‹ Nos saint évangiles (volume 2)Chapitre 30 sur 40 · XIII. — Elle est à la fois : aisée : entravée : essentielle · texte numérisé non relu

XIII. — Elle est à la fois : aisée : entravée : essentielle

A prendre les paroles du Sauveur à la légère, sans les creuser, la perfection Chrétienne nous semblerait plutôt impossible que facile. Ecoutons-le. Entrez par la porte étroite, car la porte large avec la voie spacieuse est celle qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui passent par là. Oh ! qu'elle est étroite la porte, resserrée la voie qui conduit à la vie ! Qu'ils sont rares ceux qui la trouvent i l

Ces paroles ne sont-elles pas bien plutôt décourageantes? Non, si nous les savons comprendre et en discerner le but. Jésus-Christ désigne les sacrifices et les labeurs de la vertu sous la double image d'une « porte » et d'un « chemin ». Mais on ne fait que passer rapidement sous cette porte. Le voyageur franchit d'un pas joyeux et léger les étapes du chemin. Cette porte et ce chemin ne sont rien pour qui marche à un |but, pour qui

i Matt.,VII, 13-14.

a en vue une demeure, une famille, une patrie, dont l'attente remplit son âme et allège ses pas. Si la porte est malaisée à franchir, si la route est pierreuse et fatigante, si la vie actuelle nous est fâcheuse et pesante, songeons que tout y est éphémère, peine comme joie, épreuve comme prospérité : nous nous hâtons vers des gloires et des délices éternelles, nous sommes d'heureux invités à l'inénarrable fête que Dieu donne à ses Elus dans le ciel. Qu'importe au marin les agitations des flots, au soldat les péripéties de la bataille, à l'agriculteur les inclémences du ciel, au commerçant les labeurs et les veilles.: tous n'ont devant les yeux qu'un objet, le succès et le profit qui suivront leurs passagères souffrances. Et nous, qu'attendent dans un instant des jouissances immortelles, nous nous plaindrions du court moment destiné à les acquérir !

Mais, s'il en est ainsi, pourquoi Jésus-Christ peint-il notre situation de chrétien sous des couleurs assombries ! Pourquoi cette «porte étroite», ce «chemin enserré » et difficile, ce « petit nombre » qui s'y engage ? Jésus-Christ a en vue notre incurable présomption qui se forge un salut sans efforts, une récompense sans travail. Et, s'il nous montre la foule choisissant le large et facile chemin de la perdition, c'est pour nous avertir des dangers que nous font courir les séductions du monde.

Il y insiste en nous montrant que l'œuvre de notre salut est une œuvre entravée. Plus haut, il nous parlait des «chiens » et des « pourceaux », auxquels il ne fallait à aucun prix livrer nos choses saintes. Mais un bien autre danger va nous circonvenir : Gardez-vous des faux prophètes ! Ils viennent à vous sous le vêtement de la brebis, et ce ne sont en réalité que des

loups ravissants i. Nos adversaires qui nous persécutent, qui s'arment contre la vérité catholique, seront donc à la fois fourbes et cruels, menteurs et féroces, loups vêtus en brebis. Pour nous perdre mieux, ils feindront le désir de nous être serviables, ou tout au moins ils se défendront de vouloir nous nuire. Puis, quand à l'aide de leurs professions de foi mensongères ils auront conquis le pouvoir, nous ne verrons plus en eux que des « loups » ardents à nous dévorer. Le Sauveur a en vue une autre classe encore de « loups déguisés en brebis ». Ce sont les corrupteurs et les scandaleux. Quand ils veulent corrompre notre foi et faire succomber notre vertu, ils se gardent bien de montrer ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent ; ils iront même jusqu'à singer, s'il le faut, l'orthodoxie des idées et la faveur des pratiques ; ils s'insinueront astucieusement dans notre estime et ce n'est que goutte à goutte, peu à peu, qu'ils nous distilleront leurs poisons.

Avons-nous quelques moyens de les reconnaître ? Oui, et celui que Jésus-Christ nous donne est infaillible. Si les dehors sont trompeurs, si les paroles sont insidieuses, nous ne saurions nous méprendre sur les œuvres. Quelle conduite ont ces hommes ? Quelles œuvres opèrent-ils? Vous les connaîtrez à leurs œuvres, comme c'est à son fruit que l'on connaît V arbre. Cueille-t-on du raisin sur des épines, ou des figues sur des ronces ? Le bon arbre porte de bons fruits; le mauvais arbre de mauvais fruits2 . Les voilà ces hommes, insolents contempteurs de la foi et de la vertu, amers et violents accusateurs de l'Église, toujours prêts à incriminer la con-

i Matt., VII, 15.

2 Matt., VII. 16.

duite des fidèles du Christ, les voilà tels que les dénonce et les flétrit Saint Paul : « faisant dans le secret des choses honteuses même à dire », tels que les désigne le Sauveur sous le symbole du « mauvais arbre produisant de mauvais fruits ». Est-ce à dire que ces misérables sont fatalement voués au mal ? A Dieu ne plaise! Ils peuvent se convertir et de mauvais qu'ils sont, devenir de bons arbres et produire de bons fruits. Jésus- Christ ne veut rien dire sinon que, tant qu'ils resteront mauvais, ils feront le mal.

Et la fin des paroles du Sauveur est terrible à ceux de ces persécuteurs et de ces scandaleux, qui, loin de se convertir, s'obstineront dans leurs voies perverses. Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu i. Remarquons sous deux expressions différentes deux différents supplices, dont le premier est plus terrible mille fois que le second. « Être coupé », retranché de l'arbre, séparé du tronc qui dispense la vie : c'est l'exclusion du ciel, la perte de Dieu, La privation de tout bien, l'affreux exil loin de l'éternelle patrie du bonheur. Voilà la suprême douleur du damné ; voilà ce que nous devons redouter plus que tous les feux de l'enfer. Et toutefois cette douleur quelqu'inénarrable qu'elle soit n'empêche pas le réprouvé de sentir la cuisante morsure des flammes infernales . Si nous tremblons, sachons comprendre, à cette issue d'une vie coupable, combien est essentielle la vie des vertus.

Essentielle : c'est le troisième caractère attribué par le Sauveur à la pratique de la perfection. Rien ne sert sans elle ; les plus excellentes choses, les plus divines, n'ont sans elle d'autre effet que d'aggraver notre con-

1 Matt., VII, 19.

damnation. Voici la foi. Elle rnous fait reconnaître et proclamer le vrai Dieu. Sans les œuvres nous sauverat-elle ? Ecoutons le Sauveur. Tous n'entreront pas dans le royaume des deux de ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur. . . mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est au ciel ; c'est celui-là qui entrera dans le royaume des Cieux *. La foi nous fait connaître et proclamer Jésus-Christ comme Dieu, Fils unique du Père, égal au Père, Dieu tout puissant et notre juge ; mais cette foi demeurée inactive et stérile ne pourra nous sauver, si inous n'accomplissons 'pas la volonté de Celui en qui nous croyons. Le croyant apparaît parfois aux regards émerveillés du monde revêtu de la plus haute puissance de Dieu, celle du miracle. Le miracle, sans la vertu, sauve-t-il celui qui en est le dépositaire ? Non. Beaucoup me diront en ce Jour-là : Seigneur ! Seigneur ! N'avons-nous pas prophétisé en votre Nom, chassé les démons en votre Nom, fait beaucoup de prodiges en votre Nom ? Et je leur répondrai: Je ne vous ai jamais connu ; retirez-vous, ouvriers d'iniquité 2 /

Que de choses dans ce texte ! C'est d'abord, avec la prophétie du Jugement Général au dernier jour, la solennelle affirmation par Jésus-Christ qu'il est Dieu et qu'il jugera tous les hommes, et que de ses lèvres divines tous nous recevrons la sentence qui fixera notre sort éternellement.

Puis cette étonnante et formidable vérité que des ministres indignes pourront se trouver mêlés aux autres. Bien plus 1 Certains d'entre eux feront des prodiges, et

i Matt..VIL,2L * Matt.. VU. 9S-Î3.

alors qu'ils seront abominables aux yeux de Dieu, ils détiendront l'estime et l'admiration des foules. Ainsi fut Judas. Ainsi furent, dans l'Ancienne Loi, des prêtres et des pontifes indignes. Caïphe prophétisait, alors même qu'il décidait en conseil la mort du Christ. En dehors même du Sacerdoce et de la Nation Sainte, Dieu se choisit quelquefois des prédicateurs et des thaumaturges. Balaam prophétisait ; Pharaon et l'orgueilleux Roi de Babylone, Nabuchodonosor, proclamaient dans tout l'Orient la puissance du vrai Dieu. Qu'est-ce à dire ? Que Dieu, souverainement libre et souverainement puissant, n'a que faire de nous et de nos vertus quand il lui plaît d'opérer les plus grands effets. Si l'instrument de sa droite est indigne, il le brise après qu'il s'en est servi- Une autre vérité terrible est renfermée dans ce mot dont le Souverain Juge accable un ministre indigne : Je ne vous ai jamais connu ' ! Ainsi, au moment même où ce malheureux proclamait le vrai Dieu, prêchait la foi, opérait même des miracles, il était réprouvé de Dieu. Avant le jugement, il était jugé I Avant la sentence, il était chassé 1 Qui ne tremblerait devant un si profond abîme de la Divine Justice ? Mais qui surtout songerait encore à se soustraire à l'essentielle et unique condition du salut, qui est de féconder la foi par les œuvres ?

Conclusion

XIV. —Quel sera le sort del'homme qui demeurera fidèle observateur des lois que Jésus-Christ vient de promulguer? Par contre, que deviendra l'homme qui les trahira?

i Matt., VII, 23.

En deux images différentes, le Sauveur nous dépeint ce que sont et deviendront l'un et l'autre. Tout homme qui écoute mes paroles et les met en pratique, je le compare à l'homme prudent qui asseoit solidement sa maison sur le roc *. Qu'est-ce que ce roc? C'est l'immuable parole de Dieu, sa législation, ses promesses, ses grâces, le présent et l'avenir qu'il assure à ses serviteurs fidèles. Asseoir sa maison sur le roc, c'est d'abord s'assurer l'éternelle récompense du ciel, c'est conquérir « le Royaume de Dieu ». Nons avons entendu Jésus- Christ, durant tout le cours des Béatitudes, promettre à chacune d'elles le bonheur futur. Mais il ne se bornait pas à cette perspective d'avenir, il assurait de plus d'actuelles récompenses, et c'est aussi ce qu'il affirme ici quand il compare la fidélité à sa Loi à la maison solidement assise sur le roc. Telle sera la vie du vrai et sincère chrétien : vie sereine, vie puissante, vie libre. Sereine, car elle échappe aux tumultes, aux agitations, aux inquiétudes, aux mécomptes dont est remplie l'existence de tous ceux qui, vivant sans Dieu et sans espérance, restent à la merci des fluctuations des choses humaines. Puissante, car, « assise sur le roc » immuable, sur l'éternité et ses inadmissibles biens, elle n'a rien à redouter des catastrophes qui brisent si continuellement la fortune des autres. La pluie tombe, les torrents débordent, la tempête se déchaîne contre cette mai" son : elle résiste, car ses fondations reposent sur le roc 2. Qu'est-ce que cette pluie, ces torrents, ces raffales ? Toutes les calamités qui assaillent nos existences. Les chagrins intimes, comme les maux du dehors, les

* Matt.,VII,24.

2 MatL, VII, 27,

peines domestiques comme les dommages que nous valent la méchanceté et les trahisons du monde. Plus grand que le monde, plus fort que la douleur, le chrétien véritable, demeure seule inébranlable au sein de toutes les calamités. Voyez Job en lutte avec l'enfer et demeurant son vainqueur. Voyez les Apôtres en face de la toute puissance Juive. Réduits au complet dénûment, traînés en justice, condamnés aux fers, meurtris sous la flagellation,nous les voyons plus forts que ceux qui les persécutent, plus triomphants dans leur souffrance que les autres dans leur fastueux pouvoir. Ainsi est la vie chrétienne; et autant elle est sereine et puissante, autant elle est libre. Partout le vrai chrétien est libre, parce que nulle entrave ne le peut enchaîner, nulle pression ne peut Fabattre. Quelle prise a-t-on sur un homme qui n'obéit qu'à Dieu et ne tient compte quede Dieu? On lui ravit sa fortune? D'avance, il y a renoncé. On le jette dans les fers ? Il est depuis longtemps l'heureux prisonnier de la foi et le libéré de l'espérance éternelle. On l'accable de maux? C'est ainsi que l'on tresse son immortelle couronne. On le fait mourir? C'est lui ouvrir le seuil de la véritable vie. Ainsi la maison assise sur le roc ne peut être ébranlée *.

Mais l'autre ? Celle qu'une inconcevable folie a bâtie sur le sable? L'homme sans religion, sans espérance, sans Dieu? A lui maintenant de comprendre son sort. Quiconque, écoutant mes paroles, ne les met pas en pratique, je le compare à un insensé qui bâtit sa maison sur le sable : la pluie tombe, les torrents débordent, les vents se déchaînent sur cette maison, elle s'écroule et n'est bientôt plus qu'un monceau de

i Matt.,VH,25.

décombres l. Qu'est-ce que ce « sable » et cette « maison bâtie sur le sable» ? De même que le « roc », c'était Dieu, l'àme, l'éternité, la vertu et ses féconds avenirs, de même le « sable » et la maison que Ton y bâtit follement représentent ces existences vides de surnaturel et de divin. Tout y est terrestre, tout y est consacré au moment présent : affaires, travaux, plaisirs, ambitions, honneurs sont la préoccupation unique de ces êtres insensés qui n'ont plus de Dieu et de leur âme même un dernier souvenir. Saint Paul les dépeignait sous une autre image : « Ayant, dit-il, semé dans la chair, de la chair ils moissonnent la corruption. » Les plus honnêtes moissonnent le néant de la tombe ; les plus vicieux recueillent, avant l'effondrement suprême, une ample moisson de déceptions, de mécomptes, de douleurs. Ils cherchaient leur bonheur dans le vice, c'est le vice qui se charge de les torturer. Après quelques années de jouissances plus apparentes que réelles leur vie ressemble à la maison écroulée dont il ne reste plus qu'un informe amas de décombres. Ainsi tombent de même ces persécuteurs superbes de l'Église .de Dieu. Au moment de leur force rien ne leur résiste et tout tombe sous leurs coups, qu'ils s'appellent la Synagogue, Hérode, Pilate, Rome païenne, potentats de tous les siècles et de toutes les régions. Mais eux aussi sont « la maison bâtie sur le sable » . Leur puissance s'écroule, leur gloire s'évanouit, ils n'offrent bientôt plus aux regards qu'effondrement et ruine.

Jésus avait cessé de parler que la foule, haletante d'admiration et d'amour, restaitsuspendue à ses lèvres. Quelle puissance s'échappait donc de lui? Quel prestige?

* Matt.,VII,27.

412 guérison d'un lépreux

Quelle inconcevable force de crédibilité? La foule avait devant elle un homme dans la faiblesse d'une nature passible et mortelle, et en lui elle entrevoyait Dieu. La doctrine qu'elle venait d'entendre renversait les idées reçues, broyait les passions, pressurait la volonté, refoulait bien loin les préceptes mosaïques, donnait aux maximes du monde le plus audacieux défi, dominait la doctrine des Pharisiens et des Scribes de toute la hauteur des cieux; et la foule, loin de se rebuter et de fuir, demeurait attachée au Sauveur par d'invincibles attraits. Le charme mystérieux de sa parole, l'autorité divine de ses affirmations, et, plus que tout le reste, la beauté enivrante qui s'échappait de toute sa Personne, enchaînaient ces milliers d'auteurs en les ravissant. Quand Jésus eut fini de parler, les foules demeurèrent émerveillées de sa Doctrine , car il n 'enseignait pas à la manière des Scribes et des Pharisiens, mais en Maître revêtu d'une autorité souveraine *.

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