‹ Nos saint évangiles (volume 2)Chapitre 19 sur 40 · MISSIONS EN JUDÉE DERNIER TÉMOMAGNE DE JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

MISSIONS EN JUDÉE DERNIER TÉMOMAGNE DE JEAN-BAPTISTE

Jésus-Christ s'éloigna de Jérusalem très peu de temps après l'entretien avec le Sanhédrite Nicodème, et, durant près de huit mois évangélisa la Judée. Jésus se rendit dans la terre de Judée avec ses disciples . // y demeurait avec eux et baptisait. Si nous nous rappelons la mission que le Sauveur inaugurait, qui était de prêcher aux foules la pénitence et le salut, il nous sera

Joan., III, 22.

facile de nous retracer son itinéraire . Il avait semé sa doctrine et ses miracles dans la populeuse Jérusalem ; il retrouvait sur les rives du Jourdain d'autres multitudes prêtes à écouter sa voix. C'est donc là que vraisemblablement nous devons le chercher. Quelle était sa prédication ? L'Évangile nous le dit : il continuait les appels de son Précurseur à tla pénitence, il éveillait la foi en sa divine Personne et quand les âmes se trouvaient suffisamment préparées, ses apôtres leur conféraient le baptême. Dès lors le divin Maître déployait la force invincible unie à la suave douceur qui marquèrent les trois années de sa vie publique . Dès lors aussi il subit les haines d'ennemis acharnés à le perdre, et il ne prêcha plus qu'au milieu des dangers qu'il daignait essuyer pour nous donner l'exemple de l'intrépidité et de la patience, et aussi pour montrer la réalité d'une nature humaine toute semblable à la nôtre.

Il semble assez étrange que Jésus, commençant à prêcher, Jean continuât sa prédication et son baptême. Mais si nous réfléchissons, les raisons ne feront pas défaut. S'il eût brusquement abandonné l'éclat et les fruits de sa mission, ses disciples, déjà mordus par l'envie, eussent avivé leur animosité naissante contre Jésus. Jean lui-même eût paru céder à un secret dépit en face d'une gloire grandissante et qui éclipsait déjà la sienne. Mais surtout, désertant le théâtre où tant de disciples se réunissaient encore, il perdait l'occasion de proclamer la mission et la divinité de son Maître, et nous avons vu que tous ses efforts se concentraient sur ce but.

Une occasion ne tarda pas à naître qui lui permit de donner son dernier et éclatant témoignage . Les mauvaises dispositions de ses disciples venaient de s'accroît. i. 6

tre encore après une discussion qu'ils avaient eue avec un Juif au sujet du baptême conféré par leur maître. Une discussion s'éleva entre les disciples de Jean et un Juif au sujet du baptême S dont il niait probablement la pleine efficacité au profit du baptême de Jésus. Leur dépit et leur mauvais vouloir percent dans leur langage. Ils vinrent à Jean et lui dirent: Maître, Celui qui était avec vous au-delà du Jourdain et à qui vous avez rendu témoignage, voilà quil baptise et tout le monde va à lui2. Mauvaises paroles qui suintent l'orgueil blessé et l'envie. Voyez d'abord comme ils taisent jle nom de Jésus, ce nom que Jean avait tant de fois acclamé et que des œuvres divines venaient d'illustrer déjà si magnifiquement. Pour eux c'est « un quelconque », un disciple à leur taille, un premier venu : Celui qui était avec vous. Et d'où lui vient cette prééminence dont il se targue ? De Jean- Baptiste seul. Jean seul l'a fait connaître, Ta grandi, l'a illustré : Celui auquel vous avez rendu témoignage . Et le voilà maintenant qui abuse contre vous de la notoriété qu'il vous doit, il attire à lui ses disciples, les fait siens et tout le monde court à lui.

Nous détournant de ces laideurs de la passion humaine ^ admirons le Saint Précurseur dans sa réponse et le nouveau témoignage qu'il rend à Jésus-Christ.

II. — Son but unique est de montrer en Jésus-Christ le Dieu venu du ciel pour sauver les hommes, mais comme il s'adresse à des âmes aigries il ménage leur susceptibilité et n'avance que par degrés dans sa Con-

i Joan., III, 25. a Joan., III, 26.

fession, tout en la rendant explicite et formelle. Nul ne peut rien s'attribuer qu'il ne l'ait reçu du ciel . Si Jésus-Christ apparaît manifestement divin dans ses œuvres ; s'il est impossible qu'un homme parle, agisse, triomphe, comme lui, de tout ce qui brise une force humaine ; s'il est évident qu'il a tout reçu du ciel d'où il vient, quelle folie et quel crime de le combattre, puisque le combattre c'est s'attaquer à Dieu? Tous les faux christs et les faux prophètes qui ne tiennent que de la terre leur trompeuse mission et leur fallacieuse puissance disparaissent en un moment. Celui là seul qui est du ciel a pour lui tous les siècles. Et s'il surpasse tout en puissance, s'il est le Dieu tout puissant, quel motif de joie, quelle source d'inépuisables bienfaits ? Certes ! ce n'est pas son témoignage qui glorifiera Jésus-Christ, mais la divinité que Jésus-Christ renferme sous la frêle enveloppe de sa nature humaine.

Les disciples venaient d'évoquer le témoignage rendu à Jésus-Christ par leur Maître ; Jean aussi l'évoque et s'en sert pour appuyer son affirmation que Jésus est du ciel, est Dieu. D'où venait sa mission, sinon du Ciel? Et quelle était cette mission sinon de révéler la présence et la divinité de Jésus? Or ses disciples ont foi en lui ; pourquoi, dès lors, se refuseraient-ils à croire à son témoignage ? Le fait seul d'être ses disciples les amène donc à confesser Jésus-Christ. Vous me rendez vous-mêmes témoignage que f ai dit: je ne suis point le Christ, mais fai été envoyé devant Lui K

Qu'est-ce donc que Jean ? et qu'est-ce donc que Jésus? Apprenons-le d'une gracieuse image. Le Fils de Dieu aimait la nature humaine, il l'aimait d'un tel amour

» Joan., III, 27-28.

que, même après sa chute, loin de la délaisser il se résolut à la refaire plus belle et à se l'unir comme épouse. L'Incarnation et la Rédemption ne sont donc rien autre que les mystérieuses fiançailles qui unissent Dieu à notre nature. Et Jean, quel fut son rôle, sa mission, son honneur, son ineffable joie ? D'être « l'ami » de l'Époux, de présenter l'Époux à son épouse, d'assister aux noces divines qui se préparent dans la parole et dans la foi. L'ami se tient modestement à l'écart, il s'efface ; le premier rang et les hommages sont à l'Époux, et sa joie repose comme sa gloire dans ce titre « d'ami de l'Époux ». Celui qui a l 'épouse est l'époux, mais l'ami de l'époux qui est présent et écoute est transporté de joie quand il entend la voix de l'époux. A moi voilà ma joie que je goûte dans sa plénitude *.

Jean en appelle maintenant à l'avenir. // faut mainnant qu'il croisse et que moi je diminue 2 . C'est la prophétie de l'avenir. Venu sur la terre pauvre et inconnu, cachant durant de longs jours sa divinité « sous les dehors de l'esclave », l'Homme-Dieu rayonnera à travers tous les siècles ; sa gloire ne cessera de grandir avec sa puissance, tout s'effacera devant Lui ; il sera le Dominateur du monde, et aucune force humaine, aucune tentative de rébellion n'ébranlera son empire à jamais.

Car enfin Jésus-Christ est Dieu . Si aucune domination ne surpassera la sienne, si aucune gloire n'éclipsera sa gloire, c'est qu'il est Dieu. Celui qui vient d En- Haut est au-dessus de tous2. Tout ce qu'a dit et fait Jean est inférieur, petit, terrestre, en comparaison des

* Joan., III, 29.

a Joan., 111,30.

* Joan., 111,31.

paroles et des œuvres de Jésus : Celui qui vient de la terre est terrestre, ses paroles aussi ; Celui qui vient du Ciel est au-dessus de tous i . Si Jésus-Christ nous parle, ce sont les révélations du ciel qu'il nous apporte ; s'il agit ce sont les actions mêmes d'un Dieu ; s'il commande ce sont des ordres divins, tout ce que Jésus- Christ a donné au monde, il l'a pris des Cieux. Ce qu'il affirme, il l'a vu et il l'a entendu 2. Et le grand crime de l'incrédule sera, en repoussant la doctrine de Jésus-Christ, de « refuser le témoignage d'un Dieu » . Il est Fils consubstantiel de Dieu, égal à Dieu, « Dieu de Dieu, vrai Dieu de vrai Dieu » ; il est venu en ce monde envoyé par son Père pour sauver et éclairer le monde, la plénitude de la divinité réside en Lui ; il est le Fils bien aimé du Père, et « le père lui a remis tous les pouvoirs entre les mains » .

Tout ce qui précède nous amène à une conséquence formidable qui est ce par quoi Jean termine son témoignage. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle. Celui qui ne croit point au Fils ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui 3. Aux fidèles et aux élus de Dieu la foi et avec la foi la vie. Non point cette vie d'un jour que nous menons ici-bas, mais une éternelle vie dans la Patrie du bonheur. Seulement la foi qui nous sauve n'est pas une foi vide d'oeuvres et de vertus. Croire en Jésus-Christ c'est lui obéir et l'imiter.

D'autre part malheur à ceux qui ne croient pas au Fils k ! « qui foulent aux pieds le Fils de Dieu » par le

1 Joan., III, 31-32.

* Joan., III, 32.

•Joan., III, 36.

* Joan., III, 36.

méprisant dédain avec lequel ils le traitent, par l'ingratitude qu'ils opposent à ses bienfaits et le volontaire aveuglement à la lumière de sa révélation. Les malheureux sont à tout jamais perdus, parce que la colère de Dieu demeure sur eux. S'ils n'avaient à faire qu'à l'Homme-Dieu, peut-être son cœur s'attendrirait-il. Mais c'est « la colère de Dieu » , c'est un Père vengeant son Fils des outrages dont les pécheurs et les incroyants l'ont abreuvé. Cette colère « demeure », elle est irrémissible, elle sera éternelle.

Tel fut le témoignage de Jean. Ce fut le dernier, car peu après il fut jeté en prison par Hérode et peu après subit son glorieux martyre.

Jésus, à la nouvelle de V emprisonnement du Précurseur, sachant d'ailleurs que les Pharisiens s'inquiétaient de voir qu'il faisait plus de disciples et qu'il baptisait plus que Jean (bien qu'il ne baptisât pas lui-même, mais ses disciples), Jésus quitta la Judée et, sous l'impulsion de l'Esprit, il retourna en Galilée i.

Jésus, en quittant la Judée, cédait donc devant l'animosité des Pharisiens, l'attitude menaçante d'Hérode et l'inique jalousie des disciples de Jean-Baptiste ? Oui Jésus cédait. Jésus qui se montrait constamment Dieu dans ses miracles, n'avait garde de voiler les faiblesses volontaires de la nature humaine qu'il nous importait autant de reconnaître et de confesser que sa Nature Divine . Il cédait pour donner à son Église l'exemple d'une humble patience en face d'ennemis conjurés pour la perdre.

Son départ de la Judée contenait une prophétie for-

* Matt., IV, 12. Marc.,I, 14. Joan., IV, 3.

midable, celle de l'abandon où laisserait les Juifs leur refus obstiné de recevoir le Messie Sauveur. Ce que fait Jésus-Christ, ses Apôtres le feront après lui et diront : « Nous devions tout d'abord vous prêcher la parole de Dieu, mais puisque vous vous en jugez indignes nous nous tournons vers les nations » . C'est ainsi que, forcé par l'animosité juive Jésus traversait la terre infidèle de Samarie *. Il la traversait « sous l'impulsion de l'Esprit », et l'Esprit lui montrait l'une des plus gracieuses conquêtes de sa grâce, et avec cette conquête de la péchecheresse de Sichar la conversion de tout un peuple.

I . — Ce peuple des Samaritains s'offre à nous comme demi idolâtre ; il fut primitivement composé d'étrangers que Salmanasar, après l'invasion de la terre sainte, substitua aux tribus d'Israël emmenées captives. Quelques Israélites y étaient restés mêlés, mais ne purent arrêter les excès d'un culte idolâtrique, monstrueux par sa luxure et sa cruauté. Quand Dieu châtia ces idolâtres et les terrifia, ils consentirent à recevoir quelque instruction d'un prêtre Juif, et, à leurs anciennes superstitions, mêlèrent le culte de Jéhovah grossièrement approprié à leurs erreurs. Ils reçurent l'Écriture, dont ils ne gardèrent que le Pentateuque, et conservèrent la notion assez vague d'un Messie qui devait être le « guide », le « convertisseur » du monde. On conçoit Téloignement que les Israélites conçurent pour ces

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étrangers implantés dans leur pays et hostiles à leurs croyances. L'éloignement se changea en haine profonde, quand les Samaritains eurent bâti sur le mont Garizim un temple à l'instar de celui de Jérusalem, et prétendirent y adorer Dieu tout comme dans la Cité Sainte. Plus aucun rapport ne subsista désormais entre la Samarie et le reste de la Judée, et les prescriptions les plus sévères interdisaient aux Israélites tout contact avec des infidèles abhorrés. Jésus-Christ garda pour ses disciples les mêmes défenses et leur interdit toute prédication dans la terre Samaritaine. Quant à Lui, Maître du monde, abrogateur des préceptes Mosaïques, Sauveur de tous les hommes, il ne pouvait observer une réserve qu'il jugeait devoir maintenir chez ses disciples, et la merveilleuse conversion des habitants de Sichar montre trop comment ils méritaient la venue du Dieu Rédempteur.

Jésus devait traverser la Samarie. Il arriva dans une ville de ce pays nommée Sichar, près de V héritage que Jacob donna à son fils Joseph. Là se trouvait le puits de Jacob *. Nous étonnerons-nous de cette description minutieuse ? Mais l'Évangéliste veut faire ressouvenir les Israélites des illustrations de leur ancienne histoire qui provoquera en eux de salutaires regrets, et de leurs prévarications qui les firent chasser d'une terre qu'avaient possédée leurs ancêtres. Abraham y avait dressé sa tente, Jacob avait aimé cette contrée, Joseph y avait sa sépulture, chaque site gardait un sanctifiant souvenir. Mais le péché d'Israël avait amené la vengeance divine et cette contrée si bénie n'était plus qu'une terre souillée et ennemie . Et c'est en elle que le

* Joan., IV, 44J,

Fils de Dieu venait maintenant offrir la réconciliation et le salut que la Judée repoussait.

Jésus fatigué du voyage s'était assis sur le bord du Puits. Il était environ la sixième heure l. Ces courtes paroles en disent long à notre piété et à notre cœur. Pauvre et dénué de tout allégement, le Sauveur du monde fournit, toujours à pied, les longues étapes de sa vie apostolique. Le froid le glace, la chaleur torride l'exténue, les longues marches le brisent, il tombe épuisé sur les pierres du « Puits de Jacob » . Le jour il prêche, les nuits entières il les passe dans la solitude des montagnes, et, « si les renards ont leur tanière et les oiseaux leurs nids, le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête » . La faim le presse et aucun souci de la nourriture n'a prévu le repas nécessaire, et, ainsi que David l'avait vu dans le lointain de la Prophétie, « il se désaltère en chemin à l'eau du torrent ». C'est ainsi qu'il montre au vif la réalité de sa nature humaine, et comment, si ses œuvres le révèlent un Dieu, les détresses et les défaillances de la chair nous le montrent un homme. Jésus fatigué du voyage s'était assis sur le bord du Puits 2. Il formait ainsi les disciples qui le suivaient à ne tenir que bien peu de compte des besoins de la nature, et surtout à fuir les délicatesses du bien être. En mainte occasion nous voyons les disciples gardiens fidèles de ces austères traditions. Embarqués sur le Lac ils ont oublié de prendre des pains avec eux. Le long des champs nous les trouvons réduits, faute de nourriture, à broyer des épis dans leurs mains. le1 ils ont laissé leur Maître seul « et sont allés jusqu'à la

> Joan., IV, 6.

a Joan., IV, d.

ville pour acheter des provisions » . Quelle leçon pour notre amour du bien être, pour notre grossière gourmandise, pour nos excès de table ! L'aube est naissante que nous sommes déjà absorbés par les préoccupations de nos repas, donnant toujours aux besoins matériels la prédominance sur les nécessités spirituelles, tout ardeur pour nos corps, tout de glace pour nos âmes.

Mais une autre leçon se dégage de cette scène. Voyez ce Dieu, Dominateur et Maître de toutes choses, voyezle sous sa bure, assis sur la pierre, seul, sans cortège d'honneur, sans suite, sans même un compagnon de voyage ; pas un de ses disciples n'est resté près de lui ; son palais est une ruine, son trône une pierre, pauvre et inconnu voyageur dans un lieu désert ! Ainsi, après Lui, nous apparaîtront ses Apôtres. Déjà illustres par leurs prédications et leurs miracles, conquérants du monde entier, objets d'admiration pour tous les peuples ils s'offrent à nous sous l'aspect le plus humble, sans aucun des dehors fastueux des grands de la terre. Qu'elle nous est bonne cette vision de la simplicité et de la pauvreté apostoliques, à nous dont les demeures ne sont jamais trop luxeuses, ni le train de vie trop fastueux, ni la suite trop nombreuse, ni la table trop riche, ni la mise trop élégante ! Contemplons sur la pierre où il repose le Fils du Très Haut.

II. — Et encore n'était-ce pas au repos mais à une fatigue nouvelle que Jésus venait au Puits de Jacob. Voici que survint une femme de la Samarie pour puiser de l'eau K C'est cette femme bienheureuse que

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la grâce attendait, dont le Sauveur va faire une croyante, une convertie, un apôtre.

Parfois, mais rarement, Dieu renverse et transfigure une âme par un coup de foudre, comme saint Paul sur le chemin de Damas. Le plus souvent c'est lentement, par progrès successifs, que la conversion s'opère. La grâce arrête d'abord l'âme au milieu de ses dissipations et de son indifférence ; une impression passe sur elle qui lui fait jeter vers les choses supérieures un regard plus attentif ; après, elle se sent prise de vagues désirs, la terre ne lui suffit plus, les satiétés du plaisir lui pèsent, elle rêve un monde plus haut et des jouissances plus pures et plus vives : c'est à ce moment que la foi lui entrouvre quelques divines perspectives, et que Jésus- Christ se montre dans un lointain encore mal défini. Mais la vision s'approche, se précise, s'impose victorieusement, Jésus dit à l'âme : « Ego Sum, » c'est Moi. L'âme est conquise, et brûlante d'amour, héroïque dans les sacrifices que toute conversion réclame, elle abandonne ce qui faisait naguère son fallacieux bonheur et ses vaines jouissances.

Telle est la conversion d'une âme par la grâce, telle nous apparaîtra celle de la pauvre pécheresse de la Samarie.

Elle est venue au Puits de Jacob remplie des sollicicitudes quotidiennes, peut-être des pensées désordonnées de sa vie coupable. Un mot du Sauveur, en l'étonnant et en arrêtant sur lui sa curiosité, la prédispose aux illuminations qui vont suivre. Donne moi à boire, lui dit Jésus l. Interpellée ainsi la Samaritaine jette les yeux sur l'inconnu qu'elle voit assis sur le bord. C'est

Joan.,IV, 7.

un Juif que son langage ou sa mise lui fait reconnaître» et sans se permettre aucun blâme, elle lui fait néanmoins remarquer qu'il enfreint la défense faite aux Juifs de communiquer avec les Samaritains. Comment vous, Juif, me demandez-vous à boire à moi qui suis une femme de la Samarie ? Les Juifs n'ont aucun rapport avec les Samaritains K

L'attention est une première préparation : la curiosité, la vue d'un idéal mystérieux, le regard jeté sur un monde nouveau et inconnu, y succèdent et produiront de plus puissants effets. Si tu savais le Don de Dieu, reprit Jésus ; si tu savais qui est Celui qui vient de te dire : « donne moi à boire, » peut être lui en eusses-tu demandé et il t'eût donné de Veau vive 2 / La parole de Jésus a porté coup ; ce langage, cette vue, la majesté douce et grave, le regard profond de Celui qui l'interpelle ainsi, son offre mystérieuse, tout impressionne vivement la Samaritaine. Sans doute, elle est loin de concevoir ce qu'est « cette eau. » Bien moins encore soupçonne-t-elle que c'est un Dieu qui la lui promet, mais déjà ce Juif étranger n'est plus un homme ordinaire et son offre qu'elle ne peut comprendre ne laisse pas que de tenter vivement sa curiosité. Qu'elle est différente des Juifs, cette pauvre femme !

Eux, qui ne cessent d'entendre les enseignements et de voir les miracles de Jésus, ne s'y intéressent que pour les calomnier et les rejeter. La Samaritaine, au contraire, devient ardente à connaître « ce don de Dieu. » Seigneur, dit-elle, Vous n'avez rien pour en puiser et le puits est profond; d'où pouvez-vous donc tirer de

» Joan., IV, 7,9.

a Joan., IV, 10.

Veau vive1? Quelle est cette eau? D'où vient-elle? Comment la pourrais-je acquérir ? Mais vous même qui êtes-vous? Aucun autre homme ne pourrait faire ce que vous me promettez, Jacob lui-même, notre ancêtre, n'a pu donner que Teau de ce puits : Êtes-vous plus grand que notre Père Jacob 2 ?

Instruits comme nous le sommes des mystères de la grâce, nous savons nous autres ce que la Samaritaine ne pouvait qu'à peine entrevoir. Cette « eau vive » c'est la grâce, c'est le Sacrement qui, de simples créatures humaines, fait de nous des êtres célestes et divins, qui nous rassasie délicieusement dès cette vie en éteignant en nous les soifs malsaines des passions et en nous inondant de joies surnaturelles, mais n'aura qu'au Ciel son plein et éternel rejaillissement. Jésus-Christ affectionnait cette image de Y « eau vive » que nous lui entendrons plusieurs fois employer. Parfois, aussi la grâce ce sera le « feu, » la flamme active et dévorante, le vaste et brillant incendie qui brûle nos scories humaines et fait étinceler l'or pur de nos âmes divinisées. Le Précurseur nous annonçait déjà que nous serions baptisés « dans l'Esprit et dans le feu. » Ici, c'est sous le symbole de l'eau que s'offre à nous la grâce : image aussi juste qu'elle est gracieuse. C'est cette eau divine qui, arrosant nos âmes, en fait le jardin de Dieu, resplendissant sous sa parure de fleurs et rich e dans l'abandance de ses fruits. C'est l'eau qui éteint les impures ardeurs des passions, c'est l'eau qui lave nos souillures, c'est l'eau qui, « en jaillissant jusqu'à la vie éternelle, » nous assure de divines et perpétuelles satiétés.

* Joan., IV. 11.

2 Joan., IV, 12.

La Samaritaine se méprend encore, assurément elle ne peut s'élever au mystère de la grâce, mais au moins entrevoit-elle quelque chose de bien supérieur à l'eau terrestre, comme déjà elle entrevoit en Jésus plus qu'un homme. Combien elle se montre plus docile que Nicodème, qui aux révélations du Sauveur ne savait jamais opposer que ses « pourquoi » et ses « comment! » Elle ne comprend pas, mais elle désire comprendre, elle interroge avec respect, elle accepte la vérité à mesure que la vérité se présente ; on peut découvrir en elle des aspirations vers une autre existence et vers des biens supérieurs, après que Jésus lui eut dit : Quiconque boira de Veau de ce Puits aura soif encore, mais celui qui boira de Veau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ' . Gomment aurait soif celui qui posséderait au dedans de lui quelque intarissable fontaine ? Veau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissante pour la vie éternelle'1. A ces mots, ses désirs s'enflamment; à la froideur de Nicodème, aux dédains injurieux des Juifs, la Samaritaine oppose un désir véhément et une ardente prière : Seigneur, donnezmoi de cette eau afin que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus ici en puiser 3.

A cette âme ainsi préparée, la lumière va se faire plus v ve. Jusqu'ici, la Samaritaine n'a fait que soupçonner en Jésus un être supérieur, mais sans notion précise, Jésus, tout à coup, lui apparaît comme Prophète. Il lit dans son âme, son regard a percé dans les honteux mystères de sa vie: Va, lui dit Jésus, appelle ton mari. — De mari, répondit-elle, je n'en ai point. — Tu as bien

» Joan., IV, 13.

* Joan., IV, 14.

» Joan., IV, 15.

dit : « je n'ai point de mari. » Tu en as eu cinq et celui avec lequel tu vis maintenant n'est pas ton mari : tu as dit vrai. — Seigneur, s'écria la femme, je vois que vous êtes Prophète * .

C'était beaucoup de voir en Jésus un Prophète ; ce n'était rien encore au prix de la suprême révélation qui allait se faire. Car, on n'amoindrit pas le Christ, on ne le « délie » pas, comme parle saint Jean : il est THomme- Dieu ou il n'est rien ; on confesse sa divinité, ou on le renie, et Dieu renie à son tour la demie confession qui lui est une injure. Jésus-Christ n'est pas un grand homme, il n'est pas un grand génie, il n'est pas un grand bienfaiteur de l'humanité : Jésus-Christ est Dieu ; il est le Dieu fait Homme descendu du ciel pour sauver le monde. La Samaritaine s'approche peu à peu de cette dernière et sublime confession de foi. Admirons en attendant son humilité courageuse . Que d'autres se fussent irrités ou retirés en voyant mises à nu les turpitudes de leur vie ; car rien ne nous est plus insupportable que de nous savoir découverts dans des secrets honteux. Loin de fuir, la Samaritaine supporte son déshonneur et celui qui le lui révèle, bien différente en cela de ces Juifs que le plus léger reproche, la moindre allusiondu Sauveur exaspère, et qui lui vouent, pour avoir dénoncé leurs vices cachés, une inextinguible haine.

La Samaritaine semble plus heureuse d'avoir devant elle un prophète que douloureusement blessée par sa révélation déshonorante. Etait-ce une âme secrètement travaillée parla pensée religieuse? A travers les excès de sa vie avait-elle conservé, à défaut d'une foi pure, au moins le désir d'être instruite d'une religion qu'elle

1 Joan., 16, 17, 18.

ignorait? Les préoccupations Messianiques, qui remplissaient la Judée et le monde, remplissaient-elles aussi son âme ? On serait tenté de le croire en voyant avec quel empressement elle profite, pour s'éclairer, de la présence d'un Prophète. Où est la vérité, à Jérusalem ou à Samarie ? Où est le vrai culte et la vraie manière de servir Dieu ? Sont-ce les ancêtres qui ont adoré en cet endroit qu'il faut suivre, ou bien les Juifs sont-ils seuls successeurs légitimes des Patriarches ? Nos Pères ont adoré sur cette montagne *, et vous, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer ? N?admirez-vous pas cette Samaritaine, qui, laissant là les préoccupations terrestres, ne songeant plus même à cette eau pure dont elle désirait tout à l'heure l'intarissable source, se livre toute entière à la découverte du problème religieux? Nous autres, nous en éloignons nos pensées et nos désirs î quand vient dans le silence et l'abri du sanctuaire l'heure du sermon, nous n'y prêtons qu'une attention distraite et une âme sans feu, parce que les choses de la terre seules nous enchantent et nous absorbent, et que le bien surnaturel nous laisse froids et engourdis. Aussi nous restons inertes et inféconds dans notre ignorance des mystères de la foi, tandis que la Samaritaine est de plus en plus illuminée des divines clartés. Elle apprend de la bouche du Sauveur, d'abord que le vrai culte de Dieu ne s'est conservé que dans le peuple Juif, que l'Ancien Testament est la préface du Nouveau, et que Jérusalem renferme seule les promesses de l'avenir. Mais surtout elle entrevoit que ce culte figuratif va prendre fin, que la plénitude des temps est arrivée et que le vrai culte,, tel que Dieu le réclame, va être inauguré dans le monde tout

« Joan., IV, 20.

entier. Encore une lueur qui se projette sur le Messie, encore un pas fait vers la suprême révélation. Femme, crois moi. L'heure est proche où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez tous ce que vous ne connaissez point ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs . Mais V heure arrive et déjà elle est venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que veut le Père. Dieu est esprit et ceux qui V adorent le doivent adorer en esprit de vérité K L'ancien culte était plutôt matériel; tout y était institué pour frapper les sens ; le sang des victimes, les cérémonies grandioses, les magnificences du Temple, parlaient plus aux sens qu'à l'intime de l'âme, et c'était l'âme, l'intellligence, le cœur, dont Dieu voulait l'hommage et où devait s'asseoir son empire. En un mot, les temps de l'Ancienne Alliance étaient achevés, et l'heure du Messie était venue.

Les idées Messianiques que possédait la Samaritaine se réveillent en elle et la description du culte nouveau que vient de lui faire Jésus-Christ la rapproche de plus en plus du Messie attendu. Je le sais, dit-elle, le Messie qu'on appelle Christ doit venir. Lorsqu'il sera venu il nous instruira sur toutes choses 2 .

Jésus, juge le moment venu de se révéler. Il a peu à peu préparé cette âme docile et bien disposée ; la Samaritaine voit déjà en lui un Prophète, elle aspire à ses dons, elle entrevoit plus que la terre dans ses promesses mystérieuses, elle sait que l'heure est venue où

» Joan., IV, 21-25.

* Joan., IV, 25.

Dieu se révélera dans un culte tout spirituel; sans doute, aussi une' majesté étrange, surhumaine, s'étend sur la figure du Sauveur, un éclair de divinité brille dans son regard, et quand il prononce la suprême parole : « le Messie, c'est moi1. » La foi entre irrésistible, triomphante, dans cette âme bienheureuse, et avec la foi l'ardeur du dévouement et de l'amour. Ivre de joie, transportée hors d'elle-même, elle laisse tout pour aller chez les siens annoncer Jésus-Christ : Laissant là son urne elle courut à la ville 2.

III . — Les disciples rentraient à ce moment, et trouvaient leur Maître exténué selon le corps, mais ravi dans sa sainte âme d'un transport de joie et d'amour. Aussi quand ils l'obligent à prendre quelque nourriture Maître, mangez donc 3. Lui, ne songeant qu'à la rédemption du monde, au salut universel des âmes, à la gloire qui allait en revenir à son Père, aux biens célestes, aux satiétées surnaturelles dont allaient être remplis le ciel et la terre : J'ai, leur répondit-il à prendre une nourriture que vous ignorez 4.Et comme ils se méprennent, croyant que durant leur absence quelqu'un lui a apporté à manger, il leur découvre la divine faim qui le presse et la divine nourriture qui l'apaisera. Ma nourriture, c'est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre6. Cette œuvre était de sauver le monde, de réunir en un seul bercail les brebis dispersées et sans pasteur, de

1 Joan.', IV, 26.

2 Joan., IV. 28.

» Joan., IV, 31.

♦Joan., IV, 32, 33.

« Joan., IV, 34,

secourir les déshérités, de relever les faibles, d'évangéliser les pauvres, de donner à lout ce qui souffre l'espérance et le salut. Les Disciples s'étonnent de voir leur Maître converser avec une Samaritaine. Sans oser l'interroger, ils ne cachent pas leur surprise. Que sera-ce donc quand ils sauront que, franchissant les frontières Juives, c'est de la terre entière que Jésus procurera le salut, que le royaume de Dieu va s'ouvrir à tous les hommes et que les humbles y seront les plus honorés?

Voilà l'œuvre dont l'Homme-Dieu fait sa nourriture ; voilà le triomphe dont sa sainte âme sera éternellement rassasiée.

Et cette œuvre n'est pas reculée à une date lointaine, elle commence, elle est déjà en pleine exécution. Ne dites-vous pas : quatre mois encore et la moisson arrive? Et moi je vous dis : levez les yeux et voyez ces campagnes, elles sont déjà blanches pour la moisson1. Jésus, dans ces mots, parlait aux yeux autant qu'à l'esprit de ses disciples, car les habitants de Sichar entraînés par la Samaritaine descendaient en foule la colline et figuraient au loin les épis dorés d'une opulente moisson. Cette moisson dont les habitants de Sichar n'étaient pour ainsi dire que les premières gerbes, n'était autre que la conversion du monde, la prédication de l'Évangilepar toute la terre, la fondation de l'Église, le royaume universel des âmes. Jésus-Christ eût pu, sans employer d'image, faire à ses disciples cette grandiose annonce, mais,outrequeles images frappent plus l'esprit etlaissent de plus vivaces souvenirs, le moment n'était pas venu encore de leur parler ouvertement. C'est en continuant la même figure que le Sauveur enseigne cette belle et

» Joan., IV, 35.

profonde vérité que le Christianisme est ancien comme le monde, que lui-même est annoncé depuis tous les temps, et que l'Évangile était en germe dans l'Ancienne Loi. La moisson est mûre et ses Apôtres vont la recueillir par tout l'univers, mais cette moisson est ensemencée depuis de longs siècles. Elle commence à l'être, au Paradis terrestre par l'annonce du Rédempteur à venir; les Patriarches continuent ces divines semailles; les prophètes les activent, la Loi Ancienne enfante peu à peu la Nouvelle, le Messie en fait tout le fond et y est sans cesse représenté en figures. C'est donc dans des champs préparés par d'autres que les Apôtres entreront : Ainsi se justifie l'adage : autre est le semeur, autre le moissonneur. Je vous ai envoyés moissonner où vous n aviez point travaillé. D'autres ont travaillé, et vous, vous êtes entrés dans leurs travaux *. Là s'arrête la justesse du sens de l'adage. Car pour les fruits perçus également par ceux qui sèment et ceux qui moissonnent, le sens est tout différent. Dans le travail des champs les labeurs ingrats, les fatigues, l'assaut des pluies et des tempêtes sont aux semeurs, tandis que la moisson se recueille sous un ciel d'été et les splendeurs d'un soleil qui apporte la joie aux travailleurs. Dans les travaux de l'Evangile, au contraire, semeurs etmoissonneurs, Prophètes et Apôtres, goûtent les mêmes joies divines et reçoivent les mêmes récompenses. Celui qui sème a autant sujet de se réjouir que celui qui moissonne. Celui qui moissonne reçoit sa récompense et recueille le fruit pour la vie éternelle 2. Mais gardonsnous de croire que les Justes qui vivaient avant Jésus-

» Joan., IV, 36-37.

» Joan., IV, 36.

Christ aient vécu sans sa grâce et n'aient pas acquis cette vie éternelle comme récompense de leurs travaux.

IV. — Que la vue de ces grands ouvriers de l'Evangile ne nous fasse pas oublier l'humble Samaritaine. Nous avons vu comment, ravie et transfigurée aux dernières paroles du Sauveur : « le Messie c'est moi qui te parle », elle avait précipitamment quitté le puits de Jacob, sans plus s'inquiéter de son urne et de l'eau qu'elle était venu puiser. Modèle admirable que l'Evangile propose à nos sollicitudes et à nos cupidités terrestres. Apprenons nous aussi, quand il s'agit de notre âme, des choses saintes, des biens surnaturels, à préférer le ciel à la terre, l'éternité au temps, l'âme au corps, Dieu au monde. Apprenons aussi à devenir apôtres, à évangéliser ceux qui nous entourent et à les amener à Jésus- Christ. A peine entrée dans Sichar la Samaritaine convie à l'entendre tous ses concitoyens. Elle vient de voir un Prophète, qui lui a révélé les excès de sa vie, elle n'ose pas dire de suite « c'est le Messie » ; mais le présente sous la forme dubitative plus modeste et plus insinuante. Elle eut froissé ses concitoyens en leur imposant une croyance, elle obtient d'eux le désir de s'instruire en leur disant « Ne serait-ce pas le Christ i » ? Sa prudence et son habileté deviennent de la profondeur, quand elle conclut en ces mots : i Venez et voyez ». Tel est le mot de la foi catholique. Ce n'est pas d'emblée que l'Eglise propose à notre foi ses mystères et ses dogmes, mais après qu'elle nous a présenté les motifs de croire, et que nous avons « vu » sur les plus inébranlables e les plus saisissantes preuves que nous devions croire.

* Joan.,lV, 29.

Que sont les incrédules ? Des hommes qui ont refusé de «venir» et de « voir». Ils restent obstinément clos dans leurs préjugés et leurs systèmes ; ils refusent toute étude, ils ne veulent rien examiner, rien constater. Ils nient, sans savoir pourquoi ils nient. Combien différents se montrent à nous les Samaritains de Sichar I Loin de repousser la femme qui leur annonce le Prophète et leur fait entrevoir le Messie, ils jugent la chose de telle importance qu'en foule, pour constater la vérité,, ils se rendent au Puits de Jacob. Et c'est le but que se proposait la Samaritaine, persuadée que voir et entendre Jésus amènerait son peuple à la même conviction où elle venait de parvenir. Sur le témoignage de cette femme qui leur avait dit : « Il m! a raconté tout ce que j'ai fait », beaucoup de Samaritains crurent et vinrent prier Jésus de demeurer chez eux. Il y demeura deux jours i .

Si d'ordinaire Jésus prouvait sa divinité et sa mission dans le monde par ses miracles, quelle force de persuasion ne devait pas avoir aussi sa parole ! Durant deux jours ses entretiens furent pour ce peuple une lumière et un feu. Il lui révélait le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption, et il enflammait sa volonté et son cœur. Et s'il ne voyait pas de miracle, le Christ qui lui parlait lui apparaissait comme le plus grand des miracles. Aussi quelle est profonde et complète sa profession de foi ! Un bien plus grand nombre crurent en lui après avoir entendu sa parole, et ils disaient à la femme : « ce n'est plus seulement sur ton récit que nous croyons» Nous aussi nous l'avons entendu et nous savons qu'il est vraiment le Sauveur du

» Joan., IV, 30-40.

monde '. Savoir que Jésus est « le Sauveur du monde », c'est d'un coup tout savoir. C'est savoir qu'il est Dieu ; car la Justice divine exigeant une réparation infinie, un Dieu seul pouvait la lui procurer. C'est savoir qu'il est homme, car un homme seul pouvait par sa prière, sa souffrance et sa mort, devenir Sauveur. Les habitants de Sichar ont appris de plus que ce n'est pas un Sauveur des Juifs, mais le Sauveur du monde entier qu'ils reconnaissent et adorent : Tous les peuples, toutes les générations, tous les siècles, chercheront et obtiendront en Lui seul leur salut. Enfin ils savent que ce salut consiste essentiellement à s'unir au Christ par la foi et les œuvres de la foi.

Nous pourrions amèrement nous plaindre du silence de l'Evangile qui ne nous dit rien des merveilles de la parole de Jésus transfigurant en si peu de temps tout un peuple. Jugeons au moins cette parole par les effets qu'elle produit. Mais tenons compte aussi de ceux sur lesquels tombe la parole sainte. Que de fois les Juifs en furent favorisés, et ils demeurèrent insensibles et obstinés dans leur haine et leur jalousie homicide. Plus Jésus-Christ leur parlait et faisait briller à leurs yeux l'éclat des miracles, plus leur animosité l'enflammait contre Lui. Un jour le souvenir de la conversion du peuple de Sichar amena sur leurs lèvres l'un de leurs plus abominables blasphème : « tu n'es qu'un Samaritain ! » Tremblons devant ces exemples, et délivrons nos âmes de la passion de l'orgueil et de l'envie, cause première de la réprobation des Juifs.

i Joan., IV,4t-42.

I. — Deux jours après Jésus continua sa route vers la Galilée *. Si Nazareth ne fut pour lui qu'une patrie ingrate, la Galilée entière le dédommagea par son élan d'admiration, de foi et d'amour. Cette demi année que le Sauveur consacra à la Galilée, les prédications et les miracles qui la remplirent, les témoignages enthousiastes des Galiléens furent pour son cœur une consolation et pour sa gloire un triomphe. Ces foules n'avaient pas encore été travaillées par les émissaires des Pharisiens de Jérusalem, et, laissées à leur droiture native, elles se réjouissaient des miracles opérés et s'émerveillaient des paroles entendues. D'ailleurs un grand nombre se trouvait à Jérusalem à la Pâque précédente et avait vu les merveilles que Jésus avait accomplies dans la Cité Sainte. Aussi quand il fut de retour enGalilée, et qu'il commença à prêcher et à enseigner dans les Synagogues tous célébraient ses louanges et sa renommée s'étendait dans tout le pays 2. Nazareth, et bientôt après Capharnaum, firent seules exception. De la première Jésus disait tristement 11 n'y a que dans sa patrie qu'un prophète reste sans honneur 3 . De la seconde : Toi, Capharnaum qui t'élèves orgueilleusement jusqu'au ciel tu seras abaissée jusques à terre 4.

Dans le reste de la Galilée une antique prophétie s'ac-

1 Joan., IV, 43. Marc, I, 14. Luc, IV, 14.

2 Joan., IV, 45. Luc, IV, 46.

3 Matt., IV, 13. Joan., IV, 44. * Matt.,XI, 23.

complissait magnifiquement. Les âmes dociles à la parole du Maître, s'emplissaient de lumière, les erreurs s'évanouissaient avec les vices, la pénitence se prêchait fructueusement et le salut de Dieu s'étendait dans toute cette vaste contrée. Terre de Zabulon et de Nephthali, avait dit Isaïe, contrée proche de la mer ! Contrée audelà du Jourdain ! Galilée des nations ! Le peuple qui habitait dans les ténèbres a eu une grande Lumière. La Lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis dans la région des ombres de la mort l. Tel est le résultat de la prédication Évangélique, tel est le sort bienheureux de tout peuple qui reçoit et écoute Jésus- Christ. QuJest ce peuple avant la venue du Sauveur ? Il est dans les ténèbres, il est immobile ; il cesse d'être en marche vers le progrès ; tout s'arrête, tout meurt en lui ; son histoire glorieuse est close, son ère de décadence est ouverte. Le Prophète rendait cela d'un mot : Ceux qui étaient assis dans la région des ombres de la mort. Tel était le monde, sous les dehors trompeurs de sa brillante civilisation, quand Jésus-Christ y apparut. Il y apparut comme la «lumière», et «dans la lumière était la vie ». A peine l'Évangile eut-il été annoncé au monde qu'une race nouvelle s'y leva, race vaillante, noble, sainte ; civilisation féconde en vertus véritables, société chrétienne qui remplit depuis dixhuit siècles la terre entière de ses œuvres et de ses gloires. Aussi le Prophète gratifie-Ml de « grande » la lumière que projette l'Évangile de Jésus-Christ.

Quelle fut en Galilée la prédication du Sauveur? D'après un mot de l'Évangile, elle fut la continuation de celle de Jean. Le moment des hautes révélations n'était

* Isaïe, IX, 1. Matt.,IV, 15.

206 MIRACULEUSE GUÉRISON A CAPHARNAUM

pas venu encore. Les âmes devaient avant tout être purifiées par la pénitence, et alors seulement elles seraient aptes à recueillir et à comprendre les grands secrets de Dieu. Jésus-Christ, dès lors, commença à prêcher, disant : Faites pénitence car le Royaume des deux s'est approché de vous *. Le fond était identique, mais la forme est différente. Le Précurseur frappait les âmes par la véhémence de ses reproches et la terreur de ses menaces : Y « Agneau de Dieu » les gagnait par la douceur suave de son cœur et la vérité de sa parole.

Que signifie ce mot : dès lors ? Depuis que Jean, enfermé dans la prison d'Hérode, avait cessé de faire entendre sa formidable voix. Le Précurseur devait précéder le Maître, l'aurore le plein midi ; et ainsi toute excuse était enlevée aux Juifs opiniâtres à rejeter le salut que leur apportaient à la fois Jean et Jésus-Christ ; Jean dans l'austérité de sa vie et de sa parole ; Jésus-Christ dans la condescendance d'une vie commune, et sans l'effrayant appareil de la mortification et du martyre ; Jean dans les macérations du jeûne ; Jésus-Christ mêlé à la vie de tous, hôte de leurs demeures, convié à leurs tables, et ne refusant aucun de leurs appels.

II. — Délaissant Nazareth qui le repoussait, quittant aussi Capharnaum qui devait à son tour se montrer ingrate, c'est à Cana que se rendit Jésus-Christ, dès son entrée dans la Galilée. Pourquoi Cana ? C'est là qu'il avait opéré son premier miracle ; les âmes y étaient encore dans l'admiration et la reconnaissance, et le

i Matt., IV, 17. Marc, I, 15.

a Matt., IV, 17.

MIRACULEUSE GUÉRISON A CAPHARNAUM 207

tendre Sauveur pouvait espérer quelques fructueuses moissons. Il y était encore quand accourut à lui de Capharnaiïm un officier royal dont le fils était à toute extrémité. L'amour paternel faisait entendre des accents déchirants, mais la foi de cet homme était bien incertaine et bien imparfaite ; Jésus se laissera toucher par sa douleur, mais se plaindra de son peu de foi. Or il y avait un officier royal dont le fils était malade à Capharnaùm. Ayant appris que Jésus, de retour de Judée, était rentré en Galilée, il alla le trouver et le supplia de descendre jusqu'à la ville pour guérir son fils qui se mourait l*.

A de nombreux signes, nous apercevons combien était faible la foi de cet homme . S'il prend Jésus pour quelque prophète et lui attribue quelque puissance de guérison, qu'il est bien loin de voir en lui le Messie, Fils de Dieu ! Il l'aborde, comme on se confie à un médecin nouveau, après avoir épuisé la science des autres. Tout à l'heure, nous le verrons ne croire au miracle que quand il aura bien constaté l'heure exacte et l'instantanéité delà guérison. Il ne s'est guère fié à la parole de Jésus et n'a confessé le miracle qu'après coup et quand la réalité s'en faisait indiscutable. lia d'ailleurs attendu que Jésus-Christ fût tout proche, et, sans songer à l'aller rechercher au loin ; c'est comme un pis-aller et une extrême ressource. Peut-être l'Homme de Galilée pourra-t-il guérir son fils ? Mais l'idée qu'il pourrait le ressusciter s'il était mort ne lui vient même pas. Aussi supplie-t-il Jésus de se hâter « avant que meure 2» son fils. Qu'il était loin de la foi du Centurion, cet officier

i Joan., IV, 46-47.

* Joan., I\, 47-49.

208 MIRACULEUSE GUÉRISON A CAPHARNAUM

Romain qui adorait en Jésus la plénitude du pouvoir divin ! Qu'il était loin aussi de cette foi docile en même temps que sagement raisonnée des Samaritains! N'étaitce pas à ces derniers que songeait le Sauveur quand à la prière de l'Officier royal il répondait tristement : Vous autres, si vous ne voyez des signes et des prodiges vous ne croyez pas l. Il s'était montré aux habitants de Sichar, il leur avait parlé, et il s'était, sans faire un seul miracle, révélé comme le Messie promis au monde à ces hommes droits et simples. Ici, en pleine terre Sainte, au milieu des Juifs, que tant d'oracles avaient préparés à la venue du Rédempteur, il ne trouvait que défiance et hésitation . Quant au miracle de la guérison de son fils, Jésus ne le refusa point au malheureux père qui l'implorait, et, qui dans sa supplication même montrait l'imperfection de sa foi. Jésus pouvait peut-être guérir son fils, mais assurément pas le ressusciter ! Seigneur, descendez avant que mon fils meure ! — Va, reprit Jésus, ton fils est rendu à la vie 2. L'Officier avait assez de foi pour croire à la parole de Jésus, pas assez pour y adhérer sans contrôle. Quand donc ses serviteurs vinrent au-devant de lui pour lui annoncer la subite guérison de son fils, il voulut voir par la coïncidence de l'heure, si vraiment il devait cette guérison à la puissance de Jésus, ou si elle n'était due qu'à quelque cause fortuite . Il demanda à quelle heure son fils s'était trouvé mieux. — Hier répondirent-ils, à la septième heure la fièvre Va quitté. — Et le père reconnut que c'était l heure même à laquelle Jésus lui avait dit : ton fils est en vie 3. Eclairé enfin et affermi dans la foi

1 Joan., IV, 48.

8 Joan., IV, 49-50.

» Joan., IV, 51-52-53.

par la certitude du miracle cet homme devint apôtre, prêcha Jésus-Christ autour de lui, attira à la foi sa maison entière, et racheta par le zèle de la fin les hésitations du début. Il crut, lui et toute sa maison l.

Ne quittons pas cette scène sans nous faire sur un mot du Sauveur de salutaires réflexions. Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous autres, vous ne croyez pas. Saint-Paul, plus tard, précisera : «les miracles sont faits, non pour les fidèles, mais pour les infidèles » . Les vrais enfants de Dieu n'ont que faire des miracles. Ils connaissent Dieu, sa puissance, sa bonté, sa providence qui fait tout tourner à bien pour ses fidèles, les douleurs comme les joies, les épreuves comme les prospérités, la mort comme la vie, la maladie comme la santé. Ils aiment leur Père aussi bien quand il leur envoie la souffrance que quand il leur fait luire le rayon du bonheur. N'aller à Dieu que pour en obtenir les faveurs temporelles, c'est y aller en mercenaires et en esclaves : les vrais enfants aiment leur Père, alors qu'il châtie, persuadés que le châtiment est encore un signe d'amour.

III . — Prêchant dans les villages et les villes Jésus se rapprochait du Lac de Génézareth . Il avait fait de Capharnaûm sa seconde patrie, et c'est de là que durant de longs mois nous le verrons rayonner dans le reste de la Galilée. Le plus pressant objet de sa sollicitude fut alors de s'attacher définitivement ses premiers Apôtres. Nous avons vu comment, lors de son baptême sur les rives du Jourdain, il leur avait adressé un premier appel, donnant même à Simon, fils deJona, son nom de

* Joan., IV, 48.

Pierre, sous lequel les Évangélistes ne cessent plus de le désigner. Mais cet appel n'était qu'un avertissement sur leur future destinée ; Pierre et André, Jacques et Jean ne le suivirent pas en Judée, et c'est dans l'exercice de leur profession de pêcheurs que nous les retrouvons au Lac de Galilée. C'est vers eux que Jésus s'avance, eux qu'il interpelle. Jésus côtoyant la mer de Galilée vit les deux frères : Simon surnommé Pierre et André son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer. Venez, leur dit-il, je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. Eux, laissant là leurs filets, le suivirent. S' avançant plus loin il aperçut [deux autres frères, Jacques et Jean, qui réparaient leurs filets dans leur barque. Il les appela. Abandonnant aussitôt leurs filets et leur père Zébédée, ils le suivirent l.

Tout ici est pour nous sujet de surprise et d'admiration. Voilà donc les quatre premières colonnes d'un édifice qui doit couvrir le monde et traverser les siècles ! Voilà les hommes qui conquerront l'univers, briseront les empires, renverseront le monde païen, feront taire la sagesse des sages, comme ils triompheront de la force des forts. N'y eût-il que cette seule preuve de la divinité du Christianisme, qu'elle suffirait à convaincre toute intelligence loyale et droite .

Mais si nous admirons Dieu dans son œuvre, reconnaissons aussi les vertus de ces quatre pauvres mariniers, et trouvons en eux un modèle d'obéissance, de foi, d'énergie. Leur obéissance est telle que Jésus-Christ la réclame : Elle est, non seulement prompte, sans hésitation ni délai, mais elle est instantanée, elle ne prend garde ni à ce que l'occupation présente d'urgent, ni au

» Matt.,IV, 18-20-21. Marc, I, 16-17-18-19.

détriment que son abandon peut entraîner, ni au sacrifice qu'un tel empressement exige ! Dieu parle, sa créature doit obéir ; Dieu réclame \un acquiescement immédiat, il le lui faut accorder. Hésiter, ne fût-ce qu'on instant, c'est tout perdre ; Jésus s'éloigne et avec lui les grâces qu'il nous apportait. L'obéissance des Apôtres doublait de prix par l'acte généreux de confiance et de foi qui s'y rattachait nécessairement. Figurons-nous ce qu'était cet appel, alors que Jésus, au début de sa carrière publique, n'avait pas encore laissé à sa Divinité son plein rayonnement. Il fallait quitter une position, modeste sans doute, mais sûre, pour se jeter dans un inconnu sans garantie. Il fallait croire à Jésus sans aucun retour sur soi-même. Il fallait de même croire au plus étrange et au plus obscur des avenirs. Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes, avait dit Jésus. C'était la conquête de la Galilée, de la Judée, de tous les peuples. Quel acte ',de foi pour ces quatre pêcheurs pauvres et illettrés ! Or ils crurent ; et sans s'arrêter aux objections qui s'offraient à eux ils suivirent le Maître. Si de telles vertus nous expliquent le choix de Jésus, la pauvreté de ces hommes, leur rude existence, leur habitude de désintéressement et de souffrance, ne nous l'expliquent pas moins. Parmi les pauvres pêcheurs du Lac, ils sont les plus pauvres, réduits qu'ils sont à raccommoder eux-mêmes leurs filets. Voilà les pauvres qu'il faut au Dieu pauvre ; voilà les ouvriers oublieux de tout bien être, éloignés de toute délicatesse mondaine qu'il faut à l'Evangile. Deux d'entre eux, Jacques et Jean, quittent leur vieux père, dont ils sont le soutien, et ce père, héroïque comme ses fils, les voit s'éloigner de lui saus plainte, sans murmure, sans regret. Ils sont à Dieu, qu'ils aillent à Dieu quand Dieu les réclame 1

IV. — Après le choix de ses premiers Apôtres Jésus- Christ se livra tout entier à Févangélisation de la Galilée. De préférence il enseignait dans les Synagogues1 ; et par là, se montrant pour la Loi Mosaïque, son culte et ses prescriptions, plein de déférence, il réfutait les calomnies des Pharisiens qui s'efforçaient de montrer en Lui au peuple un ennemi de Moïse et un adversaire de Dieu. D'ailleurs les synagogues et le temps des assemblées ne limitaient pas son zèle et l'incessant labeur de sa parole. Partout où la foule se réunissait, il leur annonçait le royaume de Dieu, et, tantôt le bord du lac, tantôt la solitude de la montagne, tantôt la place publique de la ville ou de la bourgade, tantôt la demeure particulière qui lui offrait l'hospitalité ou réclamait de lui quelque bienfaisant miracle, rayonnaient du double éclat de sa doctrine et de ses miracles.

Car sans cesse il appuie l'une sur l'invincible argument qui jaillit des autres. A aucune époque de sa vie publique les miracles ne furent aussi innombrables. L'Évangile, dans l'impossibilité de les décrire, même de les énumérer, rassemble dans une seule formule leur désespérante multitude. On lui présentait les malades, ceux qu'affligeaient des infirmités de toute sorte, des possédés, des malheureux atteints du haut mal, des paralytiques et il les guérissait tous i. Et les foules que sa doctrine avait jetées dans l'enthousiasme, entraient, à la vue de sa divine puissance, dans de longs ravissements.

A cetle marche, qui est d'aller par le miracle à la confirmation de la doctrine, reconnaissons Dieu. Dieu en effet, à chacune de ses solennelles interventions dans

i Matt.,IV, 23-24-25. Marc, 1,34. Luc, VI, 40-41.

l'histoire du monde, s'est fait annoncer par le miracle. Quand il promulgue à Noé des prescriptious nouvelles, le miracle y met sa sanction. C'est avec le miracle qu'il se présente à Abraham et lui annonce la race croyante, dont il sera le père et dont sortira le Christ. Moïse n'arrache Israël à la tyrannie de l'Egypte qu'armé du miracle. La Loi Écrite, au Sinaï, n'est promulguée qu'au milieu d'éclatants miracles . Combien plus convenait-il que la Loi Nouvelle n'apparût à son tour que sous l'auréole du miracle ? Cette Loi contenait de lointaines et invisibles promesses, c'était la grandeur et la multitude des miracles opérés par le Christ qui lui devaient donner sa pleine et inébranlable certitude. Aussi, dit l'Évangile, tous étaient muets d'admiration, tous reconnaissaient en Jésus-Christ le Saint et l'Envoyé de Dieu : le miracle donnait à l'enseignement sa victorieuse sanction.

Nous avons remarqué que Jésus-Christ fait cette multitude de miracles, d'un coup, sans arrêt, sans enquête, sans condition. Plus tard, quand sa Divinité aura tellement brillé aux yeux, que la nier sera un crime et la confesser un essentiel devoir, il exigera l'acte de foi préalable des malades qui l'imploreront. Mais au début son miracle est tout gratuitement accordé. Disons d'ailleurs que la foi, une foi quelconque, n'était pas absente de ces foules, qui accouraient vers lui et amenaient leurs infirmes, leurs malades, leurs démoniaques. S'ils ne le reconnaissaient pas encore comme le Fils de Dieu, ils voyaient au moins en lui le dépositaire d'une divine puissance.

Suivons ces foules i ; comme elles, apportons au

1 Luc, IV, 38.

Sauveur nos maladies et nos détresses. Pour être spirituels nos maux n'en sont que plus redoutables. Au lieu des faveurs temporelles demandons la rémission de nos péchés ; demandons la vie éternelle. Ne nous est-il pas plus aisé de croire en Lui qu'il l'était aux populations de la Galilée, maintenant que sa divinité rayonne par toute la terre et depuis tant de siècles ? Ne le trouvons-nous pas plus facilement maintenant qu'il réside partout au milieu de nous, que ces Galiléens dont il ne visitait que rapidement les régions ? Hélas ! quand nos corps sont malades nous remuons ciel et terre pour obtenir leur guérison ; et que faisons-nous pour nos âmes ?

V. — Dans l'intention du Sauveur ses miracles devaient affermir la foi de ses Apôtres. Au temps même où il les opérait parmi les foules, il lui plût d'en accorder un tout spécial au Chef de ses Apôtres, à Simon-Pierre. Comme il sortait de la Synagogue de Gapharnaiim où il venait de délivrer un possédé du démon, il trouva la Belle-mère de Simon en proie à une fièvre qui mettait ses jours en danger. Pierre n'avait donc pas imploré son Maître ? Non : Apôtre discret et patient, il avait attendu la fin des prédications et l'accomplissement des autres miracles, déjà formé au désintéressement et préludant à cette vie apostolique, où le salut des âmes doit primer toute autre préoccupation. Mais si Pierre oublie les siens, tout absorbé qu'il est à la suite de son Maître, ce Maître bon et secourable y songe pour lui. Spontanément Jésus se rend dans l'humble et pauvre cabane de pêcheurs, où la belle-mère de Simon était couchée, brisée par la fièvre*. Ses proches tristes et

» Marc, I, 39. Matt., VIII, 14. Luc, IV, 38.

inquiets attachèrent leurs regards sur Jésus, que ses disciples venaient eux-mêmes de supplier l. Le miracle ne se fit pas attendre. Jésus s'approcha, et debout près d'elle, il commanda à la fièvre, puis la prenant par la main il la fit asseoir ; aussitôt la fièvre la quitta elle se leva et se mit aussitôt à les servir2.

C'est dans ces derniers mots que nous voyons le miracle dans son indiscutable éclat. L'instantanéité de la guérison en montrerait déjà la réalité, mais le subit retour des forces la montre mieux encore. Qui ne sait quelle faiblesse et quel brisement restent au malade, alors même que ses accès de fièvre ont disparu, et quels jours lui sont nécessaires au complet recouvrement de ses forces ? Ici, rien de semblable ; le même geste de Jésus qui chasse la fièvre, ramène la plénitude de la santé et de la vigueur. Cette femme se lève, reprend son travail et sertie repas aux nombreux convives assemblés pour se réjouir avec elle du bienfait reçu. Dans cet empressement « à se lever et à servir, » voyons aussi l'ardeur de l'amour et l'élan de la reconnaissance.

Jésus eût pu d'un mot, d'un acte muet de sa volonté opérer ce miracle comme il le fit tant de fois. Il voulut ici, a prendre la main de la malade. » C'est qu'en effet souvent il parlait aux yeux et rendait visible l'invisible action de sa puissance; il infusait sa grâce dans un objet sensible : sa main, ses lèvres, son souffle, sa salive, et de ce mystérieux sacrement jaillissait la merveille qu'il eût pu, sans ce signe visible, également opérer.

Un autre enseignement ressort du miracle actuel: c'est l'opportunité et la puissance de l'intercession

i Luc, IV, 36.

2 Marc, 1, 31. Matt., VIII, 15. Luc, IV, 39.

d'autrui. Ce sont, ici,;les disciples qui intercèdent pour la malade ; d'autrefois ce seront, ou le Centurion, ou la Cananéenne, ou des proches ou des amis. Jésus se rend secourable à la prière des autres quand ceux pour lesquels on l'implore ont la foi et ne peuvent euxmêmes venir implorer.

VI. — Nous avons dit que ce premier séjour du Sauveur en Galilée fut pour lui un continuel triomphe. Les foules, ivres de joie, de confiance et d'amour, affluaient de toute part, s'attachaient à ses pas, ne se séparaient pas de lui, alors même que la nuit était venue, toujours avides d'écouter sa parole, de contempler son visage, et d'exulter à la vue de ses miracles. Le soir venu, après le coucher du soleil, tous ceux qui avaient des malades et des possédés les lui amenèrent. La ville entière était rassemblée devant la porte . D'une seule parole Jésus chassa le démon des corps qu'il possédait et guérit tous les malades i .

La divinité de Jésus-Christ se montrait dans cette multitude de miracles avec un incomparable éclat, et elle trouvait en même temps dans l'accomplissement d'une prophétie célèbre une confirmation nouvelle. Ainsi se vérifiait ce qu'avait annoncé Isaïe : « Luimême a porté nos faiblesses et pris sur lui nos infirmités 2. Un sens profond s'offre, ici, à nous. Dans d'autres textes du même Isaïe, comme dans les prédications du Précurseur, ce sont nos péchés que Jésus a portés sur lui ; ici, ce sont nos souffrances, nos infirmités, nos maladies. Qu'est-ce à dire, sinon qu'un

* Marc.,I, 33. Matt. VIII. Luc, IV, 40-41... Marc, I, 34. 2 Matt., VIII, 36-37.

indissoluble lien unit les unes aux autres, et que nos maux sensibles sortent du péché comme le fleuve jaillit de sa source, et que Jésus-Christ, en même temps qu'il expiait nos crimes, voulut aussi se charger du fardeau de nos douleurs .

Ainsi se montrait-il dans sa double nature : Dieu dans le déploiement de sa puissance, homme, compagnon secourable, frère tendre et dévoué dans les larmes qu'il versait sur nos calamités et les tristesses dont il inondait sa sainte âme, toujours ravissant de charmes, toujours suivi, acclamé, béni. Son langage seul eût produit cet irrésistible élan. « Jamais homme n'a parlé ainsi, » disaient ceux-là mêmes qui venaient à lui pour le surprendre, et les foules demeuraient suspendues à ses lèvres. La vue de ses miracles portaient l'enthousiasme à son comble. Pourtant un troisième attrait l'emportait encore sur les deux autres : c'était celui de sa mystérieuse beauté . Le Prophète avait dit de lui qu' « il serait le plus beau des enfants des hommes. » La profondeur et l'inénarrable suavité de son regard, la noblesse de son geste, la majesté sereine qui se dégageait de toute sa personne, la douceur de sa voix, et, plus que le reste l'inépuisable bonté de son cœur, ravissaient le peuple qui, accouru à lui, ne consentait plus à s'en séparer. Les foules accouraient à lui de la Galilée, de la Décapote, de Jérusalem, de la Judée et des régions au delà du Jourdain * .

Lui, pour nous donner l'exemple de l'humilité au sein des plus éclatants triomphes, ne songeait qu'à se dérober aux ovations qui lui étaient faites ; il gagnait rapidement le rivage du Lac et comme la foule fondait

i Matt., IV, 25.

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