RÉSURRECTION DE LA FILLE DE JAÏRE. L'HÉMORROÏSSE
divines ; ici de même, il commence par ramener dans Târne de Jaïre la confiance et la sérénité. Elle n'est pas morte, elle ne fait que dormir. Parole délicieuse à entendre! La mort cesse d'être la mort, elle n'est plus le sombre chemin qui mène à une destruction sans espoir ; elle est devenue un sommeil léger et d'un moment ; si léger qu'un mot, un geste de l'Homme-Dieu, et le réveil s'opère. Jésus entra dans la chambre où la jeune fille était gisante . La prenant par la main il dit d'une voix puissante : « Jeune fille, je te V ordonne, lève-toi1! » Soudain la vie revint en elle, elle se leva et marcha. Jamais un miracle de Jésus ne reste inachevé ; avec la vie rendue, la jeune morte recouvre l'usage entier de ses membres et la plénitude de la santé. Elle marche et ressent aussitôt le besoin de sa quotidienne nourriture, et Jésus ordonne qu'on lui serve à manger 2. Magnifique en lui-même, ce miracle l'est plus encore quand nous y voyons un symbole, une annonce de l'avenir. Le même Homme-Dieu qui vient de ressusciter cette jeune morte ressuscitera un jour le genre humain tout entier. Sur lui, tout gisant qu'il soit dans l'immobilité de la tombe, Jésus prononce la parole de consolation et d'espérance : « Il n'est pas mort, il n'est qu'endormi », et viendra l'heure où, s'avançant vers cette nature humaine gisant dans la mort, il la prendra par la main, la soulèvera du tombeau et lui rendra pour l'éternité la plénitude de la vie. « Vient l'heure où les morts qui sont dans le sépulcre entendront la voix du Fils de Dieu ».
Ce sera l'heure d'une immense et universelle allé-
i Marc, IV, 41. Luc, VIII, 54. Matt.,lX,25 2 Marc, V, 43.
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gresse qui transportera le ciel et la terre, l'homme et lange, la créature et Dieu. Au ciel se produira, dans des proportions infinies,la scène dont§fut témoin la demeure de Jaïre. Le père et la mère de la jeune ressuscitée étaient ivres de joie K
IV. — Le miracle de la fille de Jaïre est trop éclatant, les enseignements qui en jaillissent trop profonds et trop pratiqués pour que nous n'insistions pas un instant encore. Une première leçon nous est donnée dès l'entrée de Jésus dans la demeure mortuaire. Nous y avons entendu retentir de tumultueuses clameurs, des cris, des chants lugubres, les hurlements des pleureuses, et Jésus en entrant chasse cette tourbe désordonnée. Il ramène par là nos deuils à la mesure et à la décence que réclame la mort des enfants de Dieu. Donnons à nos cérémonies mortuaires l'aspect grave et doux que leur doit donner notre éternelle espérance ; écartons-en toute manifestation criarde, toute pompe païenne, toute mise en scène plus digne du théâtre que de l'Eglise ; nos chants y seront des chants sacrés, l'assistance y demeurera silencieuse et attentive.
Un autre point est d'une égale importance. « Ne pleurons pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance » . « Ne jetons pas sur l'œuvre du Christ la défaveur et le mépris. Le Christ a vaincu la mort, quelles sont ces vaines lamentations? Que signifie cette douleur sans convenance comme sans objet? La mort n'est plus qu'un sommeil. Pourquoi pleurer sans mesure, sans fin, sans consolation ? Ces cris, poussés par l'incrédule, nous sembleraient déplacés : que sera-ce s'ils sortent d'une bouche
* Luc, VIII, 55-56.
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chrétienne et d'un cœur croyant ? Car nous avons, nous autres, de Lien autres sujets de consolation que les gens du monde sans croyance. On ne nous dit pas, à nous, des banalités comme celle-ci : « Pourquoi pleurer, quand les larmes ne peuvent remédier à rien, ni rendre la vie à ceux qui ne sont plus. . . » On nous dit : « Cette jeune fille n'est pas morte, elle dort » . On nous dit : « Tous, nous ressusciterons » ; la vie ne se détruit pas, elle se ranime ; nous ne périssons pas, nous parvenons à une vie supérieure ; vie éternelle, vie sublime, vie angélique, vie pleine d'immortelles délices. Dieu même a béatifié cette vie, et nous pleurons * ! d
Pleurer ainsi n'est-ce pas déshonorer la mort que Dieu a faite si radieuse et si belle? N'est-ce pas jeter à l'œuvre divine un injurieux mépris ? Pourquoi, si nous n'avons pas, à travers les ombres passagères de la mort, la claire vision de l'éternité, ouvrir à notre dépouille le seuil de la Maison de Dieu, réunir les prêtres, demander leurs prières et embaumer notre cercueil de l'encens du Sacrifice ? Tout cela est compréhensible si nous croyons à nos destinées éternelles. Et si nous y croyons, d'où viennent nos larmes désespérées ?
V. — Jésus, en même temps qu'il avait voulu mettre son miracle dans un incontestable éclat d'authenticité, avait écarté, avec un soin égal, les enthousiasmes et les acclamations de la foule ; il alla jusqu'à prescrire aux parents le secret sur les merveilles dont ils étaient les heureux bénéficiaires : // leur défendit expressément de raconter à personne ce qui venait de se passer 2 .
1 Sanct. Chrysost. in Matt.
» Marc, V, 43. Luc, VIII, 56.
Mais comment comprimer l'élan d'une pareille joie et d'une pareille reconnaissance ? Le bruit du miracle se répandit dans toute la contrée K
D'ailleurs les miracles surgissaient à chaque moment. Comme il sortait, deux aveugles s'attachèrent à ses pas, en criant: « Ayez pitié de nous, Fils de David! » Ils sont admirables ces deux infirmes ! admirables dans leur ardeur, dans la supplication qu'ils ne cessent de faire retentir, dans la course haletante qu'ils poursuivent malgré l'obstacle de leur cécité, dans la confiance dont ils accompagnent leur cri ; plus admirables encore dans leur foi. Aveugles, ils n'ont pu, comme la foule, contempler les miracles qu'opérait le Sauveur; le grand mobile qui devait entraîner les autres leur faisait défaut, et combien ils nous apparaissent, dans leur cécité, plus clairvoyants que les Juifs I Ceux-ci spectateurs assidus de merveilles sans nombre, restent incrédules ; ces deux pauvres aveugles voient des yeux de l'âme ce que les sens ne leur découvrent pas. Admirons encore leur persévérance, car Jésus continue sa route, sans prendre d'abord garde à eux, et ce n'est que quand il est parvenu dans sa demeure qu'il se lestait amener : Jésus poursuivit son chemin jusqu'à sa demeure 2. Le cri des aveugles témoignait sans doute de leur foi ; mais cette foi était rudimentaire encore. Ils saluaient Jésus du titre dont- on acclamait volontiers les hauts personnages et les rois. Etre « fils de David » était assurément un magnifique honneur en Israël, mais qu'il y avait loin encore au titre, qui seul convenait à Jésus, de « Fils de Dieu » ! La confession de foi est pleine et par-
1 Matt., IX, 26.
2 Matt., IX, 27-28.
faite, quand, avec saint Pierre, on s'écrie : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant » ! Les aveugles qui n'eu étaient pas là, mais dont la foi naissante touchait Jésus, furent amenés à confesser au moins implicitement sa divinité. Les aveugles s'étant approchés Jésus leur demanda : « Croyez-vous que je puisse ? » — « Oui, Seigneur, s" écrièrent-ils » <, C'était faire l'acte de foi demandé, et par là mériter le miracle. Il ne se fit pas attendre. Jésus toucha leurs yeux en disant : « qu'il vous soit fait selon que vous avez cru » . Et leurs yeux s'ouvrirent 2.
Le miracle vient de la puissance divine, mais Dieu, pour honorer sa créature, l'invite à coopérer à son action. Et la coopération réclamée, c'est la foi. « Croyezvous », demandait Jésus aux aveugles. Nous l'avons vu inculquer à Jaïre la confiance et la foi. C'est à la foi de Phémorroïsse qu'il accorda sa guérison. Le Centurion, avant d'être exaucé, donna le gage d'une admirable foi. Au sein de la tempête qui [les secouait sur le lac de Génésareth, il prenait soin avant tout de susciter dans l'âme de ses Apôtres les sentiments d'une foi intrépide. Et quand Jésus manifeste cette divine exigence; c'est plus encore pour le profit de l'homme que pour la gloire de Dieu. Avant même d'être guéris les malades se rendaient illustres par la généreuse expression de leur foi, et Jésus, souvent, les montrait comme exemple à la foule, ainsi qu'il advint pour le Centurion et la Cananéenne. Nous avons ailleurs fait remarquer quel soin prenait Jésus de guérir les âmes avant de subvenir aux détresses des corps. Et comme l'une de nos plus terri-
» Matt., IX, 28.
2 Matt., IX, 30.
bles maladies spirituelles est l'orgueil, la poursuite fiévreuse de la gloire humaine, le désir de la renommée, la soif des honneurs, Jésus, après beaucoup de ses miracles, se dérobait à l'admiration et aux hommages de la foule. Dans ce but il venait de guérir les aveugles dans le secret de sa demeure, ajoutant un ordre exprès de tenir le miracle caché. Prenez bien garde que personne ne le sache, leur dit-il avec menace1. Le devoir des heureux miraculés était-il d'obéir? En tout cas l'ivresse de leur bonheur leur rendit toute obéissance impossible, et, dès qu'ils firent hors de la maison, ils publièrent partout ce qui venait de leur être fait 2 .
VI. — Un miracle d'un autre genre suivit de près. Les aveugles s'étaient à peine éloignés qu'on présenta à Jésus un possédé que le démon avait rendu muet2. Le Sauveur ne pouvait réclamer ni la foi ni la parole de ce malheureux que la malfaisante action du démon rendait incapable de tout acte de volonté : aussi le délivrat-il sur le champ. Il chassa le démon et le muet parla 4.
Nous retrouvons la foule, telle que nous l'avons constamment observée durant cette première année de la vie publique de Jésus. Laissée encore à elle-même, à ses bons instincts, à sa droiture naturelle, elle se laisse aller à son enthousiasme et confesse sans réticence la grandeur des œuvres dont elle est témoin. Sa confession, ici, est remarquablement belle. Le peuple s'écriait enthousiasmé : « Jamais rien de semblable ne
i Watt., IX, 30.
2 Matt., IX, 31.
» Matt., IX, 32.
* Matt., IX, 33.
s'est vu en Israël ! / » Il ne perçait pas sans doutele sublime mystère d'un Dieu fait Homme ; néanmoins il plaçait d'un coup Jésus-Christ au-dessus de tout ce que Dieu avait produit de Saints, de Chefs, de Thaumaturges, dans le présent et dans le passé. Jésus, pour lui, était un être à part, plus grand, plus puissant, plus bienfaiteur, que tout ce que son histoire lui avait révélé, et, ni Abraham, ni Moïse, ni les Prophètes, ni ses Scribes et ses Pharisiens, ne pouvaient lui être comparés. Jésus en effet n'accomplissait pas ses miracles comme les avaient accomplis un Moïse ou un Élie : ceux-ci comme serviteurs et ne faisant agir qu'un pouvoir délégué : Jésus comme possédant ce pouvoir en lui-même et agissant de sa propre autorité. « Le peuple s'écriait donc : « Non! rien de pareil ne s'est vu en Israël » .
Tel est jusqu'ici ce bon peuple de Galilée. Mais hélas ! comme tout va changer! Un ferment d'impiété déjà le travaille. Des Pharisiens se mêlent à ses rangs et lui insinuent des pensées d'erreur et des sentiments de défiance. Et pour qui connaît la foule, sa mobilité, ses entraînements soudains, sa déplorable facilité à écouter et à suivre des meneurs perfides, on peut tout craindre pour elle des agissements des mortels ennemis de Jésus. Les absurdités les plus révoltantes pourront toujours faire impression sur elle et modifier ses idées et ses sentiments. Rarement, néanmoins, absurdité plus énorme fut mise en cours. Les Pharisiens disaient: Cest à Vaide du prince des démons qu'il chasse les démons 2. A quels délires peut donc tomber la passion de
i Matt., IX, 33-34.
2 Matt., IX, 34.
l'envie, car c'est l'envie, une envie furieuse et atroce, qui ne cessera plus d'armer les Pharisiens contre Celui que les foules acclamaient, disant : « Rien de tel ne s'est vu en Israël ». N'est-ce pas en effet le délire qui rejette sur le démon la guerre faite au démon ? Comme si le démon allait se détruire lui-même et ruiner son empire de ses propres mains! Absurdité plus révoltante encore, quand les faits montraient entre Jésus et l'enfer une opposition si éclatante. Les miracles du Sauveur étaient tous des actes de bienfaisance ; les prestiges diaboliques des actes de malfaisance et de cruauté. La puissance de Jésus était universelle, et la nature entière, animée comme inanimée, raisonnable comme dénuée de raison, obéissait au moindre de ses ordres; la puissance du démon se montrait fragile et circonscrite. Enfin le démon n'a qu'un but : détourner les hommes de Dieu ; Jésus n'est venu dans le monde que pour ramener le monde au culte et à l'amour de Dieu. Dire par conséquent que c'était avec l'aide du démon que Jésus chassait le démon était sans doute un blasphème et le plus horrible des blasphèmes, mais «'était en même temps un propos d'une insigne folie. Nous le surprendrons plus d'une fois sur les lèvres impies des Scribes et des Pharisiens.
Et comme toujours « l'iniquité se mentait à ellemême », et le trait qu'elle lançait au Sauveur se retournait pour la blesser mortellement. Car enfin d'où venait cette explication des miracles de Jésus-Christ, sinon de l'impossibilité où étaient les Juifs de les nier ? Les nier leur eût été bien autrement facile et efficace, s'ils l'avaient pu. Mais comment nier ce que tout un peuple contemple, non une fois, mais cent fois, mais mille fois ? Ne pouvant nier, ils appelaient, pour les expliquer, tout
à leur aide, jusqu'aux plus révoltantes absurdités, ne voyant pas qu'ainsi ils achevaient de démontrer leur invincible authenticité.