II. — Le jour suivant Jean aperçut Jésus qui
venait vers lui : voici V Agneau de Dieu, s'écria-t-il, voici celui qui porte les péchés du monde '.
C'est beaucoup assurément de connaître et de confesser en Jésus-Christ la nature divine ; mais le mystère de notre Rédemption se dissout et se perd si nous ne voyons en Lui qu'un Dieu sans y voir l'homme, la victime, la caution, Celui qui porte sur lui les péchés du monde 2, qui les fait siens, les expie dans sa Chair passible, et, prenant nos crimes, nous donne en échange la sainteté .
Mais que le monde le sache bien, s'il porte les péchés du monde, il est lui-même la sainteté infinie. Il prend la ressemblance, le vêtement, la livrée du pécheur, mais sous cette livrée il garde son immaculée innocence, « segregatus a peccatoribus » . S'il est venu au baptême de Jean ce n'est pour se laver d'aucune faute, à Dieu ne plaise ! C'est pour donner à son Précurseur l'occasion de le manifester aux foules qui accourent sur les rives du Jourdain. Aussi est-ce sans fin, sans relâche, que Jean le désigne : Ecce, le voici ! ne cesse-t-il de dire. Voici l Agneau de JHeu. Appellation deux fois touchante, d'abord parce qu'elle peint toute la carrière d'immolation silencieuse de l'Homme-Dieu ; puis parce qu'elle rappelle la fameuse prophétie d'Isaïe : « Il a en toute réalité porté nos infirmités, il a porté nos douleurs, il a été blessé à cause de nos crimes, il a été broyé pour nos prévarications ; comme l'Agneau il sera mené à la mort ; comme l'agneau muet devant celui qui le tond il n'ouvrira pas la bouche. Il a pprjté.les péobés de beaucoup ; il a demandé grâce pour'les pécheurs ». On se
1 Joan., 1, 35. \ A
figure l'effet que dut produire le mot de Jean à ces Juifs si familiarisés avec leurs Écritures. Ils rapprochaient d'autres passages du même Prophète, où à côté de la douceur de l'Agneau, le Messie devait être « le Lion de Juda » ; à côté de son humilité apparaîtrait sa splendeur divine ; homme tout ensemble et Dieu, « le Dieu fort, l'Ange du Grand Conseil » .
Le Précurseur parlait comme le Prophète, et, après une énergie progressive dans ses appellations, était arrivé à la grande parole : Je témoigne qu'il est le Fils de Dieu1. Et sur quoi se reposait ce solennel témoignage? Sur un double miracle, sur une double lumière venue miraculeusement du ciel : l'une intime, l'autre éclatant au dehors. Vivant au désert depuis sa tendre enfance, Jean n'avait jamais vu Jésus. Sans doute il savait sa naissance, il connaissait le grand mystère de son Incarnation, mais de vue il ne le connaissait pas. C'est une première lumière céleste qui le lui fit distinguer dans la foule, alors que Jésus lui demanda le baptême et qu'il se refusa d'abord à le lui conférer. Quoi! c'est moi qui dois être baptise par vous, et c'est vous qui venez à moi ! Quant à la seconde illumination, alors que les Cieux s'ouvrirent sur Jésus baptisé et en prières, nous en avons vu la magnificence. Lorsque l'Espril- Saint descendit, quand la voix du Père se fit entendre, Jean reconnut pleinement la divinité cachée sous les humbles dehors de l'homme. Je ne le connaissais pas, quand Dieu me donna l'ordre de prêcher et de baptiser au Jourdain avec la mission spéciale de faire connaître à tous le Rédempteur. C'est pour qu'il soit manifeste en Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.
* Joan., I, 29-34.
Quant au grand miracle qui emporta toute certitude, Jean rendit ce témoignage : « J'ai vu l'Esprit descendre du ciel sous la forme d'une colombe et se reposer sur Lui. Je ne le connaissais point, mais Celui qui m'a envoyé baptiser dans Veau m'avait dit : « L'homme sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est Celui-là qui baptise dans V Esprit-Saint. Or je l'ai vu et je témoigne qu'il est le FILS DE DIEU \ .
Si nous ne connaissions la profonde misère de notre nature déchue, son insensibilité grossière, sa paresse pour le bien, ses reculs devant le devoir, l'incroyable facilité avec laquelleles impressions les plus vives s'effacent, nous pourrions nous étonner à la fois et de l'insistance du Saint Précurseur à montrer dans Jésus le Messie, et du peu de fruit que produisent ses prédications. Si les semailles, la naissance du grain, l'épanouissement dernier de l'épi subissent des attentes et passent par des péripéties douloureuses avant de récompenser les efforts du laboureur : bien plus encore la divine semence et l'éclosion des fruits surnaturels mettent la patience et le courage des hommes de Dieu a de terribles épreuves. Que de fois Jean s'est efforcé d'amener la foule à Jésus-Christ I Et ce n'est qu'après bien des jours que deux pauvres Galiléens se détachent de la foule pour suivre le Sauveur. . .
Et à quel moment précis,, à la suite de quelle parole de Jean-Baptiste ces deux pêcheurs de Galilée s'atta-
* Joan., I, 31-34.
chent-ils au Sauveur ? Touchante constatation ! Ce n'est pas au récit des splendeurs divines du Messie qu'ils se sont sentis remués et entraînés, ni quand Jean se mettait humblement à ses pieds, « se jugeant indigne de dénouer la courroie de sa chaussure ». Quand furent-ils touchés et ébranlés ? Quand Jean eut montré, en Jésus, la Victime pour les péchés du monde, le Sauveur dans lequel seul nous pourrons espérer la rémission de nos fautes et notre rentrée en grâce avec Dieu. Oh! alors l'âme est émue, un immense désir du pardon divin s'éveille en elle, une voix joyeuse se fait entendre : « si les péchés sont remis, si voici venir à nous l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde », et, en les portant, nous en décharge, qu'attendons-nous pour aller à Lui ? Sans labeur, il nous délivre. Quelle suprême démence ne serait-ce pas de remettre à un autre temps un si facile salut ?
Et pendant que' Jean répétait sa douce et délicieuse annonce : Voici l'Agneau de Dieu, l'Agneau se taisait, Jésus restait muet. Et ce Précurseur présentant Jésus au monde, et Jésus demeurant silencieux, formaient les deux personnages de la plus auguste et la plus mystérieuse des scènes, la scène du mariage entre le Verbe Incarné et l'Église sa fiancée . Jean était le paranymphe chargé de présenter l'Époux à l'Épouse, pendant que l'Époux sans rien dire se disposait à recevoir et à prendre dans sa demeure Celle qu'il se choisissait.
Nous verrons souvent Jean revenir auprès de ses disciples à cette gracieuse image. Jésus-Christ aimait de son côté à l'employer. Et combien elle est vraie et touchante I C'est bien une union, la plus étroite qui soit possible, entre Dieu et l'homme, entre le Verbe et la nature humaine, union indissoluble, union éter-
nelle. Sa fiancée était pauvre et sans noblesse, mais il l'aimait, et, l'aimant, la voulut pour épouse. Et il se fit dans ce mariage divin ce qu'il se fait dans tous les autres ; ce n'est pas la fiancée qui va à l'époux, c'est l'époux qui va à celle qu'il se choisit comme épouse. C'est le Fils de Dieu qui, descendu du ciel, vint à nous sur la terre ; c'est lui qui adopta l'Église, se l'unit, la dota, l'emmena au ciel et la fit régner sur son propre trône. Cette extraordinaire et glorieuse union se consomme aujourd'hui. Dans ces deux Galiléens qui s'attachent à Jésus, voyons la première formation de l'Église, dont tout à l'heure Pierre sera la clef de voûte et le fondement. C'est donc devant un bien grave événement que nous nous trouvons placés : aussi devons nous l'étudier avec soin.
II. — Le lendemain Jean était encore là avec ses deux disciples. Voyant passer Jésus, il dit : Voici V Agneau de Dieu. Les deux disciples V entendant parler ainsi se mirent à suivre Jésus i. « Voici» : c'est la grande parole, c'est le geste suprême, d'où dépend le salut du monde. Montrer | Jésus-Christ : telle sera à travers tous les siècles, la mission apostolique. Comprendre ce geste et cette parole et s'y rendre seront à jamais le salut des peuples, des familles, des individus. Un mot de l'Évangile nous est toute une révélation. Jean ayant regardé Jésus 2. C'est Famour, insatiable de contempler l'objet ardemment aimé. « Jean désignait Jésus autant du regard que de la parole. Il contemplait, il admirait, il tressaillait de bonheur, il marquait dans ce
' Joan., I, 35, 36, 37, 2 Joan., I, 36.
regard sa stupéfaction de voir Dieu sur la terre, le Verbe vêtu de notre livrée et devenu l'un de nous, et au-delà de ce qu'apercevaient ses yeux, l'immense suite des bienfaits de l'Incarnation lui apparaissait, et, parmi ces bienfaits, le premier de tous, le point de départ de tous les autres, la remise du péché, et le recouvrement de la justice originelle ■ ».
Il n'est pas jusqu'à l'heure où ce regard, cette parole, cet appel consomment la vocation des deux Galiléens, qui ne mérite notre attention. Or il était environ la dixième heure 2. Le soir commençait, le soir qui pour nous, après le labeur de la journée, est le signe du repos et trop souvent des plaisirs mondains et des dissipations folles. Nos tables somptueuses se dressent, nos théâtres s'ouvrent, nous dépensons en joies tumultueuses et en spectacles corrupteurs ces heures que le voile de la nuit semble vouer au silence et à la méditation. Ainsi le comprirent les nouveaux disciples de Jésus. L'heure tardive au lieu d'empêcher leur démarche la rend plus pressante : ils se mirent à suivre Jésus 3. Ils le veulent voir et entendre hors de la foule, dans le calme et le secret de sa demeure, et s'ils le suivent dans le silence, c'est que l'émotion, le respect, la crainte ré vérentielle, refoulent en eux toute parole.
Et quels sont ces deux heureux convertis? Le premier c'est André, humble pêcheur des bords du Lac de Galilée, le second n'est pas nommé par l'Evangéliste Saint Jean, ce qui laisse très justement supposer que cet inconnu n'est autre que lui-même, et que par humilité il tait son nom. Quoi 1 De tous les disciples du
1 Sanct. Chrysost.,in Joan.
* Joan., I, 39.
3 Joan., I, 37.
Précurseur deux seulement ont entendu son appel et suivi Jésus ? Tous les autres sont et resteront mal disposés envers Jésus. Plusieurs fois nous aurons à constater leur dépit jaloux à l'égard du Maître divin et de ses apôtres, et Jean-Baptiste, un peu avant son martyre, se verra obligé de députer plusieurs d'entre eux afin que, voyant de leurs yeux les œuvres merveilleuses du Sauveur, ils finissent pas croire en Lui et se mettent à sa suite. Tout autres sont André et son compagnon. En se séparant de Jean-Baptiste leur premier maître, ils ne font que se conformer à ses ordres, de sorte que leur séparation d'avec lui est la plus grande marque du respect qu'ils lui portent et de l'obéissance qu'ils lui doivent.
III. — Mais que va faire Jésus ? Il laisse quelque temps André et Jean le suivre, sans leur adresser la parole, car Dieu, qui nous donne sans doute la grâce première, exige de nous une fidèle coopération avant de multiplier ses dons et d'augmenter ses faveurs.
Mais le silence de Jésus ne peut-être long, tant son cœur est tendre, tant le mot charitable et bon oppresse ses lèvres. D'ailleurs ces pauvres gens, humbles et ignorants, comment oseraient-ils aborder. Celui dont Jean-Baptiste leur a dit de si grandes choses ? Quelles paroles trouveraient-ils à lui adresser ? Quelle salutation lui faire ? Puis surtout Jésus veut bien plus encore se les concilier que mettre à l'aise une timidité trop motivée. C'est donc Lui qui leur parlera le premier. Il se retourne et leur dit de sa voix la plus suave : que cherchez- vous ? Et eux lui font cette réponse dont ils ne pénètrent sans doute pas la sublimité : Rabbi {c'està-dire Maître) où demeurez-vous ? Et Jésus : Venez
et voyez *. Tout est profond, tout est sublime ici. Ce n'est pas furtivement, hâtivement, d'une façon superficielle et fugitive, que l'homme doit aborder son Sauveur et le Docteur de la vérité éternelle. Ce n'est pas non plus au milieu des foules, et, pour ainsi parler, sur les grands chemins de la vie, qu'il faut espérer se former aux divines institutions de la foi. Il faut la double ressource du temps et de la solitude, il faut demeurer avec Jésus, et y demeurer sans cesse, et sans cesse dans le silence des choses terrestres et la solitude de la maison de Dieu. Il importe donc, avant tout, de savoir oii demeure Jésus. A Pâme qui lui manifeste ce saint désir, Jésus répond infailliblement : venez et voyez. Comment « voir » Jésus sans l'aimer ? Comment l'entendre sans croire ? Comment croire et aimer sans parvenir au salut ?
Quelle était cette demeure de Jésus où entrent avec lui ses nouveaux disciples ? Sans doute quelque hutte de feuillage, ou l'une de ces cabanes qui, le long du Jourdain, abritait les auditeurs de Jean-Baptiste. Car nous le savons, l'Homme-Dieu voulut être « pèlerin sur la terre » et n'avoir pas même a où reposer sa tête ». Mais qu'importent le luxe et les commodités des demeures terrestres pour ceux qui ne cherchent que le ciel ? Tels étaient André et Jean. Les heures s'écoulèrent, le soir lit place à la nuit, la nuit elle-même fut achevée dans les saintes instructions et les révélations divines. 0 nuit heureuse ! 0 nuit féconde I L'aube n'était pas revenue que les deux Galiléens étaient déjà remplis de lumière et d'amour. Jésus s'était révélé à eux, et à leur tour ils
1 Joan.,1, 38,39.
brûlaient de faire partager à d'autres la grâce qu'ils avaient reçue.
Ne passons pas légèrement sur cette scène, mais tirons- en notre instruction. Apprenons à donner toujours à nos intérêts surnaturels la première place dans nos préoccupations, et à faire bon marché des bagatelles de ce monde. Quelles heures perdues par nous en amusements futiles, en conversations oiseuses^ souvent même en plaisirs réprouvés de Dieu ! S'agit-il de notre âme et de son instruction divine ? Nous devenons de glace, et les minutes nous sont des siècles. Songeons au mal profond que nous causent ces dispositions mauvaises à l'égard de la doctrine. Prenons-nous à aimer ce qui nous instruit des vérités de la religion ; sachons « où Jésus demeure » ; « allons et voyons », et dans ces entretiens spirituels trouvons à la fois notre plaisir et notre salut.
IV. — André frère de Simon-Pierre était l'un des deux qui, sur le témoignage de Jean s'était mis à suivre Jésus. Le premier qxCil rencontra fut son frère Simon. Il lui dit : nous avons trouvé le Messie^, c9 est-à-dire le Christ ! Et il l'amena à Jésus K
C'est bien le cas de nous souvenir de Foracle divin : « il est fort celui qui est aidé par un frère » ! Dieu nous fait ainsi les auxiliaires les uns des autres. Au commencement du monde, il vit « qu'il n'était pas bon que l'homme fût seul », et il lui créa « une aide semblable à lui » : ainsi forma-t-il la famille, ainsi institua-t-il la Société, ainsi fonda-t-il la divine Eglise, ainsi se groupèrent sous son inspiration les congrégations reli-
1 Joan., I, 40.
gieuses. Et par tous ces efforts divers Dieu nous montre le danger de l'isolement et le précieux bénéfice de l'association. Nous verrons ainsi, par appels successifs, le Collège apostolique dont voici venir le chef et le fondement.
Simon-Pierre, le frère d'André, était venu au Jourdain avec les autres pêcheurs de Galilée, pour recevoir le baptême de Jean. Sans doute, ainsi que les autres, il avait entendu Y « Ecce Agnus Dei » et son âme était déjà préparée à la grande annonce : ce fut néanmoins l'œuvre d'André son frère de l'amener à Jésus. Gomme toute l'âme d'André se révèle dans ces simples paroles par lesquelles il aborde Simon ! L'ardeur du désir s'y montre, et surtout la joie d'avoir trouvé l'objet béni de ce désir : Nous avons trouvé le Messie i ! « Le» Messie, non pas un envoyé quelconque, un sauveur quelconque, mais l'unique Messie promis au monde, Celui en qui se résument les espérances de la terre comme les trésors des Cieux. L'Evangile n'a qu'un mot, mais nous devons comprendre comment André le commenta en redisant à Simon son frère tout ce que Jésus lui avait révélé à luimême durant la lumineuse nuit qu'il venait de passer dans sa demeure . Pierre d'ailleurs n'était pas pris tout à fait à l'improviste puisqu'il était comme tous les Juifs dans l'attente du Rédempteur, et que Jean-Baptiste lui avait affirmé sa présence sur les rives mêmes du Jourdain.
Mais c'est Jésus qui devait porter la conviction dans l'âme du pêcheur de Galilée. Jésus ayant arrêté sur lui son regard : tu es Simon, fils de Jona, lui dil-il, désormais tu t'appelleras Céphas 2, c'est-à-dire Pierre. Double manifestation de la divinité. Dieu seul
1 Joan., I, 41, s Joan., I, 42.
voit où le regard humain n'a pas pénétré. Dieu seul a le secret des siècles et possède l'avenir. Dans l'inconnu qui vient à lui Jésus-Christ voit « le fils de Jona », et, découvrant la longue suite des âges, il prophétise ce que deviendra cet obscur et pauvre marinier. 11 est « fils de Jona » , et Jona signifie « la colombe » ; il est fils |de la faiblesse, et il deviendra la force immuable, l'inébranlable roc, le granit indestructible, que ni le temps ni les efforts de l'homme, ne parviendront jamais à entamer. Dans cette parole : Désormais tu t'appelleras Céphas, c'est-à-dire « Pierre1 », est renfermée en germe la prophétie que Jésus-Christ développa plus tard : « Tu es pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre Elle ». Quel autre qu'un Dieu pouvait faire ce miracle et le prophétiser ? C'est Dieu encore qui se révèle en Jésus- Christ, dans le changement de nom qui du fils de Jona, Simon, fait l'apôtre Pierre . Dans le cours de l'Ancienne Loi ces changements sont de Dieu. Abram devient Abraham, Saram Sarram, Jacob Israël- C'est Dieu encore qui impose le nom, comme il le fit pour Isaac, Samson, et les autres mentionnés dans lsaïe. C'est Dieu qui imposa le nom au Précurseur, comme il changea en Paul celui de Saul. C'est donc une grande et importante chose qu'un nom, et quand nous autres nous recevons les noms de « Chrétiens », d' « enfants de Dieu », d' « amis du Christ», portons ces noms avec noblesse et fierté ; soyons-en dignes par nos vertus, gardonsnous de les déshonorer par nos vices. Si les hauts dignitaires d'un royaume défendent avec un soin si jaloux leurs titres et leurs appellations honorifiques, que
«Joan., I, 42.
ferons-nous nous autres qui tenons de Dieu même notre nom de Chrétien ?
V. — Philippe était de Betsaïde, de la même ville qu'André et Pierre * . Ces mots sont mis à dessein par l'Évangéliste. Amis des deux premiers Apôtres, Philippe dut apprendre de leur bouche ce qui regardait Jésus : comment ils avaient su de Jean, qu'il était le Messie, et comment surtout ces premières lueurs de foi s'étaient changées en vives illuminations au contact de Jésus luimême. Ne nous étonnons donc pas de la promptitude avec laquelle Philippe s'attache à Celui dont il savait déjà le nom, la mission et la dignité. Le lendemain Jésus qui avait résolu de retourner en Galilée rencontra Philippe et lui dit : « suis-moi 2 » . Plus que toute autre raison de l'obéissance duGaliléen, sachons voir l'irrésistible pouvoir d'un Dieu sur ses créatures . Dieu qui tira l'univers du néant, sait tirer une vocation sublime de l'élément le plus faible, et la moisson sous sa parole surgit sans qu'elle ait eu besoin d'être ensemencée. Bien plus, par la même impulsion divine, Philippe est à peine élu qu'il devient apôtre.
VI. — Philippe rencontra Nathanaël : « Nous Pavons trouvé Celui dont parle Moïse dans la Loi et qu'annoncent les Prophètes 3 ». Où ces paroles furentelles dites et à qui ? Les Galiléens n'étaient plus à Béthanie, sur les bords du Jourdain ; Jésus s'était éloigné pour retourner en Galilée, et -vraisemblablement ses quatre premiers apôtres, que nous retrouverons tout
1 Joan., I, 44.
3 Joan., I, 43.
3 Joan., I, 43.
à l'heure à Gana, raccompagnaient. C'est donc à un point quelconque du chemin que Nathanaël fut rencontré et converti à Jésus. Qu'était ce Juif? 11 y a tout lieu de croire que c'est l'apôtre que les trois Evangélistes Saint Mathieu, Saint Marc et Luc, nomment a Barthélémy », Bar-Tolmaï, fils de Tolmaï. Ami de Philippe, il était d'une condition et d'une éducation supérieures à celles des trois pêcheurs du lac de Génésareth. Il est versé dans ;les divines Écritures, il connaît à fond les prophéties qui annoncent le Messie, et plus que les autres il est dans l'attente du Roi d'Israël qui doit naître à Bethléem. A sa science, Nathanaël joint une âme loyale, un caractère ferme et droit, ennemi de toute hypocrisie et de tout orgueil, incapable à la fois et de se laisser séduire par la fausse annonce d'un Messie supposé, et de refuser sa soumission et son hommage à Celui qu'on lui montrera être le véritable. Quelle distance de lui aux Pharisiens et aux Scribes ! Ceux-ci connaissent les Écritures, savent tout ce qui concerne la venue du Messie, en donnent même aux Mages l'indication précise ; ils ont vu les prodiges de Bethléem et du Temple ; et quand il faut se rendre à une évidence plus lumineuse que l'éclat du soleil, leur orgueil se révolte, leur jalousie s'allume et ils ne cesseront de poursuivre de leur haine ce Sauveur qu'ils devraient couvrir de leur amour. Nathanaël nous apparaît comme l'homme grave, doux et bon, et quand il pose à Philippe l'objection qui lui semble victorieuse et qui l'est, il le fait avec modestie et retenue. C'est bien l'Israélite bon et loyal » que salue en lui Jésus-Christ.
Mais assistons à la rencontre et au dialogue des deux amis : Philippe rencontra Nathanaël et lui dit : Celui dont parle Moïse dans la Loi et qu'annoncent les
Prophètes, nous V avons trouvé ! C est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth l. Certes 1 Philippe est bien osé d'aborder un homme grave, versé dans la science divine, et pour tout Messie lui indiquer un fils de charpentier 1 [Où sont ses arguments? Quels sont ses éléments de certitude ? Philippe n'en possède aucun ; mais il a plus, il a Jésus lui-même, sa vue, sa parole, son irrésistible domination, la force divine qui a déjà triomphé d'André, de Jean et de Pierre. Viens et vois 2. Voir Jésus 1 Quelle âme droite, quel esprit sincère, résistera jamais au regard profond jeté sur la divinité de Jésus- Christ?
Une objection, cependant, déconcertait la science de Nathanaël et le savoir insuffisant de Philippe. C'est Jésus, avait dit celui-ci, fils de Joseph, de Nazareth. De Nazareth ? Non, c'est de Bethléem que le Messie doit sortir. Les Écritures sont formelles, les Prophètes l'ont clairement annoncé. La modération et la douceur de Nathanaël arrêtent sur ses lèvres toute dénégation violente, mais en même temps ses convictions religieuses refusent l'affirmation de Philippe et il lui oppose le proverbe vulgaire : Vient-il quelque chose de bon de Nazareth ? Ignorant l'un et l'autre la naissance de Jésus à Bethléem, toute discussion est impossible, mais la foi ardente de Philippe lui suggère le seul moyen efficace de conquérir son ami : Viens et vois.
Moyen infaillible et dont l'effet fut immédiat. Dès l'abord Nathanaël fut ébranlé. Jésus dit de lui : Voici un vrai Israélite, un homme sans artifice 3 / Nathanaël se connaissait et se rendait témoignage; qui était donc
, » Joan., I, 43-44-45-46.
* Joan., I, 46.
» Joan., I, 47-48.
ce Jésus qui, sans le connaître, perçait ainsi le secret de son âme et avait de lui une si exacte appréciation ? Jésus-Christ se dévoile de plus en plus. D'où donc me connaissez-vous, dit Nathanaël. Et Jésus : Avant que Philippe f appelât, quand tu étais sous le figuier, je fai vu S j'ai entendu la conversation secrète que tu y tenais, ou bien j'ai vu Faction que tu y accomplissais. A ce coup l'âme droite et loyale de l'Israélite se rend à la vérité. Oui, Philippe lui a montré en Jésus le Messie, oui Jésus est bien le Roi dont tout Israël attend la venue : Rabbi, vous êtes le fils de Dieu ! Vous êtes le Roi d'Israël 2. Quels sentiments se pressent et se confondent dans cette exclamation ! C'est la joie exultante, c'est la complète soumission, ce sera toute sa vie le zèle brûlant et l'immense désir de manifester partout Jésus- Christ.
Ne croyons pas cependant qu'il ait encore plongé dans les profondeurs de l'Incarnation, ni vu en Jésus le Dieu descendu*des Cieux sur la terre. Entre sa confession et celle qui sortira plus tard de la bouche de Pierre, bien que les termes soient identiques : « Vous êtes le Fils de Dieu », la portée et le sens sont très différents. Pierre voit le Dieu dans la chair de l'homme, Nathanaël ne voit que le Messie, le Roi promis à Israël, sans savoir encore « qu'en Lui réside la Divinité dans sa plénitude » . Aussi Jésus-Christ béatifiera Pierre, et ici au contraire il s'efforcera d'élever la pensée de Nathanaël et de lui faire entrevoir sa dignité et ses prérogatives divines.
Il choisit l'une de celles qui frapperont davantage l'Israélite, celle qui le constitue le Maître et le Dominateur
1 Joan., I, 48.
2 Joan., I, 49.
des Anges. Jésus reprit : parce que je t'ai dit que je t'avais vu sous le figuier, tu crois : tu verras de plus grandes choses encore. Puis il ajouta : en vérité , en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant au-dessus du Fils de l'homme i. Pour nous les anges sont les Princes, les hauts dignitaires de la Cité céleste; pour Jésus- Christ ils sont d'humbles et empressés serviteurs, ils viennent à Lui et l'adorent, ils entourent sa divine Personne, ils se chargent de ses messages et du plus loin que nous apparaît le mystère de l'Incarnation, les Anges y sont mêlés pour servir l'Homme- Dieu comme leur Roi. Dès l'Ancienne Alliance ils instruisent Daniel des jours du Messie, ils purifient les lèvres d'Isaïe qui doit parler au monde de sa naissance, de sa vie, de sa Passion, de son triomphe. Ils annoncent la naissance du Précurseur, et bientôt, dans une ambassade mille fois plus solennelle que toutes les autres, ils traitent avec Marie du Mystère de la divine Maternité. A lafnaissance de Jésus-Christ ils remplissent les cieux entrouverts de leurs phalanges et les font retentir de leurs chants. A chaque événement concernant la Sainte Famille un Ange vient à elle porteur des ordres du Très-Haut. Quand, au désert de la Quarantaine, Jésus a clos le cycle de la Tentation, les Anges viennent le servir. Ils suivront les étapes de sa carrière jusqu'à l'heure douloureuse de Gethsémani, où l'un d'entre eux le soutiendra dans sa volontaire et effrayante faiblesse. Ils garderont son sépulcre, et, après son Ascension glorieuse, ils avertiront solennellement le monde de son futur Avènement. Telle est la suite des interventions Angéliques que
l Joan., I, 50, 51.
Jésus-Christ présentait d'un mot à Nathanaël comme le signe auquel il devait reconnaître en Lui le Maître et le Dieu des Anges.
I. — C'est durant le trajet du Jourdain à la Galilée que se fit la conversion et le premier appel de l'Apôtre Barthélémy. Le trajet était de trois jours, et ce n'est pas à Nazareth, mais au petit village de Cana, que nous retrouvons Jésus avec deux de ses premiers disciples. Trois jours après il se fit des noces à Cana en Galilée. La Mère de Jésus y était, Jésus fut également invité avec ses disciples K Tout indique que ces noces sont celles d'humbles et de petits. Marie, l'ouvrière de Nazareth, n'avait pas ses entrées dans les demeures opulentes, ni Jésus, ni ses rudes pêcheurs du Lac de Génésareth . D'ailleurs cette pénurie du vin dès le milieu du repas n'indique que trop la condition plutôt pauvre des hôtes et de leurs invités. Mais nous étonnerions-nous de voir Jésus-Christ en si infime société? Que ce serait peu connaître son esprit, son cœur et son œuvre ! Il vient pauvre au milieu des pauvres ; l'ouvrier est son frère de prédilection, et Celui qui ne dédaigna le contact d'aucune des misères humaines, repoussa bien moins encore celui de l'indigence. Il est sans doute le Dieu et le Sauveur de tous ; les riches le verront à leurs tables, mais ses préférences sont manifestement pour les milieux plus humbles et moins exposés aux fascinations de l'opulence. D'ailleurs il est le chef du Sacerdoce
* Joan., II, i.
catholique, ce Sacerdoce qui, dans le cours des siècles, se yerra tour à tour exposé aux dangers de la richesse et des honneurs et aux dangers du dénument et de la détresse : son triomphe sera dans son humilité.
Ne nous étonnons pas davantage de voir Jésus assister à des noces. Créateur de l'homme et de la femme, c'est Lui qui au Paradis Terrestre les unit dans le premier des mariages ; c'est Lui qui avant de quitter la terre élèvera le mariage à la dignité de Sacrement. En assistant à l'un de ces banquets, dont si souvent les excès souillent la dignité et dénaturent le caractère, il donne à tous les repas semblables l'exemple de la chaste retenue qu'il y faut faire régner.
II. — Marie, qui avait aidé aux apprêts et s'était rendu compte de Texiguité des ressources de ces pauvres gens, s'aperçut aussi la première que le vin allait manquer, et fut émue de compassion en songeant à l'humiliation des hôtes, aux murmures et aux railleries des invités. Il fallait un miracle ! Mais comment douter de son Fils ? Dès longtemps elle l'avait adoré comme son Dieu, tout en lui commandant comme sa mère, et encore qu'il n'eût fait aucun miracle, elle savait que le miracle jaillissait de Lui spontanément. Assurée de son cœur comme de sa puissance, elle l'aborde et se contente de ces simples mots : Ils n'ont plus de vin *.
S'attendait-elle à la réponse que lui fit Jésus ? En futelle surprise ? En demeura-t-elle déconcertée? Elle, non ; mais nous pourrions l'être, et il nous importe de nous rendre bien compte de ce que nous voyons et entendons. Le vin étant venu à manquer, la Mère de Jésus lui dit:
* Joan., II, 3.
« Ils n'ont plus de vin ». — Femme, lui répondit-il, que vous importe à vous et à moi ? Mon heure n'est pas encore venue *■, Ne nous embarrassons pas de ce mot : « Femme » et ne lui attachons aucun sens de froideur, bien moins encore de mépris. C'est, dans la langue et les mœurs de l'Orient, la formule de respect et d'honneur. Jésus ennoblissait sa mère en l'interpellant ainsi. D'autre part il fallait faire connaître à cette Mère que tout allait être changé pour elle et pour lui. Les jours de Nazareth étaient finis, jours d'humble et empressée obéissance de la part du Fils, de commandement et d'autorité de la part de Joseph et de Marie. Pour extraordinaire que fut cette soumission du Dieu fait Homme à ses créatures, elle avait fait partie intégrante du plan général de la Rédemption. Dieu la réclamait comme expiation de l'orgueilleuse révolte de l'homme. L'homme en avait, comme lumière et comme force, un impérieux besoin. Il ne fallait rien moins que ce prodigieux spectacle d'un Homme-Dieu obéissant et humilié pour vaincre notre double esprit d'indépendance et d'orgueil. Enfin Jésus-Christ lui-même devait entrer dans l'immense gloire qui le couronne par la voie de l'obéissance, et nous sauver des maux qu'amène sur nous l'insoumission par sa soumission volontaire.
Telle est l'histoire de Nazareth et des trente années de vie cachée qu'y mena Jésus-Christ.
Mais, avec la vie publique, l'ordre providentiel se trouvait profondément modifié : Jésus-Christ, tout entier à l'œuvre de son Père, ne pouvait plus, ne devait plus, être à sa Mère comme il l'était auparavant. 11 lui annonçait cet avenir, quand, à l'âge de douze ans, s'échap-
' Joau., Il, 3, 4.
pant un moment de son étreinte, il répondait à son étonnement douloureux : « Ne saviez-vous pas que je me dois tout entier aux choses de mon Père? » Marie devra, une autre fois, le comprendre plus clairement, quand, au milieu d'une prédication de Jésus quelqu'un l'interrompant et venant lui dire : « Votre Mère et vos proches sont là et désirent vous parler ». a Ma mère ? répondra-t-il, et qui donc est ma mère, sinon celui qui fait la volonté de mon Père > ? Non pas, certes, que Jésus reniât sa mère, mais il nous fait entendre que ni Elle, ni les Saints, ni nous mêmes, ne serions rien sans la foi et les œuvres qu'enfante la foi. Aux noces de Cana, c'est la même vérité que le Sauveur nous proclame. Que vous importe à vous et à moi i ?
0 ma Mère, c'est aux œuvres divines, au ministère des âmes, au salut du monde que désormais je me dois.
D'ailleurs, ajoute- t-il, mon heure n'est pas encore venue 2. Nouvelle profondeur que nous devons essayer de scruter. Assurément Dieu n'est soumis à aucune nécessité du temps, lui qui a créé les siècles, et le prétendre serait autant folie qu'impiété. Dieu néanmoins fait tout avec une sage mesure et d'harmonieux intervalles. Ainsi a-t-il créé l'Univers par opérations successives, ainsi a-t-il formé Adam d'abord puis de lui la première femme. La Loi de crainte a précédé la Loi de grâce, et la grâce précède elle-même la gloire, Dieu mettant un long espace entre notre sanctification et notre résurrection glorieuse. La même harmonie se retrouve dans la vie entière de Jésus-Christ, où Nazareth précède l'apostolat public, le silence l'action, la
* Joan., II, 4.
s Id.
souffrance et la mort, la Résurrection et l'Ascension. Voilà les heures diverses, dont fréquemment Jésus-Christ dit : mon heure. Quand la haine des Pharisiens veut précipiter le dénouement sanglant, il oppose son heure : a Personne ne mit la main sur lui, car son heure n'était pas venue ». Au contraire quand il a résolu de souffrir, il dit : « l'heure est venue ». A Gana l'heure de son premier miracle n'était pas encore venue. Le milieu était ingrat, l'œuvre impréparée, l'effet presque assurément perdu. Ni le maître du festin, ni les convives, n'avaient fait une demande, ni même manifesté un désir : ne fallait-il pas au moins un but digne d'elle à une œuvre aussi divine ?
Mais Marie avait parlé, Marie s'intéressait à ces pauvres : Jésus ne résistera pas au désir de sa mère. Il bouleversera plutôt l'ordre des temps qu'il ne rejettera sa prière. Le miracle se fera parce que Marie l'a désiré. 0 puissance d'une telle Mère 1 0 bonté d'un tel Fils ! 0 motif de confiance pour nous, pauvres et dénués, qui manquons de tant de choses et avons tant besoin de miracles !
III. — Le miracle de Cana consiste dans une transsubstantiation, dans le changement de la substance de l'eau en la substance du vin. Sans doute le miracle en soi eût été plus grand si Jésus-Christ avait créé ce vin de rien, comme de rien il avait créé l'Univers, mais plusieurs raisons lui firent choisir la transsubstantiation. D'abord, vu le milieu, le miracle apparaissait plus visible, et tout soupçon de supercherie devenait impossible pour ces hommes qui avaient conscience de n'avoir mis dans les urnes que de l'eau. De plus, en opérant sur des substances déjà créées, THomme-Dieu réfutait les per-
nicieuses et tenaces erreurs qui attribuaient à un Dieu mauvais la création des choses matérielles. Enfin, comme toutes les œuvres du Christ, celle-ci était le symbole d'autres changements, moins apparents peut-être, mais tout aussi divins. « A Cana Jésus change l'eau en vin » : durant sa vie mortelle et depuis Jésus ne cesse de transfigurer les âmes. Il en est qui, ainsi que l'eau, sont inconsistantes et fluides. Le prêtre les amène à Jésus et elles deviennent fortes et substantielles comme le vin. Il en est d'autres qui sont froides, sans aucun sentiment, sans aucune générosité pour le bien, âmes terrestres, uniquement attachées aux biens matériels, aux délices, aux plaisirs, aux honneurs, âmes qui pour Dieu restent de glace : que Jésus touche ces âmes, elles acquièrent la chaleur généreuse du vin le plus pur. Ce sont là des miracles cachés qui peuvent échapper à l'admiration des hommes, mais qui gardent pour Dieu et l'éternité leur beauté et leur prix.
Tout miracle a un but. Quel fut le but du miracle de Cana? Après en avoir fait le récit, l'Évangéliste ajoute: par là Jésus manifesta sa gloire et ses disciples crurent en Lui i. Tel est ici et dans tous les miracles opérés par Dieu le double but cherché et atteint : la gloire de Dieu et le salut de l'homme par la foi. Le miracle est le rayonnement de la puissance et de l'action divines au milieu du monde. La Création et le spectacle merveilleux qu'elle nous offre devraient suffire à nous montrer Dieu, mais, comme l'accoutumance nous en rend la vision moins saisissante, Dieu se montre dans la dérogation momentanée aux lois du monde, ce wque nous nommons miracle. C'est ainsi que le
} Joan., mjll.jkt.uuLJ
miracle « manifeste sa gloire » ; ses disciples crurent en Lui, et après ses disciples le monde entier.
IV. — Si le miracle est le fondement nécessaire de la vérité religieuse, si Jésus-Christ appuya constamment sur lui la démonstration de sa divinité, nous ne pouvons nous étonner du soin minutieux qu'il prit de le mettre à l'abri de toute suspicion et d'en établir victorieusement l'authenticité. Ce qu'il fera pour tous ses miracles, il le fait à Cana. Il prend soin d'abord que l'on se rende bien compte que les urnes ne contiennent que de l'eau, ce sont les urnes employées aux ablutions si continuelles chez les Juifs. Quand Marie pleine de confiance en son Fils eût dit aux serviteurs : faites tout ce qu'il vous dira1. Ils allèrent puiser de l'eau. // y avait là six urnes de pierre disposées pour les purifications en usage parmi les Juifs et contenant chacune deux ou trois métré tes. « Emplissez d'eau ces urnes, dit Jésus, et portez à V ordonnateur du festin ». Ils le firent 2. D'un acte de sa volonté le miracle est accompli, ce n'est Iplus Teau qui remplit les urnes c'est le vin le plus pur et le plus savoureux. Car ainsi opère Dieu ; ce qu'il nous donne est toujours le plus exquis et le meilleur.
Mais de même qu'il avait fallu bien établir que l'eau seule emplissait les urnes, de même la miraculeuse transsubstantiation devait avoir d'irrécusables témoins. Le dialogue qui s'engage entre l'ordonnateur du festin et l'épouxnous fournitletémoignage et la certitude absolus. A peine eut-il goûté l'eau changée en vin que ne
1 Joan., II, 5.
2 Joan., fil, 6-8.
sachant d'où ce vin venait [ce que savaient bien les serviteurs qui avaient puisé Veau), l'ordonnateur du festin appela l'époux et lui dit: « Toujours on sert d'abord le bon vin et quand les convives sont enivrés on en sert du plus médiocre . Mais vous vous avez pour ce moment-ci réservé votre meilleur l / Ils surent bientôt de quelle source divine venait ce « meilleur » et avec tous les autres ils glorifièrent Dieu et commencèrent à voir en Jésus le prophète et le Messie promis au monde .
Ce fut là le premier miracle opéré par Jésus-Christ2. Ces derniers mots de l'Évangéliste font justice des récits fantaisistes dont sont remplis plusieurs Apocriphes. A les entendre l'enfance et la jeunesse de l'Homme-Dieu n'avaient cessé d'être sillonnées d'œuvres merveilleuses. Le contraire est établi en fait comme en droit. Si l'Enfant-Dieu s'est illustré par de nombreux miracles comment expliquer l'obscurité qui l'enveloppe ? A Nazareth, si on le connaît, c'est comme fils de l'artisan Joseph, et beaucoup ne le connaissent pas. C'est un obscur inconnu qui vient au Jourdain recevoir le baptême de Jean et la sublime manifestation qui le désigne là comme le Fils bien aimé de Dieu, ou n'est pas aperçue de la foule, ou est vite oubliée d'elle. La mission du Précurseur est précisément de le manifester au peuple, mission sans objet, si dès son enfance, Jésus-Christ a, par le miracle, dévoilé sa nature divine. Il est donc bien exact que le miracle de Cana fut le premier, que Jésus-Christ commença alors seulement « à manifester sa gloire », et les disciples à voir en Lui quelque chose
i Joan., II, 10.
» Joan., H, lj.
LA PREMIÈRE PAQUE A JÉRUSALEM 159
de divin, foi imparfaite encore, assez peu sûre d'ellemême, mais qui ira grandissant et se fortifiant jusqu'au jour où, à la Pentecôte, elle atteindra sa pleine perfection.
LA PREMIERE PAQUE A JÉRUSALEM
Pourquoi Jésus-Christ abandonna-t-il Nazareth sa première patrie et, presqu'immédiatement après les noces de Cana, alla-t-il avec sa mère et ses proches habiter Capharnafim ? L'Évangile est muet et nous laisse à nos conjectures. La plus probable comme la plus triste est que les mauvaises dispositions des Nazaréens, dont la brutale grossièreté était proverbiale, finirent par rendre impossible à Jésus le séjour au milieu d'eux. Capharnatim le rapprochait du Lac de Génézareth et de ses rives, où se passèrent tant de mois de sa vie publique, où furent opérés tant de miracles et se firent tant de prédications. Mais Capharnafim, comme presque toutes les villes qui bordaient le lac, était profondément corrompue. La parole et les miracles du Sauveur ne prévalurent pas contre cette corruption, et, plus favorisée que d'autres régions, Capbarnaum mérita et subit les menaces du Dieu qu'elle méprisa : « Et toi, Capharnaiim, exaltée jusqu'au ciel tu seras déprimée jusqu'aux enfers » .
Des deux séjours que Jésus fit dans cette cité indifférente et ingrate, le premier fut court, car il la quitta bientôt pour célébrer la Pâque à Jérusalem . Jésus descendit à Caphamaûm avec sa mère, ses proches et ses disciples, mais il n'y resta que peu de jours. La
Pâque des Juifs était prochaine et Jésus monta vers Jérusalem * .
Si l'Évangile est sobre de détails sur les huit mois que Jésus passa en Judée, en' revanche il nous y raconte trois des principaux faits qui signalèrent la carrière mortelle du Sauveur : ses nombreux miracles opérés dans Jérusalem, et non le moindre de tous : les vendeurs chassés du Temple. Puis son entretien avec l'un des principaux Sanhédrites, Nicodème. Enfin, durant ses missions aux alentours de la Ville Sainte, le dernier et explicite témoignage que Jean-Baptiste rendit de sa divinité .
I. — Au moment où, confondu dans la foule des pèlerins, Jésus-Christ entrait à Jérusalem pour y célébrer la Pâque, le Temple comme de coutume se remplissait d'un tumulte scandaleux. Un usage, ou plutôt un criant abus, s'était introduit, à l'abri duquel une véritable foire aux bestiaux se tenait dans les galeries de la Demeure sainte. Les Juifs étrangers y choisissaient et y achetaient les victimes qu'ils voulaient immoler durant les fêtes Pascales. Ce premier trafic en exigeait un autre et de véritables comptoirs d'échange s'étaient installés pour procurer aux acheteurs les monnaies qui avaient cours. On se figure l'agitation et le tumulte qui résultaient de ces industries diverses, les cris des hommes mêlés aux bêlements et aux beuglements des bêtes, les courses à travers les portiques, souvent les disputes d'acheteurs et de vendeurs en désaccord d'intérêt, le tout au singulier détriment de la dignité et du recueillement du Lieu Saint.
» ïoan., 11,12.
L'entrée de Jésus fut le signal d'un prodigieux acte de puissance. Seul, inconnu, sans autorité ni prestige, armé de quelques cordes tressées en fouet, d'un geste, il chasse devant lui cette immense cohue, et nul ne résiste, tous fuient éperdus, dominés par une force plus haute que toute force humaine. Sa seule parole avait suffi pour purger en un instant le Temple de cette multitude sacrilège qui le déshonorait. Jésus monta donc vers Jérusalem . Il trouva dans le temple des gens qui vendaient des bœufs, des brebis, des colombes et des changeurs assis à leurs tables. Se faisant aussitôt avec des cordes une sorte de fouet, il les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs, répandit à terre V argent des changeurs et renversa leurs tables i .
Connaissant la douceur de F « Agneau de Dieu, » son inaltérable patience, nous aurions lieu de nous étonner de cette indignation implacable, et de ce violent coup de force. Lui, qui entendra sans colère les plus abominables accusations et les plus atroces injures, Lui, qui se laissera traiter « de possédé du démon, » sans foudroyer ses insulteurs, nous le voyons ici traiter sans ménagement, ni pitié les violateurs du Temple . Dieu ne fait rien sans sagesse; ses motifs sont donc à la hauteur de son acte d'autorité» et ces motifs il nous est aisé de les "'démêler. Continuellement les Pharisiens, ses haineux ennemis, le donneront à la foule comme l'adversaire de la Loi et du culte et le violateur du Temple. Il veut s'en montrer solennellement, aujourd'hui, l'ardent défenseur. Mais un autre motif lui tenait àcœurplus encore : l'honneur de son Père, dont les Juifs, par
* Joan.,II, 12, 13-14-15.
cupidité, déshonoraient la Maison et souillaient le culte. Ne faites pas, dit-il, de la Maison de mon Père une Maison de trafic l. Quand, peu avant sa mort, il chassera de nouveau ces vendeurs, sa parole sera plus dure encore : « Ne convertissez pas la Maison de mon Père en caverne de voleurs ! » Sans doute, le Divin Maître avait en vue son Eglise, son Sacerdoce, le culte de la Nouvelle Loi, qui, mille fois plus saint que l'Ancien, exigerait aussi plus de dignité et de convenance ; il voulait donner aux prêtres de tous les siècles la leçon et l'exemple de l'énergie qu'ils devraient déployer pour la bonne tenue des églises contre les profanes qui les voudraient envahir et souiller. La leçon ne fut pas perdue pour les disciples. Les disciples se ressouvinrent alors de ces paroles des Écritures : « le zèle de votre maison me dévore. » Puissent les prêtres s'en souvenir toujours 2 ! Quant aux Pharisiens, aveuglés par la haine et incapables de reconnaître la sainteté de l'acte de Jésus- Christ, ils se montrent à nous ce qu'ils seront désormais si souvent : ridicules et odieux. Si la perte des profits que leur valait le trafic sacrilège du Temple les irrite, si la rude leçon qu'ils reçoivent les humilie, ils sont bien plus encore mordus par l'envie. En leur présence, sous leurs yeux, Jésus de Nazareth, en plein Temple, a déployé une autorité et montré une puissance qui laissent bien loin derrière elles le crédit du Sanhédrin : ils s'en viennent à Jésus : Quel signe as-tu à nous montrer, lui disent-ils, pour agir de la sorte 3 ? Parole odieuse tout à la fois et ridicule. Odieuse, puisque Jésus venait d'accomplir l'acte le plus pieux et le plus saint. Ridi-
* Joan., Il, 16.
* Joan., 11,^17.
»^Joan., II, 18.
cule puisque le déploiement d'une pareille puissance signalait en Jésus-Christ plus qu'un homme, et faisait de Lui ce qu'il disait être : le Fils de Dieu.
Fils de Dieu ! Il Tétait; il est le Dieu venu sur la terre, Dieu venu pour relever et déifier le genre humain. Des preuves nombreuses, irréfragables, des miracles, des prophéties, des ouvrages absolument surhumains, des victoires clairement divines, allaient prouver cette divinité ; et, au milieu de ces preuves multiples, une brillerait d'un plus vif éclat que les autres : c'était sa Résurrection. Quel homme, fût- il le plus grand, le plus puissant, le plus illustre parmi les hommes, pourra soulever la pierre de son sépulcre, et reparaître au milieu des siens plus vivant qu'avant son trépas ? Nul homme ne l'a pu, ne le pourra jamais, et pour le pouvoir il faut être plus qu'un homme, il faut être le Dieu qui disait de Lui : cje dépose à mon gré et reprends ma vie. » Il faut être Jésus-Christ. Puissant en œuvres durant sa vie mortelle, il le fut plus encore dans sa vie ressuscitée. Mis en croix, mis au sépulcre, quand il reparut plein d'une nouvelle et impérissable vie, ce fut pour attirer « tout à lui, » fonder le royaume des âmes, conquérir le monde, et, en le transfigurant, y établir une domination que ni les siècles n'ont pu affaiblir, ni les puissances humaines renverser. Telle est la force d'une pareille preuve de divinité, que fréquemment Jésus-Christ la présenta aux Juifs et que ses apôtres en firent la principale base de leur prédication.
C'est elle que Jésus-Christ vient de donner aux Pharisiens qui lui demandent « un signe. » Détruisez, ditil, ce temple, et en trois jours je le relèverai '.
* Joan., II, 19. ,
Parole profonde I Car, non seulement elle est la prophétie de la résurrection, mais elle insinue clairement que la divinité habite corporellement parmi nous. Ce « Temple, » c'est son corps ; et ce qui aura la puissance de le relever de la mort, c'est la divinité qui habite en lui, qui lui est hypostatiquement unie.
S'ils eussent été mieux disposés, Jésus-Christ eût de son côté parlé plus ouvertement aux Pharisiens et de sa divinité et du grand miracle de sa Résurrection qui en devait être la preuve suprême. Mais les orgueilleux eussent abusé contre le Sauveur des révélations trop manifestes qu'il leur eût accordées. Ils se méprennent et transportent au Temple de Jérusalem ce que Jésus- Christ entendait de son corps, le Temple par excellence de la Divinité et par excellence le Saint-des-Saints . Quoi ! disent-ils, on a mis quarante-six ans à bâtir ce Temple et toi tu le relèveras en trois jours ! La lumière ne doit se faire que peu à peu, même parmi les disciples. Ils ne comprirent pas non plus le sens profond des paroles de Jésus, et ce n'est que plus tard, quand il fut ressuscité d'entre les morts que les disciples se rappelèrent ce qu'il avait dit et ils crurent à l'Écriture et à la parole de Jésus K
Les Pharisiens s'éloignèrent sans daigner même demander à Jésus l'explication de ses paroles : ils le méprisaient ! Si nous voulons nous faire une juste idée de l'iniquité de ce mépris, mettons-nous devant les yeux la multitude et l'éclat des miracles que Jésus- Christ venait d'opérer dès ce premier séjour à Jérusalem. Quant aux Apôtres qui, eux aussi, gardent le silence, ils ne doivent pas être confondus avec les Pha-
1 Joan., 11,'i.ll.
risiens, muets comme eux, mais nullement dévoués et fidèles comme eux. Pour un bon nombre de ses révélations, Jésus-Christ ne fit que les esquisser et les faire pressentir, laissant à l'Esprit-Saint la mission de tout éclaircir et de tout inculquer.
II. — Dès cette première Pâque, à Jérusalem, nous voyons se former les catégories d'auditeurs au milieu desquels le Sauveur devra désormais vivre et enseigner. Les Pharisiens, les Scribes, les Sanhédrites, les Princes des prêtres, ne nous sont que trop bien connus. Leur orgueil de secte est mortellement atteint, et à cet orgueil va se joindre une jalousie ardente. Ils ont déjà redouté en Jésus-Christ un prophète puissant en œuvres, qui leur ravira auprès des foules une omnipotence usurpée. Les plus aveuglantes preuves de divinité ne sauront les convaincre ; ils s'acharneront à perdre Celui dont la sainteté les humilie, dont la doctrine les détrône, dont les miracles les confondent. Si, dès la première année de la vie publique du Sauveur leur haine s'allume si ardente, durant les deux dernières années elle ne connaîtra plus de borne et ne gardera plus de mesure ; ils suivront Jésus-Christ partout pour l'espionner et le perdre dans l'esprit du peuple. Sa doctrine sera contredite, ses actes dénaturés, ses miracles impossibles à nier seront attribués au démon, les injures les plus grossières l'accueilleront dans tous les lieux où il répandra ses bienfaits. Tels nous verrons ces misérables durant le drame de la Passion, tels ils nous apparaissent trois ans avant qu'elle s'accomplisse.
Aux ennemis du Sauveur opposons ses fidèles, et, en tête, ses apôtres et ses disciples. Sans doute, il faudra l'effusion de l'Esprit-Saint au Cénacle pour donner à ces
intelligences et à ces cœurs la pleine lumière et le pur amour, mais dès maintenant ils s'offrent à nous, eux et les autres amis de Jésus, pleins de dévouement et de tendre et généreuse amitié.
Entre ces deux classes s'interpose une troisième que l'Évangéliste nous fait observer pour la première fois durant cette première Pâque à Jérusalem. Ces auditeurs goûtent la doctrine du Maître, s'attachent à ses pas, admirent sa sainteté, sont conquis par l'éclat de ses miracles ; ils se donnent à Lui comme prêts à le suivre et à devenir de fidèles disciples ; mais ces âmes sont superficielles comme les témoignages de foi et d'amour qui en sortent. C'est elles que Jésus-Christ dépeindra plus tard dans l'une de ses Paraboles, sous l'image de la semence jetée dans une terre pierreuse et sans profondeur. Elles semblent dévouées mais demeurent égoïstes ; elles semblent fidèles, mais bientôt s'éloigneront et souvent même trahiront. Pendant que Jésus était à Jérusalem pour les fêtes de la Pâque, un grand nombre, à la vue des miracles qu'il opérait crurent en Lui * .
L'homme, séduit par de si belles apparences, s'y serait laisser prendre : Mais comment tromper un Dieu? Jésus qui allait tout révéler à ses vrais disciples jusqu'à en faire « ses amis » et ses confidents les plus intimes, n'accorda ni sa confiance, ni ses secrets à cette foule, dont son regard divin perçait la légèreté et l'inconsistance. Jésus ne se fiait pas à eux parce qu'il les connaissait. Il est de Dieu seul de lire au fond des âmes et Jésus y lisait. // n'était besoin que personne le renseignât sur qui que ce puisse être ; par lui-
i Joan., Il, 23.
même il savait ce que tout homme tient renfermé l.
Un Pharisien des plus illustres, Nicodème, s'en vint trouver Jésus. Ne le confondons ni avec les Sanhédrites hostiles, ni avec les disciples courageux, ni avec la foule inconstante. Nicodème est animé d'un très sincère désir de percer le mystère qui s'attache au Thaumaturge, dont il a contemplé les œuvres merveilleuses et admiré la sainteté. Quel est ce Prophète surgi de la Galilée ? Quelle est sa mission? Que faut-il admettre de sa doctrine? Mais, Nicodème est Pharisien, ses relations sont toutes dans la classe élevée des Pontifes, des Princes du peuple, des membres du Sanhédrin ; le respect humain l'enchaîne. La peur le paralysera durant la vie publique du Sauveur et nous ne verrons qu'au Sépulcre son courage se réveiller. Parmi les Pharisiens il y avait un homme appelé Nicodème, l'un des premiers parmi les Juifs. Il vint trouver Jésus durant la nuit 2.
Nuit honteuse comme témoignage de sa lâcheté : nuit lumineuse, nuit illustre entre toutes, par les magnificences de doctrine que Jésus daignera y dérouler. Les plus hautes révélations vont nous y être faites, le plan entier de l'Incarnation et de la Rédemption passera sous nos yeux, les conditions de la vie éternelle nous seront assignées, mais par dessus tout se dressera le dogme essentiel, fondamental, de la divinité de Jésus- Christ. Sans doute, l'Évangéliste ne nous donne qu'un résumé, et, pour ainsi parler, une table des matières des longs entretiens qui remplirent cette nuit, mais dans ce court exposé quelles splendeurs et quelles richesses !
1 Joan., II, 24-25.
2 Joan., III, 1.
168 LE SANHÉDRITE NICODÈME
III. — Ne pas reconnaître Jésus-Christ comme Dieu, c'est ne rien reconnaître, ne plus rien savoir, ne pouvoir prétendre à rien, manquer sa destinée, rester fils de son néant, demeurer dans la mort. Pour vivre de la vraie vie qui est la vie éternelle, il faut confesser que Jésus- Christ est Dieu. Nicodème, ni ne le croit, ni ne le confesse, et c'est la première et indispensable vérité que Jésus lui insinue. C'est à dessein que nous nous servons de ce mot. Jésus-Christ, qui, dans ses œuvres, se montra Dieu manifestement, dans ses paroles atténua toujours ses affirmations, tempéra son langage, évita, devant ces âmes faibles et mal disposées, de jeter ce mot, qui après tant de siècles de merveilles laisse encore un si grand nombre d'âmes stupéfaites, d'intelligences prises de doute et tentées d'incrédulité . Jésus ne dit pas au Sanhédrite : « Je suis Dieu. » Mais il lui montre que tant qu'il n'aura pas la foi en sa divinité il ne possédera pas la vie véritable. Maître, lui dit Nicodème, nous savons que vous êtes venu de Dieu pour nous instruire, car nul homme ne peut faire les prodiges que vous faites, si Dieu n'est avec lui. Jésus lui répondit: En vérité ', en vérité, je te le déclare, personne ne peut voir le royaume de Dieu s'il ne renaît de nouveau *.
C'était lui dire : tant qu'un être nouveau, une vie, un sens, un regard surnaturel, n'aura pas été déposé en toi, tu resteras hors du royaume, loin de la vérité divine, loin des vrais dogmes du salut. Nicodème, tu dois naître à une autre vie, vie de lumière, où les essentielles vérités te seront révélées. S'il avait cru, sur la foi des œuvres manifestement divines qu'il lui voyait faire,
1 Joan., III, 3. '
LE SANHÉDRITE NICODÈME 169
à la divinité de Jésus-Christ, Nicodème, encore qu'il ne comprît pas le mystère de notre régénération par le baptême, eût cependant pressenti quelque grande et sublime réalité cachée sous une formule encore obscure ; au lieu de cela, ne voyant qu'un homme en Jésus-Christ, il reste dans l'humain, dit une absurdité grossière, et la dit dans le langage que tiendront les incrédules et les hérétiques de tous les temps. Comment, demanda-t-il, un vieillard peut-il renaître ? Faudra-t-il rentrer dans le sein de sa mère pour en sortir encore une fois i ? Qu'il est terrible dans toutes les bouches ce mot : Comment ! C'est le mot de l'orgueil humain demandant compte à Dieu de ses mystères. C'est le mot de tous les hérétiques. L'un dit : Comment est possible l'Incarnation ? L'autre : Comment a pu naître ainsi le Verbe de Dieu? Comment ceci? Comment cela? Soumettant à une raison bornée l'infinie puissance et l'infinie sagesse de Dieu, et devenant ridicule autant que désastreux. La parole de Nicodème ne confinet-elle pas à la sottise? N'est-ce pas le propos d'un homme ivre ? Il fallait croire en Dieu et le Pharisien ne s'en rapporte qu'à sa raison. Et telle est l'éternelle équivoque qui fera l'hérétique et l'incrédule et qui consiste à abaisser Dieu à la faiblesse humaine, à juger de sa puissance par notre propre infirmité, à lui assigner les limites qui nous sont données à nous-mêmes.
Jésus aurait pu rappeler durement à Nicodème ces élémentaires vérités, mais, clément et bon, il lui épargne tout reproche et continue à lui énoncer le grand mystère de la régénération du monde par le baptême qui fait naître à la vie des Cieux. En vérité, en venté,
» Joan., III, 4.
170 LE SANHÉDRITE NICODÊME
je te le dis, reprit Jésus, à moins de naître une seconde fois de Veau et de V Esprit-Saint, nul ne peut entrer dans le royaume des Cieux . Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est Esprit. Ne t' étonne donc pas si je t'ai dit : il faut renaître de nouveau *;
Voilà clairement énoncé notre baptême chrétien, et, par lui, notre élévation à l'ordre surnaturel, la formation en nous d'un être divin. Il ne nous faut plus que bien comprendre les magnificences d'un pareil bienfait. Ce qui nous frappe d'abord c'est la facilité de cette seconde naissance. Ici plus rien des infirmités delà chair et des phases douloureuses de notre naissance naturelle. Nicodème croyait impossible cette naissance divine, et voici que Jésus-Christ nous la montre non seulement possible mais facile et douce. Nous naissons de Y Eau et de l'Esprit 2. Une goutte d'eau, une rapide parole : le mystère est accompli, nous voilà nés enfants de Dieu, êtres spirituels et divins. Et autant elle est facile, autant elle est nécessaire. Par notre génération naturelle nous sommes chair, nous sommes poussière, nous sommes néant. Or la poussière terrestre n'aura jamais sa place au sein des splendeurs du Ciel. Il faut être céleste pour jouir du Ciel, et tant que sur notre chair mortelle nous porterons le double stigmate du néant et du péché, n'espérons pas franchir le seuil du Palais de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair 3. Facile et nécessaire, notre naissance surnaturelle est de plus parfaitement acceptable à notre raison. Si Dieu nous fait chair, combien plus peut-il, Lui qui est esprit, nous faire esprit à
* Joan., III, 5.
» Joan., III, 5.
8 Joan., III, 6.
LE SANHÉDRITE NICODÈME 171
son image ? S'il crée l'être naturel, pourquoi lui sera-t-il malaisé de créer en nous un être surnaturel ? Si une première naissance, toute charnelle, nous fait naître à la vie ordinaire, pourquoi la même puissance divine ne nous ferait- elle pas naître à une vie toute surnaturelle et divine ? D'ailleurs n'oublions jamais qu'en face des œuvres de Dieu nous sommes en face d'insondable* abîmes. Si nous pouvions les pénétrer nous cesserions d'être créatures pour devenir Dieu.
Nous pouvons comprendre par ce qui. précède que, entre nos deux êtres naturel et surnaturel, humain et divin, il existe de transcendantes dissemblances. Dieu cependant en faveur de l'unité de ses œuvres et pour montrer qu'il était le seul créateur des deux ordres, a voulu laisser entre nos deux naissances de frappantes similitudes. Ce que la terre fut à notre première création, l'eau le devient à la seconde. Mais l'un comme l'autre de ces deux éléments n'opèrent que par l'Esprit de Dieu. Ou bien encore, ce qu'est le sein maternel pour notre enfantement naturel, l'eau l'est pour notre enfantement divin, cette eau que Jésus-Christ sanctifia et rendit féconde par son contact au Jourdain et que l'Esprit-Saint vivifie par sa toute puissante vertu. De même que le soleil s'élève radieux du sein des eaux, ainsi le chrétien sort resplendissant des eaux du baptême. Il était mortel par sa première naissance, le voici immortel par sa seconde.
Car à côté des similitudes notons aussi des dissemblances. Adam ne fut créé qu'après l'univers ;le baptême, pour nous, précède toutes les autres merveilles dont Dieu remplit notre divine vie. Au premier homme la femme fut donnée comme « auxiliaire » et complément de lui-même, au nouveau baptisé aucun complément
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n'est nécessaire et il naît parfait. Le premier homme était terrestre, le second sera céleste et divin ; l'un naissait pour mourir, l'autre naîtra pour ne mourir point.
Nous laisserions-nous ébranler par une objection qui est que notre naissance spirituelle, notre transformation, en elle-même, échappe absolument à nos sens ? En effet si nos yeux aperçoivent la goutte d'eau qui coule sur nos fronts, si nos oreilles entendent les paroles qui sont en morne temps prononcées, la naissance divine elle-même nous demeure inaccessible. Mais la nature nous réserve de semblables mystères, et c'est J'un d'eux que Jésus proposa à Nicodème. Le vent souffle où il veut et on entend sa voix, mais on ne sait d'où il vient ni où il va : ainsi en est-il de celui qui est né de l'Esprit l. Quelle force humaine peut arrêter les opérations divines ? Quelle puissance de la terre s'interposera entre PEsprit-Saint et la créature fortunée qu'il lui plaît de transfigurer? D'autre part, si on ne voit notre génération spirituelle que par les effets qu'elle produit au-dehors : de même nous ne connaissons le souffle du vent que par ses bruissements et les agitations qui raccompagnent. Nul n'a vu l'Esprit de Dieu, quand il transfigurait le monde, mais aux gigantesques commotions produites dans le monde baptisé « dans l'eau et l'Esprit » , on pût se rendre compte du mystère qui s'était opéré.
Le Pharisien n'entendit rien ni à la doctrine ni aux images à l'aide desquelles Jésus s'efforçait de la démontrer. Comment cela peut-il se faire 2, dit-il? Cette ignorance étonna le Sauveur. Car moins que tout autre
1 Joan., III, 8.
2 Joan., III, 9.
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un Docteur de la Loi, versé dans la Science des Écritures, spectateur assidu des merveilles opérées autrefois en Israël, devait opposer une âme si neuve aux œuvres qu'il plaisait à Dieu d'opérer maintenant. Dieu, avant d'accorder aux hommes la miraculeuse transformation du baptême, l'avait annoncée et préfigurée durant de longs siècles. En combien de circonstances il avait opéré des prodiges dans le sein des eaux ? Que de fois il y avait déposé de surnaturelles puissances? Depuis la mer Rouge jusqu'à la Piscine de Bethesda, l'eau avait obéi à son ordre et produit des effets miraculeux. Notre naissance divine n'était-elle pas préfigurée dans le miraculeux enfantement des stériles? Isaac et tant d'autres personnages illustres de l'Ancien Testament, n'avaientils pas, dans leur naissance miraculeuse, préfiguré la nôtre plus miraculeuse encore ? D'ailleurs des prophéties fameuses avaient maintes fois annoncé les jours de la régénération générale, et l'apparition de la divine race des enfants de Dieu. Comment Nicodème ignorait-il ces choses ? Et s'il les connaissait d'où venait son étonnement et ses doutes en face de réalités si clairement figurées et tant de fois prédites ? Tu es Maître en Israël et tu ignores tout cela * !
Au premier reproche le Sauveur en ajoute un autre : Si quand je vous parle des choses de la terre vous ne me croyez point :, comment me croirez vous quand je vous parlerai de choses célestes 2 ? En effet ce que Jésus venait de dire du baptême, de son rite, de ses effets, des grandioses commotions que le souifle de l'Esprit produirait dans le monde, avait un côté tan-
1 Joan., III, 9.
» Joan., III, 12.
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gible et tenait de la terre. Or il allait maintenant élever l'âme jusqu'à l'incréé, jusqu'à l'infini, la faire pénétrer jusque dans les profondeurs inexplorées de Dieu luimême. Trois grandes révélations lui restaient à faire : la révélation de sa génération éternelle et de sa vie divine dans le sein du Père : l'annonce de la rédemption du monde par sa venue sur la terre et le sanglant sacrifice de la croix : enfin l'affirmation de sa puissance judiciaire, de la condition suprême du salut, qui est de croire en Lui comme Dieu et Rédempteur, de la cause assurée de réprobation qui est de refuser sa foi à Celui qui seul étant Dieu peut seul sauver le monde. C'est là l'ensemble des choses célestes dont parle le Sauveur.
IV. — Souvent Jésus-Christ se dira «Fils de l'homme», titre qu'il prend à la fois pour nous certifier la réalité de son Incarnation, l'ardeur de son amour, et la profondeur de son humilité. Mais ce « fils de l'homme » est aussi « Fils de Dieu », consubstantiel au Père, égal en éternité et en puissance. Dès l'éternité il est engendré du Père, il vit dans son sein, il ne fait qu'un avec Lui. Or lui seul est au ciel comme Dieu du ciel. S'il « est descendu », c'est qu'il habitait ces inaccessibles hauteurs, où nul autre n'ayant pénétré n'a pu descendre. Quand Moïse et les Prophètes sont venus, ils ne descendaient pas du ciel, qui n'était pas leur demeure propre. Seu Jésus-Christ est descendu du ciel parce que seul il y résidait comme Fils de Dieu. Nul n'a été au ciel hormis Celui qui en est descendu, le Fils de V Homme qui est au cielK Si Jésus-Christ seul est du ciel, habite comme Fils le sein du Père, seul il a pu pénétrer les
* Joan., III, 13.
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impénétrables secrets qui sont en Dieu. Si l'âme humaine est pour tous un inviolable sanctuaire, dont nul n'a l'entrée, combien sera fermée à tout regard l'inaccessible Essence divine? Il faut être en Elle pour découvrir ce qu'elle renferme et Jésus-Christ seul a pu en connaître et en révéler les profondeurs. Aussi dit-il à Nicodème : En vérité, en vérité, je te le dis, ce que nous attestons nous V avons vu *. Et le crime des hommes est de ne pas recevoir un témoignage aussi divin et de repousser des révélations d'origine si divine. Vous ne recevez pas notre témoignage 2 !
Le Fils de Dieu ne venait pas seulement pour nous apporter la vérité, mais pour effacer nos crimes dans son sang. Il venait souffrir et mourir pour nous ; il avait, dans un conseil profond de sa sagesse, résolu de mourir sur une croix, et, du haut de cette croix rédemptrice, répandre sur le monde entier la plus complète et la plus féconde amnistie.
Nous entendrons fréquemment le Sauveur annoncer cette rédemption sanglante et insinuer, tantôt à ses apôtres seuls, tantôt à la foule, par quel genre de mort il voulait terminer sa carrière. A Nicodème, docteur versé dans la connaissance des Écritures, il ouvre sur la croix et ses merveilles de larges perspectives, en lui rappelant comment Dieu, au désert, les avait annoncées dans une saisissante figure. Aux Juifs ingrats et murmurateurs Dieu envoie des serpents, dont la brûlante morsure les tue par milliers. Ils implorent, ils se mettent à grâce. Moïse, sur un ordre divin, append à un poteau élevé un serpent d'airain, et les Juifs par le seul regard qu'ils y dirigent sont guéris de leurs blessures et préservés de
1 Joan., III, il.
2 Joan., III, H.
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leur affreuse mort. La figure est d'une admirable justesse. Le serpent d'airain élevé sur le bois, c'est le Christ rédempteur élevé sur la croix. L'un comme l'autre est exposé aux regards de tout le peuple. Tous deux figurent l'expiation et le salut. Tous deux ont l'apparence, mais l'apparence seulement de ce qui donnait la mort, et sont innocents sous l'aspect du mal. Jésus-Christ, sans le péché, prendra la chair de péché, comme l'airain figurait le serpent sans en avoir le venin. D'où vient notre salut ? Comme au désert pour les Juifs, du regard que nous élevons vers notre Christ en croix; à cette différence que le serpent d'airain ne délivrait les Juifs que d'une mort temporelle, tandis que c'est d'une mort éternelle que nous délivre la croix de Jésus-Christ. De même que Moïse éleva dans le désert le serpent d'airain, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme, afin que tous ceux qui croient en Lui ne périssent point, mais obtiennent la vie éternelle l.
Remarquons ce mot : « il faut que le Fils de l'homme soit élevé ». C'est en haut, entre le ciel et la terre, que notre Triomphateur apparaît; c'est du haut de sa Croix qu'il gagne son illustre victoire. Comme un général dirige du sommet d'une colline le mouvement de la bataille et consomme la déroute de ses ennemis : ainsi Jésus-Christ remporte du haut de son calvaire la victoire qui nous vaut notre éternel salut. Les démons sont en fuite, le péché est vaincu, l'arrêt de notre condamnation est cloué à la croix, la mort désarme, toutes les dépouilles conquises par l'enfer sur le genre humain deviennent le butin du Christ et de son Eglise et par eux notre propre trésor.
i Joan., III, 14.
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Quand nous avons célébré l'amour du Fils de Dieu pour nous et salué sa croix, nous ne touchons pas encore les dernières profondeurs du mystère de notre Rédemption ; il nous reste h voir qui est la cause dernière de cette Rédemption. Jésus-Christ la dévoile à Nicodème. Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique pour que tous ceux qui croient en lui ne périssent point mais obtiennent la vie éternelle l. Que de merveilles et quelles merveilles dans ces quelques mots ! Qui aime ainsi ? Dieu, l'Être souverain, infini, Celui qui « habite l'inaccessible lumière » de sa perfection et de sa gloire. Qui aime-t-il ainsi ? des êtres chétifs et misérables ; des créatures, tombées, dégradées, souillées, sans beauté, sans vertu d'aucune sorte. Bien plus! des ennemis, des blasphémateurs, d'insolents ravisseurs de sa gloire et des contempteurs de son premier amour. Et comment, jusqu'où aime-t-il? 0 merveille à jamais incompréhensible 1 jusqu'à livrer son propre Fils. Ce n'est pas un Ange, un Archange, qu'il nous envoie, c'est son Fils. Il tient plus compte de nous, pauvres et misérables pécheurs, que de son Fils unique ; il nous le donne, il nous le livre. Il le fait passer, pour expier nos crimes, par d'inénarrables douleurs. Et que demande-t-il en retour d'une si extraordinaire miséricode? Que nous y avons foi.
Que la Croix et son cortège sanglant d'ignominies et de souffrances ne laissent pas nos âmes en proie à la tristesse et à l'inquiétude, tout est triomphe pour Jésus- Christ et pour nous-mêmes dans le mystère de la Croix ; tout y est vie, tout y est bonheur. Jésus-Christ ne meurt que pour que nous ayons la vie éternelle. E«
1 Joan., 111,16.
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où chercherons-nous en ;Dieu la cause suprême d'une pareille œuvre ? Dans la bonté, dans la commisération, dans l'amour dont il est la source infinie.
Cependant prenons-y garde. Si Dieu nous donne tout en nous donnant son Fils unique, il met à ce don une condition expresse : la foi. Autant il se répand en miséricordes sur les âmes croyantes et fidèles, autant sa justice est implacable envers les incrédules qui nient son Christ et le repoussent. Repousser Jésus-Christ c'est repousser le salut, car sa première œuvre est de sauver et non de perdre. Ce n'est pas pour condamner le monde que Dieu a envoyé son Fils dans le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui *. Tel est le but de son Premier Avènement : sauver le monde. Aussi Celui qui croit en lui n'a pas à craindre de condamnation 2.
Mais que Dieu se montre d'une implacable justice envers les contempteurs de son Verbe Incarné ! Il n'attend même pas la seconde venue du Christ, pour les juger et les perdre, dès maintenant ils sont condamnés. Celui qui ne croit pas est déjà condamné parce qu'il ne croit pas au Nom du Fils unique de Dieu*, parce qu'il outrage Dieu dans la plus étonnante de ses miséricordes. Saint Paul complète avec véhémence ce que Jésus- Christ disait avec un calme divin . « Si le violateur de la Loi de Moïse était sans miséricorde mis à mort, quel plus rigoureux supplice ne méritera pas celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, traité comme une immondice le Sang du testament, infligé l'outrage à l'Esprit de la grâce ». Tel est le crime de l'incrédule.
Joan., III, 17.
Joan., III, 18.
8 Joan., III, 19.
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Après que Dieu nous a livré son Fils unique, et, dans le sang de ce Fils, baigné nos âmes par une complète régénération, et dans ce même Sang institué le Sacrement de pénitence qui les ressuscite perpétuellement; après que Dieu nous a comblés de pareilles grâces et comblés de pareils bienfaits, outrager Dieu, mépriser Dieu, le couvrir d'un transcendant dédain, refuser toute foi à sa parole, tout retour à son amour, que reste-t-il à ces misérables qu'une justice sans merci, une expiation sans espérance ?
Car enfin quelle excuse présenteront-ils qui puisse légitimer leur refus de croire et de pratiquer ? Voici le motif de leur condamnation : c'est que la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière l . Jésus-Christ a projeté sur le monde une clarté qui ne laisse place ni au doute ni même à la moindre indécision. Par Lui nous savons la vérité entière sur Dieu et sur nous, sur le présent et sur l'avenir, sur nos destinées éternelles et les moyens d'y parvenir. Il nous a tout dit 1
Et pourquoi les hommes préfèrent-ils à ces divines clartés la triste nuit de leur ignorance ? Le Sauveur en donne la véritable et honteuse raison : parce que leurs œuvres sont mauvaises . Car celui qui fait le mal hait la lumière, et il ne vient point à elle de peur que ses œuvres ne soient découvertes 2. Est-ce que le voleur, est-ce que l'impudique, ne recherchent pas avant tout l'obscurité et ne redoutent pas avant tout la clarté du jour ? Ne cherchons pas d'autre cause à l'incrédulité d'un grand nombre. Voulant pécher sans entrave,
* Joan.,III, 19.
8 Joan., III, 20.
et, s'ils le peuvent sans remords, ils repoussent une vérité qui met à nu leurs turpitudes. De là la haine séculaire du vice contre le Christianisme.
Mais celui qui fait le bien vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce qu'elles ont été faites en Dieu 1 . Nulle conversion d'hérétiques ou d'incrédules n'est à espérer sinon de ceux qui sont résolus de quitter le vice pour la vertu . Ces derniers mots du Sauveur n'atteignaient-ils pas aussi Nicodème ? N'étaient-ils un reproche indirect à sa pusillanimité ? Son respect humain lui avait fait choisir l'ombre protectrice de la nuit pour venir à Jésus-Christ qu'il quitta vraisemblablement à l'aube naissante. Nous ne le retrouverons pas auprès de Jésus ; tout au plus, dans le Conseil, élèvera-t-il pour lui une voix timide. La semence germera cependant. Nicodème partagera avec un autre Juste l'honneur de la divine Sépulture, et nul doute que la Pentecôte n'ait achevé dans la vaillance ce que Jésus-Christ avait commencé dans'la crainte.