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LES POISONS

(( Peu de temps avant le 9 thermidor, lorsqu'on en était venu à trouver partout des conspirations ou des crimes^

^ Arago, Notices biographiques , III, 55.

un dépôt sableux trouvé dans des barriques d'eau-de-vie destinée à l'armée fit avancer qu'on avait voulu faire périr les soldats, et déjà nombre d'individus étaient dans les fers et attendaient la sentence. Berthollet, chargé d'analyser cette eau-de-vie, prouva, dans un rapport raisonné, qu'elle ne contenait rien de nuisible. Le comité de salut public, dont ce rapport dérangeait les plans, fait venir l'auteur.

« — Comment oses-tu soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie que tu vois si trouble ne contient pas de poison?»

« Pour toute réponse il en avala un verre, en disant :

« — Je n'en ai jamais tant bu.

(( — Tu as bien du courage, » s'écrie le féroce dictateur.

« Il répliqua :

« — J'en ai eu bien davantage quand j'ai écrit mon rapport. » Et la conversation finit là^ »

Parmi les propriétés des corps, les chimistes n'oublient jamais de mentionner leur odeur et leur saveur. Après tant de poisons découverts dont l'action toxique est foudroyante, il paraît téméraire de goûter un produit nouveau dont les éléments ne sauraient faire prévoir les propriétés. L'acide prussique, dont les éléments, l'azote, le carbone et l'hydrogène, sont si inoffensifs pris séparément, est un des poisons les plus redoutables. Heureusement pour Gay-Lussac, qui l'a découvert, l'idée ne lui vint point d'en apprécier lui-même la saveur ; s'il en eût placé une simple goutte sur sa langue , il fût tombé à l'instant comme frappé de la foudre.

Pelouze fut plus téméraire le jour où il voulut reconnaître l'action sur l'économie animale du formiate d'ammoniaque, qui a la même composition que l'acide prussique dissous dans l'eau. Il en mit un gramme dans un demi-verre d'eau et le but sans en être incommodé.

« Du reste, il fut bientôt averti qu'il ne convient de jouer ni avec l'acide prussique, ni avec les substances de nature à se transformer en poison foudroyant. Peu de temps après,

1 Cuvier, II, p. 325.

en effet, il découvrait l'éther prussique, combinaison moins véhémente que l'acide, mais d'un maniement suffisamment périlleux, car il courut danger de la vie le jour même où elle se manifesta pour la première fois entre ses mains. La réaction nécessaire à sa formation s'était présentée sans doute à son esprit dans la soirée ; dès les premières heures, le lendemain, il était à l'École polytechnique, dans son laboratoire, pour la réaliser: voulant éviter toute distraction, il s'était installé au premier étage, et l'aide du laboratoire venu pour son service à l'heure accoutumée, attiré par l'odeur de l'éther prussique, trouva Pelouze gisant sur le sol.

(( Les dispositions de son expérience avaient été suffisantes pour la condensation complète, soit des vapeurs de l'éther prussique formé, soit des vapeurs de l'acide prussique dont il était accompagné. Plongé dans cette atmosphère malsaine, le savant chimiste avait été asphyxié, et sa chute était un péril de plus, les vapeurs de l'acide et celle de l'éther étant plus denses que l'air.

« C'est ainsi, ajoute l'auteur de l'Éloge de Jules Pelouze, que se passe la vie du chimiste, au milieu des poisons, des substances inflammables, des produits détonants. Tous n'échappent pas au danger, et la plupart en portent les cicatrices. Le martyrologe de la chimie est long. J'attendrirais mon auditoire, si je cédais au désir de jeter, en passant, quelques fleurs sur les tombes où j'ai vu descendre prématurément tant de jeunes et nobles victimes de leur ardeur^ »

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