‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 17 sur 88 · LONGÉVITÉ DES SAVANTS · texte numérisé non relu

LONGÉVITÉ DES SAVANTS

\vant même que Flourens ait écrit sur la longévité humaine, Cuvier avait constaté que l'Académie, ce conservatoire de la gloire, semble également avoir reçu des promesses de longue vie. ^

Il dit de l'un de ses collègues : « L'Académie voyait en lui comme un monument d'un autre siècle, comme un de ces anciens savants, devenus trop rares, qui, occupes uniquement de la science et d'une science unique, ne se consumaient ni dans les ambitions du monde ni dans les divagations d'études trop variées : hommes plus enviés qu imites, qui nous ont fourni ces nombreuses suites d'octogénaires, de nonagénaires, dont notre histoire est pleine.

« DesmareU, vivant comme eux, a rempli une carrière égale, et est arrivé sans infirmités, sans maladies graves, à plus de quatre-vingt-dix ans*. »

\u siècle dernier, Fontenelle, secrétaire perpétuel de K\cadémie des sciences, atteignit presque un siècle il6o/-l/o/ ), sans devoir se survivre.

' Arago, I. •474.

2 Cuvier, 11, 162.

« Après avoir été pendant quarante -quatre ans secrétaire de l'Académie, âgé pour lors de quatre-vingt-quatre ans, il se crut quitte envers les sciences et sa patrie, et demanda la vétérance. Mais sa retraite ne le rendit pas plus indifférent pour l'Académie; il y assista fréquemment, jusqu'à ce que son grand âge l'eût privé de l'ouïe. L'année qui suivit sa retraite, il célébra son jubilé académique à l'Académie française; il était depuis cinquante ans membre de cette compagnie, dont il était aussi le doyen,

(( La tranquillité dont il jouissait alors lui rappela son ancien goût. Il composa entre autres quelques petites pièces, dans lesquelles on est étonné de retrouver presque tout son premier feu et le Fontenelle de 1690; il semblait, pour emprunter les idées des anciens romans, qu'un long enchantement l'eût tenu seulement endormi, et qu'il se réveillât de ce sommeil. Il fit, en 1749, comme directeur, l'Éloge de M. le cardinal de Rohan à l'Académie française, et prononça, dans la même séance, un discours contre les jeunes poètes qui négligent la rime; ces deux pièces n'ont rien qui se ressente de l'âge de quatre-vingt-douze ans, auquel il était parvenu.

« Ce fut de cette manière qu'il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans; ce ne fut, à proprement parler, que là que commença sa vieillesse et qu'il fut obligé de se tenir plus assidûment chez lui. Il devint sujet à des faiblesses et à des accès de sommeil qui effrayèrent ses amis; pour lui, il l'était si peu, qu'il philosophait avec son médecin sur les effets des accidents qu'il éprouvait; mais il profita de ces avis de la nature et des conseils de ses amis pour mettre ordre à ses affaires, et, après avoir demandé et reçu les derniers sacrements, il mourut le 9 janvier de l'année 1757, âgé de cent ans moins un mois ^ »

De nos jours, Chevreul, qui signait : « le doyen des étudiants de France, » dépassa le siècle (1786-1889), et put jouir des hommages qui fêtèrent son centenaire.

Chevreul nous a livré le secret de sa longévité et de son

* Eloge de Fontenelle, par Grand.jean de Foucby.

activité intellectuelle avec cette parole : « Ma grande hygiène, c'est le travail. » Condamnés en effet au travail et à la mort, nous pouvons faire de la première sentence, sinon un remède contre la seconde, du moins un adoucissement à nos peines et un moyen de prolonger la vie.

La veille des cent ans écoulés, au nom de l'Académie des sciences, M. Blanchard complimenta en ces termes le doyen des étudiants de France et du monde.

(( Aujourd'hui, le 30 août 188G, au nom de l'Académie, j'ai l'insigne honneur de vous souhaiter votre fête, fête unique, celle de votre centenaire...

(( On a parlé de Fontenelle, qui a vécu un siècle: il Ta manqué de quelque peu. A vous, rien ne devait manquer. »

Et après avoir rappelé quelques-uns des travaux qui ont enrichi l'industrie et fait pénétrer le bien-être, avec une meilleure lumière, dans les plus humbles foyers, le viceprésident de l'Académie terminait par ces paroles :

« Monsieur Chevreul, par vos récits d'événements lointains dont vous avez été le témoin, vous avez charmé tous ceux qui, par l'âge, pourraient être vos fils, et ceux, plus nombreux, qui seraient vos petits- fils. Votre mémoire, toujours dans sa fraîcheur, vous permettra d'instruire encore ceux qui seraient des arrière-petits-neveux. A partir de demain, vous compterez les jours, les semaines, les années de votre nouveau siècle. Que ces années soient nombreuses ! C'est le vœu de vos confrères, de vos admirateurs. De tous c'est le vœu le plus cher, que je vous crie de toute la force de mon âme. Ce sera mon dernier mot'. »

La poésie célébra dignement, à son tour, ce fait sans précédent dans l'histoire des sciences. Voici quelques-unes des stances lues dans cette solennité par M. Guiard :

Cent ans ! il a cent ans ! Que la jeunesse en fête Chante un air de triomphe et porte haut la tête. Prodiguons- lui palmes et fleurs;

' Blanchard, Revue scientifique, 1880, II, 314.

Que l'exemple nous serve et qu'il nous régénère : Son siècle est accompli, le voilà centenaire Le grand doyen des travailleurs.

Qu'on le célèbre ailleurs , qu'on le fête et l'acclame ; A ce quartier latin , dont il est resté l'âme ,

On voudrait en vain l'arracher.

Son église est ici , c'est à nous qu'est sa gloire ; Et l'honneur de sonner le premier sa victoire

Doit revenir à son clocher.

Honneur à ce vieillard , père de la jeunesse ! Cent ans ! il a cent ans ! Il semble qu'il renaisse.

A toi nos vœux, noble Ghevreul ; Elle est autour de toi, cette France qui t'aime, Fière de célébrer, comme un nouveau baptême,

Ce centenaire de l'aïeul ^ .

« Presque jamais, a dit un philosophe allemand, une maladie n'est incurable, surtout dans la jeunesse, tant que l'esprit n'est pas frappé. Que l'être le plus chélif et le plus délicat s'adonne à un travail continuel , il n'aura pas le temps d'être malade. L'oisiveté le tuera; l'acier qui ne sert pas se rouille. » Un philosophe français avait dit d'ailleurs, avec plus de grâce et de brièveté : « Le travail, entre autres avantages, a celui de raccourcir les journées et d'étendre la vie. ))

A côté des maximes, plaçons la preuve et l'exemple.

Condorcet dit d'un célèbre géographe de son temps : « La constitution de M. d'Anville était délicate, et néanmoins elle suffit, pendant près de soixante ans, à un travail de quinze heures par jour. Mais la régularité de sa vie, jointe à une excessive sobriété, » devait lui assurer une longue vie.

Le célèbre Alexandre de Humholdt (1769-1850), d'une santé chétive, se fortifia par le travail et les voyages. Il dut

^ Revue scientifique, 1886, II, 316.

à sa perpétuelle activité sa verte et longue vieillesse. Ce n'est pas lui qui aurait consenti à « mener la vie sans mouvements » . (( Levé dès six heures du matin, après avoir passé la veille , dans le monde , une partie de sa nuit , et ne se reposant souvent que quelques instants, demi- habillé, dans un fauteuil, il entretenait une prodigieuse correspondance, et trouvait néanmoins le temps de tout lire, de beaucoup écrire, d'assister aux réunions de l'Académie des sciences, de conférer avec leurs principaux membres, et de prendre une part active à leurs expériences. »

Flourens nous fait à son tour observer que de Candolle avait eu une enfance délicate. « Sa constitution éprouva, vers l'âge de quinze à seize ans, une révolution heureuse. Dès lors son corps sembla fait, comme son esprit, pour les grands travaux. Pendant plus de quarante ans il a conservé une santé ferme, malgré les fatigues les plus extrêmes. En 1835, une maladie violente mit ses jours en péril. Il ne revint à la vie que pour revenir au travail : il a publié, depuis sa maladie, la partie, peut-être la plus difficile et sans comparaison la plus étendue, de son grand ouvrage. »

Un naturaliste contemporain, « Henri Milne -Edwards, avait été toute sa vie d'une complexion délicate et en lutte avec la maladie. En 1856, il eut une grave affection d'estomac et une crise réputée mortelle.

(( Il triompha de la maladie, en partie, on peut le dire, par le ressort de sa volonté. Non seulement il ne se laissa pas aller au mal ; mais ce fut à ce moment même qu'il entreprit la rédaction de son vaste ouvrage sur la physiologie et l'anatomie comparées, ouvrage qui devait l'occuper pendant vingt- quatre ans (et qui eut quatorze volumes). Grand exemple de force intérieure, ajoute M. Berthelot, et qui prouve que l'homme ne doit jamais s'abandonner, quelles que soient les menaces et les épreuves de la vie matérielle et morale ^ »

1 Berthelot, Éloge de H. Milne-Edwmxls, 1892.

iMilne -Edwards mourut en 1885, âgé de quatre-vingtcinq ans.

On l'a fait observer, les vies les plus longues se rencontrent chez les prêtres, et, n'en déplaise à la faculté, les plus courtes chez les médecins. Pour quarante prêtres qui atteignent soixante-dix ans, il y a vingt-quatre médecins. Une académie est une élite résultant d'une sélection fort spéciale. La moyenne de l'Académie française était fort élevée en 1895, les trente-sept fauteuils occupés représentaient deux mille trois cent treize ans ; c'était une moyenne de soixante-deux ans pour chacun de nos immortels.

Cette moyenne ne pourra que gagner. Les statisticiens nous apprendront dans la suite ce qu'elle a été pour la génération présente.

Dans l'ancienne Académie des sciences, pour soixantequatre savants dont l'éloge a été prononcé par Fontenelle, la moyenne atteint près de soixante- six ans et demi.

La première génération de la nouvelle Académie des sciences fournit une moyenne encore plus élevée. Vingt-huit académiciens, loués par Cuvier, représentent une moyenne de soixante -neuf ans et demi.

Sans crainte comme sans bravade. — Les explosions. — Les poisons. — Excursions des alpinistes. — Grandes expéditions scientifiques. — Barbarus has segetes.

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