BAPTÊME. JEÛNE. TENTATION
I. — Le Précurseur prêchait et baptisait depuis plusieurs mois, quand Jésus sortit de sa retraite et vint aux rives du Jourdain, confondu dans la foule des pénitents qui s'y portaient de toutes parts. Pour ses compatriotes de Nazareth il était « le fils du charpentier » , artisan lui-même, et artisan pauvre. Pour les étrangers c'était un inconnu. Pour Jean Baptiste c'était le Messie, Fils de Dieu, Rédempteur du monde. Il serait puéril de nous demander comment Jean Favait pu reconnaître, lui qui, vivant au désert, ne l'avait jamais vu ; Dieu n'avait-il pas mille moyens d'ouvrir les yeux au Saint Précurseur ? Un rayon de divinité n'apparaissait-il pas pour lui au front de Jésus ? D'ailleurs, l'ayant connu et adoré dès le sein de sa mère, pourquoi, trente ans après, ne le pouvait-il pas, dans la même illumination miraculeuse, reconnaître et adorer ? Il le reconnut à travers les humbles dehors de sa pauvreté et l'anéantissement de sa chair mortelle et passible, mais son étonnement ne put se contenir, quand il le vit lui demander le baptême. Le baptême ? Mais ce baptême était la marque infamante du péché, mais les pêcheurs seuls y venaient confesser leurs iniquités et y chercher le remède aux maux désespérés de leurs âmes. Jésus quittant la ville de Nazareth en Galilée vint au Jourdain, vers Jean, pour recevoir son baptême. Jean s'y refusait, disant : « C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par vous... et c'est vous qui venez à moi * 1
IMatt., III, 13-14. Marc, 1, 9. Luc, III, 21.
Ecoutons la réponse du Sauveur. Laisse-moi faire présentement y car c'est ainsi qu'il nous faut accomplir toute justice *. Quelle était cette « toute justice ? » La justice c'est l'accomplissement fidèle des commandements de Dieu. Et Jésus-Christ venait sur la terre pour « se faire obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix » ; il était « le pécheur » universel, l'expiateur, la caution pour tous les péchés de toutes les générations et de tous les siècles; autant les hommes, sous l'Ancienne Alliance, ont prévariqué, autant Jésus doit par son obéissance réparer toute infidélité à la Loi, et rendre ainsi à Dieu son Père la gloire qui lui a été ravie. Se déclarer caution pour les péchés du monde, expier pour les crimes de tous ; voilà ce que le Rédempteur entendait exprimer en entrant avec tous les pécheurs dans les eaux du Jourdain. Le même Jésus qui s'offrit à toutes les douleurs, supporta toutes les humiliations, se livra à tous les supplices, expira, sur le bois des criminels, est aujourd'hui en face de son Précurseur pour réclamer de lui la note infamante de son baptême. Jean n'hésite plus et Jésus est baptisé par lui dans le Jourdain 2 .
Remarquons ce mot maintenant : « laisse-moi faire maintenant ». Il y a deux temps à noter dans la carrière de l'Homme-Dieu. Le temps où il laisse son humanité en proie à toutes les faiblesses et à toutes les humiliations, le temps où il permet que sa gloire divine rayonne. Le temps où il vit et expire en expiateur, le temps où ressuscité et glorieux « il siège à la droite du Père », en attendant qu'il revienne sur la terre « en
* Matt., II, 15.
» Id.
grande pompe et en grande majesté ». L'humiliation maintenant, la splendeur plus tard.
Il importe néanmoins que même au temps des faiblesses humiliées la divinité de Jésus-Christ ne cesse pas de nous apparaître. Aussi à peine sort-il des eaux du Jourdain et se met-il en prière qu'une éclatante manifestation de sa gloire se fait jour au travers de l'épais nuage de sa mortalité. Dès qu'il fut baptisé Jésus sortit du fleuve. Tandis que la foule se faisait baptiser et que Jésus-Christ priait, soudain les deux s'ouvrirent, l'Esprit Saint descendit visiblement sous la forme d'une colombe et se reposa sur lui. En même temps une voix du ciel se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui fai mis toutes mes complaisances *.
Plus de doute possible pour les Juifs, que l'éclat des prédications du Précurseur a fascinés à ce point qu'ils en font tantôt Elie, tantôt même le Messie en personne. Les rôles sont nettement établis. Jean tout enveloppé de sa gloire n'est que le serviteur ; Jésus, obscur et pauvre, humble et inconnu, est le Maître, et non pas de Jean seulement mais de toute la terre. La Trinité entière a plané sur lui : l'Esprit-Saint sous forme de la colombe, le Père dans la magnificence de la voix qui retentit, le Fils comme Bien-aimé du Père et objet de sa complaisance infinie. Pourquoi la Colombe ? Pour signifier la suave douceur des opérations de TEsprit-Saint dans les âmes. Pour nous faire ressouvenir de cette mystérieuse Colombe qui, sortie de l'Arche, y revint avec le signe de la paix, après l'épouvantable naufrage du genre humain au déluge. Après un autre déluge, celui de nos crimes
» Marc, 1, 10. Matt., III, 16, 17. Luc, I, 21, 22.
et de nos séculaires châtiments, la colombe descend du ciel, et, en nous apportant, non plus le symbole de la paix, mais la paix elle-même. Jésus, « qui s'est fnit notre paix, » nous rend à tout jamais l'espérance. Ce n'est plus un seul patriarche sauvé du naufrage, c'est le genre humain tout entier qui entre dans les Cieux, non plus orné de l'olivier, mais sous l'auréole de la divine adoption des enfants de Dieu .
Les Juifs assistèrent à ce grand miracle sans en être touchés, sans vouer au Christ si clairement désigné comme Fils de Dieu l'adoration et l'amour qui lui sont dûs. Ils sont ici ce que nous les retrouvons dans tout le cours de leur histoire, obstinés dans l'incrédulité et l'ingratitude. Ainsi avaient- ils abusé des miracles aussi éclatants qu'innombrables dont Dieu avait sillonné l'Ancienne Loi ; ainsi abuseront-ils des miracles que l'Homme-Dieu sèmera à profusion sous ses pas. Au moins nous autres ne soyons ni ingrats ni insensibles devant de pareilles œuvres. Nous voici à l'aurore de notre délivrance et Jésus-Christ inaugure notre céleste adoption.
Tel est en effet l'un des plus beaux caractères de la scène qui vient de se dérouler : elle esquisse toutes les merveilles du baptême chrétien. D'où notre baptême tire-t-il son efficacité ? De Jésus-Christ. Quand Jésus reçoit le baptême de Jean les merveilles du nôtre sont préfigurées. Jésus-Christ plongé dans les eaux du Jourdain et comme enseveli sous elles, c'est nous plongés et ensevelis en Lui, en sa mort, en sa sépulture, en son sang. L'être de péché qui est en nous meurt dans ces eaux régénératrices, et nous surgissons de leur sein nouvelle et céleste créature. Alors les Cieux, fermés sur nous depuis les jours de notre prévarication, s'ou-
vrent sur nos têtes. La Colombe, l'innocence recouvrée, plane sur nous ; l'Esprit-Saint fait de nous sa demeure. Nous voici devenus des enfants de Dieu et la voix du Père se fait entendre qui proclame notre bienheureuse adoption. Tel est le baptême en Jésus-Christ, dont celui de Jean, comme les autres rites expiatoires, n'étaient que la figure ou l'annonce. La figure cesse et la réalité s'inaugure. « Le baptême Judaïque est abrogé, le nôtre prend sa place. Ce que Jésus fit en célébrant la la Pâque Juive, il le fait dans son baptême sur les rives du Jourdain. De même qu'à la Pâque figurative il substitua la Pâque véritable, de même au baptême sans vertu de l'Ancienne Alliance il substitua le baptême qui nous fait enfants de Dieu. Les Cieux s'ouvrent, l'Esprit- Saint descend, nous sortons d'un ancien état de vie, pour inaugurer une vie nouvelle. Une patrie éternelle devient notre patrie et nous y sommes reçus avec des honneurs suprêmes, car ce n'est ni anges ni archanges que le baptême nous fait, mais enfants de Dieu, enfants chéris de Dieu * ».
« Prenons garde à l'amour qui nous appelle, à la dignité où nous sommes élevés, et menons une vie digne d'une aussi haute fortune. Crucifiés au monde et crucifiant le monde au dedans de nous, n'ayons plus pour règle que de divines aspirations. Ne croyons pas, parce que notre corps est retenu sur la terre, que nous ayons avec la terre quelque chose de commun. Celui qui est notre tête siège au plus haut des Cieux; sans cesse, sans fin, aspirons à notre céleste demeure et que les choses terrestres ne nous soient plus que ce que nous peut être le songe d'une nuit. Qu'un roi de la
1 Sanct. Chrysost. in Matt.
terre adopte comme prince héritier quelque pauvre mendiant : ce pauvre aura-t-il seulement un regard pour la masure qu'il abandonne? Pourquoi songerionsnous aux faux biens de ce monde, nous que le baptême introduit dans d'incomparables biens * » ?
IL — Elevés à la vie divine, devenus enfants de Dieu, de glorieuses luttes nous attendent ; le jeûne de nos passions, le corps-à-corps terrible avec les puissances infernales, deviennent l'indispensable condition de notre éternel triomphe et de ce jeûne comme de ce combat, Jésus-Christ nous devient l'initiateur et le modèle. Jésus plein de l'Esprit de Dieu quitta le Jourdain et fut poussé par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le démon. Durant^ quarante jours et quarante nuits il ne prit aucune nourriture et il demeura parmi les bêtes fauves du désert2. De même qu'il sanctifiait au Jourdain la vie nouvelle que le baptême nous faisait adopter, de même au désert, il sanctifiait nos pénitences, nos jeûnes, nos diverses mortifications.
Jésus-Christ jeûna, non pas certes qu'il eût besoin du jeûne pour lui-même, mais il voulait devenir en tout notre modèle et notre instruction. Le jeûne suit le baptême. Car il faut prévenir le retour du péché que vient d'effacer le Sacrement. Avant la régénération, c'est la sensualité et le culte de nos appétits grossiers, qui amenèrent la plupart de nos prévarications ; c'est donc le jeûne qui doit affermir notre conversion et assurer les fruits de notre baptême. Ainsi fait le médecin qui après
1 Sanct. Chrysost. in Matt.
2 Luc, IV, 1. Marc, I, 12. Matt., IV, 1.
avoir guéri le malade lui interdit ce qui lui avait amené son mal. Guéris de nos maladies spirituelles, Dieu nous impose les austères devoirs de la pénitence. N'est-ce pas la sensualité qui fit chasser Adam du Paradis terrestre ? N'est-ce pas le désordre des sens qui, au temps de Noé, ouvrit les cataractes du Ciel ? N'est-ce pas les vices abominables qui firent périr Sodome dans les flammes ? Et ces vices qui les fit naître sinon l'intempérance ? Ezéchiel le dit clairement : « Les Sodomites péchèrent parce que préalablement ils se livrèrent à l'orgueil, à la gourmandise, et qu'ils se gorgèrent dans l'abondance de leurs biens ». Ainsi en fut-il des Juifs qui, de l'ivresse et des délices de la table, se laissèrent aller aux prévarications les plus graves.
C'est pour expier tous ces crimes, c'est pour amener les hommes aux plus viriles vertus, que Jésus-Christ accomplit son jeûne de quarante jours. S'il ne le prolongea pas au-delà du temps que jeûnèrent Moïse et Elie, c'est afin de ne pas outrepasser les forces humaines et rester, sans faire intervenir le miracle, dans les bornes de son humanité. Si son jeûne se fût prolongé hors de toute mesure il eût donné occasion de nier la réalité de sa chair passible.
Tout est coordonné dans le jeûne du Sauveur pour nous instruire de ce que devront être les nôtres. C'est au désert qu'il jeûne, dans la solitude, dans le recueillement et le silence, loin du tumulte des villes et de la dissipation des foules mondaines. Durant nos carêmes, faisons trêve aux folles dissipations de la vie ordinaire, aux agitations excessives, surtout aux plaisirs désordonnés. Donnons à la prière le temps que nous enlevons à notre dévorante activité ou à nos récréations éternelles.
Ayant jeûné quarante jours et quarante nuits Jésus eût faim 4. Faim bénie ! faim adorable ! Ainsi sommes-nous avertis que notre sanctification et notre salut dépendront aussi d'un jeûne et d'une faim. Le jeûne qui nous prive des aliments empoisonnés du péché, la faim qui nous fait aspirer aux rassasiements divins de la vertu : « bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice » ! La faim qu'éprouve ici le Sauveur, et celles qui, si souvent dans le cours de la vie, l'ont torturé, demeureront l'ineffable consolation des détresses et de la faim des pauvres. Heureux les pauvres, s'ils savent sanctifier leur faim ! Comme le Sauveur, après avoir vaillamment soutenu la plus difficile des luttes, ils seront servis par les Anges et par le Dieu des Anges.
III. — Le jeûne du Sauveur était accompagné de glorieux combats contre l'Enfer, car il vint au désert, non seulement pour nous donner l'exemple de la mortification et de la pénitence, mais aussi et surtout pour nous affirmer l'inéluctable nécessité de la lutte. Il vint au désert pour y être tenté par le démon. ..Et le tentateur s'approcha de lui 2.
Remarquons en quel temps survint la lutte. Après le baptême, après la descente du Saint-Esprit, après la Voix venue du Ciel et qui disait : « Voici mon Fils bien aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances » . A cette lutte c'est l'Esprit-Saint lui-même qui pousse le Sauveur. Ainsi sommes-nous instruits que, baptisés, nous aurons, sans nous en émouvoir ni nous en étonner, à
* Matt., IV, 2. Luc, IV, 2.
2 Marc, I, 12.
soutenir les plus grands combats. C'est chose naturelle et nécessaire. Nous avons reçu des armes ce n'est pas pour les laisser se rouiller dans d'ignominieux repos. Dieu se garde d'empêcher nos ennemis de se ruer sur nous : d'abord parce qu'il importe que nous expérimentions notre force reçue au baptême ; que nous demeurions dans une humble défiance, sans nous enorgueillir de la [splendeur de nos dons surnaturels ; puis aussi que le démon, qui doute encore que nous lui ayons échappé, en acquière une pleine certitude ; puis encore que nous mêmes, aguerris par la lutte, nous devenions résistants comme le fer et Pacier ; puis enfin que l'acharnement de nos ennemis à nous enlever notre trésor nous fasse foi de son exceptionnelle valeur. C'est Dieu, ce sont les dons de Dieu que le démon poursuit en nous. Il ne multiplierait pas ses assauts contre notre âme, s'il ne connaissait à quelle dignité Dieu l'a élevée, et s'il n'espérait outrager Dieu en nous découronnant. Ainsi se tourna-t-il contre Adam parce qu'il le voyait rayonnant de gloire. Ainsi se rua-t-il avec rage sur Job parce que Dieu avait proclamé sa sainteté au-dessus de toutes les autres.
Mais si la lutte esta ce point inévitable, pourquoi cette parole : « Priez pour ne pas être induits en tentation » ? L'Evangile veut nous faire entendre que nous ne devons pas de nous-mêmes aller au combat, mais y être menés, comme le fut Jésus. Ne recherchons pas la lutte, mais quand elle s'offre à nous, affrontons la magnanimement.
Le théâtre de la lutte est aussi a noter. C'est au désert, quand il voit le Sauveur seul dans un universel abandon que le démon s'approche et le tente. Ne désertons pas rassemblée de nos frères. C'est quand le démon
nous trouve seuls qu'il nous attaque. En public, en compagnie, il n'ose, il se retire.
Le tentateur s'approcha de Jésus et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu commande à ces pierres de se changer en pains ». —Jésus lui répondit: « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu 4. Trois ruses étaient renfermées dans cette seule parole du démon. Il voulait tout d'abord percer le mystère qui lui cacbait la divine Personne de Jésus-Christ. Il lui fallait avant tout savoir qui il avait devant lui pour donner à ses attaques leur pleine efficacité ; il faut voir l'adversaire pour bien diriger ses coups. Or qu'était Jésus-Christ ? Le démon avait vu les merveilles qui avaient signalé sa crèche, sa présence au temple, les adorations des Mages, les affirmations de Siméon et d'Anne : tout cela lui avait donné à penser que Jésus de Nazareth était [bien le Messie promis au monde. Mais d'autre part tant de faiblesse et d'obscurité, cette chair exténuée par le jeûne, cet abandon et ce dénûment au fond d'un désert ébranlaient sa croyance et déroutaient sa perspicacité. Comment voir un Dieu dans un homme si misérable ? C'est pour lui arracher le secret de son origine et de son être qu'il l'invite à un miracle. « Si tu es le Fils de Dieu ». D'autre part, la tentation d'orgueil et de sensualité lui avait trop bien réussi auprès de nos premiers parents pour la négliger ici. Quand donc il invite Jésus-Christ à changer miraculeusement des pierres en pains, il entend à la fois satisfaire à l'orgueil et à l'entraînement des sens. Que fera Jésus-Christ ? Sans découvrir au démon sa Personne divine, il va droit à la tentation de sensualité. L'homme
* Matt.,IV, 3. Luc, IV, 3.
ne vit pas seulement de pain 4. L'homme n'est pas corps, n'est pas chair seulement, l'homme a une âme, et cette âme a des aspirations plus nobles, des faims plus sublimes, de plus divins apaisements ; l'homme vit de toute parole sortie de la bouche de Dieu2. Nourrie de Dieu même, l'âme [a la force, quand elle le veut, de commander aux appétits bas et grossiers de la chair. Quant au corps lui-même, que redouterait-il de sa faim, alors que Dieu, d'un mot, d'un ordre de sa Providence, peut et veut lui donner amplement sa nourriture ? Enfin n'ayons garde d'oublier ' que, fût-elle extrême et comme désespérée, notre détresse ne nous permet jamais quoique ce puisse être contre Dieu, quoique ce puisse être- en faveur du démon tentateur.
Alors le démon le transporta dans la Cité Sainte et le plaça sur le faite du Temple : « Si tu es, dit-il, le Fils de Dieu jette-toi en bas; car il est écrit : « Dieu a ordonné à ses anges de te prendre en leurs mains afin que ton pied ne heurte pas contre la pierre 3 » . Avec la première défaite s'accroissent l'audace et la rage de Satan. Son second assaut est plus perfide, plus impie, que le précédent. Tout d'abord il veut, par la défiance, détacher de Dieu ce Christ dont la divinité ne lui est pas révélée. Ce qu'il a fait si victorieusement contre Adam, il le renouvelle ici. Il insinua à Adam qu'il était la victime de Dieu, que Dieu méchamment le tenait dans l'ignorance et faisait peser sur lui le joug d'une indigne tyrannie ; Dieu le privait d'un fruit mystérieux d'où dépendaient pour lui des destinées glorieuses ; enfreindre la défense c'est devenir inconti-
i Matt.,lV,4.
» Id.
3 Malt., IV, 5. Luc, IV, 9-iO-il.
nent semblable à Dieu ! Même ruse à l'égard du Christ. Quoi ! tu serais le Fils de Dieu, toi, faible, obscur, misérable comme je te vois I C'est ainsi que te traite ton Père ? C'est ainsi qu'il te dénie toute puissance et te confine dans une si étrange infirmité ? Mais si tu es le Fils de Dieu, use de ta puissance, plane glorieusement dans les airs et montre par ce miracle ta divine origine et ta suprême indépendance ! Puis pour faire orgueilleusement parade de sa science, Satan cite l'Ecriture, mais il la cite en démon,, traîtreusement, faussement. Est-ce que Dieu, qui nous promet dans nos dangers le secours de ses anges, nous fait un commandement de nous précipiter de nous mêmes dans les périls inutiles et de présomptueuses imprudences ? Puis encore, est-ce du Fils de Dieu que peut parler l'Ecriture ? Est-ce de Celui qui relève les tombés ? De ce Dieu de miséricorde et de puissance qui nous guérit de nos chutes ou nous empêche de les subir ? Dieu ne tombe pas, 0 Satan ! Dieu a relevé par son Verbe incarné le monde de la plus épouvantable des chutes. A qui appartient-il de se jeter en bas K ? Au démon, et à tous ceux qui l'imitent. N'est-ce pas Lucifer qui, du haut des splendeurs éternelles, s'est jeté dans une éternelle damnation ? Et maintenant qu'il est tombé dans les gouffres infernaux que cherche-t-il que de nous y précipiter avec lui ? Le voilà, le voilà le grand mot de Satan : Jette-toi en bas! quand nous l'écoutons, nous tombons dans le péché, du péché dans la perdition, de la perdition dans les supplices. Oh I qui dira la profondeur de nos chutes, quand notre âme tombe dans les ignominies des sens, quand^tout devient en elle abaissé et gisant ? Que
» Matt., IV, 6. Luc, IV, 9.
répond Jésus-Christ ? Sans se révéler comme Dieu, il répond selon sa nature humaine, ce que nous devons tous et toujours répondre aux suggestions perfides du démon : Il est écrit également, dit Jésus : « tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu i ». Tu ne te jetteras point dans des occasions dangereuses, tu n'iras point au-devant du péril, sous prétexte que Dieu saura t'y protéger et y assurer ta vertu.
Vaincu deux fois le démon ressemble à l'athlète blessé, fou de rage et de douleur, et qui, aveuglé par le sang qui le couvre, ne sait plus ni diriger ni mesurer ses coups. L'extravagance marque la dernière de ses trois tentations. De nouveau le démon enleva Jésus et le conduisit sur le sommet d'une haute montagne. De là il lui fit envisager en un instant tous les royaumes du monde et leur splendeur : « Je te donnerai , dit-il, tous ces royaumes et leur gloire, car ils m'ont été livrés et je les donne à mon gré, si, tombant à mes genoux, tu m'adores K Présentée à THomme-Dieu cette tentation constituait une extravagance, mais n'oublions pas que Jésus-Christ subissait la lutte pour nous et comme Chef de la nouvelle humanité, et qu'il permettait au démon cette troisième suggestion pour nous en montrer la perfidie et la désastreuse puissance. Perfidie d'abord, puisque cette offre est pure et effronté mensonge ; le démon ne donne pas, ne peut rien donner ; sa seule infernale opération est de ravir. 11 nous promet fallacieusement des biens, pour nous voler nos véritables richesses, et, sous prétexte de nous enrichir, il nous dépouille ; sans nous donner la terre, il nous ravit le ciel. Mais, hélas! quant à la puissance de cette sug-
* Matt., IV,7. Luc. IV, 12.
gestion elle est incalculable, et immense est le nombre de ceux qu'elle séduit. Qui n'est esclave de la passion de For ? Qui ne subit la fascination des dignités et des honneurs ? Quelles trahisons, quelles apostasies, n'amène pas la poursuite éperdue du pouvoir ? Quelles transformations hideuses ne causent pas dans des hommes, longtemps honnêtes et loyaux, les offres tentatrices qui leur sont faites? Quels désastres dans la Société qui n'ont d'autre point de départ que des ambitions effrénées ? Et quant à la passion de l'or, aucune n'est plus universelle, plus tenace, plus meurtrière ; aucune ne nous livre plus complètement au démon. Quels seront, au sein de tant de défections misérables et de trahisons impies, les hommes forts, les victorieux? Ceux-là seuls qui savent répondre au démon de l'ambition et de l'avarice : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu adoreras ton Dieu et tu le serviras lui seul ». Voilà l'arme invincible, voilà la cuirasse impénétrable. Mettons Dieu, notre âme, nos intérêts éternels, nos célestes richesses, au-dessus de toute chose au monde, et la vision fascinatrice des biens et de la gloire terrestres n'aura plus ni charme ni entraînement pour nous.
Prenons garde néanmoins à un retour offensif du démon. S'il nous voit l'âme assez magnanime pour dominer l'amour de l'or et des honneurs, il nous terrasse par la crainte de la pauvreté. C'est ainsi qu'il tenta Job. Se voyant vaincu dans tout le reste, il demanda à Dieu de le réduire au plus affreux dénûment, espérantque le héros qui s'était montré invincible dans la perte de ses richesses et de ses honneurs succomberait à l'invasion de la pauvreté.
La lutte est finie, Jésus-Christ qui s'était laissé assaillir par le démon reprend son autorité divine, et, d'un
mot, calme comme la puissance sûre d'elle-même, le chasse loin de lui: Retire-toi, Satan ! Saint Luc ajoute au récit de la tentation deux mots d'une particulière profondeur : ayant parcouru tout le cycle de la tentation, le démon quitta Jésus l. « Tout le cycle ». C'està-dire que toutes nos tentations se réduisent aux trois que Jésus vient de repousser : entraînement des sens, orgueil, ambition. Le démon se retira pour un temps 2. Précieuse instruction! Jamais le démon ne se retire que pour rentrer, ne cesse que pour recommencer. Ayons donc toujours notre vigilance au service de notre énergie. Avec un ennemi qui a juré de nous perdre, nous devons jurer de combattre, et notre arme la mieux trempée est la parole de Dieu, arme avec laquelle Jésus fait fuir l'audacieux tentateur : retire-toi, Satan, car il est écrit : « tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul. Partout le démon nous attaque ; non seulement dans la solitude du désert, mais en plein cœur des villes, dans la rue, dans les places publiques. Et il a sous ses ordres des suppôts nombreux et de toute condition. Que faire? Ne jamais croire à ses promesses, fermer l'oreille à ses offres, détester l'adulateur qui ne nous aborde que pour nous tromper, et rejeter d'autant plus ses fallacieuses propositions qu'elles sont plus magnifiques. C'est en faisant briller aux yeux d'Eve les plus splendides perspectives que Satan la fit choir dans un plus profond abîme. C'est à un implacable ennemi que nous avons à faire, et mille fois plus appliqué à notre perte que nous-mêmes à notre salut 3. Si la lutte est rude et crucifiante, son issue est pleine
! Luc, IV, 13.
* Id.
» Sanct. Chrysost., in Matt.
de glorieuses douceurs. Voilà que les Anges s'approchèrent et servirent Jésus K Pendant le combat, Jésus pour ne pas effrayer le démon, les tenait écartés ; après la victoire, ils viennent en foule adorer leur Dieu triomphateur et servir leur Maître réduit à son dénûment volontaire. Ils sont là aussi pour que nous sachions bien que, victorieux de nos tentations, nous aurons dans les anges des admirateurs, des panégyristes et des auxiliaires dévoués. N'est-ce pas ainsi que le pauvre Lazare, après avoir passé par la fournaise de la souffrance, fut triomphalement emporté au ciel par les Anges ? Soyons comme lui victorieux et comme lui nous irons aux célestes récompenses.
I. — Pendant qu'au désert Jésus daignait subir, pour nous donner lumière, force et victoire, les trois tentations, où sont renfermées toutes les autres, son Précurseur recevait, avec une solennelle ambassade venue de Jérusalem, une nouvelle occasion de proclamer la divinité du Messie et sa mission rédemptrice.
Nous avons vu les Pharisiens venir un instant au Jourdain, écouter les prédications de Jean, recevoir même son baptême, et, comme le leur dira plus tard Jésus- Christ, « paraître se réjouir à sa lumière ». Mais ce bon mouvement dura peu, et leurs deux passions dévorantes, l'orgueil et l'envie, reprenant vite le dessus, ils s'étaient éloignés. Or depuis leur rentrée dans Jérusalem les événements avaient pris un cours qui les fit
« Matt., IV, il-12. Marc, 1,14.
sortir de leur inertie dédaigneuse. La renommée de Jean grandissait à ce point que le peuple entier se demandait si ce n'était pas là le Messie promis à Israël ; tous couraient à lui et recevaient son baptême, impossible aux Chefs de la nation de dissimuler et de se taire davantage. Un autre souci encore, plus mystérieux et aussi plus grave, commençait à ronger l'âme de ces orgueilleux ; Jean ne cessait de s'effacer devant un personnage qu'il proclamait infiniment plus grand et plus puissant que lui ; il dénonçait sa divine origine, sa préexistence avant tous les siècles, sa mission qui était de sauver le monde, son baptême « dans l'Esprit et le feu », la domination qu'il exerçait sur Israël et toutes les nations, la substitution de la Loi Nouvelle à l'Ancienne, sa prééminence sur Moïse ; en un mot il montrait dans le fils de Joseph, dans le Charpentier de Nazareth, le Messie, le Rédempteur, le Roi, le Fils de Dieu.
C'est ici que se révoltait l'orgueil des Pharisiens et que se troublaient leurs pensées. Un fils de Dieu dans ce pauvre ! Leur Roi dans cet artisan qu'on avait vu, sur les rives du Jourdain, confondu dans la foule et recevant avec elle un baptême d'humiliation et de pénitence 1 Ils auraient pu trouver dans leurs Écritures la clef du mystère, Isaïe dès longtemps avait annoncé sous quels 'dehors humbles et pénitents se présenterait. au monde le Messie fils de Dieu, lors de son premier Avènement. D'ailleurs la crèche et le Temple, Bethléem et les Mages, et, douze ans après, la présence au milieu des docteurs du merveilleux Enfant de Nazareth, les prodiges du ciel illuminant les faiblesses et les obscurités de la terre, tout cela était encore dans toutes les mémoires. Mais ces mêmes Pharisiens qui devaient
sans se laisser convertir, contempler la multitude des miracles de Jésus-Christ, comment auraient-ils pu se rendre à la parole des Prophètes ? Ils commencèrent ce qu'ils devaient obstinément continuer : le mépris orgueilleux et le dédaigneux délaissement ; se soumettre au fils de Joseph, jamais I
Or, par une contradiction que l'aveuglement des passions n'explique que trop bien, en même temps qu'ils méprisent, ils redoutent. Leur préoccupation unique sera désormais de se débarrasser de Jésus, et ils s'y emploieront avec autant de zèle que le Saint Précurseur en met à le montrer comme le Messie, le Rédempteur, le Fils de Dieu.
Partons de là pour comprendre le sens intime de leur ambassade. Puisqu'il devient évident que le Messie est né, qu'il vit en Israël et qu'il faut de toute nécessité le reconnaître : que ce Messie soit Jean, l'homme miraculeux du Jourdain. Son origine illustre, sa vie merveilleuse, sa parole de feu, ses œuvres retentissantes, et plus que tout le reste sa domination sur la foule et la gloire qui lui en revient : tout cet ensemble, en flattant l'orgueil des Chefs de la nation, les prédisposent à accepter dans Jean-Baptiste le"| Messie annoncé. Pour que l'ambassade soit plus solennelle, le grand conseil s'assemble à Jérusalem, on y arrête les questions à poser, le résultat à obtenir et on choisit comme envoyés des Pharisiens, auxquels on adjoint des Lévites. Quand Pambassade sera de retour Jean sera proclamé le Messie. Tel est le plan.
C'était compter sans la sainteté et l'indomptable énergie du Précurseur ; c'était surtout compter sans la secrète action de la Providence, qui, de cette tentative pharisaïque, voulait tirer un nouveau témoignage de la
divinité de Jésus-Christ. Jean commencera par s'effacer puis il produira plus solennellement que jamais le Roi et le Dieu dont il n'est que l'organe et le serviteur. Tel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs de Jérusalem lui envoyèrent des Prêtres et des Lévites pour Vinterroger : — « Qui es-tu ' ? — » Question vaine el ridicule ! Personne, des rives du Jourdain à Jérusalem, n'ignorait ce qu'était Jean, d'où il venait, ce qu'il faisait, comment il définissait sa vie et sa mission. La question n'est raisonnable que si elle est impie et s'efforce d'amener Jean à confesser qu'il est le Messie. Le texte Évangélique nous a conservé l'énergie entière de la réponse du Précurseur : Moi le Christ ! je ne le suis pas, non je ne le suis pas 2 / Restait qu'il soit au moins Elie. Dans l'ensemble des Prophéties Elie est toujours désigné comme devant paraître quand paraîtra le Messie, ce qui est vrai du second Avènement, ce qui cesse de l'être du Premier. Les Juifs confondant en un seul ces deux Avènements et appliquant au Premier ce qui n'est vrai que du Second, veulent faire de Jean au moins l'Elie annoncé. Ils recommencent sous une autre forme leur question première, et demandentà Jean s'il n'est pas le Prophète annoncé par Moïse, le Prophète par excellence, le Messie. Es-tu Elie ? — Je ne le suis point. — Es-tu le Prophète ? — Non 3 /
Cette force dans sa parole venait à Jean de l'ardeur qui le poussait à proclamer Jésus-Chrit. Tout était là pour ce serviteur fidèle ; lui n'était rien, Jésus-Christ était tout ; et afin que son affirmation ait une valeur plus grande auprès des Juifs qui l'interrogeaient il
1 Joan., 1, 19.
* Joan., 1, 20, » Joan., I, 21.
l'appuya sur le Prophète Isaïe : Qui es- tu donc, poursuivent les Sanhédrites, afin que nous rendions compte à ceux qui nous ont envoyés, que dis-tu de toi-même ? — Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert : redressez la voie du Seigneur, comme dit le Prophète Isaïe i. La « voix » n'est que l'organe, le transmetteur. C'est « Celui qui crie » qui est tout. Le Christ est venu sur la terre pour proclamer le salut du genre humain, et sa voix retentit d'une extrémité à l'autre de l'immensité. Sa parole remplit la terre, sa doctrine illumine «l'homme qui vient en ce monde », sa grâce a tout sanctifié, tout redressé. Et si cette parole a produit dans le monde de si gigantesques effets c'est que cette parole est [celle, non d'un homme mais d'un Dieu.
Ils étaient tenus de raisonner ainsi les envoyés de Jérusalem. Mais c'étaient des Pharisiens I Décontenancés par la profession de foi si formelle et si énergique de Jean, ils passent de l'adulation au reproche, de la bienveillance à la menace, ils ne veulent plus voir en lui qu'un usurpateur sacrilège : Pourquoi baptises-tu si tu n'es ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète 2 ? Comme la méchanceté est souvent maladroite ! Les Sanhédrites fournissent à Jean une nouvelle occasion de publier la divinité de Jésus. Moi, répondit-il, je baptise dans Veau ; mais au milieu de vous il en est un autre que vous ne connaissez pas. C'est Lui qui doit venir après moi, bien qu'il existe avant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers 3. Cet Inconnu est avant tous les siècles, il
1 Joan., I, 22-23.
2 Joan., I, 25.
» Joan., I, 25-28.
baptise dans l'Esprit et le feu, c'est-à-dire qu'il efface et consume les péchés du monde, il est plus grand que le plus grand des mortels, il est plus qu'un homme, il est Dieu.
Les Juifs, nous ne le savons que trop, ne profitèrent pas de la lumière qui leur luisait. Ils méconnurent le Christ et le persécutèrent, [se perdant eux-mêmes dans leur incrédulité obstinée. Mais nous, pour notre instruction propre, examinons et la force probante du témoignage de Jean et l'injustice des Juifs à le repousser. Car enfin quel plus haut témoignage que celui de Jean ? Sa sainteté est éminente ; son détachement de tout garantit son plein désintéressement : nul intérêt personnel ne guide celui qui a renoncé à tout ; son énergie est à l'égal de son absolue loyauté ; et jamais sa parole ne put être même soupçonnée de faiblesse ou de servilisme. Par-dessus tout l'auréole du surnaturel le couronne, le miracle le prend au berceau, l'accompagne au désert, s'épanouit pleinement dans sa carrière apostolique, il vit en saint et meurt en martyr. Quand un tel homme affirme, son affirmation fait loi pour tout esprit droit et sincère. Combien plus devait-elle faire loi pour ces Juifs qui l'avaient admiré, cru, suivi, reçu son baptême et accepté s'a pénitence ? Jérusalem pouvait-elle renier ses envoyés et rejeter sur eux son incroyance ? Le Sanhédrin lui-même les avait choisis, et parmi les plus considérables. Nuls mieux qu'eux ne pouvaient saisir la portée du témoignage de Jean ni plus fidèlement en rendre compte. Rien donc ne leur manquait pour assurer leur foi au Christ et si leur incrédulité les perd ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes.