‹ Nos saint évangiles (volume 2)Chapitre 29 sur 40 · NOUVELLES MIRACULEUSES GUÉRISONS · texte numérisé non relu

NOUVELLES MIRACULEUSES GUÉRISONS

Il guérissait tous les malades; les infirmes se précipitaient sur lui pour le toucher. A sa vue les esprits immondes tombaient à ses pieds, jetant de grands cris et disant : « Vous êtes le Fils de Dieu x / »

Mais Jésus était « le doux et l'humble de cœur », il repoussait toute gloire, et, avec menaces, il imposait silence aux malades qu'il venait de guérir et leur défendait de le dévoiler2. Témoin oculaire d'une telle mansuétude enveloppant une telle puissance, saint Matthieu rappelle la prophétie d'Isaïe, dans laquelle Dieu môme fait la peinture de ce que sera sur la terre, au milieu du monde, son Verbe Incarné. Aucun trait n'y manque, aucune circonstance de la vie du Messie n'y est omise. Sa divine origine : il est le Fils bienaimé de Dieu : Voici mon Enfant; Celui que fai choisi, en qui je me suis complu; la sagesse qui le remplit, la vérité qu'il annonce au monde, ses courses apostoliques, ses incessantes prédications : Je poserai sur lui mon esprit et il annoncera la justice aux nations, « Aux nations », et non plus aux seuls enfants d'Israël, car son Evangile doit remplir le monde et sa voix parvenir à tous les peuples. Mais c'est au milieu des Juifs qu'il passera les jours de sa vie mortelle, aux Juifs qu'il est envoyé, à ces Juifs qui l'entoureront de haines, qui le contrediront, le persécuteront, le poursuivront de leurs cris injurieux et de leurs colères cruelles : Et lui ne disputera point, ne criera point, on n'entendra point sa voix sur les places publiques . Aux violences de ses ennemis il n'opposera que sa douceur; il évitera de les surrexciter, il cédera devant leur exaspération, il ne

1 Marc, III, 10, 11, 12.

2 Math., XII, 16.

rompra pas le roseau demi-brisé ; il rt éteindra pas la mèche qui fume encore.

Mais cette douceur est-elle faiblesse? Les humiliations seront-elles éternelles? Le Christ sera-t-il un éternel vaincu? Les Juifs seront-ils toujours ses insolents vainqueurs ? A Dieu ne plaise ! Il sera patient jusqu'au dernier terme de la patience ; il donnera au peuple déïcide de longues années pour se repentir; mais viendra le jour terrible où il fera triompher la justice. Alors Jérusalem sera investie par les armées romaines, le temple détruit, le peuple ou massacré ou traîné captii, la « définitive désolation » commencera. De la Judée en ruines l'Evangile s'élancera pour couvrir le monde, Jésus-Christ régnera sur la terre entière et les peuples espéreront en son Nom l.

I. Jésus-Christ continuait le cours de ses prédications dans la Galilée et plus les Pharisiens tentaient d'égarer et de pervertir le peuple, plus il déployait de zèle à l'évangéliser . Ainsi donnail-il à son Église et à son sacerdoce l'exemple et la leçon du zèle que les persécutions n'étouffent pas, que les difficultés ne déconcertent pas,

1 Ut adimpleretur quod dictum est per Isaram prophetam, dicentem :

Ecce puer meus quem elegî, dilectus meus in quo benè complacuit animas 7neœ. Ponam spiritum meum super [eum, et judicium gentibus nuntiabit.

Non contendet neque clamabit, neque audiet aliquis in plateis vocem ejus.

Arundinem quassatam non confringet, et linum fumigans non extinguet, donec ejiciat ad vicloriam judicium.

El in nomine c.jus génies sperabunt.

qui triomphe du mal par le bien, et trouve dans la perversité des hommes un plus pressant motif de se déployer. Ce zèle ne connaît ni les susceptibilités de l'orgueil, ni les satisfactions de l'amour-propre; il ne sait pas distinguer entre l'élégance des villes et la rusticité de? campagnes, il ne cherche pas les applaudissements des auditoires mais seulement le salut des âmes et la gloire de Dieu. Jésus parcourait les villes et les villages, il enseignait dans les synagogues;, il prêchait le royaume de Dieu *. C'était là le premier objet de ses divins labeurs. Mais comment arriver à l'âme ? En montrant une compassion vraie et efficace pour les maux du corps. Le soulagement des douleurs prépare merveilleusement le peuple à accepter la prédication du salut. Aussi Jésus allait guérissant toute maladie et toute infirmité -.

Le foyer où s'allume et s'entretient le zèle des âmes, c'est l'amour. Il faut aimer les âmes pour persévérer à leur faire du bien. Qui saura dire comment Jésus aimait? Qui sondera l'abîme de compassion et de tendresse ouvert dans son cœur? Qui comptera les soupirs de sa douleur et ses larmes brûlantes à la vue des maux dont sont partout travaillées les foules? En voyant ces multitudes, il était ému parce qu'elles souffraient et gisaient comme des brebis sans pasteur 3. Nous connaissons trop déjà les Pharisiens, les Scribes, les Princes des Prêtres, pour ne comprendre qu'au lieu de conduire et de sauver le troupeau ils n'en étaient guère que les destructeurs ; laissant les âmes à leurs vices et à leurs misères, ne songeant qu'à les écraser sous le fardeau de

i Matt., IV, 23, 24, 25.

2 Matt., IX, 35.

3 Matt., IX, 36. Marc, VI, 34.

296 LES APnTRES DE JÉSUS-CHRIST

vaines observances, n'allant à elles que pour en retirer gloire et bénéfices temporels, mais ne s'inquiétant en aucune manière de leur sanctification. Or que devient un peuple qui au lieu de Pasteurs n'a plus au milieu de lui que d'avides mercenaires? Les âmes tombent, les vertus se corrompent, la foi meurt, tout est inerte, tout g gît » dans le froid du tombeau. Et quand Jésus passe sur ces terres désolées c'est pour en pleurer les ruines.

II. — Mais les larmes de Jésus ne sont jamais stériles, ni sa compassion inactive. Voyant la détresse du peuple il ne songea qu'à y subvenir plus puissamment. Nous lui avons vu retirer de la foule des élus de son choix ; outre, ces quelques hommes qu'il tétait attachés d'une façon plus étroite et qui partageaient déjà sa vie apostolique, des disciples nombreux suivaient ses prédications, contemplaient ses miracles, et se disposaient pour l'avenir à l'honneur de son sacerdoce.

C'est au milieu de ces divers disciples que Jésus médite de retirer douze apôtres. Il leur laisse entrevoir d'abord assez vaguement son dessein, en leur montrant le glorieux labeur de l'apostolat. La mission est grande) dit-il, à ses disciples, mais combien peu nombreux sont les ouvriers! * Priez donc le Maître de la moisson d'y envoyer des travailleurs ! Qui doute que Jésus à lui seul eut pu moissonner la terre entière ? Cette Galilée et cette Judée que son Père lui avait assignées comme champ d'action, de quel autre Ouvrier avaientelles besoin? Maisl'humble Sauveur voulait, en s'effaçant, produire ses disciples et les désigner au respect et aux hommages des foules . Puis, il importait aussi de les

« Matt., IX, 37, 38.

aguerrir dans des expéditions restreintes avant de les lancer à la conquête du monde, et la Palestine leur devenait un premier champ d'exercice et de combat. Assurément, le labeur sera rude et le combat meurtrier. Néanmoins, il leur faitaussi entrevoir des facilités et des consolations : La moisson est grande, leur dit-il. « La moisson. » Il n'y a donc plus qu'à moissonner; les semailles sont faites, le grain a levé et mûri, les âmes déjà travaillées par lui n'attendent plus que le coup de la faulx pour tomber aux pieds du Maître et devenir sa richesse. L'ouvrier évangélique se souviendra toujours que sou apostolat est devancé par la grâce divine, et ce souvenir éteindra en lui toute flamme d'orgueil et soutiendra toute défaillance. Il ne fait que recueillir ce que Dieu môme a semé.

Ces premières paroles n'étaient que l'annonce de l'œuvre grande et solennelle que Jésus allait accomplir : la formation du Collège Apostolique. L'heure est venue de la réaliser. Jésus se retire, il gravit une montagne solitaire et il y reste passant, dit saint Luc, des nuits en prière ! . L'Église est son œuvre par excellence, elle doit vivre et régner jusqu'à Ja fin du monde; elle doit faire la conquête des nations et enserrer dans son enceinte la terre entière ; d'elle jaillira la lumière « qui illumine tout homme venant en ce monde ; en elle seront conservés les trésors de la grâce ; avec son Chet divin elle est médiatrice entre le ciel et la terre, et, sans elle, sans appartenir au moins à son âme, nul ne sera sauvé. Elle bravera les assauts de l'enfer, elle se verra assaillie fréquemment par les puissances de ce monde ; nul empire n'aura plus de puissance dissimulée dans plus de fai-

î Luc, VI, 12. Marc, III, 13.

blesse; elle se montrera dans son extraordinaire histoire le miracle permanent de la force de Dieu, Or, cet édifice immense reposera sur douze colonnes ; cet empire sera fondé par douze hommes qui auront, tout à l'heure, à tenir tête au monde entier. ;I1 leur faut une sagesse, une force, une sainteté d'une telle éminence que le Sacerdoce catholique tirera d'eux à travers les siècles les lumières et les vertus qui font sa puissance et sa vie. Voilà le grand objet de la prière de Jésus-Christ.

Quand elle fut terminée, il composa le Collège apostolique.

Sept, nous Pavons vu, éta:ent déjà choisis. C'était Simon, fils de Jonas, auquel Jésus donna le nom de Pierre, inébranlable fondement, granit séculaire, contre lequel viendront se briser les puissances de l'enfer et du monde, chef visible de toute l'Eglise, auquel tout est soumis et duquel tout relève. Il est ardent, présomptueux, toujours le premier en tout, ne doutant pas de lui-même, tombant par cet excès de confiance en soi, mais généreux, désintéressé, immuable dans l'amour de son Maître. Quand la Pentecôte aura redressé ses défauts et fixé pour jamais ses vertus, il sera la vraie Pierre visible, la pierre angulaire, qui soutiendra l'édifice entier de l'Église. Son frère André nous semble avoir eu pour vertu principale l'oubli de soi et l'effacement; mais, sa mort jeta dans l'Église entière un extraordinaire éclat. Deux autres pêcheurs du Lac de Galilée sont Jacques et Jean, fils de Zébédé ; nous les voyons dans la plus intime familiarité du Sauveur. Jacques, le premier des apôtres, mourut martyr sous le glaive d'Hérode Agrippa; Jean, au contraire, survécut à tous les autres. C'est le « disciple bien-aimé, » c'est l'Aigle qui dans son Évangile plane à de divines hau-

teurs, dans ses Ëpîtres est le prédicateur de la charité, et, dans son Apocalyse, le prophète des mystères de l'avenir. Barthélémy est assez probablement « cet Israélite au cœur droit, » que Jésus appela à lui dès les premiers moments de sa vie publique, et que nous connaissons sous le premier nom de Nathanaël. Il était fils de Tolmaï, « Bar-Tolmaï. » Philippe, son ami, qui l'amena à Jésus, avait été appelé un moment avant lui. Le dernier de; ce premier groupe d'élus est le Publicain Mathieu que le Maître enleva à son comptoir d'iniquité. A ces sept premiers apôtres, Jésus adjoignit cinq autres. Les deux premiers étaient ses proches, que les Évangiles, suivant l'usage oriental, appellent « ses frères » : Jacques-le-Mineur et Jucle. Les trois autres sont Thomas, Simon le Zélote, Judas, l'homme de Kérioth. A ce dernier, les Ëvangélistes, historiens brefs, véridiques, toujours impassibles, devant môme les forfaits monstrueux ou les drames émouvants, se contentent d'ajouter cette mention : « Judas, qui fut le traître. » *

1 Luc, VI, 12. Factum est autem, in illis diebus, exiit in montem oraro, et erat pernoctans in oratione Dei. Et cum dies fuctus esset, vocavit discipulos suos, et elegit duodecim ex ipsis (quos et Apostolos nominavit) : Simonem quem cognominavit Pelrum, et Andream fratrem ejus, Jacobum et Joannem^ Philippum et Bcrtholomaeum, Matthaeum et Thomam, Jacobum Alphaei, et Simonem qui vocatur Zelotes. Et Judam Jacobi, et Judam Iscariolhem, qui fuit proditor.

Malt., X, 1. Et convocalis duodecim discipulis suis, dédit illis potestatem spirituum immundorum ut ejicerent eos, et curarent omnem languorem et omnem intirmilalem. Duodecim autem Apostolorum nomina sunthœc Primus, Simon qui dicitur Pefrus, et Andréas frater ejus ; Jacobus Zebedaei et Joanncs frater ejus, Philippus et Bartholomaeus, Thomas et Matthaeus publicanus, Jacobus Alpha^ei et Thaddaeus. Simon Cananaeus, et Judas Iscariothes qui et tradidit eum.Hos duodecim misit Jésus. Matt.,X.

Marc, III. 13. Et imposuit Simoninomcn Petrus ; Et Jacobum Zebedaei et Joannem fratrem Jacobi, et imposuit eis nomina

300 INSTRUCTION AUX APnTRES

Pourquoi ce nombre de douze? Est-il fortuit ? A-t-il quelque signification cachée ? Les nombres ont certainement leur signification mystérieuse, et nous pouvons croire qu'en limitant à ce chiffre le Collège apostolique, Jésus-Christ accomplit un mystère qui nous sera plus tard révélé. Quant à l'ordre suivant lequel la liste est dressée, il varie dans les différents Évangiles, sauf pour Pierre qui, chef de tous les autres, est toujours nommé le premier, et Judas qu'une certaine horreur de sa trahison fait toujours rejeter à la fin.

III. — Choisis et groupés autour de Jésus, les apôtres reçoivent de lui les instructions dont a besoin leur nouvelle existence. Ils vont préluder à l'apostolat dont le monde entier sera bientôt le théâtre par des missions sur la terre d'Israël.

Il commence par circonscrire leur champ d'action. Selon qu'il en a reçu lui-même Tordre de son Père, il envoie ses apôtres aux seuls Israélites. Ni l'obstination de ces malheureux à repousser la lumière, ni leurs tentatives et leurs complots, ni les injures et les blasphèmes qu'ils profèrent contre le Sauveur ne lassent sa patience. Comme Lui, ses apôtres pousseront jusqu'à ses dernières limites leur charité. Ne vous dirigez pas vers les terres des Gentils, et ri entrez dans aucune des cités Samaritaines ; mais plutôt allez aux brebis perdues de la maison d'Israël l. Sans doute, Jésus- Christ n'avait garde d'interdire aux apôtres d'accueillir

Boanerges, quod est « Filii tonitrui ; » Et Andream, etPhilippum et Bartholomaeum, et ^Matthœum, et Thomam, et Jacobum Alphan, et Thaddaeum, et ^Simonen. Et Judam Iscariothem, qui et tradidit illum.

1 Marc., III, 13-U-15. Matt., X, 5,6.

les païens et les Samaritains qui viendraient leur demander le salut; lui-même n'accueillit-il pas la Cananéenne? Mais l'heure de la diffusion, pour toute la terre, de la Bonne Nouvelle n'étant pas sonnée encore, ils se devaient aux seuls enfants d'Israël. Ainsi toute excuse sera enlevée aux Juifs s'ils repoussent l'Évangile, et le labeur des apôtres étant plus rude, leur vertu sera mieux trempée et leur récompense plus riche.

Une arme puissante est remise entre leurs mains : Jésus leur donna le pouvoir de délivrer les démoniaques et de guérir toute maladie et toute infirmité l. L'humanité est ainsi faite, que les biens temporels la touchent plus que les richesses de la grâce, et c'est se frayer un chemin sûr vers l'âme que de pourvoir aux détresses du corps.

Mais, le vrai but de leur apostolat n'en est pas moins l'annonce du royaume des Cieux. C'est la grande nouvelle, c'est l'incessante prédication. Un ordre tout nouveau s'inaugure ; Fhumanité, sortie des langes de son enfance, est appelée aux œuvres de sa virilité. Dieu jusqu'ici attirait son peuple par les promesses des biens temporels, et le détournait du mal par la crainte des calamités physiques ; désormais, c'est le ciel, ce sont les biens de l'avenir, et, pour le présent, 1 attrait des suavités célestes, que les prédicateurs de l'Évangile offriront aux hommes. Allez, prêchez, dites: le royaume des cieux est proche 2. Une autre différence très sensible entre les Apôtres et les Prophètes est l'obéissance prompte, intrépide, généreuse des premiers, et les hésitations, les ter-

i Malt., X, l.

a MBtt., X. 7.

reurs, parfois les refus que les seconds opposaient à l'appel de Dieu. Et bien dure cependant, bien sanglante, devait être la carrière des prédicateurs de l'Évangile! Quelles luttes, quelles attaques, quelles prisons, quels échafauds les attendaient ! Autre différence encore. La puissance du miracle n'était qu'intermittente chez les Prophètes et les thaumaturges de l'Ancienne Alliance : dans les Apôtres elle est permanente, le miracle s'échappe d'eux comme Feau de sa source et le rayon de son foyer.

Mais, si Dieu leur donne beaucoup, beaucoup aussi leur est demandé. L'humilité tout d'abord. C'est tout gratuitement que vous avez reçu l . Le grand Apôtre dira plus tard: « Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu, et si vous l'avez reçu, comment pourriez-vous vous en orgueillir ? » Les dons sont sans doute magnifiques, les pouvoirs éminents, mais non seulement ils viennent de Dieu, mais c'est « gratuitement, » sans aucun mérite de l'homme, que Dieu les distribue.

La seconde des vertus de l'Apôtre est le désintéressement. Cest gratuitement que vous ayez reçu, c'est gratuitement que vous devez donner-. Si le sordide intérêt, l'amour du gain, l'avarice, s'emparaient du Sacerdoce, ce serait la mort de son œuvre entière; il serait ce qu'étaient les prêtres Juifs, « dévorant, sous couleur de piété, les substances de la veuve et de l'orphelin ; » ce que sont presque fatalement les hérétiques qui font commerce de religion, et fondent au loin bien plutôt des comptoirs que des chrétientés. Tout, au contraire, le désintéressement sera la force et l'honneur de l'apostolat. De là sortira pour le salut du

* Matt., X, 8.

*Matt.,X,8.

peuple la plus efficace édification. L'apôtre lui-même, dégagé de toute préoccupation de luxe, agira avec une noble indépendance. La Providence divine apparaîtra d'autant plus dans la vie des Prêtres qu'eux-mêmes auront moins souci des besoins de cette vie. Et quand il aura condamné ses apôtres à un complet dénument, Jésus-Christ leur dira : « Quand je vous ai envoyés nus et sans même de chaussures, de quoi avez-vous manqué ? »

Le désintéressement n'excluera pas pour le clergé la juste sollicitude des besoins temporels; Jésus-Christ tempérera dans la suite la rigueur de ces premières prescriptions ; mais, comme il importait, tout d'abord, de frapper les peuples par le spectacle d'un désintéressement allant jusqu'à la pauvreté, d'autre part d'aguerrir les apôtres dès leurs premières missions, le règlement de la première heure est d'une sévérité excessive. Ne portez rien en chemin, ni or, ni argent, pas de monnaie dans vos ceinturons, ni de sacs de provisions, ni double vêtement, ni chaussures, ni bâton de défense*.

Une objection se dresse : comment donc les Apôtres vivront-ils? Le Maître y a pourvu et sa grâce leur ouvrira des demeures et leur dressera des tables hospitalières. D'ailleurs, dénués de toute ressource, ils n'en sont pas moins possesseurs d'infinis trésors ; ils ont ce que le monde entier ne saurait départir ; ils ont des bénédictions qui tombent en rosée bienfaisante sur les familles qui les accueillent ; ils déploient, là où ils entrent, leur miraculeuse puissance de guérison; ils donnent bien plus qu'ils ne reçoivent : Guérissez les malades, purifiez les lépreux, chassez les démons?2

i Matt.,X,9-10.

a Matt., X, 8.

Si ces miracles n'ont pas d'objet, restera toujours leur bénédiction qui, pour ceux qui le méritent, enfantera des biens de toute sorte . A votre entrée dans une maison, dites : Que la paix soit sur cette maison ! Si la maison le mérite votre paix ira se reposer sur elle ; si non elle vous reviendra * .

Bien loin que l'apôtre se trouve sans pain et sans asile, trop de demeuresY ouvriront pour le recevoir, et il devra mettre dans le choix qu'il fera de la plus digne, la plus intelligente circonspection. Il devra se contenter de peu, afin de ne devenir jamais à charge, mais il peut accepter tout ce qu'on lui offrira. Qu'il [se garde d'aller d'une maison à l'autre, d'une table à une autre table; ce serait offenser ses premiers hôtes et se faire soupçonner de gourmandise ou de légèreté. En quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous du plus digne et demeurez chez lui jusqu'au départ. A V ouvrier est due la nourriture 2. Par ces dernières paroles, Jésus-Christ établissait l'imprescriptible droit qu'a le prêtre de vivre de son ministère.

Il prévoit aussi l'égoïsme ou l'impiété qui fermeront tout asile à ses apôtres. Malheur à ces villes ou à ces maisons! D'abord, elles se privent des bénédictions que leur apportait l'homme de Dieu, de la paix si précieuse et si féconde qu'il appelait sur elles ; puis elles se préparent de rigoureuses représailles. Quand l'apôtre aura, en signe d'une longue marche subie pour leur salut, ou d'une complète répudiation de leurs biens, secoué sut* elles jusqu'à la poussière de ses pieds, Dieu les traitera comme il traite ses pires ennemis. Quand on refusera

i Matt., X, 42-13. * Matt., X, 11.

de vous recevoir et de vous écouter, éloignez-vous, et une fois sortis de celle maison ou de celte ville, secouez jusqu'à la poussière de vos pieds en témoignage contre elles. En vérité, je vous le dis, au jour du jugement, Sodome et Gomore seront traitées avec moins de rigueur que ces cités ' . Terrible perspective pour tous ceux qui, rebelles à la parole sainte, insensibles au zèle de leurs prêtres, fermés môme aux sentiments de Thumanité, éloignent et dérobent ceux qu'ils devraient accueillir comme sauveurs !

IV. — Ces rebuts et ces tristesses ne regardaient pas l'heure présente. Tout, au contraire, les apôtres ne rapportèrent de leurs premières missions que la joie et l'enthousiasme dont ils confiaient à leur Maître la naïve expression. Mais Jésus étendait plus loin son regard, jusqu'à ces années sombres où le monde entier se tournerait contre eux et où ils auraient a en affronter les haines et les persécutions sanglantes; c'est pour eux, et, en eux, pour le Sacerdoce tout entier qu'il fit des révélations terribles.

Pourquoi les fit-il ? Pourquoi dévoila-t-il par avance les luttes et les douleurs dont la vie des siens serait pleine ? Il est aisé de le comprendre. Il importait grandement de révéler sa divinité que d'apparentes faiblesses allaient voiler. En annonçant l'avenir, Jésus-Christ se montre Dieu, et sa puissance se révèle autant que sa prescience divine. C'est à l'heure qu'il aura désignée et voulue que l'orage se déchaînera sur lui et sur ses Apôtres, et, en prédisant cet orage, il fait voir que ses rafales sanglantes seront soumises à sa toute puissante

» Matt., X, U-15.

volonté. Il permet la tempête pour l'apaiser selon son bon plaisir. En annonçant à ses Apôtres les luttes par lesquelles ils devaient passer, il en amortit le choc trop violent, le mal prévu est plus facilement supporté, et quand la guerre a pu être préparée, elle est moins à craindre. Nous verrons plus tard le Sauveur aller jusqu'au terme le plus redoutable de ses révélations, et dérouler aux yeux de ses Apôtres les scènes de sa Passion et le récit de sa mort sur la croix. Jusqu'ici, ils sont trop peu capables de porter de pareils secrets, aussi Jésus ne leur fait que très vaguement apparaître sa croix. C'était assez pour eux d'apprendre quelle guerre ils auraient plus tard à affronter.

Guerre étrange, guerre nouvelle, où l'ordre ordinaire des choses est entièrement bouleversé. C'est la guerre à la manière de Dieu, totalement opposée à la manière des hommes. Contre des ennemis puissamment armés, Dieu envoie ses troupes sans aucune arme ; contre des audacieux il envoie des timides, des «(agneaux », des « colombes », pour renverser les forts, Dieu choisit ce qu'il trouve de plus inoffensif et de plus faible. Et chose merveilleuse ! C'est la faiblesse qui aura raison de la force ; et la faiblesse ne sera triomphante qu'autant qu'elle restera la faiblesse. Si elle cherche à user des mêmes violences et à manier les mêmes armes que ses adversaires, aussitôt de victorieuse qu'elle était d'abord elle devient honteusement vaincue. Voici que je vous envoie comme des .brebis au milieu des loups ; soyez donc prudents comme des serpents et simples comme des colombes *. Considérons de près ces « agneaux » et ces « colombes », ces douze pauvres gens que Jésus

i Matt., X, 16.

vient de se choisir pour les jeter en plein cœur d'un monde rugissant et armé, leur enjoignant d'en affronter les fureurs et d'en opérer la conquête. Non seulement ce sont des illettrés, mais ils sont surtout pusillanimes et timides à l'excès, et quand ils auront été, durant trois années entières, formés par Jésus-Christ aux héroïsmes de leur futur apostolat, l'heure des dangers venue, tous fuiront et leur chef reniera son Maître à la voix d'une servante ! Voilà les hommes que Jésus-Christ charge de combattre et de vaincre le monde entier ! Et remarquons ce mot : je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ce serait peu encore que de se heurter par intervalles avec les forces coalisées du monde, comme font les bataillons ennemis qui, après les engagements, regagnent chacun leurs camps et y respirent en sûreté. L armée du Christ ne campe pas à part, elle vit et opère au milieu même de ses ennemis.

Voilàla guerre telle que Dieu l'a conçue et qu'illa veut. Et son but est trop évidentpour qu'il nous faille y insister. Dieu veut apparaître seul et dans la pleiue manifestation de sa puissance. Si les forts triomphaient des forts : où serait la merveille? Mais que les agneaux, au lieu d'être dévorés par les loups, en triomphent : voilà où apparaît la puissance de Dieu.

Songeons à nous-mêmes, en voyant comment Dieu à voulu que triomphassent ses Apôtres. Avons-nous des ennemis? Ces ennemis puissants nous circonviennent-ils de leurs déloyautés et de leurs ruses, ou bien nous attaquent-ils ouvertement et nous assaillent-ils furieusement? Restons « agneaux », opposons la simplicité à leur fourberie, le calme et la douceur à leur violence. La grâce divine agira pour nous ; notre attitude nous conciliera d'universelles sympathies, nous triom-

plierons. Violence contre violence nous eût perdus sans retour.

Au premier caractère des luttes des Apôtres et de l'Eglise contre le monde s'en ajoute un second ; car la guerre à soutenir ne sera pas seulement étrange, elle sera, de plus, cruelle et dénaturée à l'excès. Sans que l'Eglise fasse autre chose que le bien, elle rencontre presque toujours et partout ingratitude et méchanceté. Tous s'arment contre elle, les petits et les grands, les ignorants et les sages, les pouvoirs publics comme les particulier, tous l'assaillent, tons conspirent à sa destruction . Tenez-vous en garde contre les hommes : ils vous traduiront devant leurs tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues. A cause de moi ils vous feront comparaître devant les gouverneurs et les rois i . Et Dieu le permet ainsi pour que la divinité de son œuvre apparaisse, pour que ses Apôtres et son Eglise, triomphants sans cesse au milieu d'incessantes persécutions, montrent au monde la force cachée que Dieu dépose en eux. C'est pour rendre témoignage devant les nations 2 qu'ils sont ainsi traînés à la barre des Pouvoirs publics et qu'ils subissent des tortures.

Et Dieu est tellement l'auteur de leur victoire et l'inspirateur de leurs paroles, que Jésus-Christ leur enjoint, quand ils comparaîtront devant leurs juges, de ne pas songer d'avance au langage qu'il leur faudra tenir. Quand ils vous livreront t ne vous inquiétez ni du fond ni de la forme de ce que vous aurez à dire ; tout vous sera donné à l'heure précise, car ce n'est

1 Matt., X, 17.

* Matt., X, 18.

pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous i.

Mais quoi ? Les Apôtres et tous leurs successeurs seront-ils à ce point sous l'influence divine qu'ils perdent, avec leur personnalité, le mérite de leurs confessions et de leur glorieuse résistance ? Non sans doute. Si Dieu agit dans l'Apôtre, c'est en exigeant sa coopération et en lui en tenant compte. S'il l'inspire, illui demande cependant le raisonnement, la réflexion, une certaine habileté, une attentive circonspection. Soyez prudents comme le serpent 2 qui ne sacrifie rien de ce qui est essentiel à sa sûreté et à sa vie ; tenez-vous en garde contre les hommes 3 . Comme le serpent livre tout, sauf sa tête; abandonnez tout sauf la foi. Mais comment « abandonner tout » sans le désintéressement ? Comment se livrer au supplice, braver les échafauds, subir l'horreur des prisons, sans un mâle courage ? Ainsi se fait la part des deux, de Dieu et de l'Apôtre. Parler avec une sagesse céleste est de Dieu, mais affronter les tribunaux est de l'homme. Opérer des miracles est deDieu, se dépouiller de tout est de l'homme. Que toutes les demeures s'ouvrent à l'Apôtre est de Dieu, que l'Apôtre y soit retenu et mortifié est au compte de sa vertu . Punir les contempteurs et les persécuteurs de ses Apôtres est de Dieu, mais souffrir les rebuts est de l'homme, tient à la douceur que, par la grâce divine, l'homme oppose aux mauvais traitements. Ainsi dans les persécutions que subira l'Eglise, Dieu pour une part agira seul ; pour une autre part associera l'homme à son action.

i Matt., X, 19-20.

2 Matt., X, 16.

3 Matt., X, 17.

Jésus-Christ n'avait pas tout dit encore à ses Apôtres et la plus terrible de ses révélations lui restait à faire. Lutter contre l'ennemi du dehors, alors surtout que lutter c'était souffrir et mourir, offrait aux Apôtres de formidables perspectives : mais que dire de ce qui suit ? Le frère livrera son frère à la mort; le père son /Ils; les enfants [s'élèveront contre leurs parents et les feront mourir. Et vous serez en haine au monde entier i /Quelle prophétie ! Quelles terreurs! Gomment, sans un secours qui lui-même tient du miracle, les Apôtres pouvaient-ils contempler un pareil avenir ? Comment ne pas abandonner |Jésus-Christ et retourner à leurs paisibles gagne-pain ? Comment le suivre ? Comment engager cette épouvantable lutte ? Mais autre merveille : comment y avoir triomphé ? Comment, dénués de toute ressource, avoir renversé le Colosse Romain, vaincu et transfiguré le monde ? Comment, sans lettres, avoir étouffé la voix des savants et des sages, intronisé dans un 'monde nouveau une sagesse nouvelle, imposé aux intelligences des dogmes sublimes et aux volontés un joug écrasant ? Or cela s'est fait et la merveille est sous nos yeux.

Mais gardons-nous d'une admiration stérile. Nous avons entendu à quel prix les Apôtres devraient acheter leur victoire : à quel prix pensons-nous acheter la nôtre ? Sans lutte ? Sans effort ? Sans souffrance ? Sans nous dépouiller de nos vices ? Sans engager contre nos passions une lutte généreuse ? Ou bien, commençant vigoureusement cette lutte, la trahir lâchement ensuite? Oh! détrompons-nous ! Ce qui a été dit aux Apôtres nous est dit à nous-mêmes : « soyez forts dans

» Matt., X, 21-22.

le combat » ; et Celui-là seul sera sauvé qui aura persévéré jusqu'à la fin i .

V. — Tout reste-t-il sombre dans le tableau que Jésus-Christ trace à ses Apôtres de leurs labeurs et de leurs combats ? Non, car à côté des souffrances il place les consolations et elles sont nombreuses.

L'Apôtre molesté et repoussé peut s'éloigner des ingrats auxquels son ministère devient inutile. Sans doute, cette fuite ne sera jamais précipitée, mais une fois motivée elle devient licite. Si dans une ville on vous persécute, fuyez dans une autre 2. Restez dans la Palestine jusqu'à mon retour, jusqu'au jour où, après ma résurrection, vous me retrouverez au milieu de vous. Et dans cette Palestine, je vous le dis en vérité, vous n'aurez pas évangélisé toutes les villes d'Israël, avant que vienne le Fils de V homme 3. Pour l'Eglise et la suite des âges les prescriptions sont les mêmes, la fuite également permise, et quand viendra le second Avènement la terre entière aura à peine été parcourue.

Une consolation plus profonde vient à l'Apôtre de son union avec Jésus-Christ. Quand il comparaît devant les tribunaux c'est à cause de Jésus-Christ et pour lui rendre témoignage. Quand il est poursuivi par une haine universelle c'est à cause de son Nom. Si on l'emprisonne, son Maître l'a été avant lui. Si on le torture son Maître a été torturé. Si on le condamne à mort, le Calvaire où son Maître a expiré devient le sien . Si vers ce Calvaire montent les malédictions et les injures, elles montaient vers leur Maître agonisant. Il n'y a pas seule-

* Malt., X, 22.

2 Malt., X, 23.

3 Malt., X, 23.

ment consolation, il y a gloire pour le serviteur de partager la fortune de son Maître : Il suffit au disciple d'être traité comme son Maître, et au serviteur comme son Seigneur K

D'ordinaire le chef d'une armée en campagne soutient et anime l'ardeur de ses troupes par la perspective de la prochaine victoire, qui couvrira d'éclat ceux que voilent les sombres péripéties des batailles. Ainsi fait Jésus-Christ. La période des luttes seTa rude pour les Apôtres, en Judée d'abord, dans le monde entier ensuite. Le déshonneur et les supplices les attendent, la haine s'attachera à eux, la calomnie les noircira, on les fera passer pour des imposteurs, des révolutionnaires, des ennemis publics, et, comme le leur annonçait leur Maître, celui qui les mettra ou en prison ou à mort croira servir la cause de Dieu. Voilà le présent qui est sombre, mais combien l'avenir est étincelant ! Un petit nombre d'années se seront à peine écoulées que les débuts si humbles du Christianisme se changeront en un glorieux triomphe: le monde qui les accablait de ses mépris les accablera de ses hommages ; leur voix retentira dans tout l'univers, partout reçue et acclamée ; les peuples tomberont à leurs pieds en même temps que leurs persécuteurs devront s'avouer vaincus et disparaîtront. Ne les craignez pas ! Rien de caché qui ne doive être plus tard révélé ; rien de secret qui ne doive apparaître au grand jour 2. Ils suivront en tout la fortune de leur Maître. La naissance, la vie cachée, Bethléem et Nazareth, puis les humbles dehors, la pauvreté, les humiliations, les contradictions qui marquent sa vie

* Matt., X, 24-25.

2 Matt., X, 26-27.

publique, 1'exiguité du lieu où il parle, la faible portée de sa voix, le voile obscur qui recouvre son apostolat entier, cette sorte de nuit sombre où se sont enveloppés de sublimes mystères : tout cela ne mesurera qu'un temps très court. Quand le grand jour de la gloire chrétienne commencera à se lever sur le monde, leur prédication sera autant retentissante qu'elle est maintenant obscure et bornée : Ce que je vous enseigne dans les ténèbres, répétez-le en pleine lumière ; ce que je vous dis à l'oreille publiez-le sur les toits l.

Jésus-Christ avait multiplié l'annonce des souffrances corporelles, des sévices, d'une mort violente et cruelle. L'homme repousse naturellement tout cela ; l'homme en a peur, et les Apôtres, timides et pusillanimes, échappaient moins que d'autres à cette loi de nature. C'est contre cette crainte des supplices et de la mort que le Sauveur arme puissamment les siens.

L'homme court deux dangers, est exposé à deux genres de supplices, peut devenir la proie de deux morts. Mais autant l'une de ces peines est rapide etlégère, autant l'autre est affreuse et interminable. Autant la mort d'ici bas- est peu redoutable, autant la mort éternelle est terrible . Or en subissant vaillamment la première, nous échappons à tout jamais aux horreurs de la seconde . En souffrant en ce monde, nous nous préparons les joies éternelles de l'autre. Ainsi, ce qui nous était un objet d'épouvante, nous devient une noble ambition et une magnanime espérance. Nous avions peur de prêcher et de confesser notre foi, à cause de la mort temporelle où ce courage nous entraînerait : c'est précisément cette perpective de la mort, glorieusement subie, qui doit allumer en nous

i Malt., X, 27.

le zèle de l'apostolat. Je vous le dis, ô vous gui êtes mes amis, ne vous effrayez pas de ceux qui tuent le corps, et ne peuvent ensuite tuer rame. Mais bien plutôt craignez Celui qui peut jeter en enfer et l'âme et le corps. Oh l oui, Celui-là redoutez-le ! ! Quelle joie d'échapper ainsi aux persécuteurs et aux méchants ; de reprendre son âme, de s'en aller en pleine famille du ciel, en pleine patrie, en pleine gloire, laissant ici bas, impuissants et vaincus, les ennemis qui pensaient nous nuire ! — Mais aussi, d'autre part, combien insensés sommes-nous, si, craignant les hommes qui ne peuvent rien, nous ne craignons pas Dieu qui peut tout !

A cette consolation de pouvoir échanger de rapides souffrances contre des délices sans fin, s'en rattache une autre non moins efficace. Quelle est-elle ? Celle de nous savoir entre les mains de Dieu. Que celui-là se désespère aux jours de la souffrance, en face de la mort, qui n'a foi ni en Dieu ni en la Providence. Il est seul, il est abandonné; nul n'a souci de ses larmes, ne recueille ses sanglots et ne dispose son avenir. Mais nous ! Dieu nous voit, nous aime, nous suit dans toutes les péripéties de notre existence, compte nos efforts, suppute nos mérites, prépare notre avenir et tresse nos couronnes. Et pour que notre assurance en la protection divine soit plus absolue, Jésus-Christ nous rappelle que, Créateur de tous les êtres jusqu'aux plus petits et aux moins nobles, Dieu les a tous dans sa pensée et leur dispense à tous sa surveillance et sa "protection. Il ne fait pas le mal qui les atteint et dont ils souffrent ; mais le permet et le fait servir à une fin excellente. Deux passereaux

\ Matt., X 28.

ne se vendent-ils pas une obole ? Or pas un ne tombe sur la terre sans la permission de votre Père, Les cheveux de votre tête sont comptés ! N'ayez donc aucune crainte, vous valez à vous seuls plus que de nombreux passereaux l.

Si Dieu connaît la chute du passereau et pourquoi il meurt, combien suivra-t-il d'un œil plus attentif les souffrances et la mort d'un confesseur de la foi ? Ces souffrances, cette mort, cette foi, se rattachent à une scène d'une incomparable grandeur. Au dernier jour du monde Jésus-Christ doit revenir et se montrer, non plus sous les humbles dehors d'une vie passible et expiatrice, mais dans les triomphales splendeurs d'un Maître et d'un Conquérant. Il vient recueillir ses Élus, former le cortège d'honneur qui doit le suivre dans l'éternité, décerner les récompenses aux vaillants, les châtiments aux lâches. Ce sera l'heure solennelle où le courage du chrétien recevra sa couronne, et la pusillanimité du trembleur sa honte et ses supplices. Malheur alors à qui aura rougi de se montrer chrétien! Malheur aux lâches que le respect humain aura asservis et qui auront abandonné Jésus-Christ par la crainte des persécutions et des moqueries ! La revanche sera terrible ! Devant le ciel et la terre Jésus-Christ les couvrira de son mépris et son Père les écrasera sous les éclats de sa colère. Quiconque m'aura confessé devant les hommes je le reconnaîtrai comme mien devant mon Père. Et quiconque m'aura renié devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est dans les deux 2.

Cette consolation aux luttes et aux souffrances de la

» Matt., X, 28-29-30.

2 Matt., X, 32-33.

vie Chrétienne regarde plutôt l'avenir. En voici une qui s'attache au présent. Quand les questions religieuses, qui sont de toutes les plus ardentes, nous auront attiré, dans notre propre famille, des haines imméritées ; quand, pour rester fidèles à Dieu, nous nous voyons en but aux pires traitements ; ou bien que le foyer domestique nous est devenu un imminent danger pour notre piété et notre foi : aucune séparation, aucun éloignement ne nous sera-t-il permis ? Devrons-nous vivre au sein de la contagion, ou en but à de perpétuels sévices ? N'y a-t-il pas des unions désastreuses comme de salutaires désunions ? Et quand l'Evangile aura, dans les pays, dans les familles, amené ces désunions, rompu ces unions dangereuses, les Apôtres auront-ils à se reprocher ces guerres intestines ? A ces questions Jésus-Christ apporte de très nettes solutions. La guerre sera allumée dans le monde, à la suite de la prédication évangélique : elle ne le sera pas par Dieu, à Dieu ne plaise ! elle le sera par le fait de la perversité de l'homme. Mais cette guerre est fatale; nul ne la peut empêcher, et tous doivent la subir. Elle est même le point de départ du couronnement des uns, de la réprobation des autres. Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre. C'est le glaive et non la paix que je suis venu apporter. Je suis venu séparer le fils de son père, la fille de sa mère, la bru de sa belle-mère, et l'homme aura pour ennemi ceux de sa maison i.

A quel prix fera-t-on que ces désunions profondes et ces divorces nécessaires se tournent pour les fidèles en consolations véritables ? Sous quelle' influence même et par quelle force les séparations deviendront-elles possi-

1 Matt., X, 34-35-36.

bles ? Parla force qui rend tout possible : l'amour. Aimons Jésus-Christ, aimons-le plus que toute chose au monde, et pour le suivre nous saurons tout abandonner et tout perdre ; tout, fut-ce un père, une mère, une épouse. L'amour est ainsi, sous peine de n'être point l'amour. N'est-il pas écrit : « l'amour est plus fort que le trépas ; l'amour est dur et impitoyable comme l'enfer ? Quand Thomme a livré à l'amour tous ses biens, il croit n'avoir rien donné ? » Et si tel est l'amour sur la terre, que serat-il quand il unit la créature à son Dieu ? Si pour une créature qu'il aime l'homme se donnera tout entier, que pourra-t-il préférer à la Beauté Suprême, à la Perfection infinie? Et comment Dieu pourrait-il consentir au déshonneur de se voir préférer une créature ? Elle es* donc absolue la parole de Jésus-Christ : Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi l. Comme on sent que c'est un Dieu qui parle ! un Dieu qui, renfermant en lui toutes les perfections, dont les êtres créés ne possèdent que de pâles reflets, mérite aussi et se doit à lui .même d'exiger la première place dans nos cœurs. Que si sa beauté infinie nous touchait peu, songeons à son amour pour nous, aux œuvres, à l'héroïsme de cet amour, aux « folies » d'amour que son cœur lui a fait faire. Jésus-Christ, précisant en quel sens nous devons le préférer aux êtres les plus chéris, ajoute : Quiconque pour venir à moi ne sait pas rompre avec son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses frères, ou ses sœurs... rié peut être mon disciple'2. Ce n'est donc pas une in-

» Malt., X, 37.

2 Matf.,X, 37.

terdiction de nous aimer les uns les autres que proclame ici le divin Maître, mais la nécessité de rompre avec quiconque nous empêche d'aller à lui.

Mais quoi ! pour aller à lui nous devons être prêts à sacrifier notre propre vie. C'est même le seul moyen pour nous de sauver cette vie d'une éternelle mort. Ainsi Font compris les martyrs etlleur mort violente est devenue pour eux le gage d'une félicité et d'une gloire sans fin. Qui ne sait pas sacrifier sa propre vie ne peut pas être mon disciple * .

Si tous ne sont pas appelés à donner à Jésus-Christ cette suprême marque d'amour, il en est une autre qu'aucun de nous ne peut refuser : c'est de suivre Jésus- Christ, la croix sur l'épaule, en marche par la voie douloureuse. « La voie large », où toutes les satisfactions sont accordées à la concupiscence, toutes les pâtures aux passions, est la voie qui mène à l'expiation éternelle, et réclamer son être pour d'égoïstes jouissances, c'est le dévouer à de futures douleurs : Qui veut conserver sa vie, i a perdra; et qui pour moi sacrifiera sa vie la retrouvera. Et qui ne prend pas sa croix et ne se met pas à ma suite, celui là rt est pas digne de moi 2. A ceux qui ne goûteraient pas ce genre de consolations, resterait à faire remarquer que le Calvaire avec Jésus sera toujours plus doux que, sans lui, les creuses délices du monde, et qu'un moment de souffrances, qui produit une éternité de délices, vaut plus à lui seul que de longues années de stériles prospérités.

D'ailleurs tout se résume pour l'homme, ici-bas, dans son union avec Jésus-Christ. Là est sa seule joie vraie ;

* Matt.,X, 38-39.

2 Matt., X, 39.

là est son unique gloire. Dans l'Apôtre cette union est plus parfaite qu'en tout autre homme et elle est son dernier titre à être reçu des peuples. Qui vous écoute m'écoute ; gui vous méprise me méprise ; et qui me méprise méprise Celui qui m'a envoyé. Qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit reçoit Celui qui m'a envoyé '. Que de titres a le Prêtre à l'accueil et aux soins empressés des fidèles! Jésus-Christ les a tous, tour à tour, énumérés. D'abord tout ouvrier a droit à son salaire 2. Puis le Sacerdoce, consacré tout entier au ministère des âmes, est privé des gagne-pain qui sustentent les autres. C'est ensuite une vie de luttes, de souffrances, de rebuts, de persécution qu'est sa vie, et il les accepte et les subit pour le salut de tous. Ses œuvres sont merveilleuses, ses pouvoirs tout divins. De ces pouvoirs jaillissent sur les fidèles d'innombrables bienfaits. Enfin il est tellement uni à Jésus-Christ, comme Jésus- Christ Test à Dieu, que recevoir les prêtres c'est recevoir Dieu lui-même. Celui qui reçoit un Prophète en sa qualité de Prophète aura la récompense du Prophète 3. Quel attrait! quelle perspective! Partager avec l'Apôtre de Jésus-Christ ses mérites et ses récompenses, et voir se changer en richesse éternelle le moindre don, le plus insignifiant service, fut-ce un verre d'eau accordé à sa soif. Et Celui qui donnera un verre d'eau fraîche au plus petit de mes disciples, je vous le dis en vérité, ne perdra pas sa récompense 4.

i Matt., X,40.

2 Luc.,X, 7.

3 Matt., X, 4

* Matt., X, 42.

Quel contraste entre l'acte qui s'accomplit et la mise en scène qui l'encadre ! Celui qui va parler c'est le Fils du Très-Haut, Dieu égal à son Père, le Verbe divin, la Vérité éternelle. Il est venu du ciel sur la terre pour parler à la terre. Il est « Celui qui parle », qui révèle tous les secrets pachés en Dieu », qui « éclaire toute intelligence », qui instruit les hommes « de toute vérité ». Lui seul possède la vérité dans sa plénitude, car lui seul « est la Vérité » .

Sa mission est plus profonde encore. Depuis sa chute au Paradis terrestre, l'humanité fait fausse route, elle a corrompu les vérités primitives, elle s'est saturée d'erreurs, elle a dénaturé les dogmes, elle a surtout souillé la morale. Jésus-Christ vient renverser cet édifice d'iniquité ety substituer la vérité pure, larévélationimmaculée.

Si nous voulons nous rendre compte de l'importance de ce que nous allons entendre, songeons que de cette morale dépendent nos destinées éternelles. Ce n'est pas en philosophe que Jésus-Christ , parle ; c'est en maître souverain, c'est en Législateur qu'il promulgue des préceptes dont l'observation nous vaut le ciel, dont la violation nous vaut l'enfer. Et sa parole est la parole dernière, définitive ; « le Cfel et la terre passeront, mais sa parole ne passera pas». Depuis de longs siècles, Dieu parle au monde par ses Prophètes et ses Saints; maintenant c'est par son Fils ; c'est donc la Révélation suprême. Elle ne détruit pas la Loi Mosaïque donnée à l'humanité dans ses années d'enfance, ellela complète, ellel'élèveàsa perfection. Après Jésus-Christ plus aucune voix ne peut plus se faire entendre qui n'en soit la reproduction etl'écho.

Que tout cela est solennel ! Que tout cela est grand ! Mais en même temps que tout cela est simple! Comme notre faste théâtral, nos mises en scène à effet, notre recherche d'une publicité tapageuse, sont méprisés et écartés. Jésus-Christ a gravi une colline, laissant derrière lui le peuple, ne se faisant accompagner que de ses Apôtres et d'un nombre restreint de disciples, et c'est là, assis sur un tertre, dans cette solitude, loin des cités, des foules, des tumultes du monde, qu'il va prononcer ces paroles qui traverseront les siècles, transformeront la terre, deviendront le Code immuable des enfants de Dieu.

Le temps choisi pour la promulgation de la doctrine et de la morale chrétiennes l'est avec une sagesse divine. Plus tôt, Jésus-Christ, n'ayant pas encore établi sa divinité sur des preuves assez nombreuses et assez éclatantes, n'eut pu donner à sa parole sa plénitude d'autorité. Plus tard, les âmes bien disposées lui eussent fait défaut pour la recueillir. Nous avons, à plusieurs reprises, été témoins du satanique travail entrepris par les Pharisiens pour corrompre les foules, autant en Galilée qu'en Judée. Ils ne réussiront que trop vite et trop bien. Dès la fin de la seconde année de sa Vie Publique, Jésus- Christ entend le sourd murmure de la révolte ; durant la troisième, ce murmure deviendra une clameur insolente. Plusieurs fois le Jésus !« doux et humble de cœur », cédera à ses ennemis et se retirera dans les contrées païennes d'alentour, et quant à sa prédication elle prendra une forme nouvelle et ne donnera plus la vérité, désormais suspecte et odieuse aux auditoires prévenus, que sous le voile de la Parabole. L'heure ne sera plus où devant des disciples dociles et aimants il pourra découvrir sans atténuation ni image les mystères de Dieu.

Jésus s'assit, ayant autour de lui ses disciples, et les yeux sur eux, il ouvrit la bouche pour les instruire et parla ainsi l .

Est-ce dans l'Évangile un simple pléonasme d'idiome que ces mots : Il ouvrit la bouche et parla ? Beaucoup ne Font pas cru et rien ne nous empêche de voir sous cette expression un enseignement qui ne manque ni de vérité ni de profondeur. Jamais Jésus -Christ ne cesse d'instruire. Il le fait par son silence comme par sa parole ; la crèche parle ; l'atelier de Nazareth est la plus éloquente des leçons ; les miracles élèvent la plus puissante des voix ; en Jésus-Christ les faits sont un puissant langage. Ici, sur la colline des Béatitudes, c'est de sa bouche divine elle-même que va sortir notre instruction.

Jésus ouvrit la bouche pour les instruire. Qui? Ce petit troupeau, cette humble réunion de pauvres gens, ces quelques illettrés qui offrent à de sublimes choses un si humble entendement. Mais, derrière, voyons le monde entier, tous les siècles, l'innombrable multitude des âmes qui jusqu'à la fin des âges feront du Sermon sur la Montagne l'illumination de leur intelligence, Faliment de leur cœur, le soutien de leur volonté, le frein de leurs passions et la règle de leur vie. Comme c'est à des gens simples que Jésus-Christ s'adresse, ne nous étonnons pas de la familiarité de son langage, ni des atténuations qu'il met à ses plus sublimes préceptes. Dans ce même discours, les parfaits trouveront des guides pour les mener aux plus hautes cîmes de la sainteté : les faibles suivront des voies plus douces et plus humbles : tous arriveront au Royaume des Cieux

i Matt.,V, 1. Luc, VI, 20.

que sans cesse, sous toutes ses paroles, Jésus-Christ leur fait entrevoir.

Les Béatitudes

Si, le Sermon sur la Montagne est le résumé de la morale chrétienne toute entière, les Béatitudes sont le résumé du Sermon sur la Montagne. Elles en sont la base, l'indispensable condition. Sans la connaissance et la pratique des Béatitudes, plus aucun des préceptes divins ne nous paraîtra abordable. Les Béatitudes sont àl'ensemble de la morale chrétienne ce que sont à toute science ses prodromes, ses vérités premières, ses fondamentales connaissances.

Nous remarquerons aussi que Jésus-Christ rectifie nos fausses données sur le bonheur. Tous nous le cherchons et sans Jésus-Christ nos recherches anxieuses aboutissent à d'amères désillusions, parce que nous prenons pour le bonheur de décevants mirages et de trompeurs dehors. Le bonheur, même en cette vie, est là où Jésus- Christ le place et nulle part ailleurs. Ailleurs, c'est la ruine de tout vrai bonheur; et il faut que nous soyons victimes d'une bien lourde méprise pour que les affirmations de Jésus-Christ nous stupéfient comme de prodigieux paradoxes.

Cependant, le bonheur, même actuel, que Jésus- Christ nous affirme jaillir de ses Béatitudes, est le premier effet que nous obtiendrons en nous rendant dociles à l'enseignement divin. Et, toutefois, ce bonheur n'est que secondaire, il n'est que «le surcroît». Chaque Béatitude nous assure, sous des. noms divers, le môme immuable, éternel, et infini bonheur qui est la possession du « Royaume des Cieux. »

Bienheureux les pauvres en esprit. Qu'est-ce donc qu'être pauvre dans le sens de la Béatitude? C'est être dans nos rapports avec Dieu et avec nous mêmes et aussi avec autrui, comme un pauvre, un bon et honnête pauvre, est avec nous. Voyez ce pauvre . L'orgueil lui est inconnu, l'arrogance est loin de lui, il est humble, il est timide, s'il vous aborde c'est avec respect, ses prétentions sont modestes, sa prière, pour ardente qu'elle soit, n'est jamais une injonction impérieuse : s'il essuie un refus, sa tristesse ne devient ni de la colère, ni de l'injure. D'ailleurs, le pauvre ne montre aucune prétention à la gloire et aux honneurs, il se dissimule plutôt, il cache sa misère; les fêtes mondaines ne sauraient l'attirer, son modeste abri lui suffit et le luxe ne peut plus même le tenter. Voilà le pauvre.

Quelque richesse que nous possédions, quelque rang élevé que nous occupions, Jésus-Christ veut de nous que nous ayons « en esprit, » en sentiment, en volonté, en conduite, ces caractères de la pauvreté effective. Soyons des pauvres en face de Dieu *. Ayons pour Dieu la crainte révérentieile du pauvre. Soyons timides, de cette timidité qui s'éloigne de toute arrogance. Soyons humbles; connaissons le dénûment de notre âme. Chaque jour quand nous frappons au seuil de Dieu, pour demander notre morceau de pain, que notre attitude s'harmonise avec notre demande. Dépendons de Dieu, comme le pauvre, avec de patients désirs, dépend de nous. Si Dieu nous refuse, gardons-nous de toute irritation et de toute plainte injurieuse contre sa Providence.

Insistons sur le principal caractère de cette « pau-

i Matt., V, 3. Luc, VI, 20.

vreté en esprit, » qui est d'être humble. Et tant qu'elle combat l'orgueil, cause première de toute prévarication et de toute ruine, l'humilité Évangélique est la plus essentielle condition du salut. Comment s'est perdu l'ange? Par l'orgueil. Comment Adam, l'hôte heureux d'un Paradis terrestre, prévenu des grâces naturelles et surnaturelles de Dieu, est-il tombé dans un abîme de misère? Par l'orgueil, l'orgueil insensé autant que sacrilège, de vouloir se faire l'égal de Dieu, forçant Dieu à vêtir de peaux de bêtes sa nudité devenue honteuse et à l'accabler sous sa sanglante ironie : » Voilà Adam devenu l'un de Nous ! » Le châtiment de l'ancêtre ne guérit pas sa race du terrible mal de l'orgueil. L'orgueil coule à pleins bords dans l'humanité déchue, et l'ambition folle de devenir comme Dieu notre seul maître, d'aspirer à une indépendance et à des pouvoirs absolus nous est restée comme notre plus incurable maladie. Or, tant que l'orgueil domine en nous, plus aucune vertu, ni aucun mérite, ni aucune bonne œuvre, ne peut subsister. Ce pharisien, qui observait scrupuleusement sa Loi et menait au dehors la vie d'un juste, se voit frappé d'une condamnation rigoureuse, parce que de sa justice même il se fait un objet d'orgueilleuse complaisance. Mais, si l'orgueil nous ruine et nous perd, le contraire est vrai et l'humilité nous enrichit de tous les biens à la fois, parce qu'elle nous concilie les faveurs de Dieu et désarme sa justice, a Sur qui, dit Dieu, tournerai-je mon regard, sinon sur l'homme doux et tranquille, l'homme qui tremble devant moi?» Kt, ailleurs: «Le sacrifice à offrir à Dieu, c'est une âme brisée ; le cœur contrit et humilié, jamais Dieu ne le repoussera. »

Nous voici ramenés à la Béatitude du Sermon sur la Montagne : « Bienheureux les pauvres en esprit. » Celui t. i. 10

qui tremble, qui est humilié, qui demande, qui supplie, c'est le pauvre, et Dieu veut nous voir ainsi à ses pieds. L'orgueilleuse richesse ne saurait se passer de cet enseignement; mais quelle raison avait Jésus- Christ de le donner aux Apôtres, si petits, si humbles, si pauvres, si dénués de toute idée d'élévation et de gloire? Sans doute, au moment où Jésus parlait, les Apôtres étaient tout cela; mais, les temps devaient étrangement changer. De pauvres et d'inconnus qu'ils étaient alors, ils devaient être les conquérants d'un monde, couverts de gloire, acclamés par les nations, dominateurs superbes des intelligences et des cœurs, et, dans leur apparente pauvreté, possédant tous les biens à la fois, omnia possidentes. Le sacerdoce catholique devait hériter de leur gloire, et il importait de fonder chez les uns et les autres l'essentielle vertu de l'humilité, qui du sacerdoce descendrait dans la foule des simples fidèles. Là est le salut commun ; là, aussi est la condition du bonheur sur la terre, en attendant l'éternel bonheur dans les cieux. Celui là seul peut aspirer à une vie tranquille, sainte et heureuse, qui se met, par l'humilité, dans les vrais rapports avec Dieu, soi même et ses semblables.

Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés t .Quelles contradictions n'essuiera pas dans le monde cette Béatitude ! Quelles négations ! Quelles oppositions opiniâtres ! Où sont, pour le monde, les heureux, sinon ceux que les ris et les plaisirs enchantent, auxquels la prospérité sourit, et qui ne connaissent de larmes que celles qu'ils voient verser aux autres ? Et cependant qui parle ? Qui affirme le bonheur des larmes ? Un Dieu, une Vérité infinie. Celui qui a la perception exacte de

* Matt., V, 5. Luc, VI, 21.

nos vrais besoins, de nos vraies joies, comme de nos justes sujets de tristesse. Avant tout raisonnement, disons que le monde se trompe et que Jésus- Christ a raison. D'ailleurs, est-il si difficile de démontrer le bonheur des larmes ? Elles seules conviennent à notre situation ici-bas; elles seules nous rapprochent de Dieu et nous concilient sa miséricorde ; elles seules sont les puissantes auxiliatrices des vertus qui souillent et détruisent les folles joies du monde. Que sommes-nous sur la terre ? Des coupables qui expions ; des exilés gémissant loin de leur patrie, desTils en rupture d'amitié filiale envers leur Père, des condamnés qui attendent leur sentence, et qui, avant cette sentence, habitent une froide et obscure prison, en proie à tous les maux de la plus dure captivité. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il tente pour échapper à cette austère situation, l'homme, depuis tant de siècles qu'il y travaille, n'a pu réussir à en modifier l'aspérité. Dès lors que lui faut-il, sinon la tristesse au cœur et les larmes aux paupières ? Non pas, assurément, les larmes versées sur les insuccès de ses passions, ni sur les ruines de ses voluptés perdues ou de ses ambitions écroulées, mais la tristesse de son péché, les larmes sur les maux que son péché accumule sur son âme. Bienheureux ceux qui pleurent. L'âme juste ira plus loin, elle pleurera sur les péchés des autres ; les prévarications du monde entier la rempliront de saintes tristesses, et celles qu'elle aperçoit dans son propre intérieur feront couler ses larmes les plus abondantes et les plus amères. Ah 1 qu'elle pleure, cette mère dont le fils est devenu un Prodigue perdu dans la lointaine région de l'incrédulité ou du vice ! Qu'elle pleure, cette épouse dont l'époux vit sans Dieu, sans espérance, sans avenir! Qu'ils pleurent, tous ceux dont les amis et les proches

qu'ils aiment sont les insulteurs et les ennemis de Dieu ! Bienheureux ceux quipleurent de semblables larmes î

Ces larmes, versées sur le péché et les maux que le péché enfante, ont une singulière influence sur la vie chrétienne toute entière, ayant la double puissance de paralyser les passions et d'aviver les vertus. Prenons pour exemple la simple tristesse naturelle. Quand la mort d'un être tendrement aimé nous a plongé et comme enseveli dans la douleur, plus rien ne semble vivre en nous et autour de nous ; tout nous trouve insensibles; nos rêves d'ambition se sont évanouis ; nos voluptés s'émoussent ; nos colères s'éteignent; aucune autre passion ne conserve son empire, et nous sommes ainsi, tout le temps que nos larmes coulent brûlantes, délivrés de la tyrannie du mal. Ainsi et mieux encore nous arriverait-il si la douleur surnaturelle nous envahissait, et si des larmes bienheureuses nous voilarent les objets terrestres. Sur les ruines de nos passions, les vertus établiraient un solide empire, et avec la vertu une joie divine ferait son entrée dans nos âmes. Cette joie est formellement promise par le Sauveur : Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Consolés par qui? Par Dieu même. Si danslajoie des larmes nous persistions à voir un paradoxe, considérons Celui qui nous promet la consolation et Celui qui nous la donne. C'est un Dieu qui affirme ; qui osera contredire ? C'est un Dieu qui verse dans l'âme le baume mystérieux de la consolation ; comment en pourrions-nous nier la force et la douceur? Si Dieu nous la donnait à titre de redevance et de justice, en retour de larmes bénies de lui, déjà nous devrions en concevoir l'ineffable prix. Mais c'est bien plus avec son cœur que Dieu console les tristesses

saintes. Dieu s'émeut des larmes que son Fils répandait à torrents sur l'humanité coupable et condamnée. Il semble que, ne pouvant supporter la vue de notre douleur, Dieu n'a de cesse qu'il ne les ait doucement fait tarir ; ils seront consolés, ceux qui pleurent ! Consolés sur la terre, combien le seront-ils plus au ciel?

Bienheureux ceux qui sont doux, car ils possèderont la terre ' . Quelle est cette « terre»? Quelle est cette conquête? Sans doute, ici comme plus haut, comme pour toutes les Béatitudes, la grande récompense est la possession du ciel. Là est la vraie « terre des vivants, » la vraie patrie des enfants de Dieu. Tous ceux qui, à l'imitation du Verbe Incarné, auront été « doux et humbles de cœur », posséderont comme lui la gloire éternelle.

Mais en attendant cette terre divine, la douceur nous fait accomplir sur celle-ci des merveilles de jouissance et de domination. Rien n'est fort comme la douceur ; rien comme elle n'abat les résistances, ne conquiert les cœurs, n'assure un immuable empire. Tous les autres moyens de régner sont caducs, incertains, sujets à des revirements subits et de formidables revanches ; seule la douceur « possède la terre », à titre incontesté et pour une durée sans terme. La douceur écarte de nous tous les maux ; puis elle nous apporte tous les biens. Autant la colère, la violence, nos excès d'irritation, nos paroles inconsidérées, nos actes sans mesure ni prudence, nous valent d'ennuis, souvent même nous causent de désastres, autant la douceur nous mène par des routes paisibles et sûres. Nos colères ameutent contre nous des inimitiés et des haines; de dangereux procès s'en sui-

i Matt., V, 4.

vent, nous sommes précipités dans d'inextricables embarras ; nous devenons les victimes volontaires d'angoisses et de souffrances, auxquelles un peu de modération et de douceur nous eût fait échapper. Cette même douceur nous conserve nos biens ; les biens temporels qu'elle n'expose jamais aux brusques mouvements d'une irritation aveugle ; nos biens spirituels, nos vertus, qui toutes trouvent en elle une gardienne fidèle et un puissant appui. Ainsi posséderont la terre, ceux qui sont doux. Et que d'autres trésors deviennent le patrimoine assuré de la douceur? Avec quelle merveilleuse habileté la douceur réconcilie les ennemis les plus violemment poussés l'un contre l'autre 1 Avec quelle autorité elle ramène la paix dans les familles les plus désunies ? Comme elle trouve l'entrée des âmes les plus obstinément fermées, des cœurs les plus aigus et les plus hostiles ? Comme elle désarme les colères les plus implacables ? Et si, montant plus haut, nous scrutons l'empire qu'elle a conquis jusque dans le ciel même, nous la verrions avec stupeur triompher des courroux célestes et faire tomber la'foudre des mains de Dieu I

Par cet aperçu des biens actuels attachés à la douceur, nous pouvons voir comment Dieu attache à nos actes de vertu les plus précieuses récompenses temporelles, sans préjudice de l'éternelle récompense des Gieux. Ainsi fait-il pour le culte filial des parents qui assure aux enfants respectueux et dociles les longues années d'une heureuse existence. Ainsi, les austères sublimités de la virginité volontaire sont-elles payées, dès cette vie, par les charmes d'une liberté et d'une indépendance sans limite, a Ainsi la recherche du royaume des Cieux », est-elle par la munificence divine favorisée d'un riche « surcroît » en ce monde. Ainsi le pauvre volontaire,

l'homme qui pour Dieu abandonne sa famille et ses biens, devient le pensionné de sa cassette royale, et peut s'écrier avec saint Paul que, « n'ayant rien, il possède tout ».

Ces bénédictions temporelles attachées à l'héroïsme de nos vertus nous donnent le vrai, sinon l'unique sens de la Béatitude du Sauveur : « Bienheureux ceux qui sont doux car ils posséderont la terre. »

Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés *. Encore une Béatitude qui, en nous assurant notre bonheur éternel, nous garantit celui de la vie présente. Quelle est la ruine de toute paix et de toute joie de notre âme? La cupidité. Qu'elle se porte sur les lucres honteux, sur la basse frénésie de l'or, ou qu'elle ait pour ardente convoitise la possession des honneurs, des hautes charges, des dignités, la cupidité sera toujours le plus insupportable de nos tyrans. C'est elle qui nous remplit de troubles, de cuisantes douleurs dans nos insuccès, d'inquiètes jouissances dans nos victoires ; elle qui nous ravit à jamais la douce paix de nos jours ; elle surtout qui vide nos âmes de toute pensée haute, de toute aspiration noble vers nos éternelles destinées. L'avare ou l'ambitieux seront à jamais incapables ou de songer aux Cieux, ou même d'assurer le bonheur de la vie présente.

Où est la délivrance ? Où est le salut ? Dans la parole de Jésus-Christ : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif delà justice. » Qu'est-ce que cette «Justice » ?Lasainteté qui mène au Ciel, la vertu qui nous assure notre future félicité, l'ensemble des biens surnaturels, divins et immuables, opposés aux fausses et trompeuses richesses

i Matt., V, 6.

du monde. Ce n'est pas seulement la recherche de ces biens que Jésus-Christ nous proposef c'est « d'en avoir faim et soif», c'est d'y aspirer avec autant d'ardeur que le famélique à la nourriture et la boisson.

Et quelle récompense nous est promise ? Ceux-là, dit le Sauveur, seront rassasiés. « Ceux-là », et nul autre. Les avides chercheurs d'or, ou de dignités, ou de voluptés, ou de dissipations et de joies folles, seront toujours torturés par la faim, et plus ils auront à jouir, plus la faim se creusera dans leur âme. Seuls, les heureux conquérants de la sainteté chrétienne trouveront dans leur conquête une délicieuse et perpétuelle satiété.

Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde l. On peut assurément comprendre dans cette Béatitude les hommes compatissants généreux qui, par leurs aumônes, subviennent aux détresses matérielles des pauvres ; le sens en est néanmoins beaucoup plus étendu, d'autant qu'il y a plus de manières de secourir notre semblable. Toute compassion que nous montrons à ses douleurs, tout remède que nous cherchons à y apporter, la douce parole au cœur ulcéré, les larmes mêlées aux larmes, le séjour dans la maison du deuil, la visite au chevet de la maladie et de la mort, le conseil dans l'angoisse, la lumière dans la nuit du doute, l'instruction salutaire à l'ignorance, la prière à Dieu pour les déshérités et les délaissés, cent autres interventions de notre charité nous font participer à la Béatitude du Sauveur.

Et combien est riche la récompense ! Combien disproportionnée avec l'œuvre de miséricorde que nous avons accomplie 1 Bienheureux les miséricordieux,

» Matt., V,7.

car ils obtiendront miséricorde l. Quelle différence dans les donateurs, et quelle différence dans les dons ! Ici, c'est l'homme, l'homme fragile, borné, impuissant. D'autre part, Celui qui rend miséricorde pour miséricorde n'est autre que le Dieu infiniment riche et puissant. Si nous « qui sommes méchants savons néanmoins donner de bonnes choses », que ne fera pas le Dieu dont la Bonté est l'Essence, dont la munificence nJa pas plus de limites que l'Infini ?

Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu 2. Qu'entendre par ces « cœurs purs » ? Sans doute, ceux que des voluptés coupables ni ne souillent ni n'aveuglent. Car rien autant qu'un sensualisme grossier n'enlève à l'âme la vue de Dieu dès cette vie, et ne compromet la vision béatifique dans l'autre. L'impudique, tout entier à ses bestiales jouissances et à ses amours adultères, n'a plus ni une pensée, ni une aspiration, ni une vue quelconque, vers Dieu. Il est devenu « l'homme animal incapable de rien comprendre aux choses spirituelles ». Mais le a cœur pur » qu'entend ici la Béatitude est plus que purifié dés souillures de la volupté; toute autre souillure, tout autre vice a cessé d'intercepter pour lui la vue de Dieu. Les vertus y sont lucides, et, à l'éclat qu'elles répandent, Dieu se montre dans ses mystérieux attraits. L'âme vertueuse aperçoit Dieu, en elle-même et dans les créatures, et cette vue ne va jamais sans le dévouement et l'amour.

Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu 3. Qu'est-ce que être : « Pacifique ? »

i Matt., V, 7.

a Matt., V, 8.

a Matt., V, 9. i

C'est être ami de la concorde et de la paix. C'est s'efforcer de garder en soi-même la paix, en étouffant, dès qu'ils se produisent, les mouvements désordonnés de la colère, de l'irritation, de la rancune ; c'est éviter toutes causes d'animosité et de désunion ; c'est rester calmes et doux devant l'injure ; c'est « ne pas briser le roseau déjà froissé, ni éteindre la mèche qui fume encore ». Mais il faut plus pour devenir le vrai « pacifique », il faut, autant qu'on peut éteindre chez les autres les discordes, faire cesser les désunions, ramener la paix dans les familles en proie aux inimitiés et aux haines. En un mot, comme l'était Jésus-Christ, nous montrer partout et toujours les messagers de la paix.

Cette similitude avec Jésus- Christ nous vaut la glorieuse récompense d'être appelés enfants de Dieu. Le Fils de Dieu est nommé sans cesse, dans l'Ecriture, le Dieu de la paix. « Lui-même est notre paix. » Il a fait tomber toutes les discordes, rapproché tous les éloignements, opéré toutes les réconciliations, détruit toutes les inimitiés. Des éléments si divers, si séparés, si chaotiques qu'il trouvait dans le monde, il a fait un seul tout divinement unifié. Travailler à la même œuvre c'est participer à la même filiation, c'est devenir « enfants de Dieu », c'est être par adoption ce qu'il est par nature.

Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des deux est à eux l. Avant d'exposer cette Béatitude, arrêtons-nous à contempler un grand miracle. Quelle force avait donc la parole de Jésus-Christ ? Quel ascendant prenait-il sur les âmes ? Quelle puissance surhumaine les enchaînait, pour que

i Matt., V, 10.

cette foule pusillanime, ces disciples craintifs, ces Apôtres même, que l'Evangile ne cesse de nous montrer tremblants devant le danger, aient soutenu sans fuir une pareille annonce, affronté de semblables perspectives ? La persécution ! Voilà donc ce qu'ils allaient gagner en s'attachant au Fils de Marie? La haine universelle, d'universelles attaques, des souffrances sans fin suivies d'un douloureux martyre ? Or, ils entendirent cela ; et après eux le clergé catholique de tous les siècles, et les martyrs n'ont jamais cessé dans l'Eglise, et toujours la persécution a sévi et avec elle l'héroïsme des disciples du Christ a brillé. Et ce miracle se perpétue ; Jésus-Christ garde toujours la même attraction, en dépit des prédictions terribles ; la persécution loin de glacer la sève Chrétienne la rend plus puissante et plus l'ennemi frappe, plus ses coups consolident l'édifice qu'une main divine a bâti.

Ce que nous disons de ces miraculeux triomphes ne doit pas nous faire prendre le change sur ce que la persécution a par elle-même de douloureux et de terrifiant. N'est pas qui veut l'athlète de Jésus-Christ. Il faut, pour affronter puissamment la persécution, une âme longuement exercée aux autres héroïsmes de la vertu. Aussi n'est-ce qu'en dernière ligne que le Sauveur propose cette Béatitude et après avoir fait passer ses disciples par les exercices qui précèdent, ces exercices s'offrant à nous comme une chaîne d'or, dont les anneaux se tiennent étroitement liés. Etre humble prépare à pleurer ses péchés. Mais comment pleurer sur soi-même et sur ses fautes en conservant en soi d'arrogantes colères? Et aussi comment nourrir, en soi la douce et clémente bonté, sans que la compassion ne s'éveille, et, avec elle, la volonté de secourir les nécessiteux ? Mais ces

vertus si belles, en captivant l'âme et en la remplissant, chasseront avec empire les basses convoitises des sens et les honteuses sollicitations du vice ; l'homme vertueux a toute chance d'être l'homme chaste. Enfin, si l'apaisement des passions s'est fait en lui et que la vertu règne en paix dans un empire soumis et tranquille, il sera presque infailliblement « le pacifique » que béatifie le Sauveur. C'est à ce moment que les grandes luttes s'annoncent et que les affronter est devenu possible à la parfaite vertu.

Car, il est bien compris que ce n'est pas toute persécution qui est appelée c bienheureuse », mais celle-là seule qui est subie « pour la justice ». Qu'un criminel soit traîné devant ses juges, et de ses juges passe aux mains du bourreau, la Béatitude chrétienne n'a rien à y voir. Il faut être innocent, il faut confesser Jésus-Christ, et, en son nom, assumer les haines de l'enfer et du monde, pour prétendre « au royaume des Cieux » .

Tout Chrétien doit confesser Jésus-Christ et par suite est exposé aux contradictions et aux oppositions que le Sauveur a lui-même subies durant sa vie mortelle ; tous auront part à la Béatitude, si tous en sont dignes. Néanmoins les Apôtres, le Sacerdoce, les Prêtres, devaient supporter, dans cette guerre séculaire, les assauts les plus furieux de l'ennemi et sa plus inextinguible haine . Aussi dans les paroles qui suivent, Jésus-Christ s'adresse surtout à ses disciples. Vous serez heureux quand les hommes vous maudiront et vous persécuteront; quand ils vous chasseront du milieu d'eux; quand ils vous chargeront de calomnies de toute sorte, de mensonges de toute espèce, et qu'ils feront cela à cause de moi. Réjouissez-vous et tressaillez d'allé-

gresse, car votre récompense sera grande dans les deux *.

Comme plus haut, Jésus-Christ met ici deux conditions à sa Béatitude : que les injures soient supportées à cause de lui, et qu'elles soient de mensongères injures.

Remarquons avec quelle insistance Jésus-Christ fait mention de la diffamation, de l'injure atroce, de la calomnie revêtant toutes les formes et se portant à tous les excès. C'est qu'en effet là est la douleur la plus poignante au milieu de tant d'autres douleurs. Nous supportons avec une facilité relative la spoliation, l'exil, la prison, même le supplice. Mais le déshonneur ! Mais la calomnie qui nous dépouille de notre réputation et nous jette'dans l'infamie ! Voilà ce que les plus grandes âmes affronteront avec le plus de peine. Job, le magnanime athlète de la douleur, reste impassible devant l'irruption des désastres qui fondent tous ensemble sur lui. Mais quand ses proches l'insultent, quand ses amis se changent en acrimonieux calomniateurs, il se trouble, il éclate, il fait entendre le hurlement d'une effrayante douleur. David semble compter pour rien les ruines de son trône, et sa fuite précipitée devant Absalon victorieux ; mais les injures et les malédictions de Semeï il les dédie à Dieu comme son précieux titre à la clémence et au pardon. Quand saint Paul écrit aux persécutés de l'Eglise de Jérusalem, il croit devoir les consoler plus encore des insultes dont on les couvre que des spoliations et des mauvais traitements qu'ils ont à subir. C'est de même que Jésus-Christ compte l'injure et la calomnie comme la plus haute expression de la haine du

1 Matt., V, il. Luc, VI, 22-23.

monde contre les siens, et attache à ce genre de supplice « la grande récompense dans les Cieux ».

Mais en attendant cette consolation suprême, d'autres attendent le persécuté, dès la vie présente. La première est, pour ainsi parler, un honneur de famille. Depuis les siècles, il en est ainsi dans la famille des enfants de Dieu. Ce monde, jaloux de leurs vertus, irrité des tacites reproches que lui font leur sainteté, les a poursuivis de sa haine, et, autant qu'il Ta pu, les a persécutés. C est ainsi qu'ils ont persécuté les Prophètes qui furent avant vous i. Mais le grand persécuté n'est-il pas Jésus-Christ lui-même ? Qui plus que lui a été haï, flétri, calomnié, conspué? qui a été traîné sur un douloureux Calvaire et est mort d'une plus épourantable mort? Le disciple n'est pas au-dessus du Maître 2.

Et telle est la gloire que Dieu de son côté retire des persécutions des siens qu'il n'a garde d'en arrêter les glorieuses et bienfaisantes fureurs. Il ne lui coûterait guère de briser ses ennemis avant qu'ils aient pu nuire à ses fidèles ; mais cette victoire prématurée ne mettrait en lumière ni sa puissance, ni la sainte intrépidité des combattants. En permettant les persécutions, en y soutenant ses enfants, en y consommant l'éternelle défaite de ses ennemis, il se montre excellemment le « Dieu fort ».

Et telle est la beauté de cette victoire, qu'il écarte à jamais de ses apôtres le malheur et la honte de mériter les faveurs du monde. Malheur à vous si tous les hommes, quels qu'ils soient, vous couvrent [de leurs louanges 3 /

* Matt., V, 12.

* Matt.,X, 24. Luc, VI, 40.

3 Luc, VI, 26.

Soyez loués par la partie saine du monde, je le veux : mais que c tous » vous louent, ce serait le signe de lâches concessions et de coupables complicités ; et alors « malheur à vous » !

Apostolat et Sacerdoce.

II. — Plus l'édifice doit être élevé, plus les fondations en doivent être solides. Le ministère Apostolique et la mission séculaire du Sacerdoce de Jésus-Christ devaient embrasser le monde, traverser les temps, résister à tous les assauts, se garder de toute décadence : à un semblable effet il fallait de grandes causes : à une pareille guerre il fallait une puissance proportionnée : cette force divine, Jésus-Christ l'a insinuée aux siens par les précédentes béatitudes. Chacune d'elles apporte à l'âme de l'apôtre et du prêtre une énergie particulière et le dégage des mortelles étreintes de la nature, du monde et du péché. Devant quelle fatigue reculera celui que la pauvreté volontaire aura endurci ? Quel adversaire fera trembler celui qui est prêt à entendre toute injure et à souffrir pour Dieu tout mauvais traitement? L'homme doux et pacifique deviendra aisément le prêtre plein de patience et de mansuétude, sachant condescendre aux faiblesses du prochain et supporter ses défauts. Et s'il a « le cœur pur » et que, en toute chose, il voie Dieu, les fascinations du monde et les attraits des sens n'auront plus pour lui leur mortelle puissance.

Jésus-Christ ouvre à ses Apôtres ainsi préparés le monde entier comme champ d'action. Car tel sera désormais le ministère apostolique. Les prophètes n'étaient envoyés qu'au seul Israël ; le Sacerdoce Mosaïque n'étendait pas ison action au-delà des frontières de la

Judée. Désormais, c'est le monde entier auquel sont envoyés les Apôtres. Vous êtes le sel de la terre ; vous êtes la lumière du monde * .

« Le sel de la terre », non plus d'une cité, d'une région, d'un peuple, mais de tous les peuples, de tous les pays, de tous les siècles. Et quelle « terre j> trouveront-ils ? Dans quel état seront ces peuples auxquels ils sont envoyés? « Toute chair a corrompu sa voie » ; les erreurs sont partout, partout la corruption, partout l'impiété et la débauche. C'est à une terre perdue de vices que le « sel » apostolique est donné. Mais le sel a-t-il la propriété de rendre saine une viande corrompue ? Non ; aussi n'est-ce pas cette puissance ni cette mission que Jésus-Christ attribue à ses Apôtres. La puissance de résurrection est la sienne ; lui seul put régénérer le monde, redonner la santé et la vie à une humanité tombée en pourriture. C'est l'effet de sa Rédemption ; c'est le grand miracle de sa puissance divine ; il fallait être un Dieu pour régénérer le monde, comme il fallait être un Dieu pour le créer. Mais le miracle accompli, le monde refait, c'était aux Apôtres à le maintenir dans sa sainteté divinement recouvrée, comme c'est au sel à conserver les viandes et à empêcher le retour delà corruption.

Et, pour secondaire que soit cette œuvre, elle n'en a pas moins une grande sublimité. Si la mission des Prophètes fut sublime, combien Test plus la mission des Apôtres ? Ceux-là parlaient à un peuple, ceux-ci au monde entier. Et le monde devait les recevoir, les acclamer, redouter leur puissance, accepter leurs préceptes, et tous les adversaires armés pour les combattre devaient

* Matt., V, 13.

éprouver, en succombant, la terrible vindicte de leurs pouvoirs divins. Aussila condition posée à un tel ministère, c'est qu'il soit fort, énergique, sans les atténuations de la faiblesse, sans les ménagements d'une désastreuse insouciance. A quoi est bon le sel qui perd son mordant ? Si le sel s'affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur*? Que le simple fidèle perde la vivacité de sa foi et l'intégrité de ses vertus : le « sel » apostolique est là pour lui rendre la saveur perdue. Mais si c'est le prêtre même dont l'âme est anémiée, qui lui rendra sa vigueur? Si le sel s'affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur? Il n'est plus bon qu'à être jeté dehors, où les pieds des passants le fouleront 2. La vertu essentielle de l'apôtre sera donc l'énergie . Il ne doit rien redouter ni les persécutions, ni les rebuts, ni les injures de ceux dont il s'efforce de corriger les vices. Si par pusillanimité ou amour de sa tranquillité et de son bien être, il cesse de s'attaquer aux vices et de corriger les coupables, il abdique, il trahit, il se voue au mépris de la terre et du ciel ; c'est « le sel affadi que les passants trouvent répandu sur le chemin et foulent aux pieds » .

Vous êtes la lumière du monde 3. Encore l'universalité de la mission Apostolique. De même que le soleil éclaire à la fois toutes les parties de la terre, ainsi le Sacerdoce de Jésus-Christ doit projeter partout sa victorieuse lumière. De même que le sel par sa vertu acre et mordante combat la corruption, la lumière par son irrésistible éclat chasse toutes les ténèbres et produit aux yeux les hontes du vice comme les beautés de la vertu.

* Matt., V, 13.

2 Matt., V, 13.

3 Matt., V, 14-15.

Nous roici en face d'un grand miracle, ne passons pas outre. La ville bâtie sur le sommet d'une montagne ne peut être cachée . On n'allume point la lampe pour la mettre sous le boisseau, on la place sur le chandelier pour qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison*. La maison, c'est le monde; la ville placée sur la montagne et que de tous les points on aperçoit, c'est le Christianisme, c'est la prédication Évangélique, c'est l'Église. Jésus-Christ parle en maître, parle en Dieu. Quelques pauvres qu'il a réunis autour de lui, illettrés, sans prestige, sans puissance, inconnus même dans leur propre pays, s'en iront, sur son ordre, prêcher son Évangile et rempliront la terre entière de leur prédication. Tel sera l'éclat dont ils rayonneront, les torrents de lumière qu'ils projetteront de toutes parts que tout l'univers sera par eux illuminé. Ils seront la Cité si éminente, si en vue, que de tous les points du globe on l'apercevra. Ils seront la lumière dont la «maison», c'est-à-dire le globe, sera éclairé. Et cela, quand mille obstacles entraveront l'Évangile, quand mille adversaires réuniront leurs efforts pour l'étouffer. Et cela, malgré la puissance du temps qui renverse tout, malgré la vétusté qui détruit tout. Mais Jésus-Christ est Dieu et rien ne résiste à sa puissance, comme rien ne prévaut contre sa parole : « Dixit et facta sunt. »

Mais ici, comme dans toutes ses autres œuvres, Dieu exige la coopération de l'homme. Sans doute, la merveilleuse fortune de l'Évangile à travers le monde a pour cause première et essentielle l'action divine. Néanmoins la sainteté des Apôtres doit y concourir. Leurs miracles même seront souvent moins efficaces pour éclairer et

» Matt., V, 15.

entraîner les âmes que le spectacle de leurs "vertus. Ils sont les Apôtres du Christ en qui se résume toute sainteté : ils doivent le reproduire aux yeux du monde : Il a allumé le flambeaux, à eux d'en entretenir la lumière. Que votre lumière luise si bien aux yeux des hommes, que, voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père qui est dans les Cieux *. Parfois Jésus- Christ propose son Père ; parfois il se propose lui-même, comme le Dieu auquel tout doit être rapporté. Dans le premier cas, il montre sa parfaite union avec son Père ; dans le second sa parfaite égalité .

Quand nous sommes invités à montrer à, tous les yeux nos vertus et nos bonnes œuvres, il n'y a pas là quelque piège tendu à notre humilité, à Dieu ne plaise 1 Mais nous devons, tout en nous montrant ce que nous sommes, désirer dans le fond du cœur l'obscurité, et ne jamais redouter l'ingratitude et l'injure. Quand nos bonnes œuvres nous attirent de la gloire, cette gloire remonte à Dieu ; quand elle nous valent la calomnie, la calomnie se transforme pour nous en mérite et en récompense. Dans les deux cas, Dieu triomphe en nous et nous en Lui.

Que les fidèles ne laissent pas aux seuls Apôtres et au Sacerdoce l'application des paroles du Sauveur : « Que votre lumière luise devant les hommes. » Tous ont l'obligation d'édifier leurs semblables, et aucune édification ne vaut celle des œuvres saintes. Il sort d'elles une voix si puissante qu'elle remplit la terre et pénètre jusqu'au ciel. C'est une lumière dont l'éclat est irrésistible. On repousse d'éloquentes paroles ; il est impossible d'échapper à l'influence du [bon exemple. Soyons doux,

itMatt., V, 16.

cléments, charitables, humbles ; faisons du bien, pardonnons une injure, donnons aux nécessiteux ; remplissons hardiment, sans respect humain, sans faiblesse, nos obligations religieuses : les bons nous applaudiront et seront dans la joie ; les tièdes se réveilleront de leur dangereuse langueur ; les faibles rappelleront leur courage ; les incroyants verront en nous la preuve vivante de la vérité de ce que nous enseignons. Aurons-nous des insulteurs? C'est possible. La lumière fait pleurer les yeux malades ; le vice s'irrite de la vertu, la tourne en ridicule ou la maudit violemment. Mais, là encore, nous remportons un double triomphe ; car d'abord nous participons aux gloires futures qui ont couronné les Apôtres et les martyrs; puis, nous obtenons les secrets suffrages de ceux mêmes qui nous combattent et nous injurient. Par-dessus tout, nous faisons triompher la religion. Autant la mauvaise conduite du chrétien ébranle la foi des foules, autant sa sainteté et ses bonnes œuvres raffermissent. Si le monde a été d'abord converti par le miracle, la sainteté des premiers chrétiens a puissamment aidé à l'œuvre de cette conversion.

La Loi Nouvelle : Ses Caractères Généraux.

La Loi Nouvelle ne détruit pas plus la Loi Mosaïque que celle-ci n'abolissait la Loi primitive, que Dieu avait donnée à l'homme dès la naissance du monde. Jésus-Christ élève la Loi ancienne à sa perfection. Cette Loi suffisait à l'âge d'enfance de l'humanité ; elle ne suffisait plus après qu'un Dieu descendu sur la terre y fut venu apporter la grâce qui déifie, les vertus et les héroïsmes qui transfigurent l'homme jusqu'à lui faire porter la ressemblance même de Dieu. Quand l'homme eut entendu

la grande parole : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, » il lui fallait une législation en rapport avec une destinée si haute, plus pure, plus surnaturelle, plus difficile aussi, et c'est cette législation que nous promulgue le Fils de Dieu. Ne croyez pas que je suis venu abolir la loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir mais compléter. Dieu a accompli dans Tordre spirituel ce qui ne cesse de se faire dans l'ordre de la nature. A l'enfant donne-t-on la nourriture, le vêtement, les fonctions, qui seront le partage de l'homme fait? Quel absurde législateur forcerait l'enfance aux devoirs et aux labeurs qu'assume la virilité ? On parle à l'enfant la langue rudimentaire du premier âge, laissant aux années de son adolescence le langage de la science et la recherche des belles-lettres. Partout nous retrouvons l'initiation première, avant le perfectionnement dernier. Ni les arts, ni les sciences, ni l'industrie, ni la magistrature, ni la milice, n'échappent à cette nécessité d'une initiation précédente et d'une progressive formation. Dans un autre ordre d'idées nous voyons qu'une chose peut, à raison de circonstances diverses, devenir bonne et légitime, de mauvaise et de prescrite qu'elle était; de même que, permise en un temps, elle peut et doit être abolie en un autre temps. Ainsi comprenons -nous que plusieurs des prescriptions Mosaïque sont abolies par Dieu ; d'autres, qui n'obligeaient pas les Juifs, nous obligent nous autres Chrétiens. Jésus- Christ est venu épurer, élever, compléter. Elevés que nous sommes à une plus haute dignité, il est juste que nous soyons liés à de plus éminents devoirs ; appelés, non plus à des récompenses matérielles, mais à des

* Matt., V, 17.

richesses divines et éternelles, notre culte et nos lois se dégagent des faiblesses de la chair pour revêtir une surnaturelle perfection.

Cette précaution que prend Jésus-Christ de dire qu'il n'est point venu abolir, mais compléter la Loi, nous révèle à la fois l'état d'esprit du Juif et la miséricordieuse condescendance du Sauveur. Le Juif est loin d'être l'observateur fidèle de sa Loi. Sans se contenter d'en violer les préceptes les plus fondamentaux, il Ta dénaturée et corrompue,, en y intercalant des traditions purement humaines et des inventions souvent puériles, par. fois immorales, qui n'ont plus rien de l'esprit Mosaïque . Et toutefois, violateur de la Loi, il en est le gardien jaloux, le défendeur fanatique. Sembler même y toucher est pour lui le crime irrémissible, l'abolir serait la suprême malédiction. Il ne se demande pas si le Dieu, qui la lui a promulguée, la pourrait abolir, il se le demande d'autant moins qu'il semble s'attacher bien moins à ce qui vient de Dieu dans cette Loi qu'aux adjonctions qui Lviennent de lui. Voilà le « roseau déjà froissé » que Jésus évite de briser davantage ; aussi sa première parole sera-t-elle : Ne pensez pas que je suis venu abolir la Loi 4. Et cette parole est appuyée sur les faits de sa vie entière. Depuis sa naissance Jésus- Christ obéit aux prescriptions de la Loi, et quand il s'y soustrait, il a grand soin de montrer, ou sa parfaite unité de sentiments et d'action avec Dieu son Père, ou son incontestable autorité divine. S'il opère le jour du Sabbat, ou il rappelle que Dieu opère de même, ou il prouve sa divinité par quelque miracle. Et toujours nous trouvons dans ce Sauveur « humble et doux » la double

i Matt., V, 17.

sollicitude de ménager les âmes faibles et de voiler sa grandeur divine sous les nuages de son humanité. Gomme Dieu, il abroge la Loi Ancienne de sa pleine autorité ; comme homme, il en accomplit d'abord les préceptes, et nous donne ainsi l'exemple d'une humble soumission. N'oublions pas une autre raison qui a motivé l'obéissance de Jésus-Christ à la Loi Ancienne. Des hérésies devaient naître qui allaient, par un partage sacrilège, attribuer à Dieu la Loi nouvelle et au démon l'Ancienne Loi. La plus invincible réfutation de ce blasphème était assurément la soumission de Jésus-Christ aux prescriptions Mosaïques.

Mais s'il gardait ces précautions d'une prudente charité, Jésus-Christ n'en agissait pas moins à l'égard de la Loi Ancienne avec la pleine indépendance et la souveraine autorité d'un Dieu. Il parle en Dieu. Dieu avait promulgué la Loi Ancienne ; Celui qui promulgue la Loi nouvelle n'est autre que Dieu. Lisons l'Évangile : Vous avez appris, dit Jésus-Christ, qu'il a été dit. . . Et MOI je vous dis i. Quel autre qu'un Dieu peut retoucher et parfaire l'œuvre d'un Dieu ? L'incrédule se trouve ici réduit aux plus graves accusations ou à la confession de la divinité du Christ. Si, en effet, Jésus- Christ n'est pas Dieu, qu'est-il qu'un audacieux adversaire de Dieu, entreprenant sur les droits divins et prétendant l'emporter en perfection et en pouvoir sur Dieu même ? Mais il est Dieu ; il l'affirme, il le prouve, et son acte divin par excellence est ici de donner au monde une Loi Nouvelle qu'il substitue à l'Ancienne.

A ses deux premiers caractères de Nouveauté et de Divinité la Législation de Jésus-Christ joint l'immuta-

i Matt., V, 21-22.

bilité. Aucune force humaine ne l'abrogera, aucune ne la mutilera, les siècles la trouveront la même, les révolutions, les bouleversements, les persécutions ne réussiront qu'à montrer sa vitalité invincible. Bien plus I Je vous le déclare en vérité, jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, toute la loi sera accomplie, sans en omettre un seul iota ou un seul point l. Tout en nous déclarant l'immutabilité de sa législation, Jésus-Christ nous révèle tout ensemble un grand miracle et une grande prophétie. Quelle œuvre ! quelle tentative que de soumettre la terre entière, pour la durée des siècles, en dépit d'oppositions furieuses, à des lois qui écrasent l'intelligence sous le mystère, le cœur sous le sacrifice, les sens sous le joug le plus impérieux. Pour tout autre qu'un Dieu, faire une pareille annonce serait folie. Mais que sera-ce de réussir ! Sous ces mots : jusqu'à ce que le ciel et la terre passent... 2 est renfermée la solennelle prophétie du dernier jour. Notre terre et nos cieux ne sont que transitoires ; un jour viendra où l'histoire humaine sera close, la création anéantie ou transfigurée et l'universalité des hommes, après la tenue d'un jugement général, fixée dans l'éternel séjour de la récompense ou du châtiment.

Quatrième caractère de la Loi Nouvelle : son absolue autorité. Elle tient en elle nos destinées ; elle décide seule de notre sort éternel. La mépriser et la violer c'est se perdre ; l'observer fidèlement, c'est aller à d'éternelles joies. Et, encore que Jésus-Christ, par cette humble modération dont il nous donne de si continuels exemples, qualifie de petits 3 les articles de sa Loi, comme il s'agit

1 Matt., V, 18.

2 Matt, V, 18.

3 Matt., V, 19.

toujours ou de glorifier Dieu dans leur observance ou de l'outrager dans leur violation, observer ou mépriser cette loi conduit infailliblement l'homme, soit à la récompense, soit au châtiment. Celui qui violera Vun de ces moindres commandements et enseignera aux autres à le violer sera le dernier dans le royaume des deux i. Nous ne saurions comprendre ces mots : « sera le dernier.... » si nous ne savions pas ce qu'il iaut entendre par cet autre : « le Royaume des Cieux ». Cette expression a, dans l'Écriture, des significations diverses. Parfois c'est le ciel ; souvent c'est l'Eglise militante ; ici c'est la grande scène du jugement général. Jésus-Christ apparaît dans sa gloire, le genre humain est rassemblé devant Lui, la sentence se prononce et la séparation se fait. Les derniers 2 sont les réprouvés qui, pour leur violation de la Loi, sont exclus du Royaume et précipités en enfer. N'y a-t-il que les fautes personnelles qui fassent de nous ces malheureux derniers ? Non ; notre réprobation peut venir encore du scandale que nous aurons donné, si, en violant la Loi nous-mêmes, nous avons entraîné les autres à la violer comme nous : Celui qui enseignera aux hommes à faire comme

lui 3 Si Dieu frappe les violateurs et les scandaleux,

combien plus récompensera-t-il les observateurs fidèles de sa Loi, et ceux qui à la pratique joignent la prédication et l'exemple ? Dieu frappe à regret, et c'est avec tout son cœur qu'il récompense. Celui, au contraire, qui accomplira la Loi et enseignera à V accomplir sera grand dans le Royaume des Cieux \

1 Matt., V, 18.

2 Matt., V, 19.

3 Matt., V, 19.

* Matt, V, 19.

350 tB SERMON SUR LA MONTAGNE

Un cinquième caractère de la Loi est sa perfection. Nous disions plus haut que Dieu a fait pour l'humanité entière ce que nous faisons nous-mêmes pour Tentant, proportionnant sa révélation et ses préceptes aux forces et à l'âge de cette humanité, la traitant d'abord avec les ménagements que réclamait son état d'enfance ; puis, après que Jésus-Christ Peut élevé à sa pleine virilité, lui donnant une foi, un culte, une législation en rapport avec sa perfection nouvelle. Les vertus d'un Juif bon et fidèle ne peuvent faire un chrétien, pas plus que le bégaiement et les jeux de l'enfance ne sont de mise chez l'homme fait. Avant le Christianisme, le Juif et le Gentil, prévenus de la grâce anticipée du Messie, parvenaient au salut par la simple observance, l'un de la Loi Mosaïque, l'autre de la Loi naturelle ; mais depuis Jésus- Christ, le ciel ne s'ouvre qu'aux seuls observateurs de la Loi Nouvelle. Je vous le dis en vérité, si votre justice n'est plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des deux l.

La Charité

IV. — Ce n'est pas l'amour de Dieu ni le culte qui lui est dû dont il est ici question ; mais bien la charité fraternelle. Et si nous nous étonnons de voir Jésus-Christ passer sous silence les premiers commandements, pour s'arrêter de suite à ceux qui nous regardent, réfléchissons à la conduite que nous lui voyons tenir, dès le début de sa vie publique. Il donne de sa Divinité les plus éclatantes preuves; il l'insinue souvent dans ses dîs-

1 Matt., V, 10.

cours, mais évite devant les foules, p"eu préparées encore, de prononcer un mot formidablement clair : « Adorez-moi, je suis Dieu ! » tant cet ineffable mystère d'un Dieu vivant au milieu de nous stupéfie nos âmes ; tant il nous a fallu pour y adhérer la double jouissance du temps et des œuvres ; tant Jésus-Christ a dû agir, commander, triompher en Dieu, pour que toute négation nous soit rendue impossible !

Avant d'entrer dans l'exposition du précepte de la Charité fraternelle, débarrassons-nous d'une difficulté . Vous avez appris, dit le Sauveur, qu'il a été dit : œil pour œil } dent pour dent l. Telle élait donc la Loi Ancienne ; les représailles y étaient permises, et l'on rendait le mal pour le mal. Mais que devient, dès lors, la bonté de Dieu? Comment un Dieu bon permet-il de repousser la violence par la violence ? Le temps n'est pas encore à la perfection évangélique. Le Christ n'est pas mort pour répandre sur le monde, avec l'amnistie universelle, l'effusion de la grâce, les divines jouissances des Sacrements, la clarté de la Foi, la perfection de la vie. Le monde antique, privé de ses secours, est le malade et l'impuissant auquel on ne peut demander l'héroïsme. Si la force n'est pas repoussée par la force, le crime n'aura plus de frein, la violence de retenue, et le meurtre suivra toute colère et toute injure. C'est par une bonté condescendante et pour protéger la vie humaine que Dieu arrête le meurtrier par la crainte de la rep résaille.

Mais que fera Jésus-Christ ? L'humanité reste vicieuse, la colère garde ses effervescences, le meurtre demeure la tentation irrésistible de tout homme que l'injure exas-

* Matt., V,38.

père et que la vengeance attire irrésistiblement. Jésus- Christ, en même temps qu'il interdit toute représaille, sauvegarde la vie humaine et rend le meurtre impossible en retranchant ses trois causes les plus ordinaires. Quelles sont ces causes? La colère, l'injure, l'inimitié.

Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point; celui qui tuera sera condamné par le jugement. — Et Moi je vous dis : quiconque s'irrite contre son frère sera condamné par le Jugement i. Comme on sent à ce ton d'autorité souveraine que c'est un Dieu qui parle ! Et, si Jésus-Christ défend la colère, c'est qu'elle mène au meurtre. Elle est aveugle, elle est impuissante à retenir les instincts sanguinaires qu'elle a déchaînés, elle a des coups subits qui préviennent le frein de la raison et de la conscience. Si donc la colère est éteinte, le meurtre qui en sort, comme l'effet de sa cause, sera supprimé. Mais peut-on éteindre la colère? Non, si nous entendons ce premier mouvement qui s'élève en nous sans nous. Oui, si, dès que ce mouvement commence à nous agiter, nous nous efforçons de l'étouffer. Et ce premier mouvement lui-même, quel est-il? D'où vient-il? quelle est sa raison d'être et sa mission? Dieu nous l'a donné comme une arme nécessaire, comme un auxiliaire précieux, sans lequel nos plus importantes initiatives s'émousseraient en nous. Combien de cas où ces généreuses colères nous rendent terribles au mal et sauveurs de la vertu ! La colère de saint Paul sauve les Corinthiens, et fait rentrer dans la foi l'Eglise de Galatie. Qu'elle «st belle et noble la colère d'un père contre les corrupteurs de son enfant ! Qu'elle est féconde la colère qui arme le pasteur contre les

* Matt.,V, 21.

scandales du monde! Colères bénies de Dieu, quand elles sont suscitées, non par un intérêt égoïste ou une déraisonnable cause, mais par le double amour de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Aussi devons-nous traduire ainsi l'Evangile : « Quiconque s'irrite [sans légitime raison contre son frère... »

L'injure. De même qu'il y a gradation dans la gravité de l'injure, il y a gradation dans son châtiment. Nous pouvons insulter notre semblable légèrement, en employant envers lui des expressions plutôt inconvenantes ou d'une familiarité blessante : Quiconque traitera son frère de Baca *... C'est peu grave. Raca correspond ou à un tutoiement impoli, ou à une épithète déplaisante, et néanmoins Jésus-Christ le défère au Conseil, veut qu'un blâme lui soit attribué. Il le veut pour deux raisons différentes : d'abord pour faire régner entre nous l'urbanité et les égards réciproques. Puis, surtout, pour éteindre même l'étincelle d'où pourrait naître peu à peu un véritable incendie. Gardons-nous donc de toute formule désobligeante, de toute moquerie, de tout persiflage, si propres à éveiller des irritations et des rancunes. Mais voici l'injure dans ce qu'elle a de grave et souvent de désastreux : Celui qui appellera son frère fou mér itéra la Géhenne du feu 2. Peut-être allons- nous nous récrier : l'enfer pour un mot? Peut-être pousseronsnous la témérité jusqu'à prétendre que Jésus-Christ exagère, et que ses paroles ne doivent pas être prises à la lettre ? Erreur et faute, dans l'un et l'autre cas. Oui une seule parole peut nous mériter l'enfer. Oui traiter un frère de fou peut nous conduire à un pareil châtiment.

i Matt., V,22.

2 Matt., V, 22.

Ignorons-nous l'effroyable puissance d'un mot ? Faut-il plus d'un mot pour blasphémer Dieu et par là mériter son éternelle colère ? Beaucoup de nos plus graves prévarications commencent-elles autrement que par des paroles ? N'est-ce pas souvent un mot, un seul, qui décide de bouleversements gigantesques et de guerres où sombreront les empires ? Quand saint Paul range l'injure parmi les causes qui nous font perdre le ciel n'est-ce pas parce que d'une seule injure peuvent jaillir des désastres sans lin? Et n'expérimentons-nous pas nous-mêmes que rien ne nous est plus douloureux et plus intolérable que l'injure? Cessons donc de nous étonner de l'extrême gravité de son châtiment. Surtout, si nous réfléchissons qu'elle dévaste les plans de Dieu, détruit son œuvre la plus chère, et rend vaine et inutile la Rédemption de Jésus-Christ. Dieu nous a constitués en famille dont il se déclare le Père très aimant. Pour nous rattacher à lui par des liens plus étroits et pins doux, il nous a donné, « livré », son Fils unique, dont l'œuvre entière a été une œuvre d'union. Aussi quand la colère ou l'injure viennent mettre le trouble et semer les haines fratricides parmi ses enfants, son cœur est blessé, autant que sa Justice se fait implacable. Et si nous sommes insensibles aussi bien aux châtiments qu'aux promesses de Béatitude éternelle, la « Géhenne » nous attend. Car c'est à la fois par l'attrait de la récompense et la salutaire terreur du châtiment que Jésus-Christ nous attire à sa Loi. S'agit-il des vertus, c'est la récompense qu'il nous propose. S'agit-il des fautes à éviter, c'est le châtiment. Et le châtiment est proportionné à la gravité de la faute. C'est tour à tour le «Conseil», le «Jugement», la « Géhenne », qui nous fait entrevoir ses rigueurs. Si Jésus-Christ emploie ces trois termes, c'est qu'il parle

aux Juifs et évoque pour exprimer la sentence divine les divers tribunaux de la nation.

L'inimitié. Elle suit d'ordinaire la colère et l'injure et n'est qu'un fruit amer de leur excès. Pour la guérir en nous et en nos frères, Jésus-Christ nous propose deux différents motifs : le premier tiré de Dieu, le second de nous-mêmes. Qu'il est touchant, qu'il est irrésistible le motif tiré de Dieu ! Si vous présentez votre offrande à l'autel, et que là vous vous souveniez que votre frère vous en veut, laissez votre offrande devant V autel et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère. Venez ensuite présenter votre offrande l. Pouvions-nous nous attendre à une semblable volonté de Dieu ? Car enfin qu'y a-t-il de plus sacré que le Culte, de plus inviolable que le sacrifice, de plus impossible à interrompre que l'oblation déjà commencée, déjà placée sur l'autel? Qui peut nous permettre de quitter brusquement Dieu et son culte pour une digression, quelle qu'elle puisse être ? Or ici Dieu le veut, et, en le voulant, il nous éclaire, sans illusion ni doute possible, sur l'absolue nécessité de la réconciliation. Il la met au-dessus de l'hommage que nous allions lui rendre. Il déclare refuser cet hommage de quiconque nourrit en soi une coupable inimitié ; il met l'union fraternelle au-dessus de tout autre devoir, quelque sacré qu'il puisse être. Rien au monde ne doit se faire avant la réconciliation. Et voyez combien elle doit être prompte. Dieu ne nous laisse pour l'opérer que l'intervalle d'un acte religieux interrompu et qu'il importe d'achever au plus vite. Dans le même sens, saint Paul nous défendra de laisser se coucher le soleil sur notre inimitié, redoutant pour nous les émotions vio-

i Matt., V, 23-24.

lentes, les véritables tempêtes que la nuit nous suscitera fatalement dans notre âme. Oh ! réfléchissons à tout cela, nous qui nous approchons de la Table Sainte ! Gardons-nous d'y apporter une inimitié vivante et envenimée. Que venons nous faire à ce banquet réconciliateur, alors que nous nourrissons en nous des désunions et des haines : allez tout d'abord vous réconcilier. Poussons jusqu'au bout l'héroïsme. Ne considérons pas si nous sommes l'offensé, mais prenons les devants et travaillons, s'il le faut, les premiers, à notre réconciliation avec l'offenseur. Quel doux retour Dieu nous promet î Revenez alors présenter votre offrande.

Un second motif, pour humain qu'il soit, n'en est pas moins solide et pressant : Ne tardez pas à vous accorder avec votre frère, tandis que vous êtes sur le chemin avec lui. Car, il pourrait vous livrer au juge, le juge à V exécuteur. Vous seriez jeté en prison, d'où vous ne sortiriez qu'après paiement de la dernière obole ! . Plusieurs interprètent ces paroles dans un sens spirituel. Le chemin c'est la vie, le terme c'est le tribunal divin, la prison c'est le purgatoire ou l'enfer. Mais, il semble que ce passage s'explique mieux et fait mieux suite à ce qui précède, quand on y voit un motif nouveau et pris de l'ordre temporel de se réconcilier. Dans combien d'inextricables embarras, souvent même de dangers, parfois de désastres nous entraîne l'entêtement dans l'inimitié. Nous refusons tout accommodement, toute réconciliation, nous nous jetons dans le redoutable inconnu du procès ; nous perdons, nous sommes condamnés, de dures sentences nous étreignent, une longue chaîne d'anxiétés, de déboires, de fatigues, des émo-

i Matt.,V, 23-26.

tions violentes, de sourdes irritations, nous ont longuement torturés, avant même l'issue funeste que les tribunaux nous réservaient. Un généreux effort pour nous réconcilier nous eût épargné tous ces maux cuisants.

Mais, dira le grand nombre, comment pardonner? Comment céder? Comment subir la perte qu'une odieuse agression nous inflige? Jésus-Christ, mieux que nous, savait la difficulté d'un tel acte ; aussi n'est-ce qu'après une vaillante préparation qu'il livre ses fidèles à ce rude combat. Les Béatitudes, nous l'avons montré plus haut, sont la base nécessaire de la Législation chrétienne ; quiconque ni ne les comprend, ni ne les pratique, restera toujours au-dessous des héroïsmes demandés de lui. Il faut être « pauvre en esprit », humble, détaché, tremblant devant la justice divine; par là, « doux », « pacifique », miséricordieux, pour affronter l'esprit et la lettre des préceptes du Sauveur. Rester dans les instincts de la nature déchue, orgueilleuse et égoïste, c'est se mettre dans l'impossibilité de parcourir toutes les étapes de la charité. Après les Béatitudes, viennent l'exemple de Jésus-Christ et ses riches promesses. Qu'a-t-il fait que de réconcilier le monde avec Dieu, les hommes entre eux, les hommes avec eux-mêmes ? Quel est le sens etlebut de ses souffrances et de sa mort, sinon le pardon qu'il nous mérite et nous offre des atroces injures dont nous sommes coupables envers lui? Puis encore» est-ce sans récompense qu'il nous propose les actes ardus et coûteux de la charité ? En retour de la perte de biens incertains et périssables, c'est un a Royaume», une suite infinie de jouissances qu'il nous assure dans les Cieux. Quand un agresseur nous dépouille, notre créance passe aux mains de Dieu, dont nous devenons

les créanciers. Et celui qui aurait un roi pour débiteur se croirait-il jamais pauvre ?

Armés de ces vérités puissantes, aguerris par la pratique des Béatitudes, nous devenons capables d'entendre et de goûter de nouvelles instructions du Sauveur. Et encore que nous ne les prenions pas toujours à la lettre, au moins en garderons-nous l'esprit. Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis : Ne résistez pas au méchant; mais si quelqu'un vous frappe à la joue droite y présentez-lui encore la gauche. Si quelqu'un vous traîne en justice pour vous ravir votre tunique , abandonnez-lui encore votre manteau. Si quelqu'un veut vous contraindre à faire avec lui mille pas, faites en deux mille *.

Nous pouvons ne voir ici qu'un conseil que suivront les plus héroïques, alors que le commun se contentera du strict nécessaire . Mais rien ne nous empêche non plus de prendre les paroles du Sauveur à la lettre, et, à la lettre, de les appliquer. Tout d'abord, cette obéissance à de semblables injonctions nous semble exorbitante ; si nous l'étudions de près, notre étonnement cesse et notre admiration commence. Nous demeurons stupéfaits, non pas tant de l'héroïsme de l'acte accompli, que des merveilleux résultats qui le suivent. Un agresseur nous inflige la dernière des injures, qui est de nous souffleter. A l'injure, il joint le vol, il nous dépouille. A l'injure et au vol, il ajoute un cruel abus de *a force, il nous soumet à des fatigues qui nous épuisent. Et nous, au lieu de recourir à la vengeance, nous cédons, nous accordons plus même que son iniquité ne réclame

» M att., V, 38-39-40-41.

de nous. Que s'en suit-il? D'admirables effets sur nous mêmes, sur notre ennemi, sur Jésus-Christ, sur Dieu. En nous-mêmes se consomme la perfection évangélique, se montre un prodige de force, s'accomplit le plus ardu et le plus beau des triomphes, le triomphe sur la plus fougueuse des passions. Quant à notre agresseur, c'est le vaincu. Notre attitude le déconcerte. Au lieu que la violence eût amené la violence, et que l'huile eût décuplé l'incendie, notre calme impassible, notre héroïsme à présenter l'autre joue, à nous dépouiller même du manteau quand il nous vole la tunique, à nous exténuer par une marche plus longue que celle qu'il nous impose, rendent vaines ses colères et ses agressions. La rougeur monte à son front, le repentir se fait jour dans son âme. D'ailleurs, les témoins de sa méchanceté et de notre douceur nous acclament et le conspuent, et tout se réunit à faire de nous des victorieux, de lui un vaincu. Et que sera-ce si. quittant la terre, nous nous tournons vers le ciel ? Que sera-ce si nous voyons Jésus-Christ nous accueillir plus tendrement et plus magnifiquement qu'un père ne reçoit son enfant au retour de quelque expédition glorieuse, Dieu nous déclarer « son fils», « son fils bien aimé », mettre en nous « ses complaisances», comme il les met dans le Christ qui a tout souffert et a tout pardonné ?

Cessons donc de voir dans les paroles de Jésus-Christ d'irréalisables héroïsmes, alors que tout le gain et la gloire, sur terre comme au ciel, sont acquis à ceux qui les accomplissent. Tout est- il perdu parce qu'une iniquité victorieuse nous a dépouillés de nos biens? Tout^ au contraire, n'est-il pas gagné ? Ne devenez-vous pas pensionnaires de la Providence ? Ne voyez-vous pas les plus illustres serviteurs de Dieu vivre pauvres et dépouillés?

Jésus-Christ auquel appartenaient le ciel et la terre a-til reçu autrement que dans la plus extrême détresse, sans avoir même de gîte à lui ni de quoi reposer sa tête? Chassez la crainte du lendemain, et si vous « souffrez persécution pour lajustice»,Dieu même vous vêtira et vous nourrira.

La carrière de hautes vertus que nous venons de parcourir nous mène à un dernier acte, le plus élevé et le plus divin de tous, le sommet, le couronnement de la charité chrétienne : l'amour des ennemis. Vous savez qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain et vous haïrez votre ennemi. Et Moi je vous dis : aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent; bénissez ceux qui vous chargent de malédictions, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient l.

Est-ce possible ? Oui, sans doute, puisque Dieu nous l'ordonne. Est-ce facile ? Non certes, et Jésus-Christ nous donne ce précepte comme le dernier, le sommet, la perfection de tous les autres, et il ne nous y mène qu'après nous y avoir longuement préparés. C'est la suprême bataille; c'est la décisive victoire ; elle remportée, nous sommes élevés à la plus haute gloire qui soit, celle de reproduire sur la terre ce que le Dieu Très-Haut est et fait dans le ciel 2. Tout ce qui précède n'était que la préparation à l'héroïsme qui nous fait aimer, bénir, secourir nos ennemis. Tout d'abord, nous apprenons à ne léser ni injurier personne ; puis à étouffer en nous la colère qu'unç-injure reçue y allume. Puis, à nous montrer clément envers qui nous injurie. Après nous être pénétré

» Matt.,V, 43-44.

2 Matt., V,45, 48.

de la Béatitude « des pauvres en esprit, » nous parvenons à souffrir magnanimement une spoliation inique ; nous allons même jusqu'à concéder plus à notre adversaire que ce qu'il réclame injustement de nous. D'ailleurs, nous nous montrons généreux envers quiconque nous implore, et nous contractons l'habitude de la clémence que nous accordons enfermant les yeux. Donnez à quiconque vous demande, avait dit l'Écriture, et ne vous détournez pas d'un emprunteur. Ce qu'on vous ravit, ne le réclamez pas1. Quelle œuvre sera impossible au héros de la charité qui, sur tant de champs de bataille, aura remporté de si illustres victoires ? Il est apte à tout, et c'est alors que Jésus-Christ lui propose le dernier combat, le plus magnanime de tous. Aimez vos ennemis ? C'est la victoire spéciale des vrais fils de Dieu, ce qui les sépare de la foule et les marque pour des triomphes auxquels les autres ne pourront prétendre. Si vous aimez ceux qui vous aiment , où est votre mérite, et quelle récompense attendez-vous? Les Publicains et les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment 3. Mais aimer des ennemis, rendre le bien pour le mal, bénir ceux qui nous maudissent, secourir ceux qui nous ont persécutés, prier pour qui nous veut et nous fait du mal: voilà le transcendant mérite du chrétien et par où il conquiert ses plus hautes récompenses.

Ces récompenses, quelles sont-elles ? Aucune autre n'est comparable à celle-ci. Tout à l'heure, Jésus-Christ nous en distribuait de précieuses; à la « pauvreté en esprit » il donnait le bonheur ; aux larmes les joies consolatrices ; à la douceur le règne sur les cœurs ; aux paci-

» Luc, VI, 30.

2 Matt., V, 44. Luc, VI, 27, 30.

» Luc, VI, 32, Matt., V, 46.

t. I. Il

fiques le titre d'enfants de Dieu ; aux persécutés les mâles voluptés du martyre. Mais à ceux qui parviennent à aimer leurs ennemis, c'est la gloire des gloires qui les couronne : Moi, je vous dis : Aimez vos ennemis; priez pour vos calomniateurs et vos persécuteurs, bénissez ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous ont pris en haine *.

Et vous serez semblables à votre Père qui est dans les deux 2.

Être comme Dieu I Penser, sentir, parler, agir comme le Dieu du Ciel. Être plus Lui, pour ainsi dire, que si de nos lèvres sortaient les paroles créatrices qui évoquèrent le néant et en firent jaillir les mondes ! Voyez Dieu au ciel, Dieu sur la terre, Dieu Créateur, Rédempteur, Sanctilicateur ; suivez toute son œuvre : partout vous la copiez, vous la réalisez. Du haut du ciel, Dieu dispense ses bienfaits. A qui? A ses seuls adorateurs fidèles ? Non, à ses plus mortels ennemis, à ses plus audacieux blasphémateurs. Notre récompense sera grande; vous serez les fils du Très-Haut, qui est bon même pour les ingrats et les mauvais, qui fait lever son soleil et tomber sa pluie sur tous, sur les bons et les méchants, sur les justes et les injustes. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait 3.

Mais, Dieu n'est pas seulement! le Dieu du ciel, il est le Dieu de la terre, il y est descendu, « le Verbe s'est fait chair et il habite parmi nous ». Or, cette existence de l'Homme-Dieu ici-bas n'a été qu'un acte ininterrompu d'amour et de pardon* A ses avances la terre a répondu

i Matt., 44. Luc, VI, 28.

■ Matt,, V, 45.

3 Matt., V, 45.

par une glaciale indifférence, à ses bienfaits par l'ingratitude, à sa parole par l'incrédulité, à ses promesses par le dédain. « Ayant aimé les siens », « il les aima jusqu'aux plus extrêmes entraînements de l'amour. » Pour eux, qui étaient ses ennemis, il souffrit et mourut, et quand, après d'épouvantables tortures, il fut élevé en croix, sa première parole fut une parole de pardon : « Mon Père, pardonnez-leur. » Après sa mort se vengeat-il de ce peuple déicide qui l'avait poursuivi jusqu'au sépulcre de son inextinguible haine ? Non, longtemps encore, il attendit leur repentir ; il leur députa ses Apôtres et ses Saints, les conjurant de revenir à lui et leur offrant la plus entière amnistie,, s'ils voulaient se jeter dans ses bras et répondre à ses amoureuses supplications. Voilà le Dieu dont nous serons les fils. A quel prix ? Au prix de la similitude de sentiments, de langage, d'action. Aimez vos ennemis, faites du bien

à ceux qui vous haïssent votre récompense sera

grande; vous serez les fils du Très-Haut *.

La Chasteté

V. — Comme i] l'a fait pour la passion de l'orgueil, Jésus-Christ le fait pour une autre passion, plus universelle, plus tenace, aussi violente, celle de la volupté. La Loi Ancienne, vide de la grâce, s'arrêtait aux excès, sans toucher aux racines du mal. La Loi Nouvelle poursuivra l'excès dans sa conception première . Vous avez appris qidl a été dit aux Anciens : Vous ne commettrez pas d'adultère. Et Moi je vous dis : Quicon-

» Matt., V, 44-45.

que regarde une femme avec concupiscence a déjà commis V adultère dans son cœur i. Si Dieu nous défend de souiller nos corps, il ne peut nous permettre de souiller nos âmes, créatures plus délicates, plus nobles, plus rapprochées de Lui que nos corps. Nos âmes sont les premiers sanctuaires de l'Esprit-Saint, c'est en elles, avant tout, que repose la grâce ; c'est elles, par conséquent, que Jésus-Christ purifie les premières, elles que les concupiscences mauvaises souillent et dégradent avant de parvenir jusqu'aux corps.

Mais un regard peut-il devenir si coupable qu'il mérite l'exclusion du ciel? Oui, pour qui réfléchit aux suites d'un impudique regard. Il allume en nous d'ardentes convoitises, il devient une occasion toute prochaine dépêché, par les désirs impurs qu'il provoque, par les imaginations lascives qu'il suscite, par les souvenirs obsédants qui demeurent après lui. Quelle mère laisserait aux mains de l'enfant une arme meurtrière? Ne la lui enlève- t-elle pas, avant même toute blessure? Ainsi fait Dieu, en nous interdisant même le voluptueux et coupable regard, avant même que la convoitise n'ait consommé le péché dans nos sens. Mais, si Dieu défend dans l'homme le regard mauvais, tolèrera-t-il dans la femme les provocations qui l'attirent et le fixent ? Non certes ! Et elles sont devant Dieu chargées de péchés, ces femmes dont les attitudes, la mise, l'aspect, la volonté secrète et les efforts étudiés appellent l'attention et captivent les yeux. Et si la mondaine est coupable, que dirons-nous des femmes de théâtre? Comment flétrirons-nous assez leur impudence provocatrice, et dépeindrons-nous assez vivement les désastres que cause leur

> Matt., V, 27-28.

seule apparition ? Préparer le poison n'est-ce pas déjà commettre le meurtre ?

Nous avons dû, d'après les paroles du Sauveur, faire la distinction entre le regard qu'il déclare faute grave et celui qui est innocent et permis. « Quiconque regarde une femme avec concupiscence,» dit-il. D'autres regards sont donc légitimes et permis, Dieu qui est à la fois le créateur de la beauté et de l'œil qui la contemple, n'a fait que pour sa gloire et notre bien cette double création. Si les beautés dont l'univers rayonne s'étalent partout à nos yeux, c'est afin que leur vue nous élève jusqu'à la Beauté incréée. Si le visage humain se revêt d'une beauté et d'un charme plus captivant encore, ce n'est pas assurément pour que le regard que nous y portons devienne le poison et la mort de notre âme, mais, au contraire, pour que notre sympathique admiration se porte sur le Créateur de toutes choses. Que l'époux jette sur son épouse, la mère sur son enfant, des yeux remplis de douce complaisance: ce n'est plus le regard coupable mais bien légitime et permis.

Distinguons encore entre le regard furtifetde surprise et le regard pleinement volontaire, qui s'attache, qui puise la volupté à pleins bords, que rien ne nécessite et rien n'innocente, regard insolent et hardi où suintent de honteuses convoitises.

Mais si un regard peut, en allumant en nous de coupables concupiscences, nous vouer à d'éternels châtiments, que dirons-nous des cohabitations funestes à notre vertu ? Si le regard, alors même que nous le jetons en passant, peut causer en nous de tels désastres, que sera-ce si l'objet dangereux ne cesse plus d'être sous

» Matt.,V,28,

nos yeux ? Comment échapper au feu quand c'est au milieu des flammes que nous voulons vivre ? Comment résister à la plus violente des passions, alors que nous excitons perpétuellement ses fureurs? Comment n'être pas dévorés par le monstre quand nous nous jetons de nous-mêmes dans sa gueule ? Où est le salut ? Dans la fuite, dans la séparation implacable. Si nous hésitons, si nous calculons, si l'intérêt nous retient, si nous ne renonçons aux charmes de l'habitude, aux commodités que la cohabitation nous vaut, n'espérons rien ni de notre vertu, ni de notre piété, ni de nos résolutions en apparence si sincères et si généreuses. Sachons-le, nous périrons ! Si donc votre œil droit vous est une occasion de chute, arrachez-le et jetez-le loin de vous. Il vaut mieux pour nous perdre l'un de nos membres, quatre jeté tout entier dans la Géhenne. Et si votre main droite vous est une occasion de péché, coupezla et jetez-la loin de vous; il vaut mieux pour vous qu'un de vos membres périsse que d'être précipité tout entier dans la Géhenne ' .

Nous récrierons-nous ? Accuserons-nous la loi du Christ d'une intolérance inadmissible et d'une impossible application ! De quel droit, quand pour le salut de nos corps nous n'hésitons jamais devant ces extrémités douloureuses ? Si un membre gangrené menace les autres de sa corruption, reculons-nous devant l'opération ? Si le navire coule, tardons-nous à jeter à la mer la cargaison ? Elle est donc toute de miséricorde cette Loi que nous taxons d'intolérable rigueur. Par où elle semble nous meurtrir, elle nous sauvé.

1 Matt., V., 29-30,

Mariage et Divorce

VI. — Il a été dit : quiconque renvoie sa femme, qu'il lui donne un écrit de répudiation \ Telle est la Loi Ancienne, ou plutôt telle est la tolérance qui fut accordée aux Juifs, en vue d'empêcher de plus grands maux. Le Juif peut renvoyer sa femme qui lui est devenue odieuse. Seulement il ne la pourra reprendre. Qu'elle soit l'épouse d'un autre : soit. Mais le premier mari, de quelque repentir qu'il soit pris, quelque désir qu'il ait de la posséder de nouveau, ne le pourra pas. Ainsi, tout en se pliant aux exigences d'une nation déchue, la loi rendait impossible d'inextricables désordres. Quand les Juifs opposèrent un jour cette tolérance au Sauveur, il répondit : « c'est à cause de la dureté de vos cœurs que Moïse en agit ainsi. » C'est afin d'éviter d'abominables excès d'une force brutale et d'une cruauté sanguinaire. Le Juif n'est pas seulement voluptueux, il est aisément homicide : verser le sang ne lui coûte pas, et combien souvent, dans le cours de son histoire, il revint aux abominables sacrifices de Moloch, où ses propres enfants étaient massacrés ou brûlés vifs en l'honneur du dieu ? Obligé par la Loi de garder une épouse abhorrée, il l'eût infailliblement fait périr. C'est pour sauvegarder au moins la vie de la femme que Moïse fit fléchir la Loi primitive du mariage indissoluble.

Cette indissolubilité primitive, Jésus-Christ, Fils de Dieu, Créateur, Maître, Législateur suprême, la rétablit de sa propre et absolue autorité : Et moi je vous dis: Quiconque se sépare de sa femme, hors le cas d'infi-

i MatU,V.3i.

délité, la rend adultère, et quiconque épouse la femme commet un adultère l.

Ainsi Jésus-Christ fixe deux points distincts de sa Législation sur le mariage. Il permet la séparation. Elle est accordée en des cas très graves, comme Pinfidélité.

Mais permet-il la dissolution du lien conjugal ? Permet-il le divorce ? Nullement. Tout au contraire, il l'abolit. Si la femme renvoyée prend un autre mari, elle devient adultère 2. De son côté, si l'homme quia renvoyé sa femme en prend une autre, il devient adultère 3.

Si donc, pour un motif grave, il se sépare de sa femme (ce qui lui est permis), ni lui ne peut prendre une autre femme ; ni sa femme un autre mari. Le mariage d'un divorcé ou d'une divorcée n'est donc, dans la loi Chrétienne, qu'un véritable adultère.

Quoique permise, on voit combien la séparation est loin de concorder avec la perfection demandée aux enfants de Dieu. Qui doute que l'état du mariage n'entraîne avec lui de lourdes charges, de cuisantes peines, et n'exige les plus solides vertus? Ici encore c'est après avoir longuement préparé le Chrétien aux héroïsmes ; c'est quand les Béatitudes l'ont façonné aux plus généreux exercices du support, qu'il rétablit pour lui la sainteté, l'indissolubilité du mariage; tel que Dieu l'avait institué au premier âge du monde. Qu'il soit doux ; qu'il soit pacifique; qu'il sache supporter une injure; que de son côté l'épouse s'orne de toutes les vertus que la Loi Chrétienne lui propose : les unions seront heu-

i Matt., V, 32.

* Matt., V, 32.

8 Matt., V, 32.

reuses et les fardeaux mutuels qui resteront à porter trouveront des volontés assouplies, des cœurs énergiques, des patiences à l'épreuve, et surtout un surnaturel amour, que les aspérités humaines n'arriveront pas à briser.

Le Jurement,

VII. — Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments i. Telle était, ici encore, l'inperfection de la Loi Ancienne. Le Juif jurait atout propos. Menteur et fourbe par nature, il sentait le besoin d'appuyer sa parole sur une autorité dont il était de lui-même dépourvu. Il jurait par tous les objets saints, par lui-même, par Dieu, à tout propos ; souvent même pour sanctionner ses déloyautés, ses vols et ses mensonges. La Loi, sans exiger de lui qu'il ne jurât point, le forçait au moins à remplir les obligations que ses jurements avaient sanctionnées. Gardons-nous, de ce que la Loi Mosaïque était imparfaite, de conclure qu'elle était mauvaise. Elle était bonne pour le temps auquel elle fat attribuée .-Les âmes n'en pouvaient encore supporter une autre ; et faire peser sur les Juifs le joug que les Chrétiens devaient vaillamment porter, c'était tout perdre. Autre est l'éducation de l'enfant, autre ce que peut comprendre et appliquer l'homme parvenu à sa virilité. A cette tolérance de la Loi Ancienne Jésus-Christ substitue la perfection de la Nouvelle. Le Chrétien est véridique, sa loyauté est si éclatante, sa parole emprunte à sa droiture une force si incontestée, que l'appui du

* MatU, V, 33.

serment n'est plus nécessaire, ni à ses affirmations ni à ses promesses. Il nie ou affirme, il promet, il s'engage : sa parole se suffit à elle-même. Sans doute la Loi Chrétienne ne défend pas le jurement dans les circonstances solennelles, où la justice humaine ou bien des intérêts graves le rendent nécessaire ; mais elle interdit l'inutile contiDuité et la légèreté d'un acte qui relève si directement de Dieu .

Moi je vous dis : ne jurez point, ni par le ciel, car c'est le trône de Dieu ; ni par la terre, car elle est V escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, car c'est la Ville du Grand Roi. Vous ne jurerez pas non plus par votre tête, car vous ne pouvez rendre un cheveu blanc ou noir i. Dieu est tellement le support du serment, le serment est à ce point un acte religieux, que Jésus-Christ nous défend de prendre à témoin tout autre que Dieu lui-même. Il défend à l'idolâtre de jurer surles créatures, depeurque decescréatures,cielouterre, il fasse un Dieu. Il le défend au Chrétien, de peur de laïciser le serment, de le séparer de Dieu, d'en faire un acte purement humain, méconnaissant ainsi le souverain domaine du Créateur. Ni le ciel, ni la terre ne sont rien, ni l'homme lui-même, qui n'a pas même le pouvoir de changer la couleur de ses cheveux I

Dites simplement ; cela est , cela est: ou non, cela n'est pas2. Si le disciple du Christ s'est imprégné de sa doctrine et revêtu de la perfection évangélique, son crédit et son prestige sont tels parmi les hommes, que sa seule affirmation et sa seule négation suffisent à terminer toute affaire. Le jurement n'a plus de raison sur

1 Matt., V, 34.

2 Matt., V, 37.

ses lèvres. Bien plus : tout ce que Von ajoute vient du Mauvais *. Jésus-Christ ni n'attribue au démon le serment prêté pour des motifs dignes et dans de graves circonstances ; à Dieu ne plaise ! ni ne fait entendre que la Loi Ancienne fût mauvaise quand elle tolérait le jurement. Mais il nous met en garde contre la fougue qui nous entraîne inconsidérément à des formules juratoires, contre la légèreté qui pour des riens prodigue ces formules, contre la déloyauté surtout qui, après les avoir prodiguées, les viole. C'est tout cela « qui vient du Mauvais ».

Aussi le plus sûr et le plus conforme à la pensée et à la parole de Jésus-Christ est de nous dépouiller de la coupable habitude du jurement. Est-ce difficile? Non, si nous avons une foi éclairée et une vigilance courageuse. La foi nous montrera ce que le jurement coupable a d'injurieux à Dieu et de pernicieux à notre âme. Lafvigilance arrêtera sur nos lèvres les paroles inconsidérées qui allaient en sortir. Sans doute, nul n'ignore la tyrannie de l'habitude. Mais pourquoi une habitude ne seraitelle pas chassée par une habitude contraire ? Pourquoi des efforts constants ne triompheraient-ils pas du jurement, quand nous voyons dans le monde les défauts naturels réformés par un traitement approprié ? Les défauts de langage se corrigent, les difformités du corps se rectifient, tout cède à des efforts répétés : pourquoi notre âme seule serait-elle l'éternelle esclave de ses vices ? D'ailleurs, nous trouvons dans la famille même de puissants secours. Faisons à ceux qui nous entourent l'obligation de nous avertir chaque fois que l'habitude trahira notre bonne volonté ; ainsi soutenus

» Matt., V, 37.

nous deviendrons forts contre nous-mêmes et pour la gloire de Dieu.

L'Humilité

VIII. — Ce serait peu de nous avoir inculqué les vertus et les perfections de la Loi Nouvelle, si ce trésor tombait aux mains de l'ennemi et était par lui dévasté et détruit. Jésus-Christ nous forme maintenant à la garde vigilante et énergique de nos vertus. Or quel en est le dévastateur et l'adversaire acharné ? L'orgueil. Quelle en est par suite la préservation toute puissante ? L'humilité. C'est d'elle que nous entretient le Sauveur, nous montrant comment nous devons, par elle, sauvegarder les trois plus excellentes parties de notre patrimoine religieux : les bonnes œuvres, la prière, la pénitence.

Pas d'aumône méritoire, pas d'oeuvres de zèle et de charité qui profitent à notre âme sans l'humilité. Le ver rongeur de ces plantes divines est l'orgueil ; l'orgueil qui a fait tomber l'Ange, qui a perdu nos premiers parents, qui corrompit tout le mérite du Pharisien. Car, alors que ce malheureux faisait l'orgueilleux inventaire de ses bonnes œuvres, la malédiction divine tombait sur lui. Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes, afin d'en être vus. Autrement vous n'aurez aucune récompense de votre Père qui est dans les deux K Voilà l'aumône mauvaise ; la voilà dans son défaut et dans sa condamnation. Devant les hommes. Qu'ont-ils à faire ici ? L'aumône est toute de Dieu; c'est avec Dieu, devant Dieu, que nous la fai-

« Matt., VI, l.

sons ; Dieu seul en fait le surnaturel mérite, comme aussi Dieu seul en est le juste appréciateur et le rémunérateur magnifique. C'est donc sous ses yeux seuls que nous devons faire nos bonnes œuvres. Mais ces œuvres pourront-elles demeurer cachées? Même le devrontelles ? Jésus-Christ nous répond d'un mot que c'est dans l'intime de notre volonté et pas ailleurs que l'humilité réside. Nous voulons n'être ni vus, ni admirés, ni loués : le reste n'importe pas. Quand le monde entier nous acclamerait, dès lors que, sans nous inquiéter de lui, nous allons droit à Dieu, nous réalisons la volonté du Sauveur : Ne faites pas vos bonnes œuvres. . . pour être vus. Et, si cédant à l'orgueil, nous voulons « être vus», qu'adviendra- t-il ? Deux déplorables effets. D'abord nous perdons toute récompense dans le ciel : n'ayant rien fait pour Dieu, nous n'avons rien à prétendre de Lui. Vous ne recevrez pas de récompense de votre Père qui est dans les Cieux l. Puis ensuite, découronnés de nos gloires chrétiennes, nous nous rangeons misérablement parmi les mondains, qui font de leurs œuvres des occasions soit de plaisir, soit d'ostentation et de vaine gloire. Ou il faut rire et danser pendant que le pauvre agonise, ou il faut donner à l'œuvre que l'on organise le faste et la célébrité qui attirent les applaudissements de la foule. Quant à la mansarde obscure et froide où est torturée la victime, aux chevets où le pauvre mourant achève sa vie de souffrance, qui, des mondains, consent à y faire la plus fugitive apparition ? C'est là l'aumône orgueilleuse et stérile que nous dépeint Jésus-Christ : Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être vus..,

i Matt.

Lors donc que vous faites l'aumône, ne sonnez pas de la trompette devant vous comme font les hypocrites dans les Synagogues et dans les ruesy afin d' être glorifiés des hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense i. Ils ont travaillé pour la gloire humaine, ils l'obtiennent ; Dieu, auquel ils n'ont nullement songé, ne leur doit rien 2.

Telle est l'aumône sans humilité. Mais quelle est l'autre, celle qui, fuyant la gloire de ce monde, ne cherche que Dieu ? Pour vous, quand vous faites l'aumône, que votre main gauche ne s'aperçoive pas de ce que fait votre droite 3. L'hyperbole nous montre jusqu'où doit aller notre humilité et la volonté de fuir les louanges. S'il était possible, nous-mêmes ignorerions ce que nous venons de faire. Au moins tenons-le comme nonavenu; oublions-le de suite, et n'en tirons aucune satisfaction d'amour-propre . Voilà l'aumône riche en bénédictions et en récompenses : que votre aumône reste cachée, et votre Père qui voit ce qui est caché Vous le rendra 4. Un grand dogme ressort de ces dernières paroles. Dieu est partout, Dieu voit tout, le regard de Dieu nous suit dans toutes nos actions, même les plus secrètes, et son incorruptible justice décerne à chacune d'elles la récompense ouïe châtiment. A l'aumône bien faite, c'est-à-dire faite sans ostentation, dans la seule vue de lui plaire, les plus magnifiques récompenses sont assurées, et plus nous y fuyons la gloire, plus Dieu nous la dispense ; gloire incomparablement supérieure à celle que notre orgueil pourrait attendre des applau-

* Matt.,VI, 2.

2 Acceperunt mercedem suam, va ni vanam, Sanct Aug.

3 Matt. VI, 3.

* Matt., VI, 4.

dissements du vulgaire : c'est Dieu même, d'abord, qui applaudit à notre charité. C'est ensuite la Cour céleste toute entière à laquelle Dieu nous signale et qui nous couvre de ses louanges. Ambitionnons-nous les louanges des hommes ? Viendra l'heure où, devant le genre humain rassemblé, nos œuvres seront mises en lumière et glorifiées magnifiquement.

Humilité dans l'aumône : humilité dans la prière, dans la profession de la piété. Là aussi l'orgueil est mortel ; là aussi, par ostentation, nous pourrions recueillir, au lieu des bénédictions de Dieu, son mépris et sa colère. Voyez là, cette piété toute mondaine, toute extérieure. La voici à l'église; elle s'est mise en prière ; vous la croyez plongée en Dieu ? Elle en est loin ! Dieu n'a pas eu d'elle la moindre pensée, le plus léger sentiment; ce sont les créatures, les objets du dehors, qui l'absorbent. Elle a vu tout ce qui entre et sort, ceux et celles qui l'avoisinent, le mouvement qui se fait autour d'elle ; ses yeux errent de toutes parts, son âme est plus vague encore que ses yeux. Les toilettes, la sienne et celle des autres, deviennent sa plus obsédante préoccupation. Bref, elle s'occupe de tout, sauf de Dieu. Et que peut produire une telle piété ? Comment Dieu s'inclinerait-il vers elle, puisqu'elle- même ne se prend pas au sérieux ? Comment Dieu écouterait-il une prière qui ne s'est pas elle-même écoutée ? Il en est d'elle ce que Jésus-Christ disait de l'aumône orgueilleuse : elle cherchait le regard des créatures, elle l'obtient, elle est payée. Elle voulait se faire voir et être admirée : elle l'a été : telle est la seule récompense à laquelle elle pouvait prétendre, sa vanité satisfaite n'a plus rien à réclamer. Quand vous prierez, ne ressemblez pas à ces hypocrites qui aiment à prier, debout, dans les synago-

gnes et dans les angles des places publiques , afin d'être remarqués de tout le monde. En vérité je vous le déclare, ils ont reçu leur récompense i.

Quelle sera la piété véritable ? Celle qui fuit toute ostentation, qui se dérobe au regard des créatures. Non point sans doute que le Sauveur nous interdise la prière dans le temple, au milieu de l'assemblée des fidèles. Mais là même, en pleine nombreuse assemblée, nous pouvons et nous devons nous faire une solitude. Notre âme doit s'enfermer avec Dieu ; nos yeux se fermeront aux objets du dehors pour ne s'ouvrir qu'aux visions du monde d'en-haut. Et quel monde ! C'est le ciel, c'est la résidence du grand Roi, c'est son palais, c'est son trône, où nous introduit notre silencieuse prière ; notre âme fait partie de la cour céleste, elle est mêlée aux Anges, elle est admise à l'audience du Dieu Tout -puissant. Pour vous, quand vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, fermez- en la porte, et dans le secret priez votre Père, et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra 2. Que ce dernier mot est remarquable!... Vous le rendra. Dieu se regarde comme votre débiteur, c'est un paiement de justice qu'il s'engage à vous faire. Vous pouviez sans doute, en pleine sécurité, vous abandonner à sa miséricorde ; mais voici qu'il fait intervenir son équité. Il vous « doit » ce que vous lui demandez !

Tout n'est pas dit encore de la vraie et solide piété. Après son attitude, voyons sa manière de prier. Elle évite l'essentiel défaut des prières intéressées et sans foi des gens du monde. Insensibles aux détresses de leur

» Matt., VI, 5.

2 Matt., VI, 6.

âme, ils ne sont remués que par les convoitises temporelles et les angoisses où les jettent quelque catastrophe redoutée. Alors, on les voit assiéger les Saints Autels, multiplier les supplications, devenir interminables dans leur prière; il leur semble que jamais Dieu ne les entendra ni ne les comprendra assez, et eux, dont les lèvres sont muettes en tout autre temps, se montrent alors d'une loquacité insatiable. En priant ne multipliez pas les paroles comme font les païens qui s'imaginent que c'est à beaucoup parler qu'ils seront exaucés. Ne faites pas ainsi ; car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le demandiez K

Peu de paroles, mais beaucoup de cœur ; le silence de la voix, mais le grand cri de l'âme. Ainsi priait Moïse qui, après une prière silencieuse, s'entendait interpeller par Dieu : « Moïse, pourquoi pousser vers moi ces grands cris»? Ainsi priait Anne, l'épouse de Phanuel ; sa prière ne se manifestait qu'au mouvement de ses lèvres ; et Dieu entendait la vibrante clameur qui s'échappait de son âme. Ainsi priait David : « Seigneur, c'est du fond de l'abîme que j'ai crié vers vous » ! Nous pouvons donner une autre explication de ces mots : Ne dites pas beaucoup de paroles. 11 est des âmes que les longues prières fatiguent et rebutent, mais elles aiment à élever très souvent, durant le jour et pendant les veilles de la nuit, de courtes mais chaudes invocations vers Dieu. Qu'elles suivent en toute sécurité leur inclination : cette manière de prier est excellente.

Le même orgueil qui souille et rend stériles l'aumône et la piété, fait perdre aussi aux œuvres de pénitence leur dignité et leur mérite. Il en est qui pratiquent des austé-

* Matt., VI, 7.

rites pour recueillir une réputation de sainteté. Il en est d'autres, plus coupables encore, qui n'étant rien moins que mortifiés, s'efforcent de donner le change et par d'habiles hypocrisies passent pour des gens de haute vertu. Cette comédie est une insulte à Dieu et ne peut aboutir qu'à de rigoureux châtiments.

Que fait le Chrétien véritable ? De même qu'il cache autant qu'il le peut, ses bonnes œuvres et voile modestement sa piété, de même encore il dissimule, sous les dehors gracieux et aimables, ses secrètes austérités. En apparence, il mène la vie commune ,et si les habitudes locales étaient de se couvrir de parfums, il le ferait comme les autres plutôt que de trahir le secret de ses macérations. Se parfumer et se donner un air de réjouissance et de fête n'est pas un précepte que Jésus-Christ promulgue, mais une manière de nous faire entendre avec quel soin nous devons cacher nos pratiques de mortification. Quand vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme les hypocrites, qui exténuent leurs visages pour que Von voie qu'ils jeûnent. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Vous autres, quand vous jeûnez, parfumez votre tête et lavezvous le visage, afin que nul ne se doute que vous jeûnez. Votre Père, qui voit ce qui est caché, le saura et vous le rendra S

L'Oraison Dominicale

XI. — Voici quelle sera votre prière : Notre Père qui êtes dans les deux 2. A quelle sublimité nous

» Matt., VI, 16-17.

2 Matl., VI, 9.

élève cette première parole 1 Quelles œuvres elle nous remet en mémoire ! Que s'est-ii donc passé pour que l'homme, l'atome, le néant, l'être coupable et souillé, puisse interpeller Dieu de la sorte ? Qui lui donne le droit d'appeler Dieu son Père ? Qui lui en fournit la confiance ? Sa création, quelque pure et noble qu'elle ait pu être, ne faisait pas de lui un enfant de Dieu : comment le put-il être après sa chute ? Si, dans ses jours d'innocence, il ne pouvait pas dire à Dieu: « mon Père » ? Gomment coupable et condamné le pourra-t-il dire ? Ce qui s'est passé, nous le savons. Un ineffable mystère d'amour s'est déroulé devant nous. Le Verbe, Fils de Dieu, est descendu vers nous, s'est fait homme comme nous, est devenu notre frère, nous a purifiés dans son sang, déïfiés dans sa grâce . Par lui, « nous qui étions éloignés de Dieu nous en sommes devenus tout proche », à ce point « d'être de sa parenté», d'être appelés « ses fils » et de l'être iréellement par le mystère d'une ineffable adoption. « Ce n'est plus une âme d'esclave, un esprit de crainte, que nous avons reçus, mais bien un cœur et une âme d'enfants, un esprit d'amour tout filial, dans lequel nous nous écrions : « Mon Père » !

Mais ce n'est pas « mon » Père, mais bien : « notre » Père que Jésus-Christ nous fait dire. Nous ne vivons pas dans un isolement égoïste, nous formons à nous tous la famille des enfants de Dieu. Sans doute les différences sociales subsisteront, mais la charité, comme un ciment divin, fera de nous tous, riches et pauvres, petits et grands, nobles et roturiers, ignorants et savants, civilisés et barbares, un même corps, un seul tout. La prière agréée de Dieu est celle qui lui vient de la famille entière, et qui nous maintient dans une égale union et

une même charité. Arrière donc l'orgueil des castes, l'arrogant particularisme que crée le nom ou la richesse, les rivalités et les jalousies, les désunions et les froideurs. Si l'harmonie sociale exige des différences de conditions et de vies, Dieu ne nous a pas moins soumis tous aux mêmes lois, et nous a tous comblés des mêmes biens célestes. Sortis de la même origine, nous allons au même terme. Jésus-Christ nous le rappelle en ajoutant ces mots : « Qui êtes dans les Gieux ».

Notre Pè?*e qui êtes dans les Cieux * . c Dans les Cieux. » Là est notre Père ; là est donc notre demeure, notre patrie. Qu'est-ce alors rme la terre ? Un lieu de passage ; tout y est provisoire, tout y est caduc, incertain, périssable. Un exil : tout y est triste, tout nous meurtrit, rien ne comble les vastes apirations que Dieu a mises en nous et que le ciel seul, avec ses puissances infinies, peut remplir. Dans la prospérité, celte parole : « qui êtes aux Gieux », réfrénera nos ivresses. Dans l'adversité, elle relèvera notre courage en ranimant nos espérances.

Que votre nom soit sanctifié 2 . C'est la suite naturelle de ce qui précède. Que désire un fils aimant et dévoué sinon l'honneur de sa famille, la glorification d'un père tendrement chéri ? Nous voulons donc que le ciel et la terre, tous les êtres, rendent à Dieu leurs hommages. Par contre, notre douleur et notre indignation seront grandes, quand nous verrons Dieu outragé et blasphémé. A-t-il le droit d'appeler Dieu « son Père », celui qui voit d'un œil sec et d'un cœur insensible le nom de Dieu outragé, ses lois foulées aux pieds, sa reli-

* Matt, V, 9. Luc, XI, 2.

2 Luc, XI, 2. Matt., VI, 9.

gion trahie et persécutée ? Sans doute la gloire de Dieu est intangible ; les nuées sombres et les tempêtes n'éteignent pas les feux du soleil ; Dieu n'a nul besoin de nos hommages et il trouve en Soi une gloire infinie. Il faut néanmoins que nous désirions le rayonnement extérieur de cette gloire, et que, le désirant, nous y travaillons. Y travailler, comment ? Par l'éclat d'une vie pure et sainte, par l'apostolat de l'exemple, la puissance de la parole, le zèle des œuvres.

Que votre règne nous arrive *. C'est à la fois un souhait tendre et noble. Un vrai fils désire que son père soit honoré dans ses dignités et puissant dans ses œuvres. Mais nous sommes les fils du Grand Roi : en nous, doivent se retrouver les sentiments magnanimes de notre Père. Et plus ce Père est grand dans son vaste empire, plus les princes, ses fils, doivent aspirer au règne de leur père.

De tels fils n'ont d'aspirations que pour le Royaume paternel ; ils se considèrent ici bas comme des exilés et des voyageurs ; rien ne les y attache, et « le monde n'est pas digne d'eux ». Ainsi se trouve résolue l'exigence la plus indéchiffrable de notre nature pour quiconque n'a pas la foi et l'espérance Chrétiennes. Pourquoi ces insatiables désirs ? Pourquoi ces désillusions perpétuelles ? Pourquoi, seuls de tous les êtres, soupirons-nous vers l'infini, sans nous contenter jamais de ce que la terre nous donne? Pourquoi cette nature que rien ne satisfait, ce cœur que rien ne peut remplir ? Une seule explication nous est donnée: nous sommes créés par Dieu, pour le royaume de Dieu, « pour l'adoption d'enfants de Dieu », et « nous gémissons chargés de nos

i Luc, XI, 2.Matt., VI, 10.

misères, attendant le jour de la délivrance, où nous échangerons le provisoire actuel contre « l'immobile éternité. »

Aucun cri de notre cœur ne sera jamais plus puissant. Dans l'adversité, il nous relève ; dans la prospérité, il nous prémunit contre une vaine sécurité ; dans la persécution, il est notre cri triomphal. Que peuvent nos adversaires ? Que peuvent nos oppresseurs ? Toute leur puissance réunie est nulle contre le Royaume que nous tenons de notre Père. S'ils nous chassent de ce monde, notre aspiration la plus véhémente est accomplie : le règne éternel est venu, nos vœux sont réalisés. Nous disions : « Que votre règne nous arrive », que notre royaume nous soit donné : nous le tenons pour toujours.

Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel *. « Gomme au ciel » : Oh! la belle parole ! Nous sommes des exilés; nous habitons « la vallée des larmes », nous vivons au milieu des pécheurs, pauvres pécheurs nous-mêmes, et voici qu'il nous est donné d'être, par avance, les hôtes du ciel. Comme on vit au ciel, il nous est proposé de vivre sur la terre. Même Dieu, même amour, mêmes lois, même obéissance, même possession de la Divinité. Vivons donc comme on vit au ciel, comme y vivent les anges, comme y vivent les Élus. Obéissons comme eux; comme eux soyons purs, délivrés de la tyrannie des sens ; assidus au trône de Dieu, pleins de zèle pour accomplir ses ordres, de miséricordieuse condescendance envers ceux qui réclament notre secours. Ces paroles : « en la terre, » élargissent notre pensée et nous font embrasser dans notre

* Matt., VI, 10.

souhait l'universalité des hommes. Aspirons à cette plénitude d'obéissance, souhaitons que [ partout Dieu soit fidèlement servi et travaillons à lui amener de toutes parts de dévoués serviteurs.

Donnez-nous, aujourd'hui, notre pain de chaque jour *. Comprenons les leçons diverses que Jésus-Christ renferme dans cet demande du Pater. Une leçon de sobriété. Ce n'est pas la table luxueuse, ni les raffinements de la bonne chère, que le vrai chrétien désire et demande : C'est le pain, c'est la vie, c'est la simple et nécessaire nourriture, sans laquelle la vie s'éteindrait. D'où vient que saint Matthieu nous fait demander le pain « supersubstantiel 2 » , saint Luc nous le fait demander « pour la journée, » pas plus, pas pour de longs jours. Dieu nous tient ainsi dans une humble et confiante dépendance. L'orgueil humain crie sans cesse : « Quis noster dominus est ? » « Qui avons-nous pour maître, » au-dessus de nous? Jésus-Christ nous le montre, ce Maître, sans lequel nous n'aurions ni l'existence, ni de quoi l'entretenir. Et c'est afin de triompher de notre folie d'indépendance qu'il nousforce à réitérer notre supplication « chaque jour». Une nouvelle leçon encore. Nous sommes de hâtifs voyageurs : que ferait le lourd et encombrant bagage des biens de ce monde, sinon entraver notre marche ? « Ayant, dit l'Apôtre, la nourriture et le vêtement, soyons contents; » le surplus nous chargerait inutilement. Puis, enfin, ce que Dieu veut trouver avant tout en nous, c'est la filiale confiance en sa paternelle prévoyance. Pourquoi nous inquiéter du lendemain? Demain, Dieu ne sera-t-il plus notre Père?

» Luc, XI, 3. Matt.,VI.

2 Matt., VI, 11. Luc, XI, 3.

S'il l'est, comment un tel Père se refuserait-il à nourrir ses enfants ?

Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés i . Nous avons donc péché? Nous sommes donc devant Dieu comme des coupables qui implorent leur pardon ? Oui, et c'est le dogme fondamental, la vérité qui, méconnue, place l'homme devant une série d'inexplicables énigmes. S1 aucun péché ne pèse sur le monde d'où vient le mal ? D'où viennent les mutilations et les ruines dont notre être entier est rempli ? Pourquoi une Rédemption? Pour qui, dans toute l'étendue du monde, chez tous les peuples, des rites expiatoires? Sans la foi au péché presque plus aucune autre foi n'est possible. Confessons donc que nous avons péché, mais que cette confession soit, en même temps qu'un acte de vérité et de foi, un acte d'espérance. Cette demande dans notre Pater est la réfutation-victorieuse des désolantes hérésies qui damnent sans pitié le pécheur qui trahit son baptême. Si, Dieu nous fait demander notre pardon, c'est qu'il a dessein de nous l'accorder.

Après le dogme vient la pratique . Confesser que Ton est pécheur, c'est entrer dans le double sentiment de l'humilité et de la défiance en nous-mêmes, de la confiance en la bonté divine. Comment l'orgueil diminuerait-il en celui qui se reconnaît coupable et condamné ? Et comment aussi rester follement présomptueux, quand nous gardons le vivant souvenir de nos désastres spirituels? Mais, enfin, pourquoi redouter une perte éternelle, alors que Dieu même nous appelle à l'aveu, et, par l'aveu, au pardon ?

» Luc, XI, 4. Matt., V, 12.

Ce pardon nous est-il offert sans conditions ? Non certes ! Une formidable alternative est devant nous : ou pardonner aux autres et être pardonné de Dieu: ou refuser le pardon à autrui et nous le voir par Dieu refuser à nous-mêmes. Le Pater nous donnait déjà de pressants motifs d'indulgence envers les offenses de nos frères. Car, envisager que nous sommes tous les enfants de Dieu, appeler de nos vœux son règne, nous engager à lui obéir sur la terre comme on lui obéit au ciel, lui demander la charité d'un pain quotidien, qu'est-ce autre chose que nous initier à la miséricorde et à la paix avec nos frères. Ici, le précepte du pardon des offenses est formel et sa sanction est des plus graves. Nous adjurons Dieu de nous traiter comme nous aurons traité les autres . Nous venger de nos frères, c'est forcer Dieu à se venger de nous.1

Ne nous induisez pas en tentation, mais délivreznous du mal *. Seigneur, voulons-nous dire, nous sommes si faibles, si peu courageux devant le danger, si portés au mal, si meurtris dans nos luttes précédentes, que nous en redoutons de nouvelles. Seigneur, épargnez-nous la lutte, il n'est pas sage de prévenir le combat, ni de provoquer la persécution. Attendons l'ennemi dans une silencieuse crainte. Quand Dieu voudra de nous la confession de la foi ouïe corps à corps avec les adversaires du salut, nous marcherons sous sa garde. En attendant, prions et redoutons humblement. Délivrez-nous du mal2. Du « Mauvais » avant tout, du démon qui est le mal essentiel. Puis, du péché qui vient de lui, nous souille, nous perd, comme il s'est perdu.

* Matt.,VI, 13. Luc, XI, 4.

* Matt., VI, 13.

Puis, des occasions du péché, puisque presque toujours c'est l'occasion qui nous fait choir. Demandons aussi mais avec soumission aux décrets de la Providence d'être délivrés des souffrances de la vie.

Donnons ici une terminaison du Pater que plusieurs Saints Docteurs ont lue et commentée. A vous le règne, et la puissance et la gloire: Ainsi soit-il i. Si les derniers mots du Pater nous ont assombris, ceux-ci nous relèvent. Que nous importent les persécutions de ce monde? Que peuvent-elles? A quoi aboutiront-elles, sinon à la défaite des ennemis de Dieu qui sont les nôtres. « A Dieu le règne. » Tout lui est donc soumis, et aucune puissance ne prévaudra jamais contre sa puissance. Nous demandions à Dieu, dans la terreur de nos âmes, qu'il nous délivre du « Mauvais ». « A lui la force » et c'est contre cette force divine que les efforts de l'enfer viendront éternellement se briser. Souvenons-nous de l'effroi du démon, de sa fuite éperdue, de ses clameurs suppliantes, à la seule approche de Jésus, et comment, sans la permission du Maître Souverain, il demeure dans une complète impuissance. » Délivrés du mal», nous aspirons aux splendeurs d'une éternelle Patrie. Après avoir nommé Dieu « notre Père », nous lui attribuons la gloire : « A lui la gloire, » disons-nous. Or, cette gloire nous est promise, elle s'écoulera sur nous par un sublime prolongement, et la gloire du Père deviendra celle de ses fils.

C'est encore une suite, une conclusion du Pater, que ces paroles dont Jésus-Christ le fit suivre: Si vous remettez au prochain ses offenses, votre Père céleste à son tour vous remettra les vôtres. Mais si vous ne

pardonnez pas aux autres, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos péchés l. A le bien prendre, tout l'Oraison Dominicale nous incite au pardon en nous rappelant partout que nous sommes une famille de frères, et, en faisant notre prière, nous formulons, non une supplique personnelle, mais la demande commune de tous. Puis, Jésus-Christ ne se lasse pas de nous proposer son Père comme exemple et de nous rappeler l'obligation absolue où nous sommes de l'imiter. La grâce ne suffirait pas à nous faire enfants de Dieu, si les manières d'agir de Dieu ne devenaient les nôtres. Or, qu'est Dieu, sinon la Charité infinie? Que fait Dieu, sinon pardonner et aimer? Plus tendre que la plus tendre des mères, Dieu nous prévient et pour ainsi dire nous assiège, nous accable de ses témoignages d'amour? prompt à pardonner, lent à punir, et alors seulement que nos outrages envers lui dépassent toute mesure, et combien même nos châtiments restent disproportionnés avec nos offenses !

D'ailleurs, nous trouvonsdans ces châtiments mêmes et les offenses qui nous les valent, un nouveau motif de pardonner. Si sans cesse nous outrageons Dieu et avons besoin de ses pardons, par quelle audacieuse inconséquence refusons-nous nous-mêmes de pardonner?

Si encore pardonner à un offenseur était un acte laborieux, une œuvre ardue ou nuisible ; s'il nous fallait, comme pour l'acquisition d'une fortune ou la sauvegarde de graves intérêts, passer les mers, entreprendre de longs voyages, dépenser de fortes sommes d'argent, nous condamner à de vives souffrances : mais non, un bon mouvement suffit, une réflexion du bon sens, un acte de

i Matt., VI, U.Luc,, 35, 38.

foi, un peu d'énergie, de la volonté, et tout est fait ; la loi de Dieu est obéie, le devoir est consommé, la couronne est conquise, Jésus-Christ, surtout, Jésus-Christ est excellemment imité .

Mépris des richesses : abandon à la Providence

Jésus-Christ nous a déjà, en nous inculquant l'humilité, préparés au mépris des biens terrestres. Le lien qui unitl'orgueil à l'amour des richesses estsi étroit et si fort, qu'il est impossible de cédera l'un sans cédera l'autre. Qui retient l'âme dans l'amour de la fortune, sinon l'amour du luxe, des grandeurs, du fastueux appareil dont s'entoure l'orgueil humain ; sinon le désir de captiver l'admiration et les hommages de la foule ? Soyons humbles et, du même coup, nous serons simples et modérés dans notre train de vie, contempteurs d'un superflu inutile

A l'humilité ajoutons la réflexion et le jugement sain porté sur la richesse. Qu'est-elle et quels en sont les caractères ? La richesse est à la fois passagère, incertaine, nuisible. Elle est passagère, puisque c'est dans l'exil, sur uu sol étranger, durant un rapide voyage, que nous la possédons ou plutôt que nous la croyons posséder. Un instant, et tout nous quitte, et nous quittons tout. Elle est incertaine. Ne vous amassez pas des trésors sur la terre où la rouille et les vers vous mangent, où les voleurs fouillent et dérobent *. L'écroulement des fortunes est un événement presque vulgaire, et mille causes différentes viennent amoindrir et

» Matt., VI, 21.

souvent perdre entièrement les opulences que Ton croyait les plus solidement constituées. Mais, en tout cas, il est un « voleur » contre les entreprises duquel nulle vigilance ne peut prévaloir, c'est la mort. Il est des « vers » qui rongent, sans qu'aucun préservatif ne nous fasse quitte, ce sont les vers du sépulcre. Notre méprise est donc grande, quand nous confions à la terre une richesse que le ciel seul peut éterniser.

Si encore cette richesse n'était que passagère et incertaine ! Mais combien surtout elle est nuisible? C'est pour nous une tyrannie, c'est un abaissement de lame, c'est une cécité lamentable, et, plus que tout le reste, c'est un éloignement de Dieu. La tyrannie de l'or est la plus dure de toutes. Êtes-vous absorbé par l'amour, la poursuite, ou la possession de la richesse ? D'homme libre vous n'êtes plus qu'un esclave, tyrannisé que vous êtes dans vos pensées, vos sollicitudes, vos désirs, vos regrets, vos angoisses, plus commandé qu'aucun domestique ne peut l'être, tombé que vous êtes des hauteurs de la grâce dans le dégradant état du péché. Quand Dieu est votre bien suprême, tout en vous s'élève et se grandit; quand c'est l'or, tout se déprime et se souille, car là où est votre trésor, là est votre cœur l. Avec la grandeur d'âme, vous perdez le regard de l'intelligence, vous n'êtes plus qu'un aveugle. Vous ne voyez plus ni le terme à atteindre, ni la route à suivre, ni le vrai emploi de votre or. Il nous fait d'incurables blessures que vous n'apercevez pas. Il vous livre à des passions sans freins, à des fautes sans mesures ! Ces désastres vous restent cachés;, le ciel, les joies futures, les espérances éternelles, Dieu, votre âme, votre destinée, tout demeure

i Matt., VI, 21.

il*,.

pour vous dans d'impénétrables ténèbres * ; « la lumière n'est plus en vous. » Aux ténèbres de la nuit va succéder l'illumination du jour; mais un espoir reste-t-il au malheureux qui est privé de ses yeux ? Si la lumière qui est en vous est ténèbres, combien prof ondes seront les ténèbres elles-mêmes 2 / Découvrons encore un pire effet de la richesse : elle a pour malédiction propre de nous tenir éloignés de Dieu, de nous mettre en opposition avec ses idées, ses sentiments, ses volontés ; de nous détourner de son service pour nous mettre à celui du monde, de ses sensualités, de son luxe, de son orgueil, de son égoïsme. Nul ne peut servir deux maîtres : où il haïra l'un et aimera Vautre; ou, docile\au premier, il méprisera les ordres du second. Yous ne pouvez servir tout ensemble Dieu et Mammon 3. Comment servir à la fois ces deux maîtres, puisque les ordres que chacun d'eux intime sont diamétralement opposés, et que la haine et le mépris qu'ils ont l'un pour Tautre se communiquent nécessairement à leurs serviteurs ? C'est à dessein que Jésus-Christ se sert de l'image des serviteurs, car il veut nous montrer la possibilité de la conversion. Le serviteur peut, quand il le veut, changer de maître; le riche peut, à son gré et fidèle à la grâce, se dégager de la tyrannie des richesses et faire même de son or un auxiliaire précieux de son salut. Ce n'est pas être riche qui damne, c'est être riche au détriment de son âme et de la gloire de Dieu. Job était riche, Abraham l'était, mais ils donnaient leurs richesses au lieu d'en être asservis.

Le mépris des richesses n'est possible que si nous y

* Matt.,VI, 22.

» Matt.,VI,23.

s Matt., VI, 24.

ajoutons l'abandon à la divine Providence. Aussi Jésus- Christ de l'un nous mène directement à l'autre : Je vous le dis, ne vous inquiétez point pour votre vie, si vous aurez de quoi manger, ni pour votre corps comment vous le vêtirez i.

Nourriture et vêtement : c'est Je double objet de nos inquiétudes, c'est aussi le double sujet de nous reposer sur Dieu. C'est d'abord la nourriture que nous obtiendrons de la divine Providence : Jésus nous indique les deux assurances qui nous en sont données. La première nous vient de la sagesse de Dieu. Comment supposer en Dieu incohérence et défaut de suite dans son œuvre? Comment lui refuser ce que nous attribuons à la plus vulgaire prudence humaine ? En même temps que Dieu créait notre corps, il pourvoyait assurément à l'entretien de ce corps ; il ne condamnait pas à la destruction l'ouvrage qu'il venait d'édifier. Car d'où viennent nos corps sinon de lui ? Ils sont tellement de lui que nous n'y pouvons de nous-mêmes faire la moindre retouche. Qui de vous pourrait, avec tout le travail de la réflexion, ajouter une coudée à sa taille 2 ? Mais si Dieu crée le corps, qui se charge de l'entretenir, sinon lui ? Ayant fait le plus, comment refuserait-il le moins ? La vie n'est-elle pas plus que la nourriture ?... Si donc, les moindres choses sont au-dessus de votre pouvoir, pourquoi vos inquiétudes sur le reste 3 ? Invincible est ce raisonnement, mais s'il ne nous convainquait pas assez, regardons Dieu à l'œuvre. Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père céleste les

« Matt,, VI, 25.

2 Matt., Vr, 27.

3 Matt., VI, 25,

nourrît. Ne valez-vous pas plus qu'eux1 ? Le Sauveur eût pu nous renvoyer aux Saints que Dieu nourrit autrefois miraculeusement, tels que Héli, Moïse, Jean le Précurseur et bien d'autres ; mais comme nous pourrions arguer de leur Sainteté et de nos démérites pour légitimer nos défiances, il aime mieux nous mener aux plus petits des êtres de la Création. Sa démonstration en reste plus victorieuse. Mais il est une équivoque que nous devons détruire. Ce n'est pas le labeur, mais bien l'inquiétude vaine, dont Jésus-Christ nous fait quitte. Assurément nous travaillerons, nous gagnerons notre pain, fût-ce à la sueur de nos fronts, nous lutterons avec persévérance et énergie pour la conquête de notre pain de chaque jour. Mais nous ferons tout cela sans jamais douter de la divine Providence.

N'en doutant pas pour la nourriture, pourquoi en douterions-nous pour le vêtement? Quant au vêtement pourquoi vous en inquiéter ? Voyezles lis des champs comme ils croissent. Ils ne travaillent ni ne filent, or Je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si donc une herbe des champs, qui est aujourd'hui et demain sera jetée au four, est si magnifiquement vêtue par Dieu, combien plus vous1 ! Comme tout est admirablement choisi dans la comparaison du Sauveur ! Quelle force dans le contraste ! Il pouvait prendre d'autres créatures plus nobles, auxquelles Dieu donne de splendides parures : il choisit la plus vile, la fleur des champs, dont nul ne se préoccupe, qui vit un instant, disparaît, est jetée au feu. Et c'est cette herbe que Dieu a pris soin de si

i Matt., VI, 26.

* Matt., VI, 28-29-30.

magnifiquement vêtir ! Quelle force encore dans ce mot : « vous ». Combien plus vous ! Nous que Dieu a créés à son image, pour qui il a édifié le grandiose palais de l'univers, vers qui il a député ses prophètes, et, plus que ses prophètes, son Fils unique porteur d'innombrables biens, Vous que l'éternité attend dans ses incomparables splendeurs.

Ce passage de l'Evangile est d'une si grande beauté et renferme des enseignements d'une si haute importance, que nous devons nous y appesantir et en tirer toute la substance. Notre conduite à l'égard des biens terrestres et à l'égard des biens éternels nous y est admirablement tracée.

Eloignez toute inquiétude et ne dites jamais: Que mangerons-nous ? Qu aurons-nous pour nous vêtir ? Les païens se préoccupent de tout cela : Pour vous, votre Père céleste connaît vos besoins *. « Votre Père connaît. » Nous voici ramené h un très doux et très noble acte de foi. Dieu est partout, Dieu voit tout, Dieu opère tout, habituons-nous à voir Dieu dans la nature. Telle est l'universalité de son action, que pas une créature n'échappe à son regard et à sa puissance. S'il meut et soutient les astres dans leur gigantesque essor, s'il « fait luire son soleil » et « connaît le nombre et le nom des étoiles », avec la même sollicitude il s'occupe des êtres les plus frêles et les plus petits ; il revêt le lis des champs, il donne aux oiseaux leur délicat plumage, « pas un passereau ne tombe sur la terre sans sa permission ». Quelle est la conclusion du bon sens? Celle que nous suggère Jésus-Christ. Pourvoyeur si magnifique des êtres inférieurs, comment Dieu négligerait-il

* Matt.,VI,3l.

ceux qui les dominent de toute la hauteur des Cieux ? « Votre Père céleste connaît vos besoins. » Nous disons : je suis torturé par l'angoisse, car c'est de mon nécessaire, du soutien même de la vie, de mes besoins les plus pressants, qu'il s'agit. Or cette raison de ne m'inquiéter est précisément celle de ne pas m'inquiéter. S'il s'agissait d'un superflu quelconque, encore pourrai-je l'espérer de la bonté inépuisable de Dieu. Mais dès qu'il s'agit du besoin, de ce sans quoi la vie même m'est impossible, comment douter que Celui qui nourrit un passereau et couvre une herbe des champs d'un vêtement plus magnifique que n'en eût jamais Salomon dans sa gloire, me laissera nu, affamé, mourant, sans son secours ?

Insistons sur les dernières paroles : « Votre Père céleste connaît vos besoins » . Soyons assurés que sa Providence ne nous fera pas défaut dans les choses indispensables à la vie, à condition que nous ne les attendions pas de lui alors que nous dédaignons les règles de la prudence, ou que notre paresse cesse de les mériter. Mais les superfluités, les exigences du luxe, du bien-être, de la vanité et de l'orgueil, cessons d'en faire l'objet d'une espérance et d'une prière. Apprenons plutôt à mépriser cet inutile superflu. Jugeons à sa juste valeur le plus splendide vêtement, la plus délicate et la plus gracieuse parure, alors qu'un Salomon dans sa gloire fut vaincu par un lis des champs ! Allons à ce qui seul est grand et solide : au royaume de Dieu.

Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice et tout le' reste vous arrivera comme surcroît \ Nous sommes élevés à un tel degré de gloire, fils de Dieu, héritiers d'un royaume éternel, princes de la Cour

i Matt., VI, 33

céleste, frères des anges, et, plus que tout cela, unis à Jésus-Christ jusqu'à ne plus faire qu'un seul tout, un seul corps avec Lui, qu'il est devenu indigne de nous absorber dans les sollicitudes de la vie présente. Inutile même de faire des choses matérielles de la vie l'objet d'une prière ; puisque Dieu nous les ajoutera par surcroît. S'il nous fait demander notre pain, c'est pournous rappeler à l'humilité et à la dépendance, car à qui « cherche d'abord le royaume de Dieu et sa justice ». le pain ne saurait faire défaut. Cependant tenons grand compte de la condition posée, qui est de « chercher avant tout le Royaume de Dieu et sa justice », c'est-àdire la fuite du péché et la pratique des vertus. Si le Royaume de Dieu est notre exclusive préoccupation, n'ayons plus d'inquiétude. N'ayez pas souci du lendemain, le lendemain prendra soin de lui-même *. De même que, plus haut, nous disions que la confiance en Dieu ne pouvait exclure la prudence et le travail, remarquons ici que les maternelles sollicitudes de la Providence ne pouvaient exclure les souffrances et chasser la croix. L'épreuve restera l'essentielle condition de la vie présente et, sous un Sauveur crucifié, ce serait insolence de vouloir vivre d'une vie de bien-être et de délices. Nous souffrirons donc quand il plaira à Dieu de préparer par la douleur nos joies futures ; mais nous souffrirons sans surcharger nos croix présentes des appréhensions de l'avenir. Aussi le Sauveur ajoute-t-il : A chaque jour suffit son mal 2.

i Matt.,VI, 34.

2 Matt.,VI, 34.

Les Jugements

XI. — Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ! . Pourtant, dans bien d'autres endroits de l'Ecriture et sur les lèvres même du Sauveur, le précepte contraire nous est donné. « Les pécheurs publics, reprenez les », dit saint Paul. Et Jésus-Christ : « Va, reprends-le, à part, entre lui et toi. S'il ne t'écoute pas, porte la cause devant un autre juge. S'il méprise cette nouvelle sentence, dénonce-le à l'Eglise. » Il est donc des cas où juger nos semblables nous est interdit ; d'autres cas où ce nous est un devoir. En d'autres termes, le jugement que nous portons sur nos frères doit revêtir des conditions qui seules le rendent légitimes, de téméraire et coupable qu'il serait sans ces conditions. Mais ces conditions quelles sont-elles?

Une première nous est clairement énoncée par le Divin Maître quand il nous montre la téméraire impudence de Celui qui, plus coupable qu'eux, accable ses frères sous sesimplacables jugements. Pourquoi voyezvous une paille dans l'œil de votre frère et ne voyezvous pas la poutre qui est dans votre œil 2 ? C'était là avant tout l'impudence Juive. Ces malheureux, couverts d'iniquités, rebelles aux leçons divines, orgueilleux, incorrigibles, et qui dès lors songeaient au déïcide, ne cessaient de poursuivre Jésus-Christ et les Apôtres de leurs iniques accusations, dénaturant les intentions les plus droites, calomniant les œuvres les plus saintes, et tournant en crimes les choses les plus indifférentes. Mais

1 Watt., VII, 1-2.

* Malt., Vil, 3. Luc, VI, 41-12.

si le jugement téméraire et coupable fut le fait des Juifs, il n'est que trop souvent le nôtre, et c'est pour tous les temps que Jésus-Christ rappelle les siens autant à la pudeur qu'à l'équité. Et en les y rappelant il ajoute la salutaire terreur des divines représailles. Comme vous avez jugé les autres, vous-mêmes vous serez jugés *4 Ce n'est pas juger, critiquer, condamner qu'il fallait, c'était se montrer compatissant et bon, chercher par la douceur à ramener le délinquant et vaincre le mal à force de patience et de charité. Mais il est des esprits si méchamment disposés que tout leur semble mal, tout pour eux. est impardonnable crime. Fastueux eux-mêmes, ils reprennent sans pitié tout écart de luxe. Sensuels, ils ne pardonnent pas chez les autres le plus petit excès. Voleurs éhontés, ils accablent autrui pour le plus léger larcin : Une poutre est dans leur œil, et ils ne souffrent pas qu'une paille soit dans l'œil de leurs frères. Ont-ils le droit de juger? Assurément non, car la première des conditions leur fait défaut.

Il en est une seconde. Saint Paul écrivant aux Corinthiens défend aux fidèles déjuger leurs supérieurs, même alors que les démérites sont manifestes. Combien plus quand ces démérites ne sont nullement certains ?

Une troisième condition est dans une intention droite. Si nous reprenons nos frères, ce ne peut être qu'en vue de la gloire de Dieu et de leur bien. Et quand nos jugements et nos critiques viennent d'un mauvais fond d'orgueil, de jalousie, de méchanceté; quand, sous couleur de vertueux zèle ou de fausse sympathie, nous ne jugeons et reprenons nos frères que pour satisfaire nos instincts pervers, Jésus-Christ alors s'arme contre nous

1 Matt., VII, 2.

d'une vengeresse rigueur, et l'épithète qu'il nous décerne nous donne à penser la gravité de notre faute et l'excès de son courroux : Hypocrite ! enlève d'abord la poutre de ton œil, tu songeras ensuite à ôter la paille de l'œil de ton frère K

A l'intention droite nous devons joindre les formes douces et bénignes d'une vraie charité. Le plus souvent, fermons les yeux sur les défauts et les fautes du prochain. Puis, quand au lieu d'un condescendant mutisme, nous sommes dans la nécessité de parler, de reprendre, de corriger, faisons-le, non pas en ennemi, mais en frère; non pas avec des propos amers et des reproches violents, mais avec les précautions délicates d'un bon cœur. Est-ce avec brusquerie et sans encouragements que le chirurgien touche les plaies vives ?

Mais une condescendante charité ne trouvera -t-elle quelque borne dans l'obstination du mal et l'incurable perversité du pécheur ? Que faire quand nous serons en présence de ces malheureux que nous n'avons plus aucun espoir de ramener? Jésus-Christ n'a garde de nous laisser sans règle pour des circonstances, hélas ! si fréquentes. Ne livrez pas aux chiens les choses saintes ; et ne jetez pas vos pierres précieuses sous les pieds des pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent, et que, se retournant contre vous, ils ne vous déchirent 2. Le « Chien », c'est l'impudence et le cynisme. Le « pourceau », c'est le sensualisme abject. Il se rencontre des hommes qui ont obstinément fermé les yeux à la lumière, qui à aucun prix ne voudraient être éclairés et convaincus, qui se retranchent dans leurs négations

i Luc, VI, 41-42. Malt., VII, 3-4-5.

* Matt., VII, 0.

ou leur dédain superbe, et sur lesquels désormais la vérité n'a plus aucune prise. A cette classe d'incrédules inconverlissables s'en ajoute une autre où l'obstination n'est pas moins invincible c'est celle des matérialistes jouisseurs. Tout est chair dans ces hommes ; rien n'y est plus esprit ni sentiment; l'abjecte émotion des sens a étouffé l'âme; il ne reste plus que ce que saint Paul ne craint pas d'appeler «ranimai», et « l'homme-animal n'est plus apte à comprendre les choses spirituelles ». Jésus- Christ leur réserve un mot plus dur. Comme en eux rien ne compte que le plaisir, que la volupté est leur préoccupation unique, et que « leur dieu c'est leur ventre », ce sont dit le Sauveur des ce pourceaux ».

Aux uns comme aux autres les vérités saintes doivent être refusées. D'abord, ils n'en veulent pas; puis elles leur seraient présentées vainement ; enfin mal comprises par eux, ou écoutées dans un but mauvais et avec des dispositions hostiles, elles deviendraient une arme contre la religion. Cette arme les blesserait eux-mêmes les premiers. Nul n'est plus haineux, plus persécuteurs que le renégat, et ce qu'il a retenu des notions religieuses ne lui sert qu'à haïr et à poursuivre davantage la vérité. Soyons donc, non pas seulement prudents et discrets devant de tels hommes, mais muets absolument. D'ordinaire, dans les salons et aux tables mondaines, ils sont obstinés à parler religion et à provoquer les discussions qu'ils espèrent de notre naïve confiance : « Ne jetons pas les choses saintes aux chiens ; ne donnons pas nos pierres précieuses à fouler aux pourceaux. »

Nécessité de la Prière.

XII. — L'âme mise en face de la doctrine Chrétienne, de ses sublimités, de sa perfection, de ses obstacles, se

prend à trembler comme on tremble en se penchant sur quelque profond abîme. Pourra-t-elle s'élever si haul? Aura-t-elle la force de vaincre en tant de points les oppositions d'une nature faible et portée au mal ? Chaque précepte nous arrache à nous-mêmes pour nous livrer à Dieu ; chaque article de cette Loi nous est une immolation douloureuse. Devant une seule observance, Pierre effrayé s'écrie : a Qui pourra se sauver ! » En face de la loi du mariage : « Ace compte mieux vaut y renoncer !» Et ainsi chaque partie de ce divin ensemble laisse attérée et défaillante la pauvre nature humaine.

Demeure- t-elle sans secours? A Dieu ne plaise ! Si les difficultés sont grandes, plus grands encore sont les moyens que Dieu nous donne de triompher. Ces moyens, Jésus-Christ les résume tous en un seul : la prière. Impossible à celui qui prie comme il faut prier de ne point parvenir au salut. La parole est formelle, l'assurance absolue : Demandez et vous recevrez ; Cherchez et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira ! . Deux révélations ressortent de ces paroles. La première est que Dieu nous fait un devoir de prier ; la seconde que tout nous sera accordé en retour d'une bonne prière.

Nous devons prier. Mais quelles qualités doivent revêtir nos prières pour qu'elles aient la toute puissance que leur assure Jésus-Christ ? Elles doivent être intenses. Les paroles mêmes du Sauveur nous l'indiquent. « Cherchez », dit-il. Qui ne sait avec quelle attention minutieuse nous cherchons un objet perdu ? Quelle ardeur plus grande encore déploient ceux qui se

* Matt., VIII, 7.

livrent à la recherche d'un trésor ? Quelles peines, quelles fatigues, quelle vigilance, appelle chez le savant la recherche d'obscurs problèmes, chez le commerçant l'acquisition d'une fortune? Ayons pour notre âme et la prière qui la sanctifie et la sauve au moins autant d'ardeur que les gens du monde pour les biens terrestres qu'ils convoitent. Frappez, dit encore le Sauveur. C'est ici la persévérance, la continuité .- Quand nous heurtons à un seuil, nous retirons-nous aussitôt et avant qu'on ait ouvert ? Et si l'intérêt est grave, l'affaire qui nous amène urgente, ne reviendrons-nous pas heurter de nouveau, si notre première démarche est restée infructueuse ? Et combien sont dissemblables l'homme et Dieu ! Une insistance trop prolongée peut fatiguer et irriter l'homme ; Dieu, jamais. Au contraire, c'est de ne le point fatiguer de notre prière qui l'irriterait et nous fermerait sa miséricorde. Plus nous frappons au seuil de sa paternelle bienfaisance, mieux nous y sommes reçus.

Mais l'intensité et la persévérance sont-elles les conditions uniques d'une féconde prière ? Non, Jésus-Christ y ajoute la qualité des choses que nous demandons. Quel père, dit-il, donne une pierre à son enfant qui lui demande un morceau de pain ? Voilà qui est entendu. C'est du « pain » que les enfants de Dieu doivent demander à leur Père. Du « pain », c'est-à-dire les vrais biens, la véritable nourriture, tout ce dont s'entretient l'âme et dont s'accomplissent la sanctification et le salut. Attendez-vous de votre Père qu'il vous donne « une pierre », de faux et nuisibles biens, des objets que votre salut éternel réprouve, des inutilités, des frivolités; certaines choses que, dans votre sens borné, vous jugez bonnes et utiles, et dont Dieu voit au contraire la

nocuilé ? Laissez voire père vous refuser une « pierre » et vous donner du « pain ».

Demander de bonnes choses ne saurait suffire encore . Pour prier avec efficacité,, il faut prier avec les dispositions requises. Offenser par son attitude Celui que nous implorons serait perdre tout espoir d'obtenir. Et ce serait offenser Dieu que de venir l'implorer pour nous-mêmes alors que nous refusons à nos frères ce qu'ils ont droit d'attendre de nous. Aussi Jésus-Christ ajoute-t-il : Si vous voulez que l'on accède à vos désirs, accédez aux désirs des autres*. Ces « autres» sont, dans l'intention du Sauveur, substitués à Dieu ; ils tiennent la place de Dieu ; si bien qu'exaucer leur demande équivaut à exaucer les demandes que nous ferait Dieu lui-même, et exaucer Dieu quand il nous adresse une requête est la meilleure disposition pour être nous-mêmes exaucés.

Quand notre prière revêt les dispositions qui précèdent, sommes-nous sûrs d'être exaucés ? Assurément, et la raison que Jésus-Christ nous en donne est d'une singulière force : Quel père, parmi vous, alors que son fils lui demande du pain luidonnera une pierre ? Si donc vous autres, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste 2 ? L'efficacité de nos prières repose donc sur deux choses également certaines. La première est que l'amour naturel, en dépit de nos déformations d'origine, ne se résigne pas chez un père à donner à son enfant ce qui lui est nuisible. La seconde, c'est que Dieu étant infiniment meilleur que nous, le fera infiniment moins encore. Argument invincible et propre à ramener

i Matt.. VII, 12.

2 Malt., VII, 10-11.

la confiance dans les âmes les plus désespérées. Et ce que Jésus-Christ ne dit pas ici, l'Apôtre Saint-Paul l'ajoute : « Que pourra nous refuser Dieu après qu'il nous a donné son Fils unique ? » Nous ayant donné le tout, comment serions-nous frustrés du détail ?

Quelles que soient la hauteur du terme et les difficultés du chemin, rien ne nous demeure impossible, quand la prière intervient et, à sa suite,- d'immenses et intarissables secours.

La Pratique de la Perfection.

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