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MÉMOIRE DES CHIFFRES

Ces faits ne sont pas exceptionnels : Colhurn, Mangiamele, Mondeux et Inaudi, nos contemporains, avaient une mémoire arithmétique des plus singulières. Quatre étoiles de pareille grandeur, c'est beaucoup en un demi -siècle ! Leurs plus longs calculs se faisaient de tête, et ils étaient capables

' Arago, II, 3.

de citer, à la fin d'une séance, tous les résultats numériques de chacun des problèmes qui leur avaient été proposés.

Plusieurs de ces habiles calculateurs sont venus en France, et ont été soumis à l'examen de nombreux savants.

Le jeune Zérah Colburn, un Américain, donnait la 10" et la 12" puissance d'un nombre d'un seul chiffre en moins de temps qu'il n'en fallait pour écrire ces nombres. Il calculait avec la même facilité la racine carrée et la racine cubique de nombres qui avaient huit et même dix chiffres. Son triomphe était la décomposition des nombres en facteurs premiers.

« On lui demanda de quels facteurs le nombre 247 483 est le produit, et il répondit sans hésiter : 941 et 263. »

Le 19 juin 1837, l'Académie des sciences examine un petit pâtre sicilien du nom de Vito Mangiamele. Voici les questions qui lui furent posées par Arago et Coriolis :

1° Quelle est la racine cubique de 3796416?

2° Quel est le nombre qui satisfait à la condition que son cube, plus cinq fois son carré, égalent quarante-deux fois ce nombre, plus 40?

3° Quel est le nombre qui, multiplié quatre fois par luimême, égale quatre fois ce nombre, plus 16779?

4° Quelle est la racine dixième de 282 475249?

« Il fallut, dit M. Béligne, une demi-minute à Mangiamele pour trouver que le nombre 156 répond à la première question, et une minute pour trouver la solution 5, de la deuxième; la réponse à la quatrième, 7, ne lui demanda aussi que fort peu de temps, mais la troisième l'embarrassa davantage. Cette fois, l'enfant est resté de quatre à cinq minutes sans répondre. Ensuite il a demandé avec quelque hésitation si 3 ne serait pas le nombre demandé. Le secrétaire l'ayant averti qu'il se trompait, Vito, peu d'instants après, donna le nombre 7 comme la vraie solution. »

Henri Mondeux fut examiné par MM. Arago, Cauchy, Serres, Liouville et Sturm. Deux exemples donneront une idée de ses aptitudes comme calculateur et de la sûreté de sa mémoire :

« Pour faire le carré de 1204, le cube de 1006, il partageait le nombre proposé en deux tranches, et, sans connaître la formule du binôme, faisait le calcul qu'elle indique.

« On lui demanda de trouver deux carrés dont la différence est 133; il proposa (66)^ et (67)% puis, sur la demande d'une solution plus simple, (6)- et (13)^

(( Nous avons été curieux, dit le rapport, de savoir quel temps emploierait Henri Mondeux pour apprendre et retenir un nombre de vingt-quatre chiffres, partagés en quatre tranches, de manière à pouvoir énoncer à volonté les six chiffres renfermés dans chacune d'elles. Cinq minutes lui ont suffi pour cet objet. »

En février 1892, Jacques Inaudi est présenté à l'Académie des sciences. Tandis que les géomètres préparent leurs problèmes, les naturalistes observent le développement anormal de cette tête carrée. Son angle facial, mesuré par Charcot, est trouvé de 89 degrés.

Personne ne pouvait songer à répéter, en le voyant, ces deux vers connus :

D'affreux crânes pointus, petits comme le poing, Où la raison voudrait sa place, et ne l'a point.

Différentes opérations lui furent proposées par la section de géométrie. Il y répondit avec une netteté, une exactitude et une rapidité qui enlevèrent tous les suffrages. Citons le compte rendu de cette amusante séance :

M. Darboux écrit au tableau les deux nombres très respectables que voici :

4 123 547 238 445 523 831 d'une part, et

1248126138 234128910 de l'autre.

M. Inaudi a le dos tourné au tableau. M. Darboux énonce les nombres, et prie le calculateur de les soustraire l'un de l'autre. Aussitôt, et comme s'il les avait sous les yeux.

M. Inaudi répète d'une voix claire et nette ces nombres immenses.

« Est-ce cela?

— Oui.

— Eh bien! voilà le résultat de la soustraction. »

Et, avec une volubilité incroyable, le calculateur énonce le nombre. La savante assemblée applaudit.

« Maintenant, poursuit M. Darboux, voulez- vous me donner le produit de 452 par 538?»

Et tout aussitôt M. Inaudi répond :

(( 243176. Est-ce cela?

— Très exact.

— Messieurs, dit M. Inaudi, je puis calculer et parler à la fois , mener de front deux calculs ensemble. Essayez. »

M. Poincaré demande le résultat d'un calcul extrêmement compliqué : faire le carré de 4 800 , le diminuer de 1 et diviser par 6.

M. Bertrand, en même temps :

(( Pourriez-vous me dire quel jour de la semaine était le M mars 1822? »

M. Inaudi, immédiatement :

« Le 11 mars 1822 était un lundi (date de la naissance de M. J. Bertrand). Quant au résultat de l'opération de M. Poincaré, c'est 1960. » (Applaudissements.)

M. Darboux :

« Voulez- vous me trouver un nombre dont 6 cubes, plus le carré , fassent 3 600 ? »

M. Inaudi :

« C'est 15. »

La section de géométrie, ajoute le compte rendu, est émerveillée.

M. Inaudi n'a pas vingt-cinq ans : il y a quatre ans à peine qu'il a appris ses lettres. Son talent de calculateur réside surtout dans sa mémoire. Un don spécial lui fait retenir les chiffres , qui se gravent dans son esprit profondément pour les avoir simplement entendus. Aussi sa mémoire est-

elle surtout auditive. Entre la question proposée par l'Académie et la solution, il ne s'est pas écoulé plus d'une demiminute. En neuf secondes, il a donné le cube de 27.

M. Inaudi commence ses calculs par les plus fortes unités.

Ajoutons à ces expériences quelques-unes des observations générales auxquelles elles ont donné lieu.

Ces divers calculateurs retenaient difficilement tout ce qui n'était pas chiffre et calcul.

L'un deux, qui se déclarait incapable de retenir douze vers, répondait de retenir pendant plus de quinze jours une suite de cinq mille chiffres, qu'on lui avait fait lire deux fois.

Les chiffres laissent dans leur mémoire une impression si profonde, qu'ils les voient, les groupent, les suivent comme s'ils étaient tracés sur l'ardoise. Pendant leurs calculs, les opérateurs ne cessent de regarder autour d'eux et paraissent s'intéresser à tout ce qui se dit ou se fait dans l'auditoire.

Généralement la mémoire des calculateurs est visuelle. Une lecture attentive grave dans leur cerveau les données du problème. Jacques Inaudi fait exception : il retient les chiffres plus facilement après les avoir entendus énoncer que pour les avoir lus^

La sincérité toutefois nous oblige d'ajouter qu'on rencontre des imbéciles doués d'une mémoire tout aussi singulière. Un i\.llemand, cité par M. Ribot dans ses Maladies de la mémoire, rapporte le fait suivant, dont il -a été témoin : « Un garçon de quatorze ans, presque idiot, avait eu beaucoup de peine pour apprendre à lire. Il avait néanmoins une facilité merveilleuse pour retenir l'ordre dans lequel les mots et les lettres se succédaient. Si on lui donnait deux ou trois minutes pour parcourir une page, imprimée dans une langue qu'il ne connaissait pas ou traitant de questions qu'il ignorait, il était en état d'épeler de mémoire les mots qui s'y trouvaient, absolument comme si le livre était resté ouvert devant lui. »

^ Revue encycl., 1892, p. 1295, passim.

Le mathématicien anglais Wallis fut Tun des ancêtres de nos étonnants calculateurs. Sa mémoire était également prodigieuse. « Il lui arriva, une nuit, d'extraire de tête la racine carrée d'un nombre de cinquante chiffres , et de la dicter le lendemain. Au tableau ou sur le papier, cette opération demanderait près de deux heures à un calculateur habile , et encore serait-il téméraire de croire à l'exactitude du résultat. »

Euler était doué d'une mémoire merveilleuse, sans qu'on pût prétendre que, chez lui, cette faculté avait fait tort au jugement.

(( Il existe dans l'analyse (et M. Euler, dit Condorcet, en a beaucoup multiplié le nombre) des formules d'une application commune et presque journalière ; il les avait toujours présentes à l'esprit, les savait par cœur, les récitait dans la conversation, et M. d'Alembert, lorsqu'il le vit à Berlin, fut étonné d'un effort de mémoire qui supposait dans l'esprit de M. Euler tant de netteté et de vigueur à la fois. Enfin, sa facilité à calculer de tête était portée à un degré qu'on croirait à peine, si l'histoire de ses travaux n'avait accoutumé aux prodiges. On l'a vu, dans l'intention d'exercer son petitfils aux extractions des racines , se former la table des six premières puissances de tous les nombres, depuis 1 jusqu'à 100, et la conserver exactement dans sa mémoire. Deux de ses disciples avaient calculé jusqu'au dix- septième terme d'une série convergente assez compliquée; leurs résultats, quoique formés d'après un calcul écrit, différaient d'une unité au cinquantième chiffre. Ils firent part de cette dispute à leur maître : M. Euler refit le calcul entier dans sa tête, et sa décision se trouva conforme à la vérité. »

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