‹ Nos savants d'après leurs éloges académiquesChapitre 28 sur 88 · MÉMOIRE DES MOTS · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DES MOTS

Lacépède était, comme Wallis, un de ces hommes qui peuvent dire au sujet du nombre de leurs jours : a Comptez double, Messieurs, comptez double, car j'ai vécu jour et nuit. » 11 ne donnait en ell'et que deux ou trois heures au sommeil, le

reste de la nuit était employé à composer. Sa mémoire retenait fidèlement toutes les phrases, tous les mots; ils étaient comme écrits dans son cerveau, et vers le matin il les dictait à son secrétaire. Il assurait à ses amis qu'il pouvait ainsi retenir des volumes entiers, y changer dans sa tête ce qu'il jugeait à propos, et se souvenir du texte ainsi corrigé tout aussi exactement que du texte primitif. C'est ainsi que le célèbre naturaliste était libre, le jour, pour les affaires et pour les devoirs de ses places ou de la société'. »

Les poètes citent dans leurs rangs des exemples semblables. Voltaire composa de mémoire un des chants de sa Henriade; Casimir Delavigne retenait pareillement des poèmes, qu'il improvisait et corrigeait, sans les écrire. On sait d'ailjeurs qu'il était assez commun, dans la Grèce ancienne, de rencontrer des aèdes qui allaient déclamant ou cha.rïiSiniV Iliade ouV Odyssée, qu'ils possédaient par cœur. Une composition rythmée et chantée aide, en eff'et, sensiblement le travail de la mémoire.

Notre siècle a vu semblable merveille. Qui ne connaît le nom de M^' Mezzofanti, bibliothécaire du Vatican? « Dieu Tavait doué d'une mémoire telle, dit de Falloux, que, littéralement, il ne pouvait rien oublier. Les langues des cinq parties du monde, les dialectes, les dérivés lui étaient égament connus. La langue française impliquait, pour lui, le provençal, le basque et le bas-breton. Lord Byron, l'ayant connu bibliothécaire à Bologne, lui disait, émerveillé de ce savoir universel :

« — Monseigneur, vous avez manqué votre vocation, vous auriez dû être cicérone de la tour de Babel. »

(( Lorsque j'eus l'honneur de le voir pour la première fois, ajoute l'auteur des Mémoires d'un royaliste, il voulut bien me donner des conseils pour la prononciation italienne, et il me dit :

« — Répétez souvent cette strophe de la Jérusalem délivrée, il n'y a pas de leçon meilleure que celle-là! »

« Ayant mérité, par la prolongation de mon séjour à Rome,

' Cuvicr, II, p. 408.

un gracieux au revoir de Grégoire XVI, j'en profitai pour visiter fréquemment M^"" Mezzofanti; et quand j'allai prendre congé de lui, le hasard ramena la conversation sur le Tasse. La même strophe lui vint à l'esprit; mais s'arrêtant court après le premier vers :

« — Pardon, me dit-il, je vous l'ai citée la première fois que je vous ai vu. »

« Pour bien apprécier ce singulier prodige de mémoire, il faut remarquer que chaque jour il faisait, pendant une heure ou deux, les honneurs de la bibliothèque vaticane à d'innombrables étrangers. »

Malus, aussi grand par ses découvertes que par l'étude approfondie qu'il en fit, avait reçu auprès de son père, trésorier de France, une éducation presque exclusivement littéraire. « Il en avait si bien profité, au témoignage de Delambre, que, jusqu'à son dernier jour, il eût pu réciter de longs fragments de VIliade. »

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