‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 11 sur 88 · RICHES ET TRAVAILLEURS · texte numérisé non relu

RICHES ET TRAVAILLEURS

Quelques savants, en fort petit nombre du reste, ont été studieux toute leur vie, en dépit des sollicitations de la richesse et des plaisirs. Dotés d'une grande fortune, ils ne cessèrent de s'adonner au travail, comme si leur existence en dépendait.

Cavendish, né à Londres en 1731, de lord Charles Cavendish, membre de la Société royale et administrateur du Muséum britannique , dut à son mérite personnel les titres d'écuyer, de membre de la Société royale de Londres et d'associé étranger de Tlnstitut de France.

« Son train de vie avait la régularité et la précision de ses expériences ; il ne put même pas être altéré par un incident qui aurait, à coup sûr, produit chez tout autre une grande anomalie.

« Cadet d'une branche cadette, il était assez pauvre dans sa jeunesse, et ses parents le traitaient, dit- on, en homme qui avait l'air de ne devenir jamais riche. Le hasard ou son mérite réel en décida autrement.

« Un de ses oncles, qui avait fait la guerre aux Indes et qui en rapportait une grande fortune, conçut pour lui un attachement particulier et la lui laissa tout entière. Cavendish, devenu millionnaire, en fut quitte pour quelques signes de plus, qui indiquaient ce que l'on devait faire de l'excédent de son revenu; encore fallait-il, pour les obtenir, que son banquier le pressât à plusieurs reprises. On dit qu'il vint un jour lui dire qu'il avait laissé accumuler jusqu'à un million huit cent mille francs, et qu'il ne pouvait plus, sans honte, garder une si forte somme en simple dépôt, ce qui prouve assurément autant de délicatesse d'un côté que d'insouciance de l'autre. Cependant on dit que, de signes en signes et de placements en placements, Cavendish finit par laisser trois millions. Peu de savants, ajoute Cuvier, ont été aussi riches, et peu de riches le sont devenus comme lui, à force de ne pas songer qu'ils l'étaient'. »

^ Cuvier, Éloges , 1 , 354 , 37 1 .

Le géomètre Fontaine avait également peu de goût pour le monde et pour les affaires. « Le hasard lui suscita un procès, dans les premiers temps de sa possession ; il en chargea un avocat, qui se crut obligé de lui rendre compte de ses démarches. Un jour qu'il lui en parlait : «Monsieur, lui dit « le géomètre après l'avoir écouté quelques instants , croyezcc vous que j'aie le temps de m'occuper de votre affaire?» On peut juger quelle fut la surprise de l'avocat, et quelle idée cette réponse dut lui donner de la géométrie et des géomètres ^ »

Le naturaliste Lacépède nous fournira un second et dernier exemple de ces existences opulentes, mais laborieuses. Le jeune comte, bien loin de se prévaloir de sa naissance, entra dans le monde bien résolu à ne marquer sa naissance que par son énergie au travail et une politesse exquise. Son père l'avait élevé sous ses yeux avec autant de soin que de tendresse. « Il exigeait des maîtres qu'il lui donnait autant de douceur que de lumières, et ne lui laissait voir que des enfants dont les sentiments répondissent à ceux qu'il désirait lui inspirer. M^' de Chabannes, évêque d'Agen et ami de la famille, secondait son père dans ces attentions : il recevait le jeune Lacépède, l'encourageait dans ses études et lui permettait de se servir de sa bibliothèque. Mais, tout en ayant l'air de ne pas le gêner dans le choix de ses lectures, l'un et l'autre s'arrangeaient pour qu'il ne mît la main que sur des livres excellents. C'est ainsi que pendant toute sa jeunesse il n'avait eu l'occasion de se faire l'idée ni d'un méchant homme, ni d'un mauvais auteur. A douze et à treize ans, selon ce qu'il dit lui-même dans ses mémoires, il se figurait encore que tous les poètes ressemblaient à Corneille ou à Racine, tous les historiens à Bossuet, tous les moralistes à Fénelon.

« Cependant les circonstances avaient encore éveillé en lui un autre goût qui convenait parfaitement à une imagi-

* Gondorcet, Éloge de Fontaine.

nation jeune et méridionale, celui de la musique. Son père, qui fut son précepteur, presque tous ses parents étaient musiciens; ils se réunissaient souvent pour exécuter des concerts. Le jeune Lacépède les écoutait avec un plaisir inexprimable, et bientôt la musique devint pour lui une seconde langue qu'il écrivit et qu'il parla avec facilité. On aimait à chanter ses airs, à l'entendre jouer du piano ou de l'orgue.

(( Pendant le même temps, de Lacépède s'adonnait avec ardeur à la physique. Dès l'âge de douze ou treize ans, et sous les auspices de M^"" de Chabannes, il avait formé avec ses jeunes camarades, que la prévoyante sagesse de son père lui avait choisis, une espèce d'académie dont plusieurs membres sont devenus ensuite membres ou correspondants de l'Institut. Leurs occupations, d'abord conformes à leur âge, devinrent par degrés plus sérieuses ; ils faisaient ensemble des expériences sur l'électricité, sur l'aimant et sur les autres sujets qui occupaient le plus alors les physiciens; et Lacépède ayant tiré de ces expériences quelques conclusions qui lui semblèrent nouvelles, le choix de celui à qui il devait les soumettre ne fut pas douteux: il les adressa dans un mémoire au grand naturaliste dont il admirait tant le génie, et il en reçut une réponse des plus flatteuses. Bulîon le cita même en termes honorables dans quelques endroits de ses suppléments.

« C'était, on le croira volontiers, plus d'encouragement qu'il n'en fallait pour exalter un homme de vingt ans. Plein d'espérance et de feu, il accourt à Paris avec ses partitions et ses registres d'expériences; il y arrive dans la nuit, et le matin, de bonne heure, il est au Jardin du roi. BufTon, le voyant si jeune, fait semblant de croire qu'il est le fils de celui qui lui avait écrit; il le comble d'éloges. Une heure après, chez Gliick, il en est embrassé avec tendresse ; il s'entend dire qu'il avait mieux réussi que Gliick lui-même dans le récitatif : Il est enfin dans ma puissance. Le même jour, M^' de Montazet, archevêque de Lyon, son

parent, membre de T Académie française, le garde à un dîner où devait se trouver Télite des académiciens. On y lit des morceaux de poésie et d'éloquence ; il y prend part à une de ces conversations vives et nourries, si rares ailleurs que dans une grande capitale. Enfin il passe le soir dans la loge de Gluck à entendre une représentation d'Alceste. Cette journée ressembla à un enchantement continuel; il était transporté, et ce fut au milieu de ce bonheur qu'il fit le vœu de se consacrer désormais à la double carrière de la science et de l'art musical ^ »

Tous les jours de Lacépède ne furent pas tissés d'or et de soie, comme ce premier jour de son entrée dans la société de Paris. Mais ses habitudes de parfaite distinction, unies aux facilités qu'il avait pour le travail , firent de lui le vrai continuateur de Buffon. Il devint l'un de ces hommes qu'un étranger devait visiter dans la capitale.

« Il paraît cependant, ajoute Cuvier, qu'au milieu de ces causes nombreuses de célébrité, son nom n'arriva pas à tous les membres de l'administration du temps ; et l'on n'a pas oublié le conte de ce ministre du Directoire, qui, revenant de faire sa visite officielle au Muséum et interrogé par quelqu'un s'il avait vu Lacépède, répondit qu'on ne lui avait montré que la girafe, et se plaignit beaucoup qu'on ne lui eût pas fait tout voir. »

Aventure burlesque qui suffirait à peindre une époque.

Page 1