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MÉMOIRE DES FAITS

Ces mémoires fidèles, trésors inépuisables, se laissent sonder chaque jour et abandonnent à tout venant des richesses qui ne les appauvrissent point.

« Je suis un énorme volume oii sont consignés tous les faits de ce siècle, disait un homme d'État. Quand vous voudrez me feuilleter depuis la première jusqu'à la dernière page, je suis à votre disposition. »

Us sont nombreux ceux qui ont profité des offres que ces Metternich faisaient en ces termes à leurs visiteurs. Au milieu d'une assemblée délibérante, dans un cercle ou dans une société savante, leur mémoire intarissable trouve, dans le portefeuille de leur intelligence, des documents nombreux et précis, réponse à toute difficulté. Ils sont prêts, comme on Ta dit, à tirer à chaque instant le feu d'artifice de leurs souvenirs. Tel Arago à l'Académie des sciences, Thiers à la Chambre, Guizot dans les salons.

« Dans son intérieur, au milieu de sa famille, ce dernier homme d'État, austère, mais attrayant esprit, se déployait dans toute sa liberté et laissait voir alors la richesse inépuisable de sa mémoire. Permettez-moi, ajoute J.-B. Dumas devant l'Académie française , ce détail intime , qui n'est peutêtre pas inutile à connaître quand on veut pénétrer le secret de sa large forme oratoire. M. Guizot avait tout lu, il n'avait rien oublié. Dans ses heures de repos, il répétait volontiers une tragédie entière de Racine ou de Corneille, n'ayant jamais besoin de venir au secours de sa mémoire troublée. »

(( Lorsque les progrès de la maladie lui eurent fait perdre la vue, toutes les ressources du génie si net et si vaste de M. Arago se dévoilèrent pour qui siégeait à côté de lui. » Flourens, à qui nous empruntons ces lignes, était alors le second secrétaire de l'Académie. « De nombreux travaux sur les sujets les plus compliqués et les plus ardus, après une seule lecture entendue la veille, se retraçaient à la plus simple indication, dans une mémoire infaillible, avec ordre, avec suite; et tout se faisait naturellement, aisément, sans aucune préparation visible. La facilité de la reproduction en dérobait la merveille. »

Arago était doué, en effet, d'une étonnante mémoire. Traîné devant un tribunal espagnol pendant sa première campagne scientifique, il répondit au juge qui l'inquiétait au sujet de sa nationalité :

« Vous allez me punir. Monsieur, de ce que la nature m'a donné le don des langues. J'apprends avec facilité les dialectes des contrées où je vais exercer mon commerce; j'ai appris, par exemple, le dialecte d'Iviza. »

« A tous ses travaux, Arago, comme le rapporte Fun de ses biographes, joignait de très nombreuses lectures. Sa mémoire était extrême ; il se souvenait de passages entiers qu'il n'avait fait que lire, il y a bien des années. Il se plaisait à réciter de longues pièces de vers. Dans ses lectures, il avait l'habitude de prendre souvent des notes, et bien des lois

c'est sur la marge même de ses livres qu'il écrivait ses réflexions ' . »

L'écriture paraît ennemie de la mémoire : qui écrit trop retient moins. Aussi est-il quelque peu surprenant que Arago, qui notait si souvent, eût une mémoire si tenace.

Voici, à ce sujet, ce que Fontenelle rapporte de Jacques Ozanam, le géomètre. « Il composait avec une extrême facilité , quoique sur les matières les plus difficiles des mathématiques. Sa première façon était la bonne ; jamais de rature ni de corrections, et les imprimeurs se louaient fort de la correction de ses manuscrits. »

Mais quand la nuit, sage conseillère, lui avait donné la solution d'un problème, « il se faisait apporter promptement à son réveil de quoi les écrire; car la mémoire, ennemie irréconciliable du jugement, ne dominait point en lui. »

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