : hôte du ciel bien plutôt que de la terre, sage entre tous les sages et d'une sagesse venue d'en haut, athlète de la piété, triomphateur acclamé de la terre entière, prédicateur soulevant à sa parole d'innombrables foules.
IV. — Mais il est temps d'écouter avec ces foules cette parole de lumière et de feu. L'auditoire s'est de suite séparé en deux classes. Les orgueilleux qui méprisent et les pécheurs dociles et repentants qui écoutent, sont touchés et se convertissent.
Pour les premiers, Jean est terrible sans cependant négliger de mêler la miséricorde aux plus formidables explosions de son apostolique colère. Aux prétentions de leur superbe il oppose l'iniquité de leur race et leurs propres prévarications . A leur confiance fausse et trompeuse il fait entrevoir leur future réprobation, s'ils se détournent du Christ qui seul est leur salut. Ayant remarqué parmi la foule qui demandait son baptême un grand nombre de Pharisiens et de Saducéens : « engeance de vipères, s'écria-t-il,gui vous a révélé que vous aviez à
fuir devant la colère qui vient? Faites-donc de dignes fruits de pénitence * ! Assurément ce sont là d'intrépides paroles et bien propres à abattre l'orgueil de ces prêtres, de ces scribes, de ces princes du peuple habitués aux adulations de la foule et avides d'honneurs que leurs vices ne méritaient pas . Mais Jean y laisse percer quelque peu de consolation et d'éloge. « Comment, vous, nés d'ancêtres (sanguinaires et impies, venez-vous au salut que la miséricorde divine vous prépare ? Vous valez donc mieux que vos pères ? Oui, mais à condition que vous ne rejeterez pas le Christ de qui vous vient cette miséricorde. Et leur faisant entrevoir de loin le déïcide, il leur montre l'épouvantable suite : La. colère gui vient. Elle vient implacable et terrible, elle approche,elle est à leur porte; encore quelque temps et Jérusalem ne sera plus qu'un monceau de ruines, et eux mêmes, massacrés par millions ou dispersés, sans patrie, dans toutes les parties du monde. Us justifieront ainsi le mot qu'il leur applique : « race de vipères 1 » puisque, comme la vipère, ils se disposent à déchirer le sein qui les a réchauffés et nourris. Leur reste-t-il un espoir ? Oui, s'ils le veulent. Qu'ils fassent de dignes fruits de pénitence. Ce serait peu de la pénitence elle même, si les coupables n'en faisaient germer les fruits. Il faut sans doute, tout d'abord, pleurer le passé, mais il faut de plus féconder l'avenir et le féconder « dignement. » Qu'est-ce à dire de dignes fruits de pénitence? Ils doivent être dignes de la Rédemption, dignes du nouvel ordre de choses introduit par Jésus-Christ, où tout est grand, vaste, profond. Nous n'en sommes plus aux atténuations de la Loi Ancienne, « qui ne mène rien à la
« Luc, 111,7, 8,9.
perfection ; » la Loi Nouvelle donne à tout des proportions gigantesques. Les dignes fruits de pénitence sont désormais la condition unique et la seul espérance de salut. Les Pharisiens ne voulaient rien comprendre ni à cette pénitence ni à ces fruits ; ils se confiaient à leurs mérites, ils s'attribuaient même les mérites de leurs ancêtres : Comment la Justice divine les pourrait-elle atteindre eux, les fils d'Abraham ? De ce vain espoir Jean les détrompe. Ne vous rassurez pas en vous même disant : nous avons Abraham pour père. Je vous le déclare de ces pierres mêmes Dieu peut susciter des enfants à Abraham K N'est-ce pas lui qui de seins durcis et stériles a suscité de miraculeuses naissances ? Et si vous mêmes descendez de la stérile Sara, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas, à votre défaut, susciter une autre postérité à Abraham ? Il le fera. De lui, par la foi, par le miracle d'une génération toute spirituelle, surgira l'innombrable multitude des croyants. Vous disparaîtrez et la Gentilité prendra votre place ; la nature le cédera à la foi. Tel est l'avenir, et cet avenir est prochain. Déjà la cognée est à la racine des arbres. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu2. La cognée à la racine, c'est le châtiment définitif, la perdition sans remède, le « statuta desol atio. » Dans le cours des siècles les Prophètes annonçaient des châtiments sous d'autres symboles: C'étaient « la faulx volant en Fair, » « la vigne ravagée,» la « muraille détruite.» Les châtiments exprimés par ces images laissaient des espérances de restauration et d'amnistie. Mais quand l'arbre est déraciné ; quand ses racines mêmes ont été ravagées par le fer, quel espoir reste-
* Luc, III, 8.
8 Luc, III, 9.
t-il qu'il reprenne vie ? Les Juifs qui entendent ces terribles paroles sont-ils donc déjà condamnés? Non, Dieu leur laisse trois choses d'où peut facilement sortir le salut : le libre arbitre qu'ils peuvent tourner au repentir; le délai que Dieu leur accorde encore, car quelle que soit la cognée, quelque proche qu'elle soit des racines, elle n'y a pas cependant porté les premiers coups. Mais le secours par excellence, le salut assuré, c'est Jésus, c'est le Rédempteur, c'est le Dieu de miséricorde et qui n'est venu sur la terre que pour l'exercer. C'est Lui que Jean a pour mission de désigner au monde, et qu'il ne cessera plus de désigner, Lui, « qui ôte les péchés du monde » et « qui baptise dans l'Esprit-Saint et dans le feu. » Jean n'est rien auprès de Lui, Lui seul est toute puissance et toute rédemption : « Je ne suis pas digne de porter ses sandales, ni même, me prosternant à ses pieds, tfen délier la courroie K. »
Les pharisiens demeurés opiniâtres dans leur orgueil s'éloignèrent, La foule seule profita des prédications et de la pénitence que leur offrait le saint Précurseur, foule composée surtout d'humbles et de petits, où se coudoyaient publicains et soldats, pécheurs et courtisanes. Jean n'avait pour ces âmes dociles que des paroles adoucies et des exigences tempérées. Il ne les appelait pas inconsidérément à une perfection qui n'était pas faite pour eux, mais les laissait à leur genre de vie, dont il retranchait seulement les vices et les péchés. Aux publicains : N'exigez rien au-delà de ce qui vous est ordonné ; Aux soldats : Ne faites point de violence ni de fraude, mais contentez-vous de votre paie2.
i Matt., III, H. Marc, I, 7. Luc, III. 2 Luc, III, 10-14.
V. — A tous, sans relâche, sans exception, il montrait Jésus-Christ et en Jésus-Christ le Dieu en qui le monde trouverait son Sauveur d'abord, son Juge ensuite. Jésus- Christ est Dieu dans la rémission des péchés et dans ce baptême, où les âmes, outre le pardon de tous les crimes, recevront dans l'Esprit et le feu une nouvelle naissance, un être surnaturel et divin. Admirable sagesse du Précurseur ! Dès qu'il parle de Jésus-Christ, c'est pour nous faire entrevoir tout d'abord les immenses biens dont il nous comble : la rémission des péchés, la remise du supplice éternel, la justice, la sanctification, l'adoption comme enfant de Dieu, la fraternité divine, le divin héritage, l'effusion des dons de l'Esprit-Saint.Tout cela est compris dans ce seul mot : Il vous baptisera dans V Esprit-Saint \ Il ne dit pas : « il vous donnera l'Esprit-Saint, » mais bien : il vous baptisera, il vous plongera. Et pour mieux marquer avec quelle véhémence et quelle perfection s'accomplissent ces opérations de la vie surnaturelle, il ajoute : c'est dans le feu qu'il vous baptisera 2. C'est dans le feu du buisson ardent que Moïse eut la vision divine. C'est du haut du Sinaï enflammé que Dieu promulgua sa Loi, c'est au sein d'un feu céleste qu'Ezéchiel aperçut les Chérubins (mystérieux. C'est dans le feu que nous serons régénérés au dernier jour. Plus tard Jean nous insinuera par quelles sanglantes immolations, quelle carrière de douleurs « l'Agneau de Dieu » nous vaudra une aussi merveilleuse rédemption ; ici il ne nous en montre que les suavités et les richesses. Le lait aux enfants avant la nourriture solide aux forts .
Heureux sont ceux qui ne connaîtront Jésus-Christ que
1 Matt.,111, 11.
* Id.
par les dons de son amour I Mais l'Homme-Dieu, rédempteur aux hommes dociles et repentants, deviendra pour les pécheurs obstinés Juge implacable, et à tous ceux qui rejettent son ciel il réserve les flammes de son enfer éternel. Durant de longs siècles s'épanouira la miséricorde puis viendra l'heure du jugement et de l'expiation. lia le van à la main et il nettoiera son aire. Il rassemblera le froment dans son grenier et brûlera la paille dans le feu qui ne s'éteint jamais * . Tout est un, tout fait une suite rigoureuse dans l'œuvre divine ; les parties déjà réalisées nous font foi de celles qui restent à accomplir. Que le monde ait été converti, baptisé, transfiguré par Jésus-Christ, voilà qui est hors de tout doute possible. Or c'est le même Dieu qui, après avoir opéré tant de merveilles pour le salut des bons, affirme qu'un enfer éternel attend les méchants obstinés pour les punir. Jésus-Christ n'est pas moins Dieu dans le châtiment annoncé que dans la rédemption accomplie.
Achevons, à l'école du Précurseur, de nous convaincre que Jésus-Christ, vrai Homme, est en même temps le vrai Fils de Dieu. Il préexiste, Il est avant les siècles, Il est éternel. Combien plus est-il avant qu'appparût et prêchât son Précurseur I S'il ne sort de sa profonde retraite de Nazareth qu'après que Jean est déjà depuis plusieurs mois, sur les rives du Jourdain, prêchant et baptisant, il n'en a pas moins sur Jean la double priorité de la dignité et du temps.
Si sa divinité se montre dans sa préexistence, nous ne la voyons pas moins éclater dans l'universelle profusion des œuvres et des bienfaits. Nous avons tous, est-il
*Luc, III, 17. Matt..,HI, 12.
proclamé, reçu de sa plénitude*. Dieu seul est « plénitude, » centre infini, source inépuisable ; Dieu seul possède en lui même tous les biens, ou plutôt est Lui même le Bien suprême. Jésus-Christ est la source, la racine de tout bien : il est vie, il est lumière, il est vérité ; et ces biens il ne les retient pas en Lui même, il les répand au dehors ; et, les répandant, il ne s'en appauvrit pas ; donnant sans cesse, il reste toujours « plénitude, » toujours égale perfection. Comme une fontaine lumineuse, où mille, dix mille, des millions de flambeaux, viendraient s'allumer, resterait néanmoins entière et sans nul amoindrissement d'éclat : ainsi du Christ. Le ciel et la terre, tous les hommes, toutes les générations tous les siècles, individus comme familles, sociétés comme particuliers, civilisés et barbares, riches et pauvres, ignorants et savants, tous reçoivent de Jésus-Christ la somme de lumière et de grâce qui leur peut assurer le salut. L'ancien monde vivait de son aurore, nos dixhuit siècles chrétiens vivent de son plein midi.
Jean l'Evangéliste nous explique d'un mot combien ce plein midi l'emporte sur les teintes amoindries de l'aurore ; comment la Loi nouvelle est supérieure à la Loi Mosaïque. Nous avons, dit-il, reçu grâce pour grâce 2. La première déjà précieuse, n'était que l'annonce et la figure de celle que fit épanouir Jésus-Christ par sa venue sur la terre. Tout ce que le Juif possédait en figure, nous en possédons la réalité. Notre foi est complète, notre titre d'enfants de Dieu a une réalité ineffable, la grâce nous est donnée sans mesure, la lumière déborde sur nous, le baptême n'est plus une
» Joan., I, 16.
« Joan., I, 16, 17.
cérémonie figurative, mais la transformation qu'il opère en nous est toute divine ; le Sacrifice de la Croix et de l'Autel est le vrai sacrifice, dont tous les autres n'étaient qu'une simple représentation ; nos temples sont la réelle demeure de l'Homme-Dieu ; en un mot tout ce que la Loi Ancienne préfigurait s'est accomplit en nous, et si la figure était déjà vénérable et précieuse, que dirons-nous de la réalité ?
Aussi quelle différence entre les deux Auteurs des deux Testaments, entre Jésus-Christ et Moïse ! La Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité ont leur fondement en Jésus-Christ { . Dès les premiers mots apparaît la distance entre le serviteur et le Maître, entre l'homme et Dieu. La Loi fut « donnée », fut transmise par celui qui n'était qu'un intermédiaire ; tout au contraire notre Christianisme vient tout entier de Jésus- Christ comme source et auteur. Deux autres mots spécifient l'excellence de cette Loi Nouvelle : Elle est grâce et vérité. De Jésus-Christ émane la grâce. Il remet les péchés de sa puissance propre. Il guérit, il ressuscite, il soutient, il soulève l'âme, il introduit dans la gloire, il est « résurrection et vie » , et c'est « à la voix du Fils de l'homme que les morts sortiront du tombeau ». Comme il est la grâce , Jésus-Christ est aussi là vérité. Tout ce qu'ont annoncé de Lui les Prophètes, il le réalise. Le monde ne vit que de sa vérité. Chaque peuple, comme chaque famille et chaque individu, qui se retirent de sa lumière, gisent misérablement dans la nuit. Jésus-Christ étant Dieu, étant le. Fils de Dieu, quelle est sa demeure, sinon le sein même de Dieu son Père ? Et qui a vu Dieu ? Quel être a pu le voir ? Quelle créa-
1 Joan., I, 17.
ture supporterait la vue de l'Infini ? Quel œil humain, ou même angélique,nese ferme à l'ardeur de la lumière de l' Incréé ? Celui là seul qui en Dieu a pu voir et connaître Dieu. Et quand Jésus-Christ nous fait sur la vie intime de Dieu ses révélations magnifiques, c'est que Lui seul l'a pénétrée de son infini regard. Personne n'a jamais vu Dieu ; mais le Fils unique qui est dans le sein du Père, nous a révélé1 . Les Saints et les Prophètes n'ont vu de Dieu que des représentations et des images, Jésus-Christ seul l'a pu contempler face à face et nous révéler ce qu'il est dans son Être propre et sa Vie intime.
Jésus-Christ lui-même, quand il établira aux Juifs indociles sa Divinité, répétera souvent ces mêmes affirmations : « Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils ». « Comme mon Père me connaît, ainsi je connais mon Père »... « Nul n'a vu Dieu si ce n'est Celui qui est de Dieu ». Aussi quelle autorité ! quelle clarté! Quelle universalité dans les révélations que nous a faites Jésus- Christ! Par Lui nous savons définitivement, pleinement, sans l'ombre d'une incertitude ou d'un nuage, ce que, Messagers de Dieu, les Ecrivains Sacrés et les Prophètes n'avaient fait que nous esquisser. C'est désormais d'un Dieu que nous sommes les auditeurs et les disciples 2.
Mais si ce n'est rien savoir que d'ignorer que Jésus- Christ est Dieu, ce serait perdre la vraie notion de notre Rédemption que de méconnaître qu'il est Homme. Si tout ce qui précède nous le montre Dieu : tout ce qui va suivre met en victorieuse lumière la réalité de sa Chair mortelle et passible.
1 Joan., I, 18.
2 Evang. Passim.