‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 15 sur 88 · SI LES SAVANTS ONT TRAVAILLÉ · texte numérisé non relu

SI LES SAVANTS ONT TRAVAILLÉ

Mais, sans viser trop haut, acceptons le travail tel qu'il se présente, et donnons-lui la perfection qu'il peut recevoir de nous.

« Buffon, dit Flourens, eut deux grandes passions, celle du travail et celle de la gloire, et il eut le bonheur que celle du travail fût la première. »

(( Je passais, a-t-il dit de lui-même, douze heures, quatorze heures à l'étude : c'était tout mon plaisir. En vérité, je m'y livrais bien plus que je ne m'occupais de la gloire; la gloire vient après, si elle peut, et elle vient presque toujours. » Parvenu à l'âge de quatre-vingt-un ans, le grand naturaliste

Buffon (1707-1788).

disait avec une légitime fierté : « J'ai passé cinquante ans à mon bureau. »

« Peu d'hommes, ajoute Condorcet, ont été aussi laborieux que lui et l'ont été d'une manière si soutenue et si régulière. Il paraissait commander à ses idées plutôt qu'être entraîné par elles. Né avec une constitution à la fois très saine et très robuste, fidèle au principe d'employer toutes ses facultés jusqu'à ce que la fatigue l'avertît qu'il commençait à en abuser, son esprit était toujours également prêt à remplir la tâche qu'il lui imposait. C'était à la campagne qu'il aimait le plus à travailler. 11 avait placé son cabinet à l'extrémité d'un vaste jardin, sur la cime d'une montagne, au château de Montbard. C'est là qu'il passait les matinées entières, tantôt écrivant dans ce réduit solitaire, tantôt méditant dans les allées de ce jardin, dont l'entrée était alors rigoureusement inter- (5ite, seul et dans les moments de distraction nécessaires au

milieu d'un travail longtemps continué, n'ayant autour de lui que la nature, dont le spectacle, en délassant ses organes, le ramenait doucement à ses idées que la fatigue avait interrompues. »

Château (le Montbard.

L'abbé de la Caille (1713-17G2) montra, dans une vie

vouée à la piété et au travail, ce que peut la persévérance.

Il s'était initié de lui-même à Tastronomie, et ses progrès

avaient été si rapides et si remarquables, qu'un savant, Fou-

chy, s'étonnait qu'il eût pu, seul et sans secours, aller si loin

dans cette étude.

La Caille eut un observatoire au collège Mazarin , où il enseignait. 11 s'y montra fort assidu pendant les vingt années qu'il en jouit. Lalande affirme qu'il a fait à lui seul plus d'observations et de calculs que tous les astronomes ses contemporains, et la science moderne s'est plu à reconnaître l'exactitude de ses mesures. Entré à son observatoire au commencement de la nuit, il n'en sortait que le lendemain matin.

Nous demanderons encore à Flourens de nous faire connaître les habitudes de travail d'un savant qui fut le digne émule de Bufîon.

« Quand on songe, dit-il, aux nombreux emplois de Cuvier, à tous ses travaux, à tous les ouvrages qu'il a produits, à l'étendue, à l'importance de ces ouvrages, on est étonné qu'un seul homme y ait pu suffire. Mais, outre tant de facultés supérieures de son esprit, il avait une curiosité passionnée qui le portait, qui le poussait à tout; une mémoire dont l'étendue tenait du prodige; une facilité plus prodigieuse encore de passer d'un travail à un autre, immédiatement, sans effort; faculté singulière, et qui peut-être a plus contribué que toute autre à multiplier son temps et ses forces.

(( D'ailleurs aucun homme du monde ne s'était jamais fait une étude aussi suivie et, si je puis ainsi dire, aussi méthodique de l'art de ne perdre aucun moment.

« Chaque heure avait son travail marqué ; chaque travail avait un cabinet qui lui était destiné, et dans lequel se trouvait tout ce qui se rapportait à son travail : livres, dessins, objets. Tout était préparé, prévu pour qu'aucune cause extérieure ne vînt arrêter, retarder l'esprit dans le cours de ses méditations et de ses recherches.

ce Cuvier avait une pohtesse grave et qui ne se répandait pas en paroles, mais il avait une bonté intérieure et une bienveillance qui allaient droit aux actions. On aurait dit qu'en ce genre il craignait aussi toute perte de temps ^ »

' Cuvier, 1 , 39.

L'exemple de Gassendi est peut-être un peu vieilli; mais il mérite, par son originalité, d'être rappelé ici. Son secrétaire nous a fait connaître les habitudes de travail du célèbre chanoine de Digne.

« Ses grandes veilles et ses grands travaux, dit-il, ont bien montré que jamais la paresse n'a pu mordre sur lui. Je lui ai souventes fois ouy dire qu'il avait plus estudié la nuict que le jour, qu'il avait veillé une infinité de nuicts entières , principalement en sa jeunesse.

« Son étude principale était le matin, se levant tous les jours dès trois et quatre heures, et ne quittant point sa table qu'il ne fût l'heure de dîner ou que quelque compagnie lui survînt.

« La toux l'incommodait souventes fois, la nuict bien plus que le jour, si bien qu'aucune fois il ne reposait point, demandait de la chandelle et se mettait à l'étude dès deux à trois heures.

« Il aimait tant l'étude et trouvait le temps si cher et si précieux, qu'il ne voulait point le perdre en se faisant raser le poil. »

« Quelques-uns, dit Fontenelle, ont attribué la mort du marquis de F Hôpital (1661-1704) aux excès qu'il avait faits dans les mathématiques ; et ce qui pourrait le confirmer, j'ai su de lui-même, ajoute Fontenelle, que souvent des matinées qu'il avait destinées à cette étude étaient devenues des journées entières sans qu'il s'en aperçût. Il avait voulu y renoncer pour le soin de sa santé, mais il n'avait jamais su soutenir cette privation plus de quatre jours. »

De Thou raconte pareillement du grand mathématicien Viète (1540-1603) qu'il fut quelquefois trois jours sans quitter son fauteuil.

Fontenelle dit encore de Leibnitz : « Il étudiait de suite, et il a été des mois entiers sans quitter le siège : pratique fort propre à avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. »

Notre siècle a retrouvé des mœurs semblables dans un bon nombre de ses religieux les plus érudits.

« Mes journées à Paris, écrivait dom Pitra, commençaient à quatre heures du matin et mes veilles finissaient à la même heure. Voici trois jours que j'ajourne, comme au beau temps d'autrefois, le sommeil, le repos et le vivre. » Devenu cardinal, le savant bénédictin se jetait, encore tout habillé, sur un canapé pour prendre son court repos.

Gay-Lussac, encore au collège, se faisait remarquer par ses habitudes studieuses. « Il était le modèle de ses condisciples, dit l'un de ses compagnons d'étude. Jamais nous ne le vîmes, malgré sa vigueur exceptionnelle, se livrer contre aucun d'eux à un mouvement de vivacité ou d'impatience ; quant à son travail, il était incessant. » L'élève, que ses parents avaient conduit au spectacle et à qui on demandait à quelle heure il était rentré, répondait ordinairement : « Je l'ignore, mais il devait être très tard, puisqu'il n'y avait plus de lumière dans la chambre de Gay-Lussac'. »

Flourens aimait à rappeler à ses fils les souvenirs de sa studieuse jeunesse. « Lorsque, leur disait-il, pendant une nuit passée au travail dans ma chambre d'étudiant, j'essayais de rafraîchir ma tête fatiguée en m'approchant de la fenêtre, je voyais toutes les lumières éteintes et je me disais : Ils dorment tous, et je veille; mais ils mourront ignorés, et je deviendrai célèbre-. ))

Fourier développa ses aptitudes mathématiques en recourant aux mômes moyens.

« Le baron Fourier (1768-1830), admis à l'école militaire d'Auxerre, alors sous la direction des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, s'y distingua par l'heureuse facilité et la vivacité de son esprit. Il était toujours à la tête de sa classe, et cela presque sans efforts et sans que les jeux perdissent rien à ses succès; mais, quand il arriva aux mathématiques, il se fit en lui un subit changement. Il devint appliqué et se livra à l'étude avec un zèle et une constance remarquables. Pendant la journée, il faisait une ample pro-

' Arag-o, III, 51.

- Vulpian, Éloge de Flourens.

vision de bouts de chandelle, à l'insu de ses maîtres et de ses camnrades, et à la nuit, quand tout le monde dormait, il se réveillait, descendait sans bruit dans la salle d'étude, s'enfermait dans une armoire, allumait ses bouts de chandelle, et là passait de longues heures sur des problèmes de mathématiques ^ »

Au début de la Révolution , il enseigna les sciences dans ce même collège, qui venait de perdre son personnel religieux.

(( On a raconté qu'un célèbre philosophe de l'antiquité, Aristote, pour ne pas s'endormir, tenait dans sa main une boule de métal placée au-dessus d'un bassin de cuivre ; si son attention fléchissait, la chute sonore de la boule le réveillait.

« Le jeune Decaisne n'était pas moins obstiné dans sa volonté de travail. Quand il était trop fatigué la nuit, il se jetait sur une natte, tout habillé et sans couverture, afin que le froid ne tardât pas à le réveillera »

On prétendait que Michel Lalande mettait à l'étude des astres une telle ardeur, qu'il avait contracté l'habitude de dormir un œil ouvert.

(( L'activité de Haller était si grande, dit Gondorcet, qu'un jour qu'il s'était cassé le bras droit, il parut moins s'occuper des moyens de le guérir que de ceux d'y suppléer.

« Le chirurgien qui le visita le lendemain fut surpris de le trouver écrivant déjà assez bien de la main gauche, et il ne lui avait fallu qu'une nuit pour se procurer cette ressource. »

(( C'est au milieu de sa famille, sans se soucier du vacarme des enfants, que Dupuy de Lôme dessina ses plans les plus admirés. Absorbé par la méditation, on pouvait entrer et sortir sans qu'il s'en aperçût. Quand on l'appelait pour les repas, il répondait : « J'y vais, » et ne bougeait pas^ »

On a parfois reproché à l'une de nos grandes écoles scien-

* Duché, ap. Marie, Histoire des Sciences mathématiques. - Berthelot, Éloge de Decaisne, 1894.

^ J. Bertrand, Éloges, p. 327.

tifiques ce régime austère qui réclame une application au travail peut-être outrée. Voici, en effet, quel était l'emploi du temps à rÉcole polytechnique à Tépoque où le P. Gratry s'y trouvait. « On travaillait depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à deux heures et demie, c'est-à-dire neuf heures de travail continu, interrompu seulement à sept heures et demie par une récréation d'une demi-heure, pendant laquelle on mangeait un morceau de pain. Le premier repas était à deux heures et demie. »

Quelle serait la somme de travail de toute une vie occupée à gagner le pain de Tintelligence avec cette persévérance opiniâtre? Un grand nombre de savants ont, en effet, produit tant d'écrits et dirigé tant d'œuvres accessoires sans y employer cette régularité de la vie claustrale !

Faraday (1791-1867) avait coutume de dire qu'il faut vingt ans de travail pour rendre un homme savant; la période préparatoire n'était pour lui qu'une enfance. Le tout est de savoir quand commencent ces vingt années. Le premier travail de Faraday date de 1819 ; il avait vingt-huit ans. Claude Bernard ne s'est pas révélé comme physiologiste avant quarante ans.

Les découvertes qui ont illustré les noms de Chevreul, de Pasteur et de plusieurs autres chimistes ne sont pas pour contredire la parole du célèbre physicien anglais. Quand Chevreul dédoubla les corps gras pour en retirer la stéarine, quand Pasteur sépara en deux espèces les tartrates, ils étaient jeunes encore. Mais de patientes et longues études leur avaient mis entre les mains, avec la méthode, l'instrument qui fait les découvertes fécondes. En vain les contradicteurs venaient-ils leur dire : « A quoi peut- on arriver en s'occupant du suif? Où mènent ces études minéralogiques et toutes ces recherches de simple curiosité? » Ils pouvaient laisser l'avenir répondre pour eux. Au besoin n'étaient-ils pas en droit de répéter le mot de Franklin à propos d'une découverte dont l'importance était également contestée : « Pourriez-vous me dire à quoi sera bon l'enfant qui vient de naître? »

Ce qui n'importe pas moins que la découverte d'une veine nouvelle, c'est d'en poursuivre l'exploitation avec persévérance. Au commencement de ce siècle, Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire partageaient le même logement et travaillaient ensemble au Muséum. Telle était leur activité, que, suivant le mot de l'un d'eux, « ils ne déjeunaient jamais sans avoir fait une découverte. »

Les découvertes supposent à la fois de la maturité dans l'intelligence et de la vivacité dans l'imagination. L'histoire des sciences justifie sur ce point les prévisions de la raison.

Sans redire ici les noms de Kepler, de Galilée et de New^ton, qui n'ont fait que développer par les travaux de toute leur vie les intuitions de leur jeunesse, rappelons que Cauchy, la gloire de l'analyse en ce siècle, n'avait pas vingt- cinq ans quand, par ses remarquables mémoires, il fixa sur lui l'attention des savants. Déjà Lagrange avait pressenti en lui « le plus hardi des voyageurs dans les océans infmis des calculs ».

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