GRANDES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES
On ferait un intéressant volume, fort glorieux pour la science , du récit des aventures dangereuses ou tragiques courues par nos savants français.
A eux seuls les botanistes fourniraient d'innombrables épisodes, dont plusieurs assez tragiques. « La botanique, dit en effet Fontenelle à l'occasion de Tournefort, n'est pas une science sédentaire et paresseuse , qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que l'on gravisse des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. » Le xviii'' siècle l'avait bien compris. Aussi Louis XV prit soin d'envoyer « dans toutes les parties du monde des voyageurs éclairés, chargés d'en rapporter les plantes ». Cuvier rappelle le souvenir de ces savantes expéditions. « Simon et Michaud allèrent en Perse ; Antoine Richard parcourut les îles et les côtes de la Méditerranée ; Piraut se rendit sur les bords de l'Euphrate ; Aublet et ensuite Richard fils, à Cayenne ; Poivre, aux Indes et à la Chine, d'oii les missionnaires faisaient d'ailleurs de fréquents envois ; Desfontaines visita l'Atlas ; la Billardière, le Liban'. »
Plus que jamais nous devons nous borner.
Le naturaliste Riche était parti sous la conduite du capitaine d'Entrecasteaux. L'Assemblée constituante avait confié à des marins la mission de rechercher la Pérouse, et à des membres de l'Académie des sciences le soin de faire de nouvelles collections et de nouvelles observations.
L'expédition faisait le tour de la Nouvelle- Hollande. Ce fut pendant cette reconnaissance que le zèle de Riche pour les recherches pensa le faire périr dans les horreurs du désespoir. « Il était allé à terre, le 14 décembre 1792, à dix heures du matin, avec quelques officiers. On se dispersa en se don-
^ Cuvier, I, p. 44.
nant rendez-vous au canot pour le soleil couchant. L'heure du retour arrivée, Riche ne s'y trouva point. On l'attend deux heures dans l'inquiétude et dans l'effroi, et, la nuit arrivant à grands pas, on est obligé de retourner aux vaisseaux en le laissant seul sur cette terre inconnue, où il pouvait aisément devenir la proie des féroces habitants. On lui laissa sur la plage un bon feu, des provisions, des vêtements, son fusil et un mot d'écrit. On envoie le lendemain d'autres officiers à sa recherche ; ils reviennent à deux heures sans succès. A quatre heures , douze hommes partent pour tenter un nouvel effort ; mais déjà on désespérait du succès, parce qu'on avait trouvé sur la plage son mouchoir et un de ses pistolels, et qu'on jugeait, d'après cela, qu'il était devenu la proie des sauvages. Comme cette tentative devait être la dernière, on donna au canot des vivres pour deux jours , et le général fit tirer le canon et lancer des fusées toute la nuit, afin de donner un moven de ralliement au malheureux naturaliste.
« L'eau commençait à manquer. Le trajet qu'on avait à faire était long ; déjà les équipages murmuraient de ce long retard. Le général, balançant entre l'idée d'abandonner ce malheureux et intéressant jeune homme et le danger de compromettre le salut entier de l'escadre confiée à ses soins, se proposait d'appareiller, si le canot revenait sans avoir rencontré Riche ; il ne pouvait même se rien reprocher, car il aurait été très vraisemblable qu'il serait mort de faim pendant le temps qui s'était écoulé, quand même il n'aurait pas été rencontré par les naturels. Enfin le 16, sur les trois heures, on vit arriver le canot rapportant, contre toute espérance, ce martyr de l'histoire naturelle, à moitié mort de fatigue et de faim. »
Riche raconte dans son journal comment il s'était égaré et ce qu'il eut à souffrir pendant ces quatre jours, ce On avait aperçu des tourbillons de fumée s'élever des diverses parties de l'intérieur des terres et à peu de distance de la côte ; il y dirigea sa course pour en reconnaître la cause. Mais, dans ces premiers pas qu'il faisait sur cette terre nouvelle, il était
arrêté à chaque instant par quelque objet intéressant; il perdit insensiblement ses camarades de vue. Après avoir côtoyé quelque temps la mer, il rencontra une vallée qui était entièrement couverte de troncs d'arbres pétrifiés qui paraissaient cassés à un pied de terre, mais dans lesquels on distinguait encore tout ce qui caractérise le bois. Une nouvelle colonne de fumée lui fit de nouveau changer de direction. Elle lui paraissait à peine à une lieue de distance; mais sa vue le trompait, et, après avoir marché trois lieues, il en était encore fort loin. Voulant alors revenir aux vaisseaux, il se dirigea vers une colline d'où il vit un grand lac, qu'il prit pour la mer. Il s'y porta et fit fausse route. Le poids de sa collection, la soif, l'excessive chaleur, allaient le faire tomber, lorsqu'en côtoyant ce lac il découvrit une source d'eau douce. Il remercie la Providence et reprend quelques forces en se désaltérant. Voyant qu'il s'était égaré, craignant d'être encore obligé de marcher longtemps avant de retrouver le mouillage, il jette les plantes et les minéraux qu'il avait recueillis dans cette course, comme le passager sacrifie sa fortune aux flots irrités pour leur arracher au moins la vie. Son journal prouve que, dans cet horrible état de détresse, il ne négligeait pas de remarquer les objets intéressants qu'il rencontrait. Après avoir tenté deux fois de fausses routes, il retourne vers sa fontaine ; il y allume du feu avec des allumettes phosphoriques qu'il avait par hasard. Il espérait d'être vu par quelques naturels et en obtenir des aliments ; en cas d'attaque, il comptait se défendre avec son pistolet, pour lequel il n'avait cependant qu'une charge, et avec son marteau lithologique. La journée suivante se passa encore à errer tantôt dans les sables mouvants, tantôt dans les marécages, et il dut revenir à la fontaine sans avoir mangé autre chose que quelques herbes sauvages, ni vu d'autres êtres animés que trois kanguroos. Il s'y coucha avec la fièvre, la gorge brûlante et la poitrine oppressée et douloureuse. Un orage approchait; néanmoins la fatigue surmonta la crainte de l'eau, et il s'endormit. Restauré par quelques heures de sommeil, il fut plus heureux