MÉMOIRES HEUREUSES
Les principaux savants de ce siècle, les Cuvier, les Laplace, les Gay-Lussac, les Arago, ont cependant été doués d'une mémoire remarquable.
« Laplace a conservé, jusque dans un âge très avancé, la mémoire extraordinaire qui l'avait fait remarquer dès ses premières années. Don précieux, fait observer Fourier, qui n'est pas le génie , mais qui lui sert pour acquérir et pour conserver. »
Ampère, leur émule, dans chacune des sciences familières à ces savants, les a dépassés par l'étendue de ses connaissances et la sûreté de ses souvenirs. Aussi lui appartenait-il de tenter une classification naturelle de toutes les connaissances humaines.
J.-B. Dumas, un bon juge, disait de lui : « Ampère était universel. L'un des plus profonds géomètres de son époque, quand on le voyait dans l'intimité de Jussieu, de Cuvier, de Geoffroy Saint- Hilaire, car il aimait les causeries du monde, on se disait : Il sait tout, il comprend tout, il pénètre au delà de tout. »
A peine le jeune Ampère sut-il lire, qu'il dévora tous les livres qui lui tombaient sous la main. « L'histoire, les voyages, la poésie, les romans, la philosophie, l'intéressaient presque
XOS SAVANTS
à un égal degré. La principale lecture de ce jeune écolier fut l'Encyclopédie, par ordre alphabétique, en vingt volumes in-folio. Chacun de ces volumes eut séparément son tour : le second après le premier, le troisième après le second, et ainsi de suite, sans jamais interrompre l'ordre arithmétique.
Laplace (1749-4827).
« La nature avait doué Ampère, à un degré éminent, de la faculté dont Platon n'a rien dit de trop en l'appelant une grande et 'puissante déesse. Aussi l'ouvrage colossal se grava-t-il tout entier et profondément dans son esprit ; aussi chacun de ses amis a-t-il pu voir le membre de l'Académie des sciences, déjà parvenu à un âge avancé, citer, avec une parfaite exactitude, jusqu'à de longs passages de l'Encyclopédie relatifs au blason, à la fauconnerie, qui, un
demi -siècle auparavant, avaient passé sous ses yeux. Ces mystères d'une prodigieuse mémoire étonnent moins cependant que la force, unie à la flexibilité, que suppose une intelligence capable de s'assimiler, sans confusion et d'après une lecture par ordre alphabétique, les matières, si étonnamment variées, qui figurent dans le grand dictionnaire ' . » Voilà bien l'exemple le plus remarquable que l'on puisse citer de la force de tête d'Ampère.
Chose bizarre, ce génie se perdait parfois dans les plus simples calculs de mémoire : Jacques Ampère raconte qu'un jour qu'il accompagnait son père dans un voyage dans le Midi, il fallut régler, aux portes d'Avignon, les frais de route. Le grand Ampère s'y employait laborieusement; mais d'un côté la distraction, de l'autre l'impatience, embrouillaient incessamment toutes ses additions.
L'affaire s'arrange enfin au gré du cocher, qui reçoit son pourboire, et d'un air de superbe dédain : « En v'ià un mâtin qui n'est pas malin! Où celui-là a-t-il appris à carculer? »
Notre Avignonnais jugeait trop vite : « Car la faculté qui chez Ampère se développa la première , dit Arago , fut précisément celle du calcul arithmétique. Avant même de connaître les chiffres et de savoir les tracer, il faisait de longues opérations à l'aide d'un nombre très borné de petits cailloux ou de haricots. » Sans aller jusque chez les Hindous chercher des exemples analogues, rappelons qu'Alcuin apprenait ses élèves à calculer jusqu'à dix mille avec les dix doigts.