‹ Nos saint évangiles (volume 2)Chapitre 27 sur 40 · JÉSUS-CHRIST AFFIRME SOLENNELLEMENT SA DIVINITÉ · texte numérisé non relu

JÉSUS-CHRIST AFFIRME SOLENNELLEMENT SA DIVINITÉ

I. — Une des fêtes Juives de l'été, Pâques ou la Pentecôte, fit momentanément quitter à Jésus la Galilée et l'amena à Jérusalem. La fête des Juifs était proche* Jésus monta à Jérusalem *.

L'Évangéliste attire notre attention sur un point de la Cité Sainte, la Piscine Probatique, appelée aussi de Bethesda, et la description minutieuse qu'il nous en fait laisse percer une arrière-pensée de haute valeur. C'est qu'en effet Dieu, comme il le faisait dans tant d'autres particularités de l'Histoire d'Israël, esquissait la pre mière et la plus divine des manifestations de sa grâce dans la Nouvelle Alliance. La piscine de Bethesda, c'est le Baptistère Chrétien ; les merveilles qui s'y opéraient étaient la représentation vive des merveilles de notre baptême. Rien n'y manque ; tout y est représenté en figure : l'eau, l'ange, les malades, le miracle de la rénovation. Dès les siècles reculés Dieu annonçait par des esquisses, des figures, ce qu'il allait opérer dans la plénitude des temps.; et plus approchait la venue du Messie, plus les figures devenaient précises. Depuis longtemps Dieu donnait à l'eau la double mission de laver les souillures et de guérir les maladies ; mais à la piscine de Bethesda cette vertu de l'eau rendue miraculeuse

i Joan.,V, i.

s'accusait par de plus saisissants effets. L'eau n'y agissait plus par elle-même, elle recevait d'un ange sa puissance de guérison. Il se trouvait à Jérusalem une Piscine Probatique, et, en Hébreux, appelée Bethesda. Cinq portiques V entouraient sous lesquels gisait une foule pressée d'infirmes, d'aveugles, de boiteux, de paralytiques, qui tous attendaient le mouvement de l'eau. A des temps marqués l'Ange du Seigneur descendait dans la Piscine, l'eau s'agitait, et le malade qui le premier y entrait après le mouvement de l'eau était guéri de son infirmité, quelle qu'elle pût être *. N'est-ce pas bien là notre baptistère chrétien, mais avec cette différence que la réalité l'emporte infiniment sur la figure ? A Bethesda les seules infirmités corporelles sont guéries : à notre baptême les maladies de l'âme, toutes, les plus graves, les plus désespérées, la mort elle-même, sont vaincues dans l'eau régénératrice. A Bethesda c'est un Ange : au baptême c'est le Dieu des Anges qui opère, c'est l'Espril- Saint qui communique à l'eau sa divine vertu. A Bethesda la puissance curaiive est limitée à un seul malade : la puissance baptismale est sans limite ; quelle que soit la multitude qu'elle atteigne, elle ne saurait ni s'épuiser ni même s'amoindrir. Le monde entier viendrait au baptistère qu'il y recevrait la régénération ; et de même que le soleil peut éclairer toutes les parties du monde sans appauvrir ses rayons, de même sans diminution de sa puissance, l'eau baptismale peut guérir toute infirmité et ressusciter toute mort. N'est-ce pas encore une vive image de l'humanité déchue que cette multitude de malades et de m.oribonds qui entoure la Piscine de

i Joan.. V, 2-3-4.

Jérusalem, et ne nous serait-il pas facile de retrouver dans les maladies qui travaillent les corps l'image vive des maux qui travaillent nos âmes ?

II. — Or il y avait là un homme infirme depuis trente-huit ans \ . C'est vers ce malheureux, couché misérablement sur les bords de la Piscine, que Jésus se dirige, c'est lui qu'il va, tout à l'heure, guérir par un insigne miracle. Si nous nous demandons pourquoi, du milieu de cette multitude de malades, ce paralytique est le seul distingué et guéri, peut-être en trouverons-nous la raison dans les excellentes dispositions et même aussi les vertus éminentes qu'il présente au Sauveur et offre à notre imitation : sa persévérance à venir chaque année, depuis trente-huit ans, demander à l'eau miraculeuse sa guérison, sa douceur que rien ne trouble, son humble attitude, son calme et patient langage, tout à l'heure la foi admirable qu'il montrera et le courage plus admirable encore qu'il mettra au service de cette foi : cet ensemble de qualités et de vertus semble le recommander à la pitié du Sauveur. Si tous les autres nous donnent l'exemple d'une vigilance sans cesse en éveil, pour profiter du passage de la grâce, de la descente de l'Ange et du trouble viviflcateur de l'eau, le paralytique nous apparaît plus admirable encore . Et quand nous rapprochons sa persévérance et sa vigilance de notre tiédeur [et de notre inertie, nous trouvons ample sujet à rougir. Trente-huit ans durant, cet infirme renouvelle ses efforts, et, toujours déçu, se reprend toujours à espérer et à tenter. Il est seul, sans secours, sans un bras qui consente à le soutenir, et il ne se laisse

* Jo.m, V, 5.

tomber dans aucun désespoir. Chaque année, il voit les autres infirmes secourus et guéris, et il n'en conçoit ni amertume ni dépit. Rapprochons de cet héroïsme notre lâcheté ; de cette douceur sereine nos violences et nos acrimonieuses récriminations. Non seulement Dieu doit nous obéir, mais nous ne lui concédons même pas le droit de nous faire attendre ! Alors que nous montrerons dans nos ambitions et la recherche de nos plaisirs une inlassable patience, dès qu'il s'agit de notre âme et de Dieu l'on ne trouve plus en nous qu'irritation et dépit.

Mais mettons en scène ce paralytique, nous le jugerons mieux encore. Les premiers mots que Jésus lui adresse sont bien de nature à mettre sa douceur à l'épreuve. Veux-tu être guéri l ? Quelle question pour cette âme ulcérée ! Encore s'il connaissait Celui qui la lui adresse, mais Jésus pour lui n'est qu'un vulgaire inconnu. Néanmoins, sans colère, sans amertume, il lui fait le récit de sa longue et désespérante misère. Seigneur, lui répondit le malade, quand Veau s'agite personne n'est là pour me jeter dans la Piscine; tandis que je m'y traîne, toujours un autre y descend avant moi 2.

Il achevait à peine son récit que le miracle éclatait. Lève-toi, lui dit Jésus, prends ton lit et marche*. Nous pouvons mesurer la grandeur du miracle à celle de l'infirmité. Quand l'engourdissement étrange que nous nommons la paralysie s'est emparé d'un corps et l'a totalement enserré et que les années ont aggravé le mal jusqu'à le rendre absolument incurable, quelle autre puissance qu'une puissance divine peut rendre h

* Joan., V, 6.

2 Joan., V, 7.

3 Joan., V, 8.

l'infirme l'usage de ses membres, le lui rendre instantanément et d'un mot, le lui rendre avec un complet retour des forces, jusque là qu'il s'empare de son lit et le porte sans difficulté? Prends ton lit et marche. A r instant V homme fut guéri, prit son lit et marcha *. Sa foi commence, ici, à se faire jour. Il n'hésite pas ; il ne se défie pas, il obéit, il marche, et cette promptitude à se rendre à l'injonction du Seigneur, à saisir, contre toute vraisemblance, sa lourde couchette et à se remettre à marcher, ne peut venir que du docile acquiescement de la foi. Quant au Sauveur qui le forçait à cette publique manifestation, c'était son ordinaire conduite de mettra en une toute victorieuse lumière l'authenticité des prodiges qu'il accomplissait. Comme le miracle était la preuve suprême de sa divinité, il était essentiel que cette base fût, pour tous les siècles, hors de tout doute et de toute négation. Multiplie-t-il les pains? Il en laisse de nombreux fragments dans les corbeilles. Guérit-il les lépreux ? Il les fait se montrer aux Prêtres. Change-t-il l'eau en vin ? C'est le chef du festin qui, avec les époux, se rendra compte de la réalité du miracle. Ressuscite-t-il la fille de Jaïre ? Il ordonne qu'on lui serve à manger. Souvent encore il fait servir la perverse malice de ses ennemis à compléter l'argument d'authenticité. Ce qu'il fait ici.

C'était un jour de Sabbat, Les Juifs dirent à Vinfirme : « C'est le Sabbat, il t'est défendu d'emporter ton lit 2». A ceux qui s'étonneraient d'une aussi ridicule prohibition rappelons ce qu'était devenue entre les mains des Pharisiens et des Docteurs la Loi divine du

i Joan., V, 9.

* Joan., V, 9-10.

repos sabbatique. Ce n'était plus la large et bienfaisante loi qui assurait à l'homme le salut de l'âme et du corps, c'était la surcharge de prohibitions ridicules et tracassières, la tyrannie pharisaïque qui rendait la vie ordinaire impossible. Défense de porter le plus léger fardeau ; défense de tuer l'insecte qui incommode ; défense au voyageur de faire un pas de plus, quand sonnait l'heure du sabbat, etc. Nous voyons à l'œuvre ces odieux travestisseursde la Loi divine : C'est le Sabbat ; il t'est défendu d'emporter ton lit J . Cent fois durant le cours de sa vie publique, Jésus les confondra ; cent fois ils reviendront à la charge, s'efforçant de faire passer Jésus-Christ comme violateur de la Loi, et eux comme les sauveurs de l'orthodoxie. Mais si nous perçons jusqu'au fond de ces âmes perverses, nous y trouvons bien moins le zèle de la loi que la haineuse envie devant le prestige de l'Homme-Dieu.

Ce sentiment s'étale cyniquement dans le dialogue qu'ils engagent avec le Paralytique. Celui-ci, armé de son bon sens et de sa droiture, répond à leur défense : Celui qui m'a guéri m'a dit : « Emporte ton lit et marche 2 » / Il ne connaissait point le Sauveur, il n'avait pas suivi sa carrière de prédications et de miracles; il ne savait pas que c'était le Messie, Fils de Dieu même qui venait de le guérir ; mais sa droiture le guidait. Celui qui faisait un miracle ne pouvait être violateur d'une loi divine, et lui obéir ne pouvait être qu'obéir à Dieu.

La haineuse mauvaise foi des Pharisiens perce dans leur réponse ; ils se gardent bien de faire allusion au miracle qui les confondait, ils ne disent pas : a Quel est

1 Joan., V, 10.

2 Joan., V, 11.

celui qui t'a guéri » ; mais bien : Quel est celai qui a pu te dire : « emporte ton lit et marche i »? Le paralytique ne put les satisfaire, car Jésus venait de se retirer et de se perdre dans la foule. Il se dérobait pour laisser s'instruire en dehors de lui la cause du miracle et se démontrer par ses ennemis même son authenticité; mais il évitait aussi, en se montrant aux pharisiens, d'exciter leur colère et d'enflammer leur passion.

Quelques instants après il était dans le temple,, où. le paralytique guéri venait lui-même rendre grâce à Dieu. Jésus le rencontra dans le Temple et lui dit : « voilà, que tu es guéri, désormais ne pèche plus de peur qu'il ne t' arrive quelque pire affliction 2. C'est donc souvent par des peines corporelles que Dieu nous châtie de nos fautes. Gomme nous sommes • insensibles aux maux de l'âme et aux désastres qu'y cause le péché, Dieu nous ramène au repentir et à la pénitence par l'atteinte de la douleur. Ainsi fut châtié l'incestueux de Corinthe; ainsi le serons-nous souvent quand les autres moyens de conversion seront restés inefficaces. Sachons de plus voir dans les expiations de ce monde les peines réservées à l'autre, cessons cet absurde discours : « Pourquoi une interminable expiation pour un plaisir qui ne dure qu'un moment » . Comme si l'outrage fait à un Dieu se mesurait à la longueur du temps ! Pour une faute rapide le paralytique expiait depuis trentehuit ans, et Jésus-Christ lui laissait entrevoir qu'une rechute dans le péché entraînerait des peines bien plus graves encore.

Nous pouvons croire que la menace du Sauveur ne

1 Joan., V, 12.

« Joan., V, 4i.

se vérifia pas pour notre heureux miraculé. Sa foi, son courage, son zèle, nous apparaissaient admirables. A peine eut-il connu Jésus qu'il courut le faire connaître aux Pharisiens, non pas certes connaître comme un traître qui livre un nom à la vindicte de ses juges, mais comme un ardent apôtre qui proclame la gloire du divin thaumaturge et la charité de son divin Bienfaiteur : Cet homme sortit du temple et annonça aux Juifs que c'était Jésus qui V avait guéri *.

II. — Ils ne s'en doutaient que trop et déjà ils se consultaient entre eux sur les. moyens à prendre pour perdre celui qu'ils haïssaient : Les Juifs entreprirent de persécuter Jésus pour ce qu'il venait de faire un jour de sabbat 2.

Mais que peuvent les machinations de l'impiété contre Dieu et son Christ? Que peuvent-elles sinon tourner en éclatant témoignage de la vérité ? Ainsi en est-il ici ; ainsi en sera-t-il au Calvaire; ainsi jusqu'au dernier jour du monde. Les Juifs accusent Jésus-Christ de violer le sabbat; tout à l'heure, ils l'accuseront de se dire fils de Dieu : les deux accusations servent au Sauveur de point de départ pour affirmer sa divinité : sa parole l'affirme : ses œuvres la prouvent.

11 est Dieu, Fils unique de Dieu, égal à son Père selon sa nature divine; par conséquent, souverain Législateur comme lui, et, comme lui, maître de modifier, d'abroger les lois qu'il a d'abord établies. Législateur souverain, il est le maître du sabbat comme des autres parties de la Loi Mosaïque .

1 Joan., V,15.

a Jôan., V, 16.

D'ailleurs, Fils de Dieu, il fait ce que fait son Père. Or, que fait Dieu son Père ? Si, après les six jours de la création, il est dit que Dieu « entra dans son repos, » ce repos est loin d'être la cessation de toute œuvre. Cette création qu'il a fait jaillir du néaut, Dieu ne cesse de la régir, de l'animer, de la « soutenir sur la parole de sa puissance. » Dieu veille sans cesse sur ses créatures ; sans cesse il les nourrit et les protège. C'est son bras qui soutient les astres dans leur course; c'est lui qui fait lever le soleil, tomber la pluie, mûrir les moissons ; c'est Dieu qui donne la pâture à tous les êtres qui, sans son incessante action, retomberaient dans leur néant originel. Dieu donc, aux jours du sabbat comme les autres, ne cesse pas d'agir. Et son Fils, son Égal, son Consubstantiel, ne pourra faire de même? Son Père donne la vie au monde, et lui ne pourra pas rendre la santé à un infirme I Mon Père ne cesse d'agir, et moi de même1. Les Juifs ne se méprirent pas sur la portée de cette parole. Là-dessus ils cherchèrent à faire mourir Jésus, non seulement parce qu'il violait le sabbat, mais surtout parce qu'il affirmait que Dieu était son Père, se faisant aussi l'égal de Dieu 2.

Que deviennent, ici, les sophismes des incrédules qui veulent que Jésus-Christ ni n'ait eu conscience, ni n'ait affirmé, au début, qu'il était Dieu ? Voyons. Les Juifs, le persécutent-ils pour autre chose, sinon qu'il affirme être Dieu ? Lui-même viole le sabbat : pourquoi sinon comme preuve que, étant Dieu, il est maître de la Loi sabbatique comme des autres ? Que dit-il de son Père, sinon qu'il en est l'égal, c'est-à-dire Dieu comme

1 Joan.,V, 17.

2 Joan.,v, 18.

Lui ? Que fait-il, sinon jce que fait son Père : Mon Père ne cesse d'agir et moi de même *. Et quand les Juifs ont parfaitement entendu et compris son affirmation et qu'ils le persécutent à cause d'elle, les détrompe-t-il ? Tout au contraire il appuie davantage encore. Et FÉvangéliste, qui en maint autre endroit fait remarquer la fausse interprétation que soit les Juifs, soit les apôtres, font des paroles du Maître, et rectifie cette interprétation, le fait-il ici ? Nullement. Quand, ailleurs, Jésus eut dit: v en trois jours je le réédifierai » et que les Juifs eurent compris qu'il s'agissait du Temple de Jérusalem, l'Évangéliste a soin de rectifier et de dire que Jésus entendait « le temple de son Corps. » Ici? nulle rectification.

D'ailleurs, cette affirmation si claire, si formelle, de sa divinité, Jésus l'accentue plus encore dans la suite de son discours. Il est si lié à son Père, si.consubstantiel, si un, que les pensées, les vouloirs, les actes sont communs entre le Père et le Fils, et s'il est faux et blasphématoire de nier la distinction des Personnes en Dieu, il le serait aussi de nier l'unité dénature. En vérité, en vérité, je vous le dis, le Fils de lui-même ne peut rien faire qu'il ne Vait vu faire par le Père 2. Il ne peut rien faire de contraire, d'opposé à ce que fait son Père, tant les pensées sont communes, tant le Père communique tout au Fils qu'il aime d'un amour infini : Tout ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement, car le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait 3. Si, le Père est principe, tout n'en est que plus commun entre le Père et le Fils. Dire que ces paroles impliquent une

2 Joan., V, 19.

8 Joan., V, 20.

infériorité pour le Fils serait une absurdité et un blasphème, puisqu'elles n'expriment rien autre chose qu'une parfaite consubstantialité. Ce sublime mystère d'un Dieu, Fils unique du Père, venu en ce monde pour sauver et régir ce monde, de grandes œuvres, d'éclatants miracles, en sont déjà l'inébranlable argument, et d'autres miracles plus grands encore viendront en achever la démonstration. Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait. Il lui montrera des œuvres encore plus grandes en sorte que vous serez dans V admiration i.

Quelles sont « ces plus grandes œuvres » qui vont suivre et qui achèveront de montrer en Jésus-Christ le vrai Fils de Dieu?

Les plus grandes, les plus manifestement réservées à Dieu sont celles qu'il sera à jamais impossible d'attribuer à un homme qui ne serait qu'homme, sans être Dieu en même temps : la résurrection des morts, le pouvoir de juger, la vie de l'âme donnée, répandue à flots intarissables dans le monde; à l'heure marquée la résurrection générale, le jugement, la punition des méchants, le triomphe et la récompense des bons. Telles sont les grandes œuvres dont Dieu seul peut être l'auteur ; or, toutes ont été attribuées à Jésus-Christ, toutes ressortent de sa dignité de Fils de Dieu. De même que le Père ressuscite et donne la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut 2. Il la donne parce qu'il en est la source, étant lui-même « la résurrection et la vie. » Il la donne « à qui il veut, » il n'est pas serviteur, il est maître; il n'a pas un pouvoir subalterne et délégué ; il a,

1 Joan., V,20.

comme Fils égal à son Père, le même pouvoir qu'a le Père. L'incrédule dira-t-il que ce ne sont là que des paroles? Mais ces paroles Jésus-Christ les appuyait de faits. 11 venait de ressusciter la fille de Jaïre; il allait rendre à sa mère le jeune mort de Naïm ; il allait faire sortir du sépulcre Lazare, tombant déjà en pourriture. Remarquons ces mots: le Fils donne la vie à qui il veut. Même pouvoir que son Père, même liberté dans son choix.

Une autre prérogative divine est celle du jugement. Tout homme qui sort de ce monde comparaît devant le tribunal de Dieu, et ce jugement particulier sera suivi, à la fin des temps, d'un jugement général, assises solennelles, où le genre humain tout entier comparaîtra pour recevoir la définitive sentence ou de la vie ou de la mort éternelle. Or, c'est Jésus-Christ qui a reçu entre les mains la puissance judiciaire ; c'est lui qui est constitué « Juge des vivants et des morts ;. » c'est devant lui que comparaît chaque âme à sa sortie de ce monde ; c'est lui qui, à la fin des temps, reviendra sur la terre, non plus pour y mourir, mais pour y triompher ; non plus condamné mais Juge, « en grande puissance et en grande majesté, porté sur les nuées du ciel, » rejetant dans la perdition éternelle ceux qui l'auront rejeté, introduisant dans l'éternelle béatitude ceux qui l'auront reconnu, aimé et servi. Le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au Fils l. Pourquoi? Comme apanage de sa divine filiation, comme récompense des humiliations et des souffrances endurées par lui pour le salut universel. Égal en puissance et en œuvres à son Père, le Fils doit l'être en honneur. Le

i Joan.,V, 22.

Père a remis tout jugement au Fils afin que Ions honorent le Fils l . Malheur donc aux contempteurs de Jésus-Christ ; toute insulte au Fils rejaillit sur le Père, et insulter Dieu c'est se perdre à jamais. Celui qui n'honore point le Fils n'honore point le Père qui Va envoyé' 2.

Communiquer la vie divine, faire qu'une frôle créature humaine, un insecte, un atome, soit tellement pénétré de Dieu qu'il en devienne un être radieusement divin, qn'il soit par là capable de voir et de posséder Dieu, en un mot qu'il ait en lui la vie éternelle : voilà certes une œuvre qu'un Dieu seul peut produire. Or, Jésus-Christ la produit. C'est là même le grand et merveilleux fruit de son incarnation. Par lui, nous nous rattachons à Dieu d'une ineffable manière jusqu'à devenir « de la famille, » « de la parenté de Dieu, » « posséder en nous un commencement d'être divin. » Jésus-Christ en s'unissant à nous, nous unit à Dieu. En vérité, en vérité, je vous le dis, qui écoute ma parole et croit en Celui qui m'a envoyé, possède la vie éternelle 3. La foi en Jésus-Christ et en son Père qui nous l'envoie est en nous la semence d'une vie supérieure, elle fait de nous des êtres déifiés, tels que Dieu les veut et en lesquels, ainsi que dans son propre Fils, « il met toutes ses complaisances » . Pour ces heureux élus aucun jugement à craindre; il n'y a point de jugement*. Il n'y en aurait que si le mépris de la rédemption et le refus d'y croire nous laissaient dans la mort du péché et de

1 Joan., V, 23.

2 Joan., V, 23.

3 Joan., V, 24.

* Joan., V, 24.

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la réprobation; mais dès lors que nous croyons, nous passons de la mort à la vie i.

Si l'on objecte que cette vie est pour nous invisible, que notre transfiguration divine demeure invisible comme elle; si devant le mystère notre foi hésite, notre raison chancelle, Jésus-Christ prend soin de prouver l'invisible par le visible ; il opère sous nos yeux ces grands actes de puissance par lesquelles morts reviennent à la vie. Tout à l'heure, il nous annonçait la future résurrection du genre humain au dernier jour ; c'est pour nous en donner la preuve et l'image que sur l'heure même il fait sortir pleins de vie les morts du tombeau. En vérité, en vérité, je vous le dis, V heure vient, elle est venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et ceux qui V auront entendue, vivront 2. Et d'où vient à Jésus-Christ cette puissance de résurrection ? De ce qu'il a en lui-même la puissance de Dieu, de ce qu'il est un avec son Père, de ce qu'il est Dieu comme son Père, distinct de son Père comme Personne, un avec son Père comme Nature. Étant Fils, il reçoit de son Père, mais recevoir n'implique pour le Fils aucune infériorité. Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même 3.

Qui parlait ainsi? Qui s'attribuait, non seulement la puissance, mais la nature de Dieu? Celui qui n'avait, aux yeux, que l'apparence de l'homme, « la forme de l'esclave. » Il fallait donc connaître l'ineffable mystère de l'union hypostatique, qui des deux natures, divine et humaine, fait une seule et même Personne divine ; il

» Joan., V, 24.

2 Joan., V, 24-2o.

3 Joan., V, 28.

fallait croire en un Homme-Dieu pour comprendre les paroles et les œuvres de Jésus-Christ. Pour qui ignorerait ou refuserait de croire, tout, dans le Christ, demeurerait énigme insoluble. C'est ce que le Sauveur fait entendre aux Juifs \ Ne vous étonnez pas de ne voir en moi que l'apparence d'un homme ; Nolite mirari hoc quia Films Hominis est. Car sous cette apparence se cache un Dieu. Et ce Dieu est le maître souverain de la vie et dé la mort, et ce Dieu est le Juge universel, l'arbitre des destinées du monde, Celui qui, au dernier jour, rendra la sentence qui fixera à chacun son sort éternel. Ne vous étonnez donc pas ; car V heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu, Et ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie ; ceux, au contraire, qui auront fait le mal ressusciteront pour la damnation 2 .

Autant Jésus-Christ prend à tâche d'établir sa divinité, autant il met d'insistance à montrer son union parfaite avec Dieu son Père. Le Fils n'est pas sans son Père; il est tout par le Père dont il est engendré. De moi-même je ne puis rien faire . Selon que f entends, je juge, et mon jugement est juste parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé 3 . Ce qui revient à dire : nous avons, mon Père et Moi, une volonté unique, une unique lumière, une seule et même autorité, un seul et même jugement, jugement infiniment vrai, juste et bon.

Combien étranges seraient les paroles suivantes si

1 Joan,, V, 28-29.

2 Joan., V, 29

a Joan., V, 30.

nous n'en pénétrions pas la vraie portée 1 Si fêtais seul à rendre témoignage de moi, mon témoignage ne serait pas valable *•'. Qu'est-ce à dire, puisque l'affirmation venant d'une telle bouche est infiniment recevable, étant infiniment vraie ? Mais, Jésus fait, ici, ce que depuis son Incarnation il ne cesse de faire : il condescend, il prend rang parmi nous, il se met au niveau de notre langage. Nous disons : se rendre à soi-même témoignage est sans valeur. Jésus dit de même et il répond ainsi aux secrètes pensées des Juifs qui l'écoutent. Au contraire, en beaucoup d'autres circonstances, quand il importe d'établir son autorité divine, il tient un tout autre langage. A la Samaritaine il dit : « Le Messie, c'est moi qui te parle. » Aux Juifs, il donne souvent son témoignage comme l'irrécusable témoignage d'un Dieu. Ici, il condescend et s'abaisse. S'il n'y avait que moi à me rendre témoignage, ce témoignage serait sans valeur. Mais il g a un autre qui rend témoignage de moi 2.

Trois témoignages différents vont passer sous les yeux des Juifs, et tous trois établiront, sans qu'ils les puissent récuser, la divinité de Jésus-Christ.

Le premier est le témoignage de Jean-Baptiste. Gomment le récuseraient-ils ? D'eux-mêmes ils sont allés au Saint Précurseur; eux-mêmes l'ont interrogé comme ayant autant d'admiration pour sa sainteté que de foi en sa parole. Et telle était la confiance qu'ils mettaient en lui que c'est sur lui-même, sur ce qu'il était, sur ce qu'il n'était pas, qu'ils l'interrogeaient. Et afin que leur ambassade fut plus solennellement décisive,

1 Joan., V, 31.

2 Joan., V, 31-32.

c'est à la plus haute aristocratie de la nation, aux. Princes des Prêtres, qu'ils l'avaient confiée. Or que disait Jean ? Qu'affirmait-il sans cesse, sans fin ? Que le Messie était venu ; qu'il vivait au milieu du peuple ; que sa grandeur était une grandeur surhumaine, qu'il était le Fils même de Dieu. Vous avez envoyé vers Jean et il a rendu témoignage à la vérité *, vérité suprême, fondamentale, centre de toutes les autres : à savoir que Jésus-Christ est Dieu. Qu'ils se souviennent donc de leur enthousiasme devant la parole et les vertus de Jean qui leur apparaissait comme un flambeau de lumière et de feu 2, car alors, un moment, ils voulurent tressaillir à sa clarté 3. Si Jésus -Christ en appelle au témoignage de Jean-Baptiste ce n'est certes pas qu'il ait besoin du témoignage humain. Pour moi je nai que faire du témoignage d'un homme 4, mais, Sauveur charitable, il veut tenter tous les moyens de vaincre l'opiniâtre résistance de ses ennemis, les amener à lui par les arguments les plus propres à les toucher. Si je vous ai parlé de Jean c'est afin de vous

sauver

N'y a-t-il pas un témoignage plus éclatant encore que celui de Jean ? Oui, certes ! Et c'est de Jésus-Christ même qu'il jaillit. En même temps qu'il dit qu'il est Dieu, Jésus-Christ le prouve, en opérant les œuvres que Dieu seul peut opérer. Sa vie est une suite non interrompue de miracles : tout lui obéit, rien ne lui résiste, ni les forces naturelles, ni les lois immuables de l'uni-

i Joan., V.

2 Joan., Y, 35.

» Joan., V, 35.

* Joan., V, 34.

« Joan., V, 34.

vers, ni la vie, ni la mort, ni la volonté humaine. Il guérit d'un mot, d'un geste, toute infirmité ; à sa voix la mort rend ses victimes, l'océan apaise ses fureurs, les démons épouvantés sortent des corps qu'ils possèdent. Moi fai un témoignage plus grand que celui de Jean : ce sont les œuvres que le Père m'a donné d'accomplir. Ces œuvres que je fais témoignent que le Père m'a envoyé â. Voilà la grande et immuable preuve de la [divinité de Jésus-Christ. Elle traverse les siècles, elle défie toute objection, elle emporte toute conviction, elle amène toute certitude. Les miracles opérés par Jésus-Christ lui-même suffiraient amplement pour donner à la preuve toute sa force ; mais que dire de la multitude des autres œuvres que, depuis dix-huit siècles, Jésus-Christ opère par ses Saints, dans son Eglise ? Cette Eglise même qu'est-elle, dans sa prodigieuse vie, qu'un permanent miracle ? Pas un point du monde, pas une parcelle du temps qui n'ait eu le rayonnement du miracle, et par conséquent la preuve tangible de la divinité de Celui par la puissance duquel le miracle s'opère.

Jésus-Christ produit en ces termes un troisième témoignage, le plus auguste de tous : Le Père luimême qui m' a envoyé rend témoignage de moi 2. La voix du Père proclamant Jésus-Christ « son Fils unique dans lequel étaient toutes ses complaisances » avait retenti au Jourdain. Si les Juifs n'avaient pas ouï cette voix, Jean l'avait affirmée, et les Juifs ne pouvaient ni suspecter sa bonne foi, ni nier son affirmation. Cette même voix du Père s'est fait entendre à plusieurs

» Joan., V, 36.

2 Joan., V, 37-38.

reprises durant la vie publique du Sauveur, une dernière fois dans le temps qui avoisinait la Passion. Mais, outre ces manifestations particulières, tous les siècles, depuis les jours de l'Eden, n'ont-ils pas retenti de cette voix ?N'est-cepas elle que se transmettaient les Patriarches, quand ils saluaient de loin le Rédempteur à venir? Moïse a-t-il fait autre chose que révéler au monde, de la part de Dieu, la venue sur la terre de son Verbe Incarné? Ce Verbe Incarné, tous les Prophètes en ont par avance écrit l'histoire, de la Crèche au Golgotha, et quand Isaïe le dépeint et finit par le nommer « le Fils de Dieu », que fait-il que reproduire la voix même du Père? La Loi Ancienne que Dieu donna au monde n'eût pas d'autre but que d'annoncer, préfigurer, préparer l'Avènement de Jésus-Christ, « fils unique», fils bien-aimé du Père » . C'est là ce que fait entendre Jésus- Christ quand il dit aux Juifs : Scrutez les Écritures, où vous pensez trouver la vie éternelle. Elles aussi rendent témoignage de moi1.

La preuve est invincible ; la lumière est complète . Mais Jésus-Christ n'est pas seulement lumière, il est aussi et surtout amour. Il vient d'éclairer les malheureux Juifs, et, en leurs personnes, les incrédules et les négateurs de tous les siècles ; maintenant son cœur s'émeut, sa douleur éclate, les larmes brûlantes que nous lui verrons verser sur Jérusalem déïcide et impénitente montent déjà à ses paupières, et les cris de sa miséricorde, les appels passionnés de sa tendresse, se font entendre : Vous ne voulez donc pas venir à moi pour y trouver la vie 2 ! Déjà vous vous êtes éloignés de ce Dieu que vous prétendez servir, dont vous vous dites

• Joan., V, 39.

•-' J ai.. V, 40.

orgueilleusement le peuple privilégié, vous « l'honorez des lèvres », c< mais votre cœur est loin de lui ». Vous n'avez jamais entendu sa voix, ni contemplé sa gloire. Sa parole ne demeure pas en vous, puisque vous ne croyez pas en Celui qu'il a envoyé*. Et quand je revendique la gloire qui m'est propre, la gloire du Fils unique du Père, est-ce pour moi? En ai-je quelque besoin ? La gloire qui vient des hommes est- elle nécessaire à Celui qui est par soi la gloire infinie ? Le soleil s'accroît-il de la chétive lumière d'un flambeau ? Ce n'est pas des hommes que je reçois ma gloire 2. Si je la réclame des hommes, pour quel motif est-ce, sinon que par là ils obtiennent le salut?

Quelle tristesse dans les paroles qui suivent ! Venir en ce monde, le cœur débordant d'amour, , venir pour répandre les bienfaits dont le Père l'a fait le dépositaire et le dispensateur, et se voir rejeter du monde ! Je suis venu au nom de mon Père et vous me rejetez 3 /

La blessure est plus profonde encore, l'affront plus sanglant, car ces mêmes hommes qui repoussent un Fils de Dieu, accepteront comme guide et comme sauveur le premier qui, sans autorité ni mission, se présentera à eux. C'est là le crime de l'incrédule. Il rejette les vérités divines et le Dieu Sauveur qui les annonce, et il se livre aux sophistes qui ne lui offrent qu'incohérence de doctrines, doutes, erreurs, souvent extravagances. Qu'un autre vienne en son propre nom, vous le recevrez *. Ainsi fera le monde dans le cours des siècles, ainsi surtout fera-t-il aux jours de l'Antéchrist.

2 Joan., V, 41.

3 Joan., V, 43.

* Joan., V,43.

Et quelle est la cause d'une si prodigieuse aberration? Toujours la même : l'orgueil de l'intelligence et la perversion du cœur. S'éloigner de Dieu, renier Dieu, cesser d'espérer en Dieu et de rechercher la gloire qui vient de Dieu, se donner tout entier aux ambitions de ce monde : voilà qui arme peuples et individus contre le Christ envoyé de Dieu. \Comment pourriez-vous croire, vous qui tirez votre gloire les uns des autres et ne cherchez point la gloire qui vient de Dieu seul l ?

Sans cesse les Juifs se rejetaient sur Moïse, et, pour repousser Jésus-Christ, se targuaient de lui demeurer fidèles. Jésus-Christ leur enlève en terminant, cette fausse excuse et cette trompeuse sécurité. Nul plus que Moïse n'a parlé du Messie, nul n'a plus clairement annoncé sa venue, ni proclamé avec plus de force son autorité souveraine. Au dernier jour, quand le Christ viendra juger tous les hommes, le premier et le plus implacable accusateur du peuple Juif sera ce même Moïse, dans lequel ils placent une ruineuse espérance. Votre accusateur sera Moïse lui-même, en qui vous espérez. Si vous croyiez à Moïse, peut-être croiriez-vous en Moi, car il a écrit de Moi 2.

I. — Jésus, en quittant Jérusalem, laissait les Pharisiens plus endurcis et plus haineux que jamais. Ni ses tendres avances, ni ses exhortations, ni l'éclat de ses

* Joan., V, 44

miracles et la preuve si invincible de sa divinité, n'avaient pu ni vaincre leur aveuglement volontaire ni amollir leur cœur. C'est désormais chez eux une haine consommée, une volonté ardente de perdre Jésus dans l'opinion populaire, afin de le livrer plus aisément à la mort. Des espions détachés de leurs rangs vont le suivre partout, partout épier ses paroles et ses actes, et souvent lui tendre des pièges. Nous les retrouvons dans toutes les villes et bourgades où Jésus s'arrêtera pour prêcher et faire des miracles. Et tel sera leur acharnement à lui nuire, que nous les verrons le suivre jusque dans les campagnes les plus solitaires.

Un jour de sabbat, le second jour de la semaine, en comptant comme premier la fête qui venait de se célébrer, Jésus traversait avec ses disciples des champs, où la moisson achevait de mûrir1. Jamais détresse n'avait été plus extrême pour l'Homme-Dieu et ses disciples. Plusieurs fois nous avons eu à nous édifier du désintéressement que ces derniers montraient à l'égard des premières nécessités de la vie. Rarement ils s'inquiètent de leur nourriture, et, quand elle leur manque, ni ils n'en murmurent, ni ils n'ont la tentation de quitter une vie si pauvre, ni ils ne songent à s'éloigner du Maître « qui n'a pas où reposer sa tête » . Ici la fatigue du chemin s'unissant à la torture d'un long jeûne, ils en sont réduits, pour ne pas mourir d'inanition, à détacher quelques épis, à les froisser dans leurs mains et à s'en nourrir.

Moïse avait prévu le cas du voyageur affamé qui prélève une part légère sur la moisson d'autrui. Aussi n'est-ce pas de ce chef que partent les Pharisiens pour

* Matt., XII, 1. Marc, II, 23. Luc, VI, 1.

incriminer, mais bien du repos sabbatique, qui, d'après leur abusif rigorisme et leurs absurdes traditions, venait d'être violé. Pourquoi, dirent-ils aux disciples, faitesvous ce qu'il est défendu de faire les jours du sabbat1? Puis, s'enhardissant ils interpellent Jésus luimême : Voilà que vos disciples violent le sabbat 2.

Jésus prend aussitôt la défense des siens : reconnaissons Celui dont Saint Paul dira plus tard : « Il vit pour interpeller pour nous ». « Il est à la droite de Dieu, où il interpelle sans cesse pour ses élus ». Nous pourrions nous étonner de l'ampleur et de l'importance que Jésus donne ici h sa réponse aux Pharisiens; mais n'oublions pas que la principale mission que lui avait donnée son Père était, avec le rachat du genre humain, la fondation de la Nouvelle Alliance, du culte nouveau, tout spirituel et parfait, et la substitution de ce culte au culte Mosaïque. La volonté dernière de Jésus était d'abolir le sabbat. Il l'enfreint souvent et dans des circonstances diverses, et s'il y met comme en tout le reste patience, ménagements et douceur, il n'en poursuit pas moins l'abrogation avec une pleine autorité. Voilà pourquoi dans la circonstance présente il semble admettre que ses disciples ont vraiment violé le repos sabbatique, mais il les en absout pleinement, et bien que ses adversaires n'aient pas mis à leur reproche le ton de violence et de rage qu'ils gardent le plus souvent, il ne laisse pas de les confondre.

Si la haine n'avait pas éteint dans ces âmes tout sentiment d'humanité, il lui eût suffi sans doute de montrer ses disciples exténués et mourant de faim ;

1 Luc, VI, 2. Matt.,XU, 2. Marc, II, -24.

2 Id.

mais qu'importait à ces hommes sans cœur la détresse d'autrui ? Aussi prendra-t-il une autre voie pour les réduire au silence : la voie d'autorité.

La première de ces autorités qu'ils ne seront pas tentés de répudier, c'est celle de David, leur grand Prophète, l'Ancêtre dont ils se targuent si continuellement. Ignorent- ils donc l'un des traits les plus saillants de son histoire? N'avez-vous jamais lu ce que fit David alors qu'il était pressé par le besoin et exténué par la faim, lui et ceux qui raccompagnaient ? Comment il entra dans la maison de Dieu, sous le grand Prêtre Abiatar (nommé aussi Achimelech), prit les Pains de Proposition que les prêtres seuls ont le droit de manger, en mangea et en donna à ceux de sa suite t ? Voilà certes une violation bien autrement flagrante d'une défense bien autrement grave. David transgresse la Loi dans la maison même de Dieu. Il la fait transgresser aux prêtres qui lui livrent les pains sacrés. Non seulement il mange de ces pains réservés aux seuls prêtres, mais il en fait manger à ceux qui l'accompagnent. On enfreint le sabbat pour bien des causes : jamais la défense relative aux Pains de Proposition ne fut violée. Or David fut-il accusé? Passe-t-il pour un violateur de la Loi ? Nullement. Mais alors pourquoi condamner les disciples?

Après David, voici les prêtres qui sans cesse violent le repos sabbatique et n1 encourent aucune condamnation. Pourtant les disciples, pressés par une nécessité extrême, ont bien plus sujet qu'eux de le violer. N'avez-vous pas lu encore dans la loi que les prêtres, les jours de sabbat, enfreignant le repos sacré

* Matt., XII, 3-4. Marc, II, 25-26. Luc, VI, 3-4.

dans le temple, le font sans se rendre coupables de péché l ?

Sans doute les Pharisiens vont ici arrêter le Sauveur en lui objectant que ses disciples ne sont pas les prêtres et que le lieu où ils se trouvent n'est pas le Temple. Mais une réponse sublime entre toutes détruit leur objection. Quel est le vrai sanctuaire où Dieu est glorifié ? Quel est le Temple véritable et le véritable Saint des Saints? Il n'en est qu'un, dont les autres ne sont que la figure, et c'est l'Homme-Dieu. Les disciples, vivant avec Jésus, vivent dans ce divin Temple et sont bien au-dessus des prêtres de l'Ancienne Alliance. Je vous le déclare, il y a ici quelqu'un de plus grand que le Temple 2.

Mais ce Temple même, cette Loi, ce Culte mosaïque, en comprennent-ils seulement la signification? Savent-ils seulement ce qui, dans l'idée de Dieu, doit faire le fond de la Loi et que ce fond n'est autre que la plus condescendante bonté? Si vous compreniez seulement ces paroles : «Je veux la miséricorde et non le sacrifice 3, vous sauriez dans quel esprit et pour quel but a été institué le sabbat ; vous ne verriez pas dans l'acte de mes disciples sa violation ; vous n'auriez jamais condamné ceux qui sont innocents'". Si, au commencement, la loi du sabbat fut rigoureuse dans ses prescriptions et les châtiments qu'entraînait sa violation, il le fallut pour vaincre les résistances et établir solennellement cette grande institution. Mais ce n'est pas Dieu, le Dieu clément et bon, qui a

1 Malt., XII, 5.

2 M att., XII, 6.

3 Matt., XII, 7.

* Malt., XII, 7.

fait ensuite de cette institution une insupportable tyrannie, jusqu'à enserrer l'homme dans un inextricable réseau de défenses et proscrire tles actes les plus indifférents et les plus légitimes. Le sabbat a été fait pour r homme \ pour son bien, son repos, l'élévation de son âme, une sainte liberté de quitter un instant la terre pour le ciel, les créatures pour Dieu, le labeur déprimant pour le noble et bienfaisant loisir. Si le sabbat a été fait pour l'homme, il ne serait pas juste de dire que Y homme a été fait pour le sabbat 2. L'enfance de l'humanité, oui; son âge de virilité, non. Le sabbat comme l'Ancienne Loi toute entière convenait à un état d'imperfection, mais quand l'humanité fut parvenue « à l'âge du Christ », il fallut d'autres institutions plus sublimes. Qu'avonsnous à faire du sabbat, nous dont la vie entière est une Pâque, un jour de fête ? Que nous est devenu le Temple, l'autel d'or, à nous qui possédons Dieu en nous mêmes et qui sommes son temple ?

Jésus-Christ finit par la plus grande et la plus péremptoire parole. Il a bien voulu raisonner, réfuter; mais un seul mot termine tout et rend le reste inutile. Il est Dieu, il est Fils tout puissant de Dieu, il est donc le suprême Législateur ; les lois émanent de Lui, sont ou promulguées ou. abolies selon sa volonté souveraine. Le Fils de V Homme est le maître même du sabbat 3.

Les Pharisiens se turent mais continuèrent à le suivre pour l'épier et nous les retrouvons dans une synagogue avec Jésus, un autre jour de sabbat,reprenant leurs accu-

1 Marc, 11-27.

2 Marc, II, 27.

3 Marc, II, 28. Matt., XII, 28. Luc, VI, li

salions et y mettant, cette fois, la violence et la rage satanique dont ils venaient de s'abstenir.

II. — C'est durant le même voyage de Jérusalem en Galilée que se passe la scène que racontent les Synoptiques se complétant l'un l'autre. Jésus s'était arrêté un jour de sabbat et enseignait dans une synagogue. Survint un pauvre ouvrier dont la main, peut-être après un accident, était demeurée inerte et desséchée. Il n'en fallait pas tant pour exciter la pitié du Sauveur, et il devint visible pour toute l'assistance qu'un miracle allait être opéré. Les Pharisiens que les miracles exaspéraient redoutèrent celui-ci, et pour le prévenir murmurèrent assez haut pour être entendus : Est-il permis de guérir un jour de sabbat i ? Pour toute réponse Jésus exposa le malheureux blessé aux yeux de tous : Jésus pénétrant leurs pensées [car ils ne cherchaient qiC un prétexte pour V accuser)^ Jésus dit à l'infirme : « Lève-toi et tiens-toi là debout 2 ». Il espérait que la vue pitoyable de cet infortuné attendrirait ces cœurs de pierre et refoulerait leurs sentiments pervers. Mais eux préféraient bien voir souffrir l'infirme que Jésus triompher. Ils se turent et attendirent ; Jésus alors répondit à leur interrogation précédente par une autre qui tout différemment posée devait avoir pour effet de les éclairer et de les attendrir, ou, s'ils restaient opiniâtres, de les confondre. Ils avaient dit : Est-il permis de guérir un jour de sabbat*? — Et ?noi, répliqua Jésus, Je vous demande s'il est permis, un jour de sabbat, de faire

\ Luc, VI, 6-7-8. Marc, III, 1-2. Mail., XII, 9-10. 2 Marc, 3. Luc, VI, 8.

a Matt., XII, 10.

le bien ou le mal ? De sauver ou de perdre \. Quel cœur ne s'amollirait à d'aussi douces paroles ? Faire du bien, secourir, rendre la santé et la vie quand on le peut, sortir de la misère un malheureux qui s'y noie • qui n'aimerait de sanctifier un sabbat par d'aussi excellentes œuvres? Qui surtout aurait assez mauvais cœur pour refuser à son semblable le service de délivrance et de salut qu'il accorderait à un animal ? Comment rejeter par pitié ce que par intérêt on concède avec empressement ? Qui d'entre vous, ayant une brebis tombée dans une fosse n'ira pas, un jour de sabbat, la prendre et la retirer ? Combien pourtant un homme est plus précieux qu'une brebis 2 /

Quelle bonté dans le Sauveur de tant raisonner, de tant essayer de convaincre et de tant multiplier ses efforts pour attirer à lui cette race Juive si intraitable dans sa haine perverse ! Ici encore sa tendresse est vaincue par leur obstination. Conune ils se taisaient, Jésus promena sur eux un long regard 3. Jusqu'au dernier moment il attendit de ces misérables l'indice d'un bon mouvement et il ne vit se former sur leurs fronts que les plis d'une sourde colère. Son cœur alors déborda, la douleur et l'indignation le saisirent : 77 avait l'âme navrée d'un tel aveuglement de cœur *j

Sans plus s'occuper d'eux il dit à l'infirme : étends la main ! Il étendit sa main qui redevint aussi saine que Vautre 5 .

i Marc, III, 4. Luc, VI, 9.

2 Matt.,XII, 11.

3 Luc, VI, 10.

* Marc, III, 5.

« Marc, III, 5. Luc, VI, 10. Matt., XII, 13.

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