‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 24 sur 88 · BARBARUS HAS SEGETES · texte numérisé non relu

BARBARUS HAS SEGETES

D'ailleurs Ch. Deville avait connu, au début de sa carrière scientifique, d'autres périls et des épreuves plus grandes encore. Après une excursion rapide aux îles du Cap -Vert et l'ascension du pic du Fogo, revenu à la Guadeloupe, il avait entrepris l'étude des îles calcaires de la Grande-Terre et de Marie -Galante, lorsqu'il fut surpris à la Dominique par un tremblement de terre violent, celui du 8 février 1843. Du point élevé où il était placé, apercevant l'immense nuage de poussière couvrant la Guadeloupe, il comprit, le cœur serré, qu'une catastrophe épouvantable venait de la ravager. En effet, la ville de la Pointe-à-Pitre était en ruines ; les maisons, les édifices même s'étaient écroulés, et l'incendie, éclatant de toutes parts, avait achevé le désastre. Deux mille victimes, parmi lesquelles le premier magistrat de la cité, M. Deville, son oncle, dont la demeure renfermait la plupart de ses collections, une partie considérable de ses notes et de ses dessins: tout avait disparu M

Nouveau genre d'infortune pour le savant ! Au moment où il se préparait à utiliser des observations faites parfois au péril de sa vie, ses papiers, ses instruments d'étude, le plus précieux des trésors, lui sont ravis par un cataclysme ou par une main barbare : Barharus has segetes!

Ramond venait d'obtenir sa retraite. Il s'était établi auprès de Paris, avec le projet de consacrer le reste de ses jours à l'éducation de son fils et à la rédaction définitive de ses recherches sur la physique, sur la géologie et sur la botanique. Les mémoires de sa vie devaient aussi tenir une place parmi les occupations de sa vieillesse, et ce n'aurait pas sans doute été la moins piquante. Mais, lors de l'invasion de 1814, ses journaux, ses correspondances, tous les matériaux qu'il avait rassemblés furent détruits en un jour par les cosaques.

' Dumas, II, 291.

Des travaux de quarante ans, il ne lui resta plus que des souvenirs ^

Cette histoire de cosaques nous rappelle deux autres souvenirs. Ils suffisent pour montrer quelle liberté est réservée à l'enseignement dans cette terre du silence, comme l'appelait un de ceux qui Font mieux connue.

Lamé et Clapeyron, jeunes ingénieurs français, avaient accepté la direction d'une école des voies et communications à Saint-Pétersbourg. Survint la révolution de 1830; Clapeyron ne sut cacher ses sympathies pour les idées libérales.

« Dénoncé pour avoir parlé trop librement, il fut envoyé en mission h Wigreta, sur la route d'Arkangel, pour surveiller des travaux qui n'étaient ni commencés ni projetés. Un cosaque qui l'y attendait, n'ayant pas d'instructions secrètes, lui communiqua sa consigne. Elle était de lui obéir en tout dans l'intérieur du village, mais de tirer sur lui s'il tentait d'en sortir-. »

Heureusement l'exil ne fut que de quelques mois.

Euler, durant son séjour en Russie, se tint à l'écart de la vie pubUque. Il y perdit sa gaieté et la sérénité du visage.

« Cette impression fut si forte , que , lorsqu'il se rendit à Berlin, la reine de Prusse, qui l'accueillit avec une noble bonté, ne put obtenir de lui que des monosyllabes. Et comme elle s'étonnait de la timidité et de l'embarras d'un savant aussi distingué, Euler lui répondit naïvement :

« — Madame, c'est que je viens d'un pays oia, quand on parle, on est pendue »

Notre siècle devait voir reparaître d'autres hordes non moins sauvages que les cosaques. En 1870, pendantle siège de Paris, une main brutale anéantissait à Sèvres, occupé par l'ennemi, toutes les notes de RegnauU et jusqu'au moindre des instruments de son laboratoire. Rien ne semblait changé dans cet asile de la science, et tout y était détruit. On s'était contenté

« Cuvier, m, p. 79.

- J. Bertrand, Éloge, p. 140.

3 Max. Marie, YIII, 96.

de casser la tige des thermomètres ou de briser les tubes de ses baromètres ou de ses manomètres, devenus, par leur participation aux plus importantes expériences du siècle, de véritables monuments historiques ; pour les balances et les autres appareils de précision, il avait suffi d'un coup de marteau. Les pièces fondamentales, les registres et les manuscrits, réunis en tas, avaient été livrés aux flammes et réduits en cendres.

Dix ans de travail et des centaines de résultats que la philosophie naturelle regrettera toujours et ne retrouvera plus avaient disparu, cruauté dont l'histoire offre peu d'exemples ! On peut excuser le soldat romain qui, dans la fureur d'un assaut, massacrait Archimède : il ne le connaissait pas. (( Mais, disait Regnault avec un triste sourire en montrant ses instruments déshonorés, ce travail de destruction est l'œuvre d'un connaisseur, et cette poussière, ajoutait-il en repoussant du pied les cendres laissées par les manuscrits, c'est ce qui reste de ma gloire'. »

* Dumas, II, 195.

« Celui qui voit tout , abrège tout. «

Rôle de la mémoire. — Mémoires heureuses. — Mémoire des chiffres. — Mémoire des mots. — Mémoire des faits. — Théories reconstituées par un effort de mémoire. — Défaillances de la mémoire. — Localisation céréhrale. — Mémoire des noms propres.

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