JN'OS SAVANTS
le 16, et, après avoir marché deux heures en portant environ un verre d'eau dans une petite boîte, pour lui servir de ressource dans le plus grand besoin, il découvrit enfin la mer. Mais il était encore très loin du mouillage, et ce ne fut qu'après avoir suivi la côte pendant une heure qu'il put apercevoir les vaisseaux avec ses lunettes.
« Dès cet instant, dit-il, tout changea de face à ses yeux, et il se mit à recommencer sa collection autant que sa faiblesse le lui permit. A son arrivée, il ne pouvait plus parler, et il ne ressentait plus la faim qui l'avait tourmenté la veille. 11 versa des larmes de reconnaissance en apprenant tous les soins qu'on s'était donnés pour le retrouver et tout l'intérêt que son malheur avait excité'. »
Parmi les naturalistes du siècle dernier, Pailas (1741-1811) occupe un des premiers rangs. Il avait accepté, pour le compte du gouvernement russe, de faire une étude des richesses naturelles de son immense empire. A l'époque où les la Condamine et les Bouguer parcouraient les régions de l'équateur, Pailas s'avançait, à travers les steppes de la Russie et les neiges de la Sibérie, jusqu'aux confins de la Chine. Parti en 1769, à l'occasion du passage de Vénus, il ne rentra à Saint-Pétersbourg qu'en juillet 1774.
(( Des hivers de six mois, passés dans des cabanes, loin de toute idée d'instruction, avec du pain noir et de l'eau-de-vie pour uniques restaurants; un froid qui faisait geler le mercure; des étés insupportables par leur chaleur pendant le peu de semaines qu'ils duraient; la plus grande partie du temps de la course employée à gravir des rochers, à passer des marais à gué, à se frayer un chemin dans les bois en abattant des arbres ; des myriades d'insectes qui remplissent l'air du Nord, l'ensanglantant à chaque minute ; des peuplades empreintes de toutes les misères du pays, d'une malpropreté dégoûtante, souvent d'une laideur monstrueuse, toujours tristement stupides ; les Européens même abrutis par le climat
< Cuvier, III, y. 334.
et l'oisiveté : tout cela aurait pu refroidir l'imagination la plus vive.
Au Kamtschatka, n'est-ce pas déjà beaucoup d'iivoir la force d'écrire?
Pallas, tout jeune et vigoureux qu'il était, revint accablé de souffrances, suites d'un voyage si pénible. A trente-trois }ins, ses cheveux étaient blanchis; des maladies continuelles l'avaient affaibli, des ophtalmies opiniâtres menaçaient sa vue. Ses compagnons avaient été encore plus maltraités ; presque aucun d'eux ne vécut assez pour publier lui-même sa relation, et ce fat encore Pallas dont l'activité s'employa pour rendre ce soin à leur mémoire.
Car, si Pallas passa le tiers de sa vie dans les déserts, il consacra le reste aux travaux du cabinet, et dans l'une et dans l'autre situation il fit un nombre prodigieux d'observations, de mémoires et de volumes. La Crimée le vit, quinze années presque entières, occupé de continuer ses grands ouvrages ^
(( A. de Humboldt, qui avait parcouru l'Amérique quelques années avant que M. Boussingault y arrivât, lui avait donné des lettres d'introduction pour tous les hommes marquants qui pouvaient lui être utiles , et notamment pour le général Bolivar, déjà engagé dans la guerre de l'Indépendance. Bien que les hostilités fussent sérieusement commencées, M. Boussingault n'hésita pas à se présenter au général. Il le rejoignit à son bivouac , et le jeune ingénieur exposait ses projets quand la conversation fut brusquement interrompue par le crépitement de la fusillade. Ce n'était qu'une escarmouche d'avant-poste, et, après quelques instants, on put reprendre l'entretien.
(( — Vous le voyez. Monsieur, dit le général, vous arrivez dans un pays où le pic du mineur est moins employé que le fusil du soldat. Il m'est plus facile de vous donner un brevet d'officier qu'une commission d'ingénieur. »
* Cuvier, I, p. 392.
(( Boussingault n'hésita pas ; il suivit la fortune du Libérateur, comme il l'appelait toujours. Il resta six ans au service de l'armée américaine, plus souvent employé d'ailleurs dans les services techniques que dans les opérations actives ^ »
Cha7^les Sainte- Claire Deville ne s'est guère montré de nos jours ni moins actif ni moins courageux dans son étude des phénomènes volcaniques. « Muni d'appareils spéciaux permettant de puiser les gaz et les vapeurs dans les crevasses de la lave brûlante, à la surface même de la lave en fusion, partout enfin oii se manifestaient des émanations appréciables, il parvint à réunir, dans de pénibles et longues explorations, les produits provenant des éruptions du Vésuve, des émanations des champs Phlégréens et de l'Etna, plus tard des îles Éoliennes : Lipari, Vulcano, Panaria, Stromboli, enfin des lagoni de la Toscane.
« Ces explorations ne s'effectuaient pas sans péril. Au voisinage des laves incandescentes, une crevasse s'ouvrant tout à coup menaçait parfois de l'ensevelir vivant sous le flot de la matière en fusion , ou de l'asphyxier par les vapeurs qui s'en échappaient. Dans les terrains volcaniques d'un régime plus calme, au fond des cavités oii il cherchait à récolter les gaz , une brusque irruption d'acide carbonique ou d'hydrogène sulfuré l'obligeait souvent à prendre la fuite. Ce n'est pas tout. Ces contrées servent de refuge à une population de bandits. Quelques naturels du pays avaient été enrôlés comme sauvegarde , mais quels défenseurs dans l'Italie d'alors ! C'était bien le cas de s'écrier : Qui gardera mes gardiens?
« Ayant conçu quelques inquiétudes dans une de ses excursions, notre confrère, dit J.-B. Dumas, réclama le secours des bersagiieri. A peine le premier uniforme était-il en vue, qu'il se trouvait seul avec ses compagnons français. Tout le reste avait fui comme une volée de moineaux, et il n'était plus aisé de savoir où avait été le danger, si c'était parmi les brigands ou parmi les guides-. »
' Déhérain, Revue scientifique, 1887, II, 33. - Dumas, II, 296.